‹ Étude sur Georges MichelChapitre 58 sur 123 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Landy et du Moustier, et si la vue peut se reposer après tant de métamorphoses sur la petite église aux voûtes basses de l’époque anté-gothique, qui laissent encore lire ces paroles d’un autre temps :

Ecce tabernaculum Dei Cum hominibus.

La communauté de Dieu avec les hommes! Elle n’est guère à Saint-Ouen que sous les voûtes de la vieille chapelle. Le progrès et la guerre ont tout nivelé en détruisant tout.

Et cependant des arbres obstinés sortent leurs pousses de terre, veulent revoir la lumière et jonchent le sol de leurs fleurs, là où tout paraît anéanti. Les parcs historiques de madame du Cayla et de Ternaux, comme des réserves endormies, s’apprêtent à chanter la repousse des feuilles; mais eux exceptés, et murés de toutes parts, tout est pierres et vie moderne à Saint- Ouen, bourgeois ou bohème.

De Saint-Ouen, nous espérions nous rendre aux îles devenues célèbres par les charmantes aventures d’Alphonse Karr, par les études peintes de Michel, d’Enfantin, de Delaberge, de Bonington et de Théodore Rousseau, petit archipel peuplé de saulées, d’oseraies, de prés tantôt verts, tantôt limoneux que les crues de la Seine faisaient surgir ou disparaître sous des al luxions verdoyantes, grises, rousses ou ambrées selon la saison, où la solitude de ces îlots donnait un cours à l’imagination et un corps à la seconde vue des peintres.

La grande île, seule, ne possédait qu’une habitation, les autres îles étaient désertes, et c’est dans l’une d’elles qu’Alphonse Karr s’était cru Robinson II et avait imaginé une existence d’amant secret de la nature.

Le vieux moulin de la grande île, bâti sur ses hauts pilotis de chênes, que tous les peintres ont si souvent dessinés, était un endroit de rendez-vous où Michel l’Ancien, comme on l appe-

lait ^ s’était attardé bien souvent au bruit des roues et aux cris des canards.

De loin, nous croyions entendre sous les peupliers la musique de sa chute d’eau et de ses meules. Mais en approchant, ce n’était que le tapage d’une blanchisserie à vapeur. Le moulin avait été détruit par le génie militaire en crainte des Prussiens, les arbres coupés à hauteur de cheval contre les attaques invraisemblables de la cavalerie. Enfin la guerre civile et la grande inondation de 1873 en avaient fait un lieu méconnaissable de boues, de vases et de masures; territoire fertile en biens de la terre, en moisson de l’esprit, que les fléaux de Dieu et des hommes avaient changé en banc de fange et de désolation.

La vue de ce pays, enseveli sous la poussière de tant de malheurs, nous reportait aux jours disparus avec la violence d’une apparition qui devenait une résurrection matérielle.

Nous nous disions : nous allons au moins passer le bac qui porte à bile les bestiaux de Clichy et les sacs de blé au moulin, ce bac légendaire qui avait gardé la forme massive des gros bateaux du temps de Henri IV; nous allons nous retrouver avec les hommes de notre jeunesse qui aimaient à caractériser la figure de ce vieux ponton. Elle était pour eux comme la note humaine, palpable, se détachant en vigoureuse réalité au milieu des soleils couchants de pourpre d’or ou des brumes nacrées que ce coin de terre variait à l’infini dans ses intermittences de chaleur ou de froidure.

Mais le bac, dépecé, avait fait place à un pont suspendu, lequel avait aussi pris fin à la guerre et qu’on remplaçait par une chaussée de chemin de fer, épaisse et altière comme la grande muraille de la Chine.

11 fallait fuir cette contrée néfaste condamnée à toutes les destructions et à la pire de toutes, à celle qui croit créer et construire.

Montmartre nous attirait par sa masse imposante.

Nous marchions à sa rencontre au milieu des nouvelles voies bordées d’habitations récentes où toutes les pauvretés ont rêvé cl accompli le problème de se transformer en propriétaires.

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