CHAPITRE VIII
Mais c’est toujours à Montmartre qu’il faut revenir.
J’en ai vu, des petits dessins de Michel, qui avaient le caractère pur et grave des compositions de Poussin, le soleil et la limpidité des croquis de Claude Lorrain.
D'autres sont accentués avec fermeté comme par une griffe de fer. D’autres encore sont à peine effleurés par un crayon noir qui dépose sur le papier quelques traces de formes imperceptibles. Puis on les place à distance, et alors on aperçoit des plaines peuplées de villages, de moulins, de forêts, de collines, de champs de labour, de marais, de broussailles, et traversées de routes, de chemins, de sentiers qui se perdent à l’horizon.
Puis des montées ù Montmartre , où des gens du peuple gravissent ou descendent la colline, groupes placés à des distances si parfaitement justes, que ces notes sommaires donnent à la composition une expression de perspective lumineuse qu’elle perdrait sans elles.
Ces jalons perspecteurs, qui ne manquent jamais leur effet, font voir combien l’éducation des artistes était sérieuse au dernier siècle, et comme ils avaient en main un métier infaillible, qui leur fournissait des moyens d’observation et qui nous manque aujourd’hui.
Tous ces dessins sont autant d’études à faire sur les préoccupations de Michel, comme sur un art qui s’éteignait en lui. Il n’est pas, là, rénovateur comme dans sa peinture, mais il donne des échos de tous les vieux maîtres. Ses bois évoquent le souvenir des solides dessins de Waterloo; d’autres, les chaumières d'Everdingen ; les plaines font songer à ces longues perspectives labourées que Lucas Van Huden dessinait d’une main si gauche et d’un œil si sûr de ses distances; les monticules ombreux semblent des notes de Rembrandt ; les petites demeures entourées d’arbres, les terrains rocailleux, les routes bourbeuses, ressemblent à ces charmantes égratignures d'Israël Sylvestre, que sa pointe ou sa plume légères déposaient sur le papier ou sur le cuivre. Ah ! c’est une charmante revue qu’un petit portefeuille de Michel, c’est une rétrospective légende que ces dessins à peine nés. que
ces ébauches à peine visibles, ou que ces formes massives et brutales qu’il varie dans chacun de ses dessins. On y voit tout ce qui vivait autour de Paris au siècle dernier : les ruines des « petites maisons » de plaisir des nobles et des financiers, les châteaux morcelés et partagés, donnant encorejeur allure seigneuriale, sous la métamorphose des fabriques, des usines et des maisons de santé, les restes des abbayes, des maisons féodales, les clochers campagnards, les boulingrins populaires, les cimetières autour des églises, les cabarets des barrières, les quais du canal de l’Ourcq, les bastringues de Ramponneau, les maigres futaies du bois de Romainville, et ces routes interminables qui s’éloignaient de Paris comme autant d’avenues semblant conduire au bout du monde. Michel a laissé tous ces souvenirs et n’en était pas plus fier, car chacun de ses croquis était le soir accroché à un clou ou cousu par un fil, qu’il ne touchait plus jamais.
Tout cela ne veut pas dire que Michel est l’égal des grands maîtres que nous venons de citer, mais il en est une émanation passionnée, une traduction personnelle, qui donne la mesure de ses facultés et de sa religion.
Une de nos heureuses découvertes a été celle d’un petit album de poche, plein de dessins de Michel, qui devait être la pensée première de ses tableaux. Chaque dessin ne dépasse pas neuf centimètres sur quatre et demi -, ils sont tous à la plume et quelques-uns poussés jusqu’à la plus minutieuse exécution-, les uns lumineux, blonds et fins à la manière de Lantara, les autres accusés par une plume prompte à sacrifier le détail à l’ensemble. Ils sont tous du même temps, bien certainement de la fin du dix-huitième siècle. Ce sont de petites compositions équilibrées par les lignes et cherchées dans leurs effets et leurs inventions pittoresques. Tout semble venir du cerveau et rien d’une vue directe surnature (1).
(1) Ces dessins, au nombre de quatre-vingt-quatre, appartiennent à M. Borniche.