CHAPITRE XIII
Montmartre est chaque jour enseveli et encombré; il ne sera bientôt plus qu’un immense Monte Testaccio , un tumulus de débris, de gravats et de constructions factices .
Mais de loin, vu de la plaine, il garde encore son allure d’ Acropole.
11 reflète des scintillements de lumière, comme un diamant sous le soleil.
Et lorsque, assis auprès de l’ancien cimetière de l’église Saint- Pierre, on jette un regard sur Paris, c’est encore la même ville de Michel, que la lumière voile ou jette par instants dans des intermittences d'éclat ou de mystère.
Michel a bien rendu en bloc le caractère populeux d’une grande ville par l’ensemble de sa prodigieuse agglomération de constructions et par l’indication de quelques repères qui en notent les grandes divisions : la Seine, le Louvre, le Panthéon, les Invalides et quelques clochers, points distinctifs des quartiers de Paris; tout cela en dit plus qu’un panorama précis ou qu’une photographie détaillée.
Michel, en traçant les lignes perspectives de Paris, en évoque à lui seul la moralité.
Je dis moralité! parce que Paris, vu de Montmartre, dans sa force d’expansion, est effrayant et monstrueux; tout disparaît sous ses pierres, ses masures et ses buées d’ateliers ; toute l’atmosphère qui s’échappe de ses fourneaux et -de ses usines en teintes lugubres et violacées, lui donne l’aspect d’une lèpre qui dévore les belles formes et les douces verdures des campagnes de Paris.
S’il est quelque chose de plus émouvant que Paris du sommet de cette colline, c’est la hauteur, la configuration, la rapidité de ses ciels qui prennent des proportions d’immensité à donner le vertige.
D’autre part, en voyant les mouvements de tels spectacles, nous nous demandions si les boues, les misères, les fumiers de la ville gigantesque, si ses miasmes fétides ne produiraient pas les belles figures lumineuses de ces nuages; si nous ne leur
devrions point le sentiment des placidités d’une existence supérieure qui viennent nous envahir à la vue de telles grandeurs.
A Dieu ne plaise que nous nous perdions dans le domaine de la pluralité des mondes ; notre impression n’est peut-être que l’effet du lieu qui exagère la grandeur du théâtre.
Mais toujours est-il que de ce piédestal naturel, le spectacle des deux est imposant jusqu’à la captation, et que cette vision de l’infini trouble et suspend la vie uniforme de nos habitudes. 11 n’est donc pas étonnant que Michel en ait éprouvé l’émotion (i).
A Clignancourt, ce qui était bois, terrains vagues et sentiers pittoresques, tout a disparu sous le niveau et le bornage du cadastre.
Nous ne sommes plus au temps où on disait encore de Montmartre et de Clignancourt : « 11 y a des moulins, des cabarets, des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus (un des plus anciens, des plus beaux, le dernier a été supprimé pour la construction d'une batterie), des plaines vertes coupées de préci-
(i) Nous sommes loin d'être isolés dans notre appréciation sur les phénomènes météorologiques des ciels de Paris; dernièrement encore, M. Eugène Delatre a envoyé de Londres une gravure à l'eau-forte, qui est en même temps un souvenir de Michel et des ciels parisiens. C’est toujours la butte Montmartre résumée par un moulin solitaire sur une éminence et, au loin, la Seine et Paris. Mais, au-dessus de la grande ville, apparaît une sorte de Jérusalem céleste au milieu des nuées, comme en inventerait l'Anglais Martine dans ses cataclysmes bibliques. C’est l'idée de Michel poussée jusqu'au rêve d'un illuminé, mais c’est encore Montmartre et ce qu'il évoque. Montmartre a le privilège de jeter les esprits voyageurs dans l’infini et le fantastique.
Il y a déjà longtemps, Gérard de Nerval disait aussi de Montmartre : « On y jouit d’un air pur, de perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques, soit « qu’ayant été vertueux, l'on aime avoir lever l’aurore » qui est très belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples on préfère les teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessous du grand cimetière, entre l’Arc de 1 Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise.
« La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées parles coteaux de Saint- üuen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour.»
Gérard de Nerval, Promenades et Souvenirs .