CHAPITRE XIII
pices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains flots de verdure où s’ébattent des chèvres qui broutent l’acanthe suspendue aux rochers-, des petites filles à l’œil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre même une vigne, la dernière du crû célèbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombe dans une carrière.... C'est le
plus beau point de vue des environs de Paris Le vieux
Mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins qui, au siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe.. . Rien n’est plus beau que l'aspect de la grande butte Montmartre, quand le soleil éclaire ses terrains d’ocre rouge, veinés de plâtre et de glaise, ses roches dénudées et quelques bouquets d’arbres encore assez touffus, où serpentent des ravins et des sentiers. Que d’artistes, repoussés du prix de Rome, sont venus sur ce point étudier la campagne romaine et l’aspect des marais Pontins ! car il y reste un marais animé par des oisons, des canards et des poules (i). »
A Vincennes, à Saint-Mandé, le bois a changé d’aspect et s’est illustré de collines, de lacs, de ruisseaux murmurants, de ponts anglais, de chalets suisses, de bocages dessinés et parés de la main des Grâces. Le caractère forestier, les chemins ravinés de Michel, les noirs taillis, les gros chênes trapus ont été dissimulés sous une décoration artistement inventée par un metteur en ' scène de théâtre. Mais on retrouve encore de belles percées lointaines et des perspectives boisées comme les recherchait Michel. Il faut observer pour retrouver là le vieux sol et ses produits; mais on le voit encore qui persiste, et pour peu que le râteau municipal néglige ce parterre oublié , la vivace nature reprendra ses droits et fera surgir ses revendications et ses sauvageries.
A Charenton, Michel allait parfois, dans les longues prai-
(i) Gérard de Nerval. La Butte Montmartre.
ries vertes qui bordent la Seine et la Marne, où les bouquets et les cépées de peupliers donnaient à ce canton un air bocager, comme les scènes paisibles de Claude Lorrain. Les hautes herbes, les faucheurs, les faneuses, les andins, les moyettes, les meules, la rentrée des foins, et toute cette vie plantureuse des prairies, que nous avons vue si puissante, est morte et disparue sous la plus active des invasions: l’invasion des usines, des maisonnettes, des villas faubouriennes, des jardinets des petits parvenus de Paris, qui se sont abattus sur cette luxuriante verdure comme une nuée de sauterelles. Ce n’est plus la lave misérable de Clichy, c’est tout un pays de prairies couvertes par l’épargne des petites gens de la capitale , un nouveau centre de travail, de passions et d’espérances. Ce sont les maisons de campagne des petits fabricants du Marais, des ouvriers laborieux et possédés de la fièvre de propriété, des portiers enrichis, des contre-maîtres satisfaits, des artisans revenus des songes de l’Icarie pour faire éclore leur ambition d’autrefois sur une portion de gazon qui suffit à leur soif de devenir maîtres. Tout y est neuf, blanc et propre : les maisons couvertes en tuiles rouges et entourées d’un treillage orné, les pavillons à clochettes, les belvédères à statues, les berceaux de cobéas et de volubilis. C’est la mansarde de Jenny l’ouvrière, qui a progressé et est devenue la villa d’une débitante de lingerie en chambre. Tout cela se mêle à des usines nouvelles qui viennent troubler ce monde des dimanches par la rectiligne de ses hauts-fourneaux et les fumées de ses industries. C’est touchant et affreux de songer que tout ce monde se complaît sur cette prairie desséchée et idéalise un carré de terre grand comme un cercueil. Ah ! il n’y a plus là ni verdure ni repos pour les yeux, ce n’est plus qu’une ville,... une cité moderne à ses premiers mois de tendre enfance,... aux jours où le goût délicat de Paris l’accable de ses faveurs et de ses embrassements.
Mais au loin brillent toujours les gais coteaux d’Ivry. Les arbres y poussent encore, les blés verdissent et les seigles foisonnent de coquelicots et de boutons d’or. Les ciels y changent à