LES CARRIÈRES MONTMARTRE
« La mort d’Hector Martin (2) nous rappelle la vie d’un singulier artiste qui a fait un millier de tableaux, sans qu’on soupçonnât son existence. Les amateurs commencent cependant à
(1) Constitutionnel, feuilleton du 25 novembre 1846.
(2) Hector Martin était un jeune peintre, ami et élève de Gigoux. et de Théodore Rousseau, qui donnait de belles espérances, et qui est mort de misère et de découragement en 1846, après avoir été refusé au Salon par le Jury.
connaître Michel, le hardi paysagiste, mort, il y a quelques années, à l’àge d’environ soixante ans (i).
« Ce Michel était marchand de bric-à-brac et de vieille peinture, je ne sais où, dans une échoppe ou sur le bord d’un trottoir, pauvre comme un philosophe et insouciant comme un artiste. Quand il avait plié bagage, vers le soir, il s’acheminait du côté de la barrière Montmartre, sa femme à un bras, une boîte à couleurs dans l’autre main. L'homme et la femme s’attablaient dans quelque guinguette, et après avoir bu du vin bleu ou violet, selon sa bourse, l’artiste allait s’asseoir au bord d’une carrière, contemplant le ciel qui couve ce paysage terne et déchiré avec le même amour qu’une campagne féconde ou une forêt majestueuse. Alors il brossait avec furie, en quelques minutes, une étude d’un aspect extraordinaire, approchant souvent de Ruysdaël pour le ton du ciel, de Huysmans pour l’abondance de la touche dans les terrains, et même d’Hobbema dans quelques dessous mystérieux, quand il rencontrait des arbres et des broussailles. Puis il courait un peu plus loin, s’installait à un autre point de vue et faisait ainsi trois ou quatre ébauches dans la soirée. De trouver acquéreur pour ces caprices grossiers, pour cette peinture sauvage, sous le règne de David ou de M. Ingres, alors que Demarne, autrefois, dans la peinture de genre, et Watelet, dans le paysage, ou plus récemment, M. Brascassat et M. Calame, étaient en possession de la faveur bourgeoise, c’était impossible. Peut-être Michel en fit l’essai, et mêla-t-il quelques-unes de ses pochades aux vieilles toiles de sa boutique-, mais on ne dit pas que ses tableaux aient vu le jour en ce temps-là ; et, comme un vrai philosophe qu’il était, il avait pris le parti, à la fin, d’entasser tous les soirs dans son grenier les vives études de sa journée. Si bien qu’on y trouva huit cents peintures quand il mourut!
« Tout cela fut adjugé en tas, à sa vente. Un seul acquéreur
(i) C'est à quatre-vingts que Thoré aurait dû dire; Thoré se trompe; on verra plus tard la relation due à madame veuve Michel.