G. Paris, Rom., 12, p
Après une courte in Iroduclion proclamant la toute-puissance de Tamour et faisant connaître le nom de Fauteur, la discussion s'engage entre le cœur et le corps, celui-ci prenant le premier la parole.
Corps. — llélas! ô cœur, tu mérites que je me plaigne de toi et que je demande vengeance. Tu remplis mon existence d'amertume. Abusant perfidement de ce que tu séjournes en moi, tu me ravis toute joie. Cela te servira peu. Plutôt que de supporter plus longtemps ces tourments, je te donnerai la mort ainsi qu'à moi-même. Mieux vaut périr que de vivre ainsi.
Tu m'as trompé. Tes funestes conseils m'ont fait aimer une femme dont tu m'as vanté la beauté. Vois où tu m'as conduit. Depuis le jour où je lui ai laissé deviner que d'elle dépendait mon bonheur, elle s'est détournée de moi. Tant que j'ai dissimulé mes sentiments, elle m'a traité avec amitié. J'ai cru accroître ma félicité, je l'ai perdue. Si je pouvais dire qu'elle est la pire des femmes, mon chagrin serait moindre. En vain ma pensée me conduit dans les réunions où l'on dit du bien et du mal des femmes, dans l'espoir qu'on tiendra sur elle de méchants propos : je l'entends louer d'une commune voix. Si elle consentait à accepter mon service, il n'est nul danger, nulle mort que je ne sois prêt à braver. Dis-moi, que faire?
C'est, hélas ! un grand malheur que les femmes ne puissent discerner quels sentiments les hommes ont pour elles. Elles ont été si souvent trahies, qu'elles redoutent de ne recueillir que honte en nous confiant leur honneur. Puisse le félon qui met sa gloire à les séduire tomber au pouvoir du démon ! 11 prive les amants sincères de la récompense méritée par un loyal service.
Quand je songe à mon mal, j'éprouve de subits élancements de douleur, que je m'efforce de cacher aux autres hommes. Aussi ma joie est-elle sans sincérité. Mon âme ressemble aux rlots de la mer, qui, au milieu du calme, sont soudainement soulevés en d'impétueuses vagues. De même, quand ma bouche sourit, mon âme se met à soupirer, et mes yeux sont mouillés de larmes. Aussi je recherche la solitude.
Pourquoi, ô cœur, me causer de telles peines? Sois plus clé-
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ment envers moi. Ne souffres-tu pas de mes maux? N*es-lu pas le fruit, el ne suis-je pas Técorce qui le protège, et le fruit n'estil pas atteint quand Técorce est meurtrie? L'eau ne se congèle pas, quand le vase qui la contient est exposé à l'ardeur du brasier.
Cœur. — Cesse, ô corps, cette raillerie. Tu prends le rôle d'accusateur, afin de prévenir ma propre plainte. Ignores-tu que je ne sais rien du monde extérieur que par toi ? C'est grâce à tes yeux que je vois. Ils sont les seuls coupables. Tai-je, d'ailleurs, jamais invité au mal? C'est pour ton bien que je t'ai conseillé d'aimer cette femme. Si tu réussis à la conquérir, tu seras le plus heureux des hommes. Cela, certes, te coûtera des efforts. L'homme qui a en vue le salaire d'amour doit acquérir bien des vertus et risquer corps et âme pour celle dont il veut mériter la faveur.
Tu te plains de grande douleur : tes maux ne sont rien, comparés aux miens. Tu as mille distractions. Tu dors la plus grande partie du temps. Tu écoutes les récits et les chansons. Tu chasses et danses. Pendant ce temps, je suis, soir et matin, en proie au souci. Je songe à celle que tu aimes, c'est grâce à moi qu'elle t'apparait dans les rêves. Courage! montre-loi viril ! La Fortune est difficile à vaincre; elle ne se laisse dompler que par l'audacieux. L'honneur obtenu par un heureux hasard est de vil prix. Seul l'homme qui ne doit son succès qu'à lui-même a le droit de porter haut la tête. Lève hardiment les yeux, comporte-toi vaillamment.
Je ressemble à la fleur qui, sous la neige, supporte les rigueurs de l'hiver, du givre el de la bise. Encore a-t-elle l'espoir du doux soleil et des compensations de Tété. Mais moi, c'est en vain que j'essaie de te faire sortir de ta torpeur, de te décider à conquérir la vertu. Tu ne m'obéis pas. C'est moi pourtant qu'on accuse de tes fautes. On ne prête pas l'oreille à ma défense. Je suis pour tous le loup de la fable ^. Un voleur de grands chemins jouit de plus de confiance que moi.
L H ne s'agit pas du récit du loup dans le Roman de Renard y ce récit étant probablement postérieur à Hartmann, mais d'un conte populaire d'où le récit a été tiré (Martin : Am. f. d, A. y 22, p. 49].
88 ÉTUDB SUR HARTMANN D'aUE.
Corps. — Tes reproches sont bien durs. Tu me réprimandes comme un valel. Ce n'est pas ainsi que doivent agir deux amis. Songe que nous ne formons qu'un seul être. Une âme commune nous a été donnée par Dieu, qui nous a imposé Tobligalion d'en prendre soin et nous récompensera si nous exécutons ses ordres. Je suis prêt à tous les travaux. Je servirai ma dame en faisant le bien et en m'abstenant de toute fausseté. Tous les moyens, sauf le meurtre, la magie et la perfidie, me seront bons pour gagner son affection.
Cœur. — Merci de tes promesses, suis mes conseils, ils te seront utiles K
Je connais une préparation magique qui te fera réussir. Je l'ai rapportée de Carlingie. Elle est composée de trois plantes, que tu ne trouveras, il est vrai, dans aucun jardin, et que personne ne te vendra. Dieu seul les fait croître. Ce sont : douceur, courtoisie, humilité. Adjoins-y d'autres simples: fidélité et constance, chasteté et pudeur, enfin virile fermeté. Mets le tout dans un cœur sans haine (c'est moi qui te le fournirai). Parla vertu de ce charme, on est aimé de Dieu et du monde. Voilà ce que je te conseille et non autre chose. C'est un crime de triompher d'une femme par la magie. Dieu punisse le maudit qui le premier y eut recours. Pour toi, ne te sers que de moyens loyaux.
Corps. — Je voudrais être un magicien à ta façon pour enfin trouver grâce devant ma dame. Je fais, la main sur les saints 2, le serment que je n'ai jamais eu le désir félon de la tromper. Si je lui étais infidèle, qui y perdrait plus que moi? Mais qu'aijedit? Certes, je l'ai offensée en supposant qu'elle m'ait exaucée, elle dont la place est dans le chœur des anges. Quoi qu'il arrive, Dieu le récompense de ton conseil. Peut-être réussiraije à lui plaire? Sa vertu la dislingue des autres femmes, comme Tescarboucle efface l'éclat des autres pierres.
Cœur. — Je vois que nous sommes d'accord. Montre-toi constant dans ta poursuite d'amour, mais agis sans précipitation.
• 1. Ici prend place un dialogue assez long, aux répliques d'un ou rarement do deux vers, et dont l'intérêt et l'utilité sont très contestables. — 2. C'est-àdire la cassette contenant des reliques, forme du serment solennel au moyen âge.
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La brusquerie ne peut que nuire. Ne le rebule pas si elle te résiste quelque temps. Tel est le caractère des femmes : elles hésitent à accueillir favorablement leur ami, et leurs délais les compromettent sans profit, le monde s'apercevant malgré tout de leur inclination.
Corps. — Ce ne sont pas ces soucis qui me chagrinent. Laisse ceux qui en souffrent se plaindre du peu de sens des femmes. Donne-moi d*autres enseignements.
Cœur. — Sois conslant, voilà le meilleur procédé. Si dure que soit la pierre, une goutte d'eau parvient cependant à la creuser. Ne le lasse pas de servir ta dame. Sois notre intermédiaire auprès d'elle.
Corps. — Je le ferai volontiers.
Ce débat est suivi d'un poème de facture remarquable, peutèlre unique dans la littérature du moyen âge. H se compose de quinze strophes, dont chacune ne possède que deux rimes sans cesse répélées, et dont la longueur diminue successivement de deux vers, de sorte que la première en a trente-deux et la dernière quatre seulement. On a récemment voulu séparer cette poésie du Débat : on en a fait un morceau isolé, dont la paternité est même refusée à Hartmann. M. Saran, Tauleur de celle thèse, s'appuie sur des raisons de diverse nature.
Ce poème, dit-il, n'est pas, comme on Ta prétendu, un lai [Leich). 11 n'a pas été destiné à être chanté : il n'a donc aucune analogie avec le lai qui accompagne le Bûchlein de Lichtenstein ^ avec lequel on l'a assimilé 2. La démonstration de M. Saran 3 n'est pas absolument convaincante : mais quand même il serait prouvé que le poème en question n'est pas un lai, on n'aurait pas supprimé le lien qui le rattache au Débat.
Ce lien apparaît clairement. A la fin du Débat, le cœur a invité le corps à être son interprète, son avocat auprès de la dame *, le corps a promis d'accéder à ce désir ^ : il exécule sa promesse dans la poésie qui suit. Il prend la parole en son nom
1. M. s. H., IV, 274 b. — 2. Lachmann ; A7. Schriften, I, p. 465; Haupt : Z. f, d. A,, 4, p. 305. — 3. Saran, op. c, p. ô2 et s. — 4. V. 1642. — 5. V. 1&I4.
00 KTUDE SUR HARTMANN d'aUE.
cl au nom du cœur, il expose à la dame les chagrins qu'il ressent, Tamour dont il est consumé, et la supplie de l'écouter favorablement. De plus, certains passages du poème en discussion rappellent des motifs du DébaL C'est certainement parce qu'il se souvient des paroles du cœur que le corps dit : « Si mes œuvres faisaient défaut, je subirais la colère de mon cœur.... J'ai juré d'après ses ordres *. » La demande, faite à la dame, d'accepter le serment, se réfère au serment prêté par le corps î. Lorsque le corps dit : « Mon corps l'appartiendra suivant les enseignements d'un cœur fidèle 3, > il fait sûrement allusion aux exhortations que le cœur ne cesse de lui adresser dans le Débat.
11 est vrai que M. Saran se fonde justement sur deux passages analogues à celui-ci * pour constater que ce n'est pas le corps seul, mais une personne entière (corps et cœur réunis), c'est-à-dire un poète, auquel celle séparation du corps et du cœur est étrangère, qui parle. Mais M. Saran perd de vue que le dédoublement de la personnalité n'a pas été rigoureusement observé par Hartmann, même dans le Débat. Oublianlsa fiction, il fait parler tantôt l'un, tantôt l'autre des deux interlocuteurs comme un être humain complet. Ce sont des abstractions auxquelles ont été prêtés le langage et les facultés des hommes. « Est-ce au sujet de l'àme ou du corps que tu es en peine? » demande le cœur au corps '^. Le corps dit ailleurs : « Je suis un homme affligé 6. > U s'attribue volonté 7, àme », esprit «, pensée ^0. 11 se dit l'enfant du cœur «^ ; il est appelé homme par le cœur ^2; il parle lui-même de son corps t^. Le cœur s'adresse à lui comme à un homme. « Ne ménage pas ton corps t*. » U compare son intelligence à celle du corps t^. La psychologie de Hartmann est rudimentaire. il n'a pas nettement distingué entre ses facultés el souvent il a considéré chacun des antagonistes comme une personne possédante la fois cœur, âme, corps et intelligence. A plus forte raison a-t-il pu substituer au corps
1. V. 181)2 ot ss. Cf. V. 913 ot ss. — 2. V. 1659, cf. 1421 et ss. — 3. V. 1903 el s. — 4. 1G79 et 1911. - 5 V. 1191 - t>. V. 334. —7. V. 1061. - 8. V. 143L — 9. V. 1086. - 10. V. 132. — 11. V. 1252. - 12. V. 595. — 13. V. 107. — 14. V. 1335. — 15. V. 894 cl s.
LES BÛCULEIN. 01
seul rhomme entier lorsque la dispute a pris fin et que l'un des contestants porte la parole au nom des deux parties.
M. Saran invoque encore comme argument lusage, dans le poème qui suit le Débat, de termes que Hartmann n'a pas employés dans ses autres œuvres ou dont il ne s'est servi que très rarement. A cela on a justement répliqué que le grand nombre des rimes sur un même son a nécessité l'emploi de ces mots bizarres, comme il explique aussi le caractère décousu de l'ensemble K On trouve d'ailleurs dans le Débat lui-même un certain nombre de termes que ne présente aucun ouvrage postérieur 2. N'oublions pas non plus que le /. Bûchlein a été transmis de façon très défectueuse, de sorte que nous sommes loin de posséder le texte tel que Hartmann l'avait établi. Les critiques qui, depuis Haupt jusqu'à M. Saran et M. SchOnbach, ont essayé d'en coiTiger la dernière partie ont dû recourir à une foule de suppositions bien différentes les unes des autres 3. C'est pourquoi il ne faut pas attribuer aux formes de vocabulaire et de métrique une importance exagérée *. Ainsi ni l'usage des rimes rûhrend ni celui des rimes accumulées, que nous rencontrons dans d'autres ouvrages de Hartmann s, où elles ne se justifient pas comme ici par l'originalité de la composition 6, ni la singulière disposition des strophes, dont la longueur est régulièrement abrégée 7, ne prouvent que le poème que l'on a toujours regardé jusqu'ici comme la conclusion du Débat en soit indépendant et ait été composé par un autre poète que Hartmann.
En voici l'analyse.
1. Vogt : Zeitsch. f. d. Phil., 24, p. 234. — 2. Tewpern, 1306, refsen 1093, horguot 462, lursen 494, goume 706, etc. — 3. Alors que M. Saran, dans l'intérêt do sa thèse, rétablit une ^Tande quantité de rimes ruhrend, M. Schônbach ne conserve que celles composées d'un verbe avec différents préfixes et élimine les autres (p. 382 et ss.}. — 4. Quand M. Saran, choqué par le mot gotinne, 1844 (p. 68), relève une contradiction entre cette image païenne et la manière de voir habituelle de Hartmann, il oublie que ce poète a fait usage du même mot dans /•.Vec, 5160, pour désigner un être supérieur. — 5. Iv., 7151 et 88.; Orég., 607 et ss. — 6 La rime ruhrend est, il est vrai, d'origine romane, mais nous avons fait voir que Hartmann connaissait et imitait la poésie romane en écrivant le /. Buchlcin. — 7. On a remarqué que c'était au moyen âge une coutume de donner À certaines poésies une conclusion de forme savamment disposée. Schônb., op. c, p. 379.
Les maux dont j'ai souflferl jusqu'ici n'étaient qu'une douce affliction : l'amour m'avait épargné. Nfaintenant l'amour s'est emparé de moi et consume mes entrailles. Agrée mon serment. Mes pensées sont toutes à loi. Si tu acceptes mes vœux, je le consacrerai ma vie. L'ennemi du nom chrétien (le démon) empêche ma guérison. Le Destin croise ma route hurlant comme un chien : ses dents sont entrées dans ma chair; ma blessure saigne encore.
Du jour où j'ai été atteint, mes joies ont pris fin. Toi seule seras mon salut. Si j'étais en Orient, tu verrais comme ta vertu m'a subjugué. Je ne veux d'autres liens que les tiens. De loi seule peut me venir la consolation. Tout pays où tu n'es pas est pour moi un lieu d'exil.
Malgré tous mes efforts, jamais un jour de joie ne m'a été accordé. La Fortune m'est hostile. Seul l'espoir m'a défendu de la mort. Sûrement je guérirais si tu m'enlaçais de tes bras étincelants. Puisse ma douleur l'attendrir !
Depuis que je t'ai connue, je n'ai pas eu d'autre dame que toi. Mais lu n'as guère récompensé ma fidélité. Souvent j'ai pleuré du fond du cœur sur les chagrins dont tu m'accables. Mon sort attendrirait le roc. Ne me laisse pas périr, je l'en conjure par la pure vertu.
Je ressemble à l'homme perdu au milieu de l'Océan, qui ne peut espérer de salut que de Dieu. Quoique mon service reste sans effet, j'engage mon âme comme caution de ma fidélité. Avant que je renonce à loi, on verra le Pô être la proie des flammes.
Je suis sans joie. Le souci me ronge. Que m'importent les fleurs de l'été et la verdure des arbres, si tu me refuses ton affection ^?
Mon mal est sans égal. Je suis frappé au cœur. 11 n'est pas de médecin capable de panser mes plaies : pourtant si la bouche rose le voulait, je serais bientôt guéri.
L'espoir souvent m'enhardit. Les mers, les forêts et le monde
1. Entre les vers 1801 et 1802 il y a une lacune qui ne permet pas de saisir exactement le sens de la strophe (Schunbach, op. c, p. 382).
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entier se consumeront avant que je me détache de loi. Prends mes maux en pitié.
Songe, ô dame, que jamais, dans ma loyale constance, je ne l*ai oubliée. Il est maint perfide à qui plait, plus que toute autre chose, le dommage d'autrui.
Si ma longue attente est récompensée, j*en remercierai -Dieu, je dirai et chanterai ses louanges.
Ta résistance, ô dame, est un péché envers moi. Qui blâme ceux qui donnent de la joie à leurs amis ?
Si j'étais l'ami de la Fortune, mes vœux se réaliseraient. Je ferai tout ce qu'exigera celle que j'ai choisie pour dame.
Je demande, ô dame, ta bienveillance. Mon corps sera ton esclave selon la volonté de mon cœur. Acceple-le avec Tànie : ils vivront pour toi et non pour une autre femme.
Cette analyse aura montré que si, pour le cadre, le /. Bûchlein est un débats si par certaines parties il se rapproche d'un poème didactique et rentre dans le genre des Arts d'aimer, il contient aussi une déclaration d'amour. Le poêle, après avoir raconté le malheur qu'il a eu d'indisposer sa dame, proleste de son amour et espère que ses aveux seront favorablement écoutés.
Est-ce une passion réelle qui a inspiré ce poème? La plupart des critiques répondent oui. 11 en est mémo qui pensent que Hartmann fait allusion au /. Bûchlein lorsque, dans une poésie lyrique ', il annonce à sa dame qu'il lui envoie le messager qu'elle entendra sans le voir. Nous ne croyons pas que cette interprétation soit juste. Hartmann n'a pas écrit son poème pour fléchir une femme. Malgré ses bras étincelants et sa bouche rose, il est peu vraisemblable que la dame à qui il adresse ses vœux ait réellement vécu. Il y aurait, en effet, entre une importante donnée de l'œuvre et sa composition même, une bizarre contradiction. Hartmann nous dit avoir offensé sa dame en lui laissant deviner son amour. Il serait singulier que, pour atténuer le mauvais effet de cet aveu discret, il l'ait répété dans
1 M. s. F., 206 : 19 et ss.
9i ÉTUDE SUR HARTMANN D*A[JE.
un poème en raccompagnant de Texpression de désirs audacieux. D'aulre part, Hartmann prétend no pouvoir confier à personne le secret de ses chagrins d'amour *, or le mystère lui importe si peu qu"il les publie sous son propre nom. Enfin on ne trouve pas, dans le poème, la marque d'un sentiment sincère. Les louanges hyperboliques et les comparaisons outrées ne peuvent faire illusion sur l'absence de l'émotion. La dame qui a inspiré le /. Buchlein n'est pas une femme en chair et en os, c'est la mode. L'amour dont le poète se dit rempli est un amour de tète et non l'ardente passion dont il se prétend consumé. Le /. Buchlein doit son origine au désir de rimer : il n'est pas l'épanchement de sentiments réels.
La collection d'Ambras contient, entre autres ouvrages, un poème dont l'auteur ne s'est pas nommé et que Ifaupt a attribué à Hartmann, et édile sous le titre de //. Buchlein. La raison principale qui a déterminé Haupt à considérer ce poème comme une œuvre de Hartmann est la place qu'il occupe dans le manuscrit d'Ambras, entre deux poèmes qui, dit-il, appartiennent l'un et l'autre à Hartmann. Cette allégation est inexacte. Il y a entre le /. Buchlein et le second un poème qui n'est pas de Hartmann {le Maîiteau magique) ; l'argument invoqué par Haupt n'a donc aucune valeur. 11 en est d'autres qui ont paru convaincants à un certain nombre de critiques et que nous allons résumer.
Le //. Buchlein^ dit-on, renferme un nombre considérable de passages que l'on retrouve presque lexluellement dans les autres œuvres de Hartmann, notamment deux strophes presque entières d'une de ses poésies lyriques 2. Cette concordance ne peut, a t-on ajouté, s'expliquer que par une reproduction voulue d'idées déjà exprimées. Ce sont de véritables emprunts et non les réminiscences d'un auteur autre que Hartmann et qui serait lamilier avec les productions poétiques de ce dernier. La nature de ces emprunts serait aussi une preuve que c'est Hartmann et non un autre qui les a introduits dans le poème contesté : ils
1. V. m. - 2. //. nrœhl., 12M30, 140-156 = M. S. K., 214 : 12-aX
LES BÛCULEIX. 9f>
ont élé faits à toutes les œuvres d'Harlmann, lyriques aussi bien qu^épiques. On comprendrait difficilement que les poésies lyriques de Hartmann, qui ne jouissaient pas d'une grande renommée, aient été ainsi mises à contribution, alors que celles des Minnesinger les plus connus n'ont pas été imitées. (Cette assertion n*est pas absolument exacte. Sans parler de Burkhart deHohenfels, qui peut être postérieur au//. Bûchlein^ on trouve dans ce poème au moins un passage inspiré par Fenis *.) On fait en outre remarquer que les vers tirés des autres poésies de Hartmann ont été soudés au texte du //. Bûchleinavec une très grande habileté. Hs ont été fondus si heureusement dans l'ensemble qu'ils font corps avec le reste et que le tout donne l'impression d'une œuvre parfaitement homogène. Ce résultat aurait-il pu être atteint par un compilateur ou un imitateur de talent médiocre ? Enfin, le //. Bûchlein est un poème de haute valeur. Il ne peut avoir été composé que par un écrivain de premier mérite. Quel est cet écrivain? Et comment admettre qu'un génie de cette envergure se soit ravalé au rôle de plagiaire ^?
A ces arguments on en a opposé dautres qui paraissent l'emporter et donner raison à Técole qui refuse le //. Bûchlein à Hartmann. Les adversaires de Haupt font remarquer combien il est surprenant que Hartmann, qui a mis un soin jaloux à signer toutes ses œuvres de quelque étendue, ait négligé de se dire l'auteur du //. Bûchlein. Cette indifférence envers sa propre renommée parait suspecte de la part de Hartmann et constitue une présomption contre lui.
On pourrait, à la vérité, ne voir là qu'une omission de minime importance si l'on reconnaissait dans le //. Bûchlein la manière de voir habituelle de Harlmann, les idées qui lui sont chères, le ton qu'il affectionne. Mais il n'en est rien. On constate chez l'auteur du poème en question une conception des choses totalement opposée à celle de Hartmann. Le poète du /. McAfem se montre naïf, réservé, enthousiaste, celui du Bûchlein anonyme est désabusé, hardi, sceptique. Hartmann a une
1. M. s. F., 85 : 12, 9= //. BUchl., 822 et 8. —2. V. Vojrt : Zeitschr. f. d. Phil.j 24, p. 244 et s.; SchOnbach, op. c, p. 366 et «s.
foi entière dans la constance des femmes, Fauteur du //. Bûchlein une visible méfiance. Hartmann est le soupirant tendre, assidu et jamais rebuté ; dans le //. Bûchleirty nous voyons un amant facilement résigné à renoncer à sa dame. Nous ne reconnaissons guère le vertueux poète qui, ailleurs, voue à Tenfer les inconstants et les traîtres, dans l'infidèle qui se vante effrontément d'avoir cherché Toubli de ses tourments d'amour dans les bras d'une autre femme *. Tous ceux qui savent combien Hartmann a le mensonge et la déloyauté en horreur se refuseront à croire qu'il ait pu, comme l'auteur du //. Dûchlein, ne pas reculer devant un faux serment pour convaincre une femme de la sincérité de sentiments simulés •. Le caractère de l'amour dans le //. Dûchlein diffère de celui que présentent les autres œuvres de Hartmann. Ha quelque chose de plus hardi, de plus libre, de plus sensuel. Ce n'est pas l'amour idéal, prêt à tous les sacrifices, satisfait d'une faible récompense ; c'est une passion charnelle, dont une malencontreuse surveillance seule empêche la satisfaction. Le ton ardent de l'œuvre n'est pas celui du modéré Hartmann. Une situation d'/yam, analogue à celle du //. Bûchlein, ne l'a pas entraîné à de si vives expressions 3.
Quant à la forme, elle est loin de témoigner en faveur de Hartmann. L'allure du /. nûchlein, paisible, calme, fréquemment interrompue par des digressions et comparaisons, n'a nulle ressemblance avec le mouvement fébrile et l'enflure du second. Ici, nous constatons recherche de l'effet et subtilité; là, naturel et clarté. Le système d'argumentation par objection, réplique, duplique, qui caractérise le //. Bûchlein, est inconnu à Hartmann, ainsi que les nombreuses références aux proverbes el affirmations des sages, si fréquentes dans ce poème *.
La concordance de certains passages du //. Dûchlein avec d'autres œuvres de Hartmann, qui a fourni à llauptet à ses partisans leurs meilleures armes, amène à des conclusions contraires à celles qu'on en a tirées. C'est un fait que Hartmann, lorsqu'il lui arrive de se répéter dans ses autres poèmes, le fait d'une
1. //. Diichl.y 523 et ss. — 2. //. Bochl., 539 et s. — 3. KauiTmann, op. c, p. 07. - 4. //. nochl.. 53, 137, 477. 512, 615. tWl».
LES BUCHLEI.V. 07
façon inconscîenle. Une pensée familière se présente à son esprit : oubliant qq'il Ta déjà exprimée, il la reprend sous une forme un peu différente. L'identité de la situation amène la reproduction d'une idée identique. Dans le //. Dûchlein, au contraire, les imitations sont voulues. Il y a plus. Elles sont pratiquées suivant une ipélhode déterminée, d'après un système logiquement suivi. L^auteur de notre poème a une prédilection singulière pour le contraste des idées, l'antithèse, la pointe K Aussi, ce qui lui a plu chez Hartmann, ce sont les oppositions les plus énergiques, les oxymora. C'est là ce qu'il a reproduit de préférence 2. Si dans le passa^çe qu'il emprunte, l'expression est molle, sans relief, il l'aiguise en un trait, lui donne la vigueur et la concision 3. Ce procédé est étranger à Hartmann : nulle part, chez lui, ne se trahit cette recherche de l'effet. Il faut donc, si l'on veut voir en lui l'auteur du //. Bmhlein, que son talent ait subi entre la dernière de ses œuvres * et ce poème une soudaine transformation. 11 faut que le //. Bûchlein ait été écrit à la fin de la vie. Mais alors le développement rationnel de son existence, que nous avons vue consacrée dabord à la poésie amoureuse, puis au roman arthurien, puis, enfin, à la légende pieuse, aurait été, par un caprice inexplicable, modifié par un retour du poète vieilli à un genre qu'il a formellement condamné. Cette supposition est invraisemblable. Elle est, de plus, en contradiction avec une assertion formelle du poète du //. Bûchlein qui déclare écrire celte œuvre dans sa jeunesse '^,
Sans attacher un grand poids au témoignage apporté par le vers si controversé : < En vérité, moi aussi j'écris.... 6 » et qui précède la reproduction d'une poésie lyrique de Hartmann, nous pensons, avec MM. Schreyer et KauUmann, que cette affirmation ne peut émaner que d'un autre que Harlmann et conslitue ainsi une preuve contre celui-ci.
A qui revient donc la paternité du //. Bûchlein ? Nous ne pensons pas qu'un poète de haut vol en soit l'auteur. C'est plu-
1. V. les exemples cités par M. Schroyer, op. c, p 46 et s. — 2. V. Saran, op. c, p. 43. — 3. Saran, op. c, p. 43 et ss. — 4. Le //. lUlchlein contient des emprunts faits îi tous les poèmes de Hartmann, il a donc été écrit en dernier lieu. — 5. //. Biichl.y 0l>7. - 6. //. litchi , 121 et ss.
loi parmi les écrivains de second ordre, doués d'une grande habilelé de mélier, mais dépourvus d'une féconde imagina lion, qu'il faul le chercher. 11 n'esl pas vrai, quoiqu'un savanl crilique ail prélendu le contraire ^ qu'un bon versificaleur, nourri de leclures appropriées, au couranl des arlifices du rylhme el de la rime, n'ail pu arriver à démarquer convenablement les pensées de Harlmann. Le //. Bûchlein, malgré certaines qualités de forme, est loin d'être un excellent poème. Il ne présente nulle originalité ni dans la pensée ni dans l'expression. C'est la répélilion d'idées couranles dans la poésie du Minnesang; Tauleur reproduit les lieux communs chers à la poésie erotique de son temps, il n'imagine rien de nouveau, n'imprime à nulle parlie de son œuvre la marque personnelle d'un esprit vigoureux. 11 a réussi seulement à faire un pastiche habile. Nous croyons que Harlmann, après Grégoire et le Pauvre Henri, se serait élevé à d'autres hauteurs.