CHAPITRE XIII
chaque instant de figure, de couleur et de mouvement, comme dans une joute perpétuelle. On retrouve encore là les horizons élevés de Michel, ses sombretés soudaines et ses fulgurantes perspectives, et parfois les émeraudes scintillantes de Fiers et la finesse de ses ciels pastellés.
C’est toujours un pays qui conserve ses belles pentes, ses ondulations de terre et cette antique structure tant explorée par nos artistes chroniqueurs du temps passé, par Israël Sylvestre, par Albert Flamen, par toute cette école de Callot qui a fait de si bons ouvriers à l’eau-forte et de si intéressants explorateurs des territoires de Paris.
En regardant attentivement tout ce terroir où Michel avait passé si souvent, où si souvent il avait rêvé à la profondeur des horizons, aux lignes distinctives de vie de ces campagnes bienfaisantes, nous retrouvions le passé antérieur à Michel, le temps où, comme lui, des chroniqueurs artistes savaient si bien butiner le suc et la fleur de nos champs de l’Ile de France ; nous retrouvions les configurations territoriales où la vue perçante des rapsodes d’autrefois avait si nettement portraituré les figurations et les demeures, « la veue de Charantonneau, la veue '« d’Halfort de dessus le pont de Charenton, la veue du port à « l’Anglois, la veue de Conflan du costé d’Ivry et la veue de Lon- « guetoise du costé des préz et du chemin de Saint-Hilaire: » nous retrouvions toute une communauté de vues et de sensations avec Sylvestre et Michel, avec Flamen, Dellabella, Pérelle, Pillement, Nicole, qui apparaissait comme une revue rétrospective de l’œuvre de nos petits maîtres parisiens -, une revue imaginaire, mais qui prenait corps et âme au moment où la terre se sentait frappée du pied de celui qui invoquait sa puissance.
Le pont de Charenton a été jusqu’à nos jours une mine de sujets pittoresques pour les artistes et pour Michel en particulier. Il avait souvent cherché à reproduire sa masse expressive, ses piles en ruines, ses madriers séculaires mariés et confondus avec les briques, les vieux moellons devenus poussière qui donnaient la vie à une profusion de végétations grimpan-
tes, à des églantiers sauvages, à des orties blanches et à des langues de bœuf épanouies. Le vieux pont, que les enfants memes se figuraient avoir servi de modèle au pont « cassé » des ombres chinoises de Séraphin, a suscité, en trépassant, un pont modèle, droit et plat comme un trottoir de la rue de Rivoli. C’est Paris et ses quais poussés jusqu’aux limites de ses faubourgs. Alors disparaissaient dans l’horizon Flamen, Sylvestre, Michel et Fiers, et toute la lignée des rapsodes.
Revenons aux buttes Chaumont, nous disions-nous. Là, nous trouverons un autre monde; mieux vaut la terre cruelle qui rejette les hommes, qu’un territoire qui en abolit les légendes et le souvenir.
Aux buttes Chaumont, où la terre marneuse était réfractaire aux nivellements et aux spéculations, le sol a gardé sa configuration de dernière formation géologique.
Les nouvelles rues de Puebla et de Crimée, le jardin nouveau et les rochers factices n’ont pas sensiblement modifié cette zone déserte.
Le sol est toujours primitif; ses bosses, ses belles coupes, ses renflements et ses vallées intermédiaires où pousse l’herbe pâle des terrains marneux sont encore ce que Michel les a vus.
Les effritements des terres sous la chaleur de l’été, les longues pluies de novembre renouvellent en petit les périodes antiques des fontes glacières, les courants et les cascades d’une eau verdâtre qu’on prendrait pour les fontes des glaciers de malachite.
11 reste encore de superbes perspectives de falaises, des avenues de monticules arides qui se déroulent à la vue comme au bord de la mer, des dunes marneuses que l’hiver dessèche et dissout petit à petit.
Il est visible que c’est là que Michel a imaginé ses marines ; il n’avait qu’à y ajouter la ligne de l’horizon et à peupler la surface de barques et de figures pour en faire une plage océanique.
Les carrières d’Amérique, ce repaire immonde, portent sur leurs voûtes un terrain des plus accidentés, des mamelons isolés