‹ Étude sur Georges MichelChapitre 57 sur 123 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

PROMENADES ET RETOUR SUR LE SOL DE MICHEL A MONTMARTRE, A CLIGNANCOURT, A V1NCENNES, A SAINT-MANDÉ, A CHARENTON, AUX PRAIRIES DE LA SEINE, AUX BUTTES CHAUMONT, IMPRESSIONS SUR LA VUE d’eNSEMBLE DE PARIS, SUR SES CIELS, PENSÉES DE MICHEL.

vant de clore cette étude sur Michel, nous nous sommes demandé si nos souvenirs d’autrefois n’avaient pas exagéré la réalité et la poésie des lieux que le peintre s’était imaginé de rendre.

Et de nouveau nous avons exploré toute la vieille banlieue de Paris : Clichy, Belleville, Saint-Ouen, Montmartre, Clignancourt, Saint-Mandé, Charenton, Alfort et les buttes Chaumont, en cherchant à nous rendre un compte précis des territoires aimés de Michel.

Si les embellissements de Paris ont, sous bien des points, dépouillé le côté fruste et primitif des anciens cantons de la banlieue, nous n’avons pas été cependant sans retrouver quelquefois le sol caractéristique des promenades de Michel.

A Ciichy, les bords de la Seine et les champs sont encore apparents quand on les observe d’un point élevé, comme Michel aimait à se placer pour en configurer la topographie. Mais de près, ils sont disparus sous une « nouvelle couche sociale de la civilisation ». La lave du volcan parisien les a couverts d’usines

et d’habitations interlopes. Les brocanteurs, les « rempailleurs en tous genres », les quincailliers en chambre, les ferrailleurs, les regrattiers, les entrepreneurs de fumiers et les marchands de tripes et boyaux, ont fait invasion sur le terroir de Clichy et y fourmillent comme les caprices de Goya.

On cherche les chemins creux de Michel, les marnes éboulées et les terrains de meulières qui rappelaient Huysmans, et on ne trouve que des boîtes en carton, en planches ou en zinc habitées par des Bohémiens.

Tout ce qui était terre de labour, prés, routes agrestes, a fait place à une agglomération de masures déclassées, qui ne sont ni maisons, ni chaumières, ni cabanes, ni cahutes. C’est le trop plein de Paris qui a débordé sur les riverains de ses murs d’enceinte et a fait germer une génération où tous les phénomènes, les misères, les industries dépensent une imagination de castors constructeurs qu’Edgard Poe, dans ses fièvres et ses cauchemars, aurait été impuissant à inventer.

Michel était déjà loin du temps où l’on chantait « les bords fleuris de la Seine » -, mais au moins portaient-ils encore leur rudesse et leur part de nature dans la conquête parisienne qui en avait asservi la rusticité.

Saint-Ouen n’a plus que son église placée en vigie sur la hauteur et quelques rares maisons d’autrefois qui limitaient la rue de Paris, là où Michel allait chez « Nicolas, charmant vigneron, » et où les paysagistes de i83o venaient savourer le crû de Saint-Ouen, la friture de la Seine et le lapin sauté.

Saint-Ouen s’est civilisé. Le progrès y a importé le nouveau village de Biron et la rue des Rosiers, où l’on assassine comme à Montmartre.

lly a des gargotiers qui s’intitulent Restaurants bordelais! des débitants de « petit noir à dix centimes » et des industriels qui se parent du titre de « vigneron d’Argenteuil » . Là où le vin était honnête, pur et modéré, il y a trente ans, aujourd’hui on administre l’absinthe.

C’est à peine si nous pouvons retrouver les vieilles rues du

Page 1