CHAPITRE XI
de chariots de nuages en feu, de combats terribles entre l’air, la terre et la foudre. C’est la même pratique exagérée des couleurs, la même impatience de créer et de reproduire.
Turner, devenu vieux, fuyait le monde et se cachait dans un faubourg de Londres sous un nom d’emprunt, dans l’incognito même pour son domestique, afin de se livrer à toutes ses fantaisies d’artiste. Michel, lui aussi, quand il a conquis le minimum de la vie, se cloître et s’isole de tous, pour écrire son dernier roman, pour se donner tout entier à la muse, à cette Armide enchanteresse qui exalte ou affole ses adeptes.
Un des côtés les plus saillants de Michel est la science et le don des perspectives. Il a le sentiment des profondeurs, la recherche des plans et le résumé des distances, comme peu de peintres les ont possédés.
Avec un horizon bien délimité et deux valeurs sommaires pour le ciel et pour la terre, il produit des effets surprenants par leur netteté.
Il n’en a pas moins la connaissance des accidents quand il s’agit d’établir une scène plus variée de formes, lorsqu’il veut anecdotiser un sujet ou l’animer par une scène humaine.
Pour donner plus de force à ses compositions, il use souvent de moyens ingénieux, de figures rudimentaires qu’il pose comme des jalons de distances. Ces figures sont distribuées avec une justesse de coup d’œil extraordinaire, tantôt pour faire tache ou remplir un vide, tantôt pour déterminer une inflexion de terrain ou une proportion de pays. Presque toujours peintes en vigueur, comme note vibrante, elles ont la valeur juste du ton local. Toutes sommaires qu’elles paraissent, elles n’en sont pas moins groupées ou isolées avec une véritable entente des plans et des harmonies générales de sa composition.
Si, en effet, vous observez dans la nature la marche des figures par un temps nébuleux, de la fin de l’automne ou de l’hiver, vous remarquerez que, si elles participent à l’air extérieur, elles n’en prennent pas moins une importance réelle sur les terrains -, elles forment groupes à une certaine distance, quoique
éloignées les unes des autres et s’unissent par paquets et par « échantillons » ; elles sont presque toujours de nuance très foncée, vigoureuses, et, n’était l’air extérieur qui les entoure, elles seraient noires et foncées comme des scarabées.
Michel ne manque jamais cette observation-, on voit nettement que son paysage perdrait la proportion de son effet si ses figures en disparaissaient.
C’est encore là un témoignage de son discernement sur la règle des perspectives et des proportions.
Ce don spécial des distances se voit dans toutes ses compositions : peintures, dessins et croquis; il s’annonce dès son début dans ses plus anciens tableaux; les plaines et les ciels sont les points de l’art où il excelle et où il se complaît. Ses nuées sont d’un beau dessin, composées avec goût et longuement enchaînées. Ses orages, ses temps de pluie, ses journées grises sortent facilement sous sa main, en exécution souvent monochrome, mais avec un sentiment exact des valeurs et des harmonies. Ses marines ou plutôt ses plages lui permettent de donner cours à ses prédilections de perspective et à ses mises en scène de théâtre; il les dispose en habile stratégiste et se joue des ciels comme un dilettante habitué à exécuter les symphonies de l’air. Il ne se prend pas à la vie technique de l’élément maritime, aux vagues mouvantes, aux gros temps de l’Océan ; ses plages ne sont qu’un prétexte à composer des ciels et toujours dans le but de répandre ses perspectives et ses profondeurs.
Le ciel, ce fut là son domaine.
Pourquoi Georges Michel est-il resté dans cette obscurité relative?
Pourquoi a-t-il été ainsi dédaigné de ses contemporains? Pourquoi, côtoyant et surpassant des artistes médiocres, est-il resté comme un satellite nébuleux à ces astres de passage?
C’est que Michel ne concéda rien au public; c’est qu’il exerça ses facultés natives avec la droiture et la brutalité de ses bons instincts; c’est qu’il fit de l’art plus pour lui que pour les autres.