‹ Étude sur Georges MichelChapitre 32 sur 123 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

se juger très nettement par quatre grandes pages de la galerie Durand-Ruel.

C’était tout un autre monde. Une de ces toiles représentait un pays plat éclairé par de grands nuages gris se perdant au zénith des deux et quelques chaumières protégées par de vieux arbres dont les ombres se reflétaient doucement dans l'eau claire d’un étang bordé par une plaine.

Ce n’étaient plus là les efforts d’un homme affaibli par les recherches des petits moyens; mais on y sentait un vrai calme campagnard. Le voile des indécisions qui donnait trop souvent prétexte aux nuées surnaturelles , aux chaleurs factices des crépuscules manqués, ne se voyait plus dans cette nouvelle époque; tout y était franc jusqu’à la grossièreté. C’était une métamorphose.

Les trois autres toiles, de même dimension, portaient les mêmes marques, une profondeur de paysage, un réel volume de formes et le calme des champs. Les motifs varient par les figures pittoresques de moulins à vent, de fabriques agrestes, mais c’était le même pays et la même création.

Une des plus belles pages de Michel dans ce genre tout à la fois simple , délibéré et rapide , était une toile d’une dimension importante (1), aussi étendue que les plus grandes compositions de Claude Lorrain.

Encore un souvenir de la montagne de Montmartre, après un orage. Un chemin contournait la colline et passait près d’un bouquet d’arbres et de maisonnettes, sous un ciel tourmenté qu’agitait un groupe menaçant de gros nuages poussés vers la droite; l’horizon se découvrait du même côté et laissait entrevoir la forme massive , mais lointaine, des deux collines de Sanois ; au milieu de cet endroit sinistre passaient deux voyageurs, aussi mornes que le pays.

L’effet était des plus pathétiques et l’exécution magistrale,

(1) Sur toile. Mesure exacte : 1 mètre 44 centimètres de haut sur 1 mètre 52 centimètres de large.

bo

sans peine et sans faiblesse, comme sans extravagance de pratique. Michel était vu là dans toute sa force productive, et on le sentait capable de peindre des pages grandes comme le Diogène de Poussin. La touche était d’une ampleur extraordinaire, ses harmonies audacieuses jusqu’à oser des localités de tons couleur de groseille-, et cependant cette audace ne nuisait en rien à l’ensemble de sa composition, qui était sobre et pleine.

Ce n’était pas la distinction suprême des grands maîtres, ni l’étendue de leur conception; mais c’était une page qui imposait et qui s'imposait. Ch. Jacque l’a possédée longtemps et en a reçu de bons conseils.

D’autres pages sont plus ou moins précises dans cette seconde manière; mais elles portent toutes le germe de la poétique de Michel, la profondeur, la perspective et les contrastes d’effets. Il y en a qui sont molles d’harmonies ; blondes, disent les fanatiques; nous dirons faibles et quelque peu anémiques; mais la pensée des profondes perspectives y est très nettement accentuée. Jamais le vide ne se montrera dans les compositions de Michel, jamais on ne pourra dire ce que Dupré disait si gaîment dans sa jeunesse devant une peinture de M. Bertin : « Place à louer, place à louer. » Michel saura remplir le néant et éloigner les distances.

Nous sommes arrivés au Michel de la vieillesse, au Michel jeune, inventeur passionné, impatient, fantasque, à l’audacieux

qui jette son bonnet par dessus les moulins de Montmartre;

ces bons moulins qui emplissent son œil et ravissent son cœur.

Mais au milieu de cette terre promise que Michel a conquise avec dix-huit cents livres de rente, avec une petite maison, un jardin et une bonne femme, Michel n’est pas tous les jours un risque-tout de la peinture; il a ses moments de patience, de religion, comme il a ses tempêtes, ses ouragans et ses heures pluvieuses; il conçoit des types avec précaution. Mais quelquefois aussi il les enfante avec violence et à grands coups de brosse.

L’époque de l’épanouissement, de la liberté, de la licence, de

Page 1