‹ Étude sur Georges MichelChapitre 33 sur 123 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

la fantaisie , de la poétique , n'est pas chez Michel sans réflexion.

Cette dernière époque est pleine d’images les plus étranges, et nous fatiguerions le lecteur si nous faisions la description de tout ce que le démon de la fantaisie souffla à l’oreille de Michel. Nous citerons de lui les principaux tableaux que nous avons pu voir dans les galeries Durand-Ruel et dans les cabinets d’amateurs.

Nos notes nous fourniraient les moyens d’en dresser une liste synthétique si nous ne craignions d’abuser des redites et de l’aridité de notre langue impuissante à traduire l’éloquence d'une peinture.

Mais, en résumé, voici les groupes les plus remarquables de sa troisième époque :

Des châteaux féodaux assis sur de hautes collines et regardant d'un œil dominateur un horizon plein de forêts, de plaines et de montagnes ;

Des ruines d’abbayes, mirant leurs vieilles ogives dans l’eau pure des fontaines et laissant aux vents, aux foudres, le soin de les jeter à terre, après les coups de pioche des révolutions;

Des torrents vosgiens, tumultueux et frigides, passant au milieu des blocs de granit et ravinant les rochers et les arbres;

Des huttes de sabotiers sous des chênes épargnés dans les coupes forestières ;

Des chemins creux, comme ont du les rêver Ducray-Duminil et Dalayrac, peuplés de bandits invisibles ou imaginaires;

Des tours démantelées, des portes massives et béantes, des pans de murs mystérieux de l’école de Anne Radcliffe;

Des manoirs seigneuriaux dans les longues plaines labourées de la Brie, éclairées par des jets de la lumière pâle de novembre, là où la Brie est si plaintive et si grave;

Des plaines arides comme les longues nudités de la Champagne, comme les terres bosselées des buttes Chaumont, des lignes sablonneuses, sans arbres, sans rocs, sans signe de vie extérieure, sinon la lumière qui poudroie sur des landes et le

GEO R G E S MICHEL

vent qui agite l’épiderme verdoyant de contrées désertes

désertes comme une terre inconnue des hommes;

Des étangs au milieu des bois, où des braconniers pèchent, au soir, le poisson du maître ;

Des rivières limoneuses qui sortent des villes, où les tanneurs manipulent les peaux de bêtes et l’écorce des chênes ;

Des marches d’animaux à travers des pâturages pierreux; caravanes d’éleveurs pourvoyant les abattoirs, plutôt que troupeaux de ruminants sur leur sol.

J’ai vu tel tableau de Michel qui donnait une idée exacte et repoussante à la fois de nos champs parisiens, quand la saison des pluies a inondé les terres et changé en mortier la poussière des chemins. Un chasseur et son chien, embourbés dans une tortueuse voie communale, se regardent et semblent se demander comment ils pourront sortir de cet horrible bourbier; puis derrière eux se voit, dans une lumière de l’horizon, la belle forme des collines de Sanois et, plus près, une éminence, où deux arbres montrent leurs bonnes têtes rondes ; l’harmonie puissante, la solidité nerveuse et profonde de ce tableau donnent à l’imagination des rêves que probablement Michel n’a jamais eus sous les yeux.

Voilà le privilège de l’art, faire voir ce qu’on voit et faire toucher au delà du tangible. Et c’est un artiste de vue moyenne qui produit ce mirage.

J’ai vu encore une page où Michel a peint un ciel calme, laiteux comme au mois de juin, et qui n’a pour témoin de sa douceur qu’un gros pommier, qui semble aspirer à pleines feuilles le bon air du matin. Rien que cela et un horizon qui voile encore un village et un clocher. Ce tableau émane le bon air et la lourdeur d’un jour d’été. Et cela par deux moyens : une perspective profonde, un bon ciel et un arbre. Cela suffit pour jeter la réflexion dans la vie simple et réconfortante de la campagne.

Voici un contraste à ce beau jour d’été, une page sinistre : Un mamelon de terrain; sur la hauteur une maison sans toit, sans charpente, des murs écroulés et ruinés; rien que ces quatre

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