CHAPITRE X
décès, qui remonte à une vingtaine d’années environ, son talent était si peu apprécié, si peu compris, que ses toiles, ses études, qui étaient nombreuses, ont été vendues à raison de trois francs la demi-douzaine.
« Passionné pour la nature, Michel ne pouvait travailler que d’après elle; son atelier était partout, excepté chez lui, où il ne rentrait que pour prendre du repos. Les habitudes de sa vie étaient singulières. Le personnel de son intérieur se composait, après lui, de sa femme et d’un âne. Chaque jour et par tous les temps, le trio se mettait en route pour un des environs de Paris, le baudet portant madame Michel et les provisions de bouche, et l’artiste conduisant son âne par la bride; c’était une espèce de fuite en campagne. On allait ainsi jusqu’à ce qu’un site, un effet pittoresque arrêtât le peintre , qui se mettait alors au travail; puis, le soir venu, les trois amis rentraient au logis pour recommencer le lendemain.
« Cette manière de procéder explique comment une grande partie des études de ce maître ont été faites non loin de Paris, et pourquoi presque toutes aussi sont peintes sur papier.
« Michel recherchait les maîtres hollandais, et, parmi eux, aurait tenu sa place au nombre des meilleurs paysagistes.
« La postérité, plus équitable et plus clairvoyante, commence enfin à apprécier et à rendre justice à ce grand talent; son ombre serait peut-être consolée si elle savait qu’aujourd’hui Michel est surnommé le Ruysdaël français. »
Voici les inexactitudes :
Michel ne s’est jamais embarrassé ni d’un âne, ni d’une voiture, ni d’un domestique ; il n’a jamais fait transporter ses bagages ou ses vivres, par la raison qu’il portait tout au plus une boîte à couleurs à la main, et cela fort rarement, son étude ordinaire sur nature ne se bornant, le plus souvent, qu’à de petits dessins ou à des notes; jamais il ne se chargeait de provisions de bouche, parce qu’il avait pour habitude constante de partir après son premier repas et de dîner ou souper régulièrement chaque jour chez un marchand de vins de la rue Marcadet.
Tout ce qui surchargeait son temps ou sa personne, Michel savait s’en libérer comme d’un fardeau, ainsi que de tout détail de ménage, pour se consacrer, lui et les siens, à la peinture. Son art seul l’absorbait au point de tout sacrifier à son culte, à ses rêveries, à sa passion.
Son atelier était bien plutôt chez lui qu’à ciel ouvert, où il peignait à son aise; et cela se voit nettement sur tous ses tableaux-, ils sont très franchement le fruit de son cerveau, plutôt que l’observation textuelle d’un paysage -, il n’a donc jamais figuré « une espèce de fuite en campagne ». Ses courses journalières étaient, nous le répétons, de compagnie avec sa femme et sa belle-fille.
A cela près, accepterons-nous le surnom trop ambitieux donné à Michel de : Ruysdaf.l français, comme l’hommage d’un amateur qui désire rattacher un peintre original à une grande supériorité de l’art? Quand Michel devint libre de lui-même et qu’il sut dépouiller l’admirateur trop fervent de Flamands, il fut plus qu’un imitateur, il fut un vrai peintre, maître et régulateur de sa poétique. Il fut le Ruisdael de Montmartre, comme le disait Paul Mantz.
Le journal de la Société des Aquafortistes de MM. Cadart et Luquet, Y Union des Arts , dit encore quelques paroles sur Michel au moment de la mort de sa femme, en i865.
« Nous venons d’apprendre la mort d’une femme qui portait un nom cher à la peinture du paysage.
« Madame Michel est décédée, il y a quelques jours, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Elle était veuve de Georges Michel, que l’admiration un peu tardive des amateurs a gratifié du titre de Ruysdaël français.
« Michel, qui avait devancé les idées de son temps et deviné pour ainsi dire les tendances de l’école qui brille aujourd’hui d’un si vif éclat, était un ami exclusif de la nature à une époque où une fausse appréciation du goût antique venait de faire succéder aux adorables mensonges de Watteau et de Boucher le style inintelligent et compassé de l’art académique.