CHAPITRE VIII
observés : les grands, les petits au crayon noir ou à la mine de plomb, et les dessins à l’aquarelle.
Les grands au crayon noir tendre, faits sur des feuilles de papier gris, sont presque tous des souvenirs de Montmartre et de la plaine Saint-Denis, des boulevards alors extérieurs de Paris et des intérieurs de forêt. Ces derniers sont croqués de souvenir et comme autant de notes fortement accentuées des bois de Boulogne, de Vincennes, de Verrières et de Romainville.
Les vues de Montmartre et des boulevards sont excellentes, pleines de lumière, de valeurs naturelles se détachant franchement les unes sur les autres, et quoique la régularité des longues avenues d’ormes plantés à des distances uniformes semble ne devoir produire que le sentiment de la monotonie, cependant Michel a su faire jaillir de ces tristes lignes droites un intérêt, une surprise, et souvent quelque chose d'imposant.
Les dessins qui profilent sur le ciel la butte et les moulins de Montmartre sont presque toujours les plus personnels. Michel aimait son Mous Martyrum; son vieux Montmartre, c’était son Acropole et son Parthénon.
11 n’a jamais décru dans son admiration pour ce petit coin égayé par les nombreux moulins à vent, les mulets et les ânes portant au moulin les sacs de blé, et animé par les pentes vertes, les bois rabougris de ses escarpements, ses carrières et ses mares. Aussi rien de plus intéressant que ces dessins-là, modelés comme des articulations sculpturales de Puget \ on y voit en quelque sorte les ailes des moulins tourner et craquer sous le vent et leurs lourdes charpentes osseuses, dessiner sur le ciel toutes les lignes pittoresques qu’il a plu aux orages, aux bourrasques, aux coups de soleil de leur infliger (i).
J’ai vu des études du chemin des carrières, des routes per-
(i) Aujourd'hui il ne reste plus que le simulacre de trois moulins que la spéculation a convertis en restaurants en plein vent, où l’on va savourer la galette traditionnelle et se préparer aux danses des anciens boulevards extérieurs.
Dans les dessins de Michel, on compte jusqu’à vingt moulins vus d’un seul côté de Montmartre, et on doit supposer qu'il y en avait autant sur le versant opposé.
dues dans les boues montant à l’abbaye, qui sont des dessins pleins de maîtrise et de vigueur : une horrible voirie défoncée par la profondeur des ornières, par les rejets boueux des roues des charrettes, par les pas saccadés des chevaux, devient une superbe étude de modelé, un enchaînement logique des mouvements d’une voiture, et donne l’idée d’un pays beau de sa misère et qui provoque la pitié par les difficultés de la vie.
Ses petits dessins sont tout aussi intéressants ; notes lumineuses prises au vol, c’est une variété toujours nouvelle de motifs,, de localités, ou d’effets de lumière surpris sur les plaines des environs de Paris. Tantôt c’est un jet de soleil sur un coin de terre qui laisse dans l’ombre le ciel et les horizons, tantôt c’est le contraire ; puis des vues de Montmartre avec la silhouette du télégraphe aérien sur la tour de l’église, la fontaine du But et ses trois tilleuls, les lourdes constructions des barrières avec leurs colonnes de Pestum et leurs épais couronnements, le canal de la Villette, les baraques en planches des marchands de bois et les cahutes des bohémiens vagabonds.
Puis , c’est un retour passionné à ses moulins, une étude approfondie de leurs ailes, tantôt au repos, au temps calme, tantôt agitées comme dans une course fantastique des éléments.
Quand Michel tient ses moulins sous son œil et la lourde tour du télégraphe qui montre ses grands bras, il atteint dans ses petits dessins rudimentaires au grand art de Rembrandt. Ce n’est qu’une expression sommaire, spontanée, mais c’est un cri du lieu, une voix qui sort des cavernes de Montmartre.
11 est tel autre petit dessin, en teinte gris-pâle, à la mine de plomb, touché avec finesse et seulement par des accents d’esprit, qui font deviner les détails d’un pays, comme apparaissent les grandes lignes d’un dessin de maître.
Michel s’est décidé quelquefois à décrire les boulevards de Paris, peuplés de figures, de cabriolets, de berlines, de cavaliers, de fiacres, de bestiaux, de bonnes d’enfant, de militaires, de portefaix, etc., etc. ; mais il a tellement exagéré la perspective, qu’on les prendrait encore pour les longues avenues de