CHAPITRE X
« Ses œuvres, peu appréciées dans un temps où les soi-disant connaisseurs n’admettaient rien en deçà des compositions dites héroïques de Bidault ou de Victor Bertin, ont repris une singulière faveur depuis la mort de ce grand artiste, arrivée en 1843, à l’àge de quatre-vingts ans.
« C’est qu’il est imposible, en effet, d’atteindre avec plus de vigueur et de puissance que ce profond observateur à la vérité et surtout à la simplicité harmonieuse du naturel.
« 11 avait à un tel point le sentiment de l’éloquence des effets et de la magie de la lumière, il savait pénétrer si loin dans les mystères de l’harmonie et des contrastes, qu’il lui arrivait souvent d’exprimer tout un drame dans la simple représentation d’une plaine vaste et aride, écrasée par le poids d’une atmosphère en courroux.
« Ce serait vraiment un acte de justice et une excellente leçon pour nos jeunes paysagistes que de placer dans les galeries du Musée français quelques toiles choisies de ce grand artiste, qui fut incontestablement le précurseur du paysage moderne.
« Albert de la Fizelière (i ».
Au mois de décembre 1872, le talent de Michel eut la faveur d’une critique étrangère ; au moment où l’attention de l’Angleterre se portait sur les œuvres de nos artistes français, ce fut un Anglais qui releva la mémoire du vieil artiste de Montmartre.
M. Durand Ruel venait d’ouvrir, dans une galerie de Bond Street, à Londres, une exposition de nos peintres compatriotes.
Le P ail Mail Ga\etle , dont la rédaction d’art est confiée à M. Colwin, critique regardé, à Londres, comme un connaisseur lort expert et des plus désintéressés, fit paraître sur Michel les lignes suivantes :
« Michel, un nom de l’école romantique d’il y a trente ans et plus, est représenté, après sa mort, par plusieurs œuvres, quelques-unes d’un style large, traitées et brossées dans la gamme
(1) Union des Arts, du 8 avril i865.
brun foncé. L’étude et l’amour de Constable et de Crome semblent avoir conduit Michel sur un terrain sympathique aux œuvres de Rembrandt et de Koning (i). »
Michel aurait été bien étonné s’il s’était vu enrôlé dans l’armée de l’école romantique et regardé comme un amoureux de Constable et de Crome, lui qui n’avait peut-être jamais vu aucune peinture des deux paysagistes anglais et qui possédait pour l’école d’outre-mer le dédain d’un vieil ennemi de la « perfide Albion ».
Toutes ses sympathies et ses admirations étaient pour les Flamands et les Hollandais, et de ceux-là il avait le culte jusqu’à en être possédé malgré lui-même.
Et cependant la remarque du critique anglais est juste. Constable, Crome, et nous pourrions surtout ajouter Turner, et Michel ne sont point sans analogie de vues, comme nous tenterons de l’établir au jugement que nous résumerons sur l’ensemble des travaux de Michel. Mais cette analogie est tout instinctive, c’est le vent de la réforme qui soufflait sur les artistes de race et qui, par une communauté d’inquiétudes et d’aspirations, leur faisait parler la même langue. Rien de palpable, de visible, ne leur communiqua ces impressions identiques ; ils ne se sont jamais vus, ils n’ont jamais rencontré aucun travail de leur main, et Michel est toujours resté le solitaire que nous connaissons, vivant seul avec ses dieux flamands et son horizon de Saint-Denis.
(i) Pall Mail Galette du i»r décembre 1872.