CH AP ITRE XI
IOI
et qu’il négligea cet autre art de savoir faire, qui donne la fortune à tant de gens.
C’est que, enfant d’une civilisation qui veut la sagesse de la composition, l’esprit de la touche, le brillant et le délicat, il ne portait en lui aucune de ces conditions de faveur.
La disgrâce qu’il subit pendant toute sa longue carrière, et l'oubli de la postérité, sont les effets des contrastes que son art modeste et sauvage opposait aux artistes contemporains. Il ne flattait le goût de personne, et, humilié sans doute dans sa modestie et son inconscience, il se borna à chanter quelques refrains sonores de sa vaillante poitrine.
Nous le répétons, Michel n’est point un artiste de haute lignée ni un incomparable créateur. Il est parisien, ami de ses faubourgs, de ses plaines fangeuses et de ses collines, mais comme un enfant amoureux de son sol, comme un homme bien équilibré dans son solide tempérament, dans ses prédilections comme dans ses antipathies, son art s’élève souvent du centre de nos bourbiers pour faire resplendir la grande création des cieux et entrevoir des altitudes lumineuses que notre âme cherche à percevoir. Il sait faire vibrer un écho touchant des grands ciels comme des grandes solitudes, et par où sa bonne main de peintre a passé, on peut presque toujours dire : il y a eu là un homme ému et un artiste entraîné et de bonne foi. C’est là son cachet -, c’est là son titre de noblesse.
Enfin, ce qu’on aime en Michel, c’est cette immense quantité d’élucubrations intimes et solitaires que ce brave homme croyait destinées à voir disparaître; c’est cette récolte généreuse de fruits qu’il enfantait naturellement, comme un arbre suit les lois de la nature.
Michel, à coup sûr, n’a pas la prétention d’égaler les magies de Rembrandt et les poétiques de Ruysdaël, mais il est un fruit' encore vert des collines parisiennes.
Et ne pourrait-on pas dire encore de lui : c’est un cadet de famille, qui par la branche collatérale tient à la lignée des grands peintres.
Michel est-il un coloriste, un lumineux, un toniste? Il est un peu de tout cela, mais il est plus particulièrement harmoniste à la façon de Van Goyen qui produit de grands effets avec une palette très réduite, avec des moyens bornés, et qui fournit cependant une impression très précise de la perspective aérienne.
Certes, il est des peintres plus variés d’invention, plus séduisants de formes, plus corrects dans leur art. Il n’a pas la distinction et la force harmonique de Théodore Rousseau, la verdeur, la vue profonde, la poétique sauvagerie de Jules Dupré, le mode antique et toujours jeune de Corot, mais il tient encore à côté de ces maîtres plus élevés que lui dans l’échelle du grand œuvre et, placé à côté de nos jeunes artistes modernes, il les laisse sans lumière et sans voix.
Si Michel doit vivre, il le devra à une force : à sa poétique.
Tout homme qui vit avec cet idéal, avec cette souffrance, avec cet espoir, finit par dégager de son chaos humain, une personnalité qui le distingue nettement du commun des hommes.
Michel eut devant lui une vision, une terre promise, une poétique : l’Immensité, et sa vie ne fut pas assez longue pour en préciser l’image.
Sans doute, cette poétique n’habita pas une âme de première puissance.
Mais elle lui donna si bien la marque de sa valeur et de sa spécialité, que son œuvre, fût-il médiocre, s’affirme avec une telle netteté de caractère, que lorsqu’il apparaît dans une réunion d’objets d'art, il force le regard et fait dire : c’est lui.
En résumé, Michel est un artiste intéressant à étudier et qui peut fournir un exemple consolant à bien des cerveaux inquiets.
Que chacun l’imite, qu’il fasse de sa profession un levier puissant qui le porte à la plus haute expression de sa force, qu’il reste, dans la série de ses facultés, un homme pratique sachant à fond son état et ne rêvant jamais d’en sortir comme d’un esclavage humiliant.
« Que chacun fasse son métier, disait-il, ce pauvre homme, * les vaches en seront mieux gardées. »