‹ Étude sur Georges MichelChapitre 28 sur 123 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

puis avec nos maîtres : Bonington, Roqueplan, Decamps, Jadin, J. Dupré, etc. Là il est encore sage,, appliqué, il cherche le pittoresque de la composition, la hardiesse de l’harmonie et l’esprit de la couleur.

Est-il réellement le précurseur de notre école, ou a-t-il marché avec elle au moment où elle a fait son apparition ? C’est encore une question de date que nous ne pouvons vérifier-, mais Michel, nous le répétons, était peu entraîné vers l’école anglaise, et il se mêlait fort peu aux préoccupations de son temps. Personne ne l’a connu comme fréquentant nos jeunes peintres, qui jamais, en leur jeunesse, n’en entendirent parler. Il vivait seul et sur lui-même ; il faut croire que, avant les autres, il sentit l’inanité de l’école paysagiste du dix-huitième siècle, et que, le premier peut-être, il sentit germer en lui ce grain généreux qui produisit l’explosion de i83o; que Michel fut enfin le mage inconscient qui montra l’étoile de la vérité à notre génération actuelle.

N’oublions pas de rappeler que, pendant tout l'Empire, les artistes n’eurent entre l’Angleterre et la France aucune communication , et que la première manifestation des paysagistes anglais ne put être remarquée, en France, qu’au Salon royal du Louvre en 1824, alors que John Constable y exposa trois toiles, et les Fielding quelques peintures et aquarelles. Après 1827, Constable exposa encore trois toiles au Salon royal, mais assez découragé de l’indifférence française, il s’abstint d’envoyer à nos expositions. Michel alors était dans sa vieillesse et depuis longtemps s’était livré à ses plus ardues tentatives. Ce n’est donc pas l’art anglais qui a du l’impressionner.

Comment donc expliquer cette identité d’enfantement entre les deux pays?

Il est des jours où il semble qu’un air contagieux souffle, sur certains hommes qui restent inconnus les uns aux autres, une communauté de sensations, une fraternité de vues qui leur fait parler une même langue, parce qu’ils souffrentdesmêmes maux.

Je ne tenterai pas d’expliquer ce phénomène ; mais il est maintenant reconnu que les artistes cherchaient, au commencement

de ce siècle, à se régénérer, et que le paysage, ce domaine qui conserve intactes les forces de la création, fut pour les hommes égarés au milieu de la licence du dix-huitième siècle, un refuge et un stimulant.

En Angleterre , Josué Reynolds avait longtemps cherché par son art, ses écrits, ses conférences, à revenir aux lois des anciens maîtres.

En France, on avait remué à satiété les idées contemplatives ; on avait propagé par des décrets, des discours, des romans, des pièces de théâtre, des déclamations religieuses, philosophiques, politiques, anecdotiques, le retour aux champs comme le remède à tous les maux, et si la fin du siècle dernier s’était jetée, avec trop d’ardeur, dans la spéculation de l’art historique, il n’avait pas moins tenté de se retremper aux forces vives de la nature.

Pourquoi n’admettrions-nous pas que Michel fût le premier anneau de cette chaîne magnétique qui se sentit vibrer au même instant en France et en Angleterre, et que, plus ancien que les chefs de nos grandes écoles modernes, il commença cette rénovation dans la mesure de ses forces ?

Ce n’est pas une place ambitieuse que nous réclamons pour Michel. Il ne détrônera jamais ni Constable, ni Jules Dupré, ni Turner, ni Rousseau, ni Gainsborough, ni Decamps. Mais ne serait-il pas juste de voir en lui l’homme qui a commencé à défricher ce sol abrupt que l’école moderne a eu tant de peine à faire fructifier ?

Ea troisième manière de Michel est l’apogée de son talent, de son audace et de ses rêves. Là, il ose tout, parce qu’il ne craint plus ni critiques, ni acheteurs, ni visiteurs.

Il se joue des plus terribles tentatives, il peint des plaines plates et monotones, des collines noires et stériles, des masures, des mares puantes, des ruines horribles, des habitations misérables, des ciels en furie, des apparitions météorologiques, des calmes effrayants et des silences de glace. Il semble qu’il a conscience de notre terre dans ses premiers âges, lorsqu’elle était

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