‹ Étude sur Georges MichelChapitre 43 sur 123 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

modeste, lui disait que c’était un métier assez facile et qu’il suffisait de s’y faire par de nombreux exercices, quand on avait bon pied, bon œil :

« Tenez, lui disait-il, voyez comme il est aisé de faire des arbres : ayez la main souple, le mouvement arrondi, posez les ombres avec délicatesse et les valeurs lumineuses avec aplomb, et vous avez un grand chêne ; empâtez un premier plan, dessinez avec certitude les ornières, sculptez dans ce mortier tout frais, comme avec un ébauchoir de sculpteur, et vous avez une route boueuse ou un chemin vicinal de Saint-Denis. Ce n’est pas plus difficile que cela; seulement, il faut s’y faire de jeunesse. »

M. le marquis du Planty est encore un homme jeune qui défie les années; il peint lui-même, et raconte avec une verve juvénile le bon temps où il allait à la rencontre de Michel et où il s’intéressait à ses étranges créations.

M. Lallemand, amateur, avait aussi le culte de Michel ; mais il voulait le voir sous les plumes et le ramage de Ruysdaël. Un Michel original eût été pour lui sans voix et sans harmonie.

M. Blanc, sous la conduite d’Arthur Stevens, avait récolté les Michel. M. Blanc voulait faire le vide sur la place des produits alors négligés du peintre excentrique ; mais il n’eut pas la patience que Stevens lui recommandait; Stevens sentait venir le jour où Michel serait apprécié ; mais bientôt il vit M. Blanc se décourager et laisser retourner au courant des brocanteurs toute cette réserve d’art qu’il lui avait vu rassembler.

Deux peintres, MM. Jeanron et Charles Jacque, furent, il y a déjà longtemps, très enthousiastes de Michel. Jacque n’a pas cessé d'admirer ses ouvrages; Michel est depuis trente ans l’objet de ses recherches; il en a sans cesse sous les yeux; il en achète, il en échange dans le but de propager la connaissance de cette bonne peinture. Si Jacque n’était pas en ce moment surchargé de commandes, il nous aurait adressé de sa retraite une note très curieuse sur ses impressions premières et sur l’en, quête qu’il poursuivit dans tout Paris à propos de Michel.

Jacque m’écrit de son atelier du Croisic : « Me voilà forcé

d’abandonner la perspective d'un petit travail sur Michel, et pourtant je devais bien cela à ce grand artiste qui m’a donné la moitié du peu que je possède; mais qui sait? d’ici à quelques jours j’aurai peut-être le temps de me reconnaître. »

M. Graverat était un amateur charitable de Michel; il donnait asile à scs toiles comme un Père du mont Saint-Bernard recueille les voyageurs égarés. Ancien garde du corps, il ne voyait là que des blessés par l’ingratitude publique qu’il fallait soigner et héberger. Il en possédait beaucoup, et c’est lui qui commença à les faire voir à Thoré. Il était de l’école de ce bon M. Lacaze, qui s’attendrissait sur le sort d’une peinture, parce que les amateurs se refusaient à l’acquérir, soit à cause de ses imperfections, soit à cause de ses dimensions : « Il faut bien que je l’achète, disait-il; car où va-t-elle errer, cette malheureuse, et qui s’en souciera, si ce n’est moi ? »

Baroilhet n’a possédé que trois ou quatre tableaux de Michel, au temps où il était encore oublié ; Baroilhet en chantait les mérites, mais il était trop lin pour ne pas sentir que d’autres peintres méconnus, encore jeunes, appelaient son attention, et seraient pour son cabinet un honneur bien plus grand et un protit bien plus sûr.

M. Collot, l’ami de nos peintres modernes, et qui avait formé de première main un cabinet des plus précieux en tableaux de Delacroix, Cabat, Decamps, J. Dupré, Th. Rousseau, François Millet, Corot, Diaz,Géricault, Robert-Fleury, Bonington, cabinet que nous ne saurions trop regretter, possédait deux beaux Michel, âpres, tragiques, de sa dernière manière.

Le baron de F aussigny , mort il y a trois ans, courait aussi après les Michel. Il les renfermait dans un certain carton enchanté qu’il ne montrait qu’aux fidèles, et qu’il disait avoir le don de démasquer les philistins. 11 ne l’ouvrait, ce carton bienheureux, qu’après s’être préparé à cette exhibition du saint des saints par des préfaces, des commentaires, des précautions sans fin. Le baron de Faussigny, dans son esprit admiratif, était peut-être aussi intéressant, et à coup sur plus imprévu que les originalités de Michel.

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