CHAPITRE XI
ment. La contrainte lui devint impossible, le monde et ses fadeurs, le goût rafiné et ses maléfices l’éloignèrent du terrain où l’on se produit et où l’on prospère. Il ne se soumit qu’à la discipline de sa passion, mais à une passion noble, supérieure et généreuse. Il aima sincèrement, de toutes ses forces d’expansion, cet art qui l’éleva au-dessus de son caractère naturel, qui en épura les corruptions,
11 a été préservé du romanesque et de la sensiblerie de son temps -, il n’a été ni un poète, ni un prétentieux, ni un idéaliste.
Il a été mieux que tout cela, un homme pratique, vivant de la vie de son temps, dur à lui-mème, et se confiant à cette religion des hommes qui sont braves et bons, à la religion du travail, sans autre spéculation que celle d’exercer ses facultés natives.
Il ne fut ni un grand esprit ni un artiste de haute lignée.
Bien équilibré dans son intelligence, il en donna toute la somme dans le cours de sa vie. Imitateur des maîtres, il devint imitateur de la nature et finit par en être un traducteur éloquent. Avec une intelligence moyenne, mais avec une passion noble et constante, il a conquis une place dans la famille des vrais artistes par le seul mobile qui élève les cœurs, par une poétique.
Il fut Michel et rien que Michel, un esprit pratique, une raison saine et un modeste mais remarquable ouvrier de l’art.
Pour se faire une impression exacte de Michel, il faut partager l’œuvre de l’homme en deux.
Il faut l’observer dans ses tableaux là où il se résignait à suivre le cours de la mode en produisant des petites scènes de genre et de paysages, des amusettes, comme il eh sortait des mains heureuses de Demarne, de Lantara, de Swebach, de Taunay et de toute cette école des Idylles du petit Trianon.
Et il faut ensuite le voir dans ses études sur nature ou plutôt dans ses exercices de peinture qu’il produisait soit en face de sa butte Montmartre, soit en revenant chez lui en songeant aux effets violents ou pathétiques qu’il avait surpris.
Là il est le vrai Michel livré à sa verve, à sa fougue, à son inspiration, souvent à son délire, mais délire de peintre plein d’éclairs fulgurants, plein d’imaginations fantastiques et inattendues, plein de ces choses intangibles et éloquentes auxquelles savaient cependant toucher Rembrandt et ses imitateurs.
Ce n’est pas la nature tranquille dans sa puissance, pleine d’échos et de senteurs.
C’est le drame des éléments roulant des flots de nuées menaçantes, des obscurités et des jets de lumière, et portant ces ombres, ces éclats et ces grandes figures nuageuses sur un monde infini de créations.
Rembrandt et Michel doivent, dans des proportions que je ne veux pas assimiler, descendre de la même souche. Même goût pour les immensités territoriales. Même mépris des détails et des infiniment petits. Même attraction vers le monde des magies lumineuses, vers les grands mouvements des contrées célestes. Même entraînement de l’artiste qui laisse échapper de sa palette, par caprices imprévus, des flots de lumière, des surprises panoramiques, des cités, des villages, des fleuves, des prairies et des montagnes sous l’éclat violent du soleil, puis qui les fait disparaître dans les ombres d’une plaine translucide et mystérieuse.
La belle composition des Trois Arbres , de Rembrandt, est un exemple frappant de cette connexité de pensées qui fait des deux peintres deux hommes de la même famille. Michel a dû vivre sans cesse avec cette vision du maître sous les yeux-, ce dut être une *de ses idées fixes.
C’est évidemment Rembrandt qui, de Ruysdaëlet d’Hobbema, le conduisit dans le cœur de la nature.
Là il a aussi des liens de parenté avec les Anglais en quête des spectacles infinis et des drames des éléments. 11 voit comme Constable, Gainsborough et surtout Turner.
Dans certaines pages de sa vieillesse, c’est la même préoccupation de l’infini, la même recherche des spectacles terrifiants, l’apparition de tempêtes extravagantes, d’arcs en ciel fulgurants,