CHAPITRE IV
LES POÈMES ARTHURtENS .* IVAIN
Causes du succès des poèmes arthuriens de Hartmann. — La légende d'Arthur. — Analyse d'Ivain. — Manque d'unité du sujeL — Le poème de Chrétien est postérieur au Mabinogi d'Owen. — Le Mabinogi luimême est une compilation. — Caractères de Kei, de Gauvain, d'Ivain, de Lunete et de Laudine. — Le Chevalier au Lion après Hartmann.
Ce ne sont pas les légendes pieuses de Grégoire et du Pauvre Henri qui ont établi au moyen âge la réputation de Hartmann. Le Pauvre Henri n'est même pas mentionnné par les poètes contemporains. Ce ne sont pas davantage ses poésies lyriques, rarement imitées et parcimonieusement louées. Si Hartmann a joui en son temps d'une incontestable gloire, il le doit à ses poèmes épiques. C'est l'auteur d'/ua/n et d'Érec que Wolfram d'Eschenbach cite, que Rodolfe d'Ems apprécie, dont Godefroi de Strasbourg vante les quaHtés de styliste et qu'une foule de poètes ont imité.
Celte renommée s'explique non pas par la perfection de forme de ces œuvres; les autres, en effet, notamment le Pauvre Henri, ne leur sont pas inférieures en pureté et en harmonie, mais par la vogue dont jouissaient alors les poèmes chevaleresques. La chevalerie, le Minnesang, les croisades avaient peu à peu amené une profonde transformation de la vie sociale. Des mœurs nou velles, des préoccupations différentes, des aspirations d'un autre ordre s'étaient imposées. Une société aristocratique s'était formée, éprise d'un certain idéal de douceur, de politesse, de
KM) KTCDE SUR HARTMANN D'aUE.
générosité, de justice, de protection des faibles et de vaillance des forts. A ce monde, où dominait l'influence de femmes intelligentes et inslruiles, il fallait une littérature particulière, reflétant ses goûts : il la trouva dans les poèmes arthuriens, pour lesquels il délaissa les épopées historiques.
Qu'importaient, en effet, les luttes farouches des Dielrich et des Ilagen à ces chevaliers accoutumés aux joutes minutieusement réglées et aux combats d'une savante ordonnance ? En quoi les fureurs indomptables et les passions violentes des Brunehild et des Chriemhild auraient-elles intéressé des femmes ravies par l'analyse des sentiments délicats, et par l'exaltation du rôle de la courtoisie? Comment une société affinée par les discussions galantes, polie par les usages de cour, fière de sa supériorité intellectuelle, de son luxe et de sa hiérarchie, se serait-elle complue en des récits dont les héros ne se distinguent ni par la beauté ni par l'élégance des manières ^, où la femme est soumise à l'ascendant ou à l'autorité de l'homme *, où les relations de vassalité ont leur origine dans la dégradante idée de salaire 3, où enfin il est fait si peu de cas de ces fines études psychologiques mises à la mode parles troubadours et les femmes lettrées du xu' siècle?
L'amour du merveilleux, alimenté et accru par les extraordinaires aventures des croisades et les guerres de conquête de l'époque passée et contemporaine, était aussi un élément de succès pour les poèmes chevaleresques. Et l'on sait si leurs auteurs en ont tiré parti. Le monde dans lequel ils transportent leurs lecteurs est plein d'enchantements; c'est un théâtre féerique que l'imagination du poète a peuplé de créatures étranges ou surnaturelles : nains méchants, géants aux forces surhumaines, animaux sauvages gratifiés de sentiments humains, êtres humains assimilés aux animaux sauvages, anneaux magiques, baumes miraculeux, philtres d'une irrésistible puissance, nature bizarre, où l'intervention de l'homme réussit à déchaîner les tempêtes, monde factice, où la fantaisie du narrateur façonne à
1. H. Lichtenl)orgcr : Le poème et la légende des Niheltingen^ p. 358. — 2. H. Lichtenbergor, op. c, p. 377. — 3. II. Liohteuborgor, op. c, p. 347.
LES POÈMES ARTIIURIENS : tViÇCf! . 101
son gré les hommes et les choses, où rexlfaofâbiaire est la
règle, où le merveilleux l'emporte sur la vérité •. •-.-•.
La société féodale du xii* et du xui* siècle devait 'ûccueinir favorablement les poèmes chevaleresques. Elle y reconnai&saUr^/.. peint avec d'éclatantes couleurs, le tableau de sa propre vieV-'V**une longue suite d'aventures semblables à celles qui rem- *.plissaient ses souvenirs ou ses espérances, des descriptions de guerres et de chasses, de joutes et de festins, de tournois et de fastueuses réceptions. Elle y retrouvait également le fidèle miroir de sa vie sentimentale, l'analyse de ses passions, de ses émotions, de ses aspirations. Elle y voyait enfin réalisé l'idéal de ses mœurs belliqueuses et courtoises, les règles du combat et de la joute, les usages hospitaliers, les coutumes polies du monde aristocratique; bref, le code de la galanterie et du savoirvivre mis en action et présenté sous une forme poétique.
Aussi le succès de ces poèmes fut-il prompt et considérable. En Allemagne aussi bien qu'en France, ils devinrent la lecture préférée, et les hommes d'église parlèrent en vieusement de l'enthousiasme avec lequel on les accueillait 2,
Avant que Chrétien de Troyes lui donnât l'immortelle consécration de la gloire, Arthur était déjà connu en France. Du pays de Galles et de l'Armorique, où les traditions populaires, les chansons, les poèmes bardiques, les Triades, les chroniques des Bretons en avaient fait un héros éclatant, il était passé en France, où, avec ses compagnons, il devint le principal personnage d'une foule de récits. Mais auparavant il avait déjà subi un certain nombre d'avalars. Sorte de divinité celtique, il était à l'origine 3 le chef d'un Olympe où l'on voyait un grand nombre de dieux et de déesses, Gwenhwyvar, « le fantôme blanc *; > Owein, l'Apollon breton &; Gv^alchmei, « le faucon du mois de mai ^; »
1. « Tant ont li contéor conté — Et li fabléor fable — Pour les contes ambeleter — Que tôt ont fait fables sembler. » (Wace : Brut, 10032 et ss.) — 2. Les fables d'Arthur de Bretaigne — E les chançons de Charlemaigne — Plus sont chéries e meins viles -— Que ne soient les evan«,nlcs. (Frère Angier. V. P. Meyer, Row., 12, p. 146.) — 3. Rhys : Studies in the Arfhurian legend, p. 39 et ss. — 4. Rhys. op. c, p. 38. — 5. Rhys, op. c, p. 88 et ss. — 6. Rhys, op. c, p. 14 et 168.
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Modred, IJri]^, e*kc.... On lui a, dans certain conte, attribué le rôle que. lafrpylhologie grecque reconnaît à Orphée, et il ramenait, lui .aussi, son Eurydice du pays « dont nul ne revient <. »
../.. S'jl vivait dans la légende 2, l'histoire, en revanche, ne parlait \''/j[^£ts encore de lui. Ni le chroniqueur Gildas,quiaécrilson livre :
' De excidio Brilanniae peu avant 547 3, ni Bède (mort en 734), ne le nomment, quoique le premier paraisse connaître ses hauts faits 4, et que Tun et Tuutre relatent Thistoirc des combats des Gallois contre les Saxons. C'est l'auteur de VHisloria BriUonumy Nennius, dont Touvrage a été écrit en 796, qui, pour la première fois, prononce son nom 5. Dans le 62* et le 63* chapitre de cette histoire Nennius rappelle le chef des guerres 6, il donne Tcxplicalion de son nom, et mentionne douze de ses victoires, entre autres celle du mont Badon, où il avait tué neuf cent soixante ennemis.
Nennius cite le nom de plusieurs bardes qui célèbrent les hauts faits d'Arthur. Chez ces poètes, Arthur n'est pas encore le brillant héros des récils ultérieurs. 11 se distingue, il est vrai, par sa vaillance, mais il est loin de surpasser infiniment ses compagnons. A la bataille de Longborlh, où il commande l'armée, ce n'est pas lui, mais Geraint, qui se couvre de gloire et que le poète comble d'éloges. Dans VAfallenau de Merddhin, il est cité comme un personnage bien connu, mais non comme un Dieu lulélaire, terreur des batailles et conquérant invaincu.
C'est Gaufrei de Monmoulh, mort évèque de Sainl-Asaph en 1154, qui contribua le plus à édifier sur son haut piédestal la grande figure de l'Arthur celtique. Dans son Historia Regum Britanniae^ où il prétend traduire un Hvre breton très ancien, qui lui aurait été rapporté de Bretagne par Gauthier, archidiacre d'Oxford 7, on trouve mythologie, chronique, légendes, prophéties; on y trouve surtout le récit des hauts faits d'Arthur. L'au-
1. G. Paris, liom.y 12 : 510 cl 88. — 2. M. Zimmer a montré que vers la fin du V* siècle, Arthur était déjà connu comme un brillant guerrier, adversaire des Saxons. [Nennius rindicatiiSj p. 283 et ss.) — 3. Zimmer, op. c, p. 101. — 4. Zimmer, op. c, p. 286 et ss. — 5. V. Zimmer, op. c, p. 130. — 6. Dilv erat bellurum et in omnibics bellis victov ejcstifit. — 7. L'imposture de Gaufrei a été dévoilée par Zarncke et Ten Brink, v. Jahrb. f. rom vnd engl. Litt., V, p. 249 et ss., IX, p. 262 et ss.
LES POÈMES ARTHDRIENS : IVAJN. 103
leur raconte la naissance du héros, doni le père Ulerpendragon (nom conservé dans les poèmes chevaleresques) prend, grâce aux sortilèges de Tenchanteur Merlin, les Irails du mari d*lgerna, qui devient mère d*Arthur K A peine âgé de quinze ans, le jeune guerrier, que distinguent sa vaillance, sa libéralité, ses talents et sa beauté, est couronné roi et entreprend la lutte contre les Saxons. 11 conquiert TÉcosse, l'Irlande, la Norwège, la Gaule, bâtit entre temps des villes et des églises, et fonde une école où deux cents philosophes ont pour mission d'étudier sa destinée dans les astres. Il fait ensuite la guerre aux Romains, voit en songe sa fin prochaine, triomphe d*un géant venu d'Espagne et met les Romains en déroute. Rappelé par la trahison de son neveu Modred, qui a séduit et enlevé sa femme, la reine Guanhumara, il livre une dernière bataille où la plupart de ses chefs tombent à ses côtés. Mortellement blessé, il est transporté dans rile enchantée d'Avalon, où il termine sa glorieuse vie.
Gaufrei, pour écrire son œuvre, avait puisé non seulement dans son imagination, mais aussi dans les traditions galloises et les récits bretons. Tous les contemporains du chroniqueur croyaient à l'existence du roi Arthur. Alain des lies affirme que celui qui nierait la réalité de son histoire serait lapidé 2. Alain, d'ailleurs, renchérit encore sur Gaufrei. « Qui ne parle de lui? dit-il du héros breton. 11 est encore mieux connu en Asie qu'en Bretagne, à ce qu'assurent les pèlerins revenant de l'Orient. L'Orient et l'Occident sont remplis de lui. Ni l'Egypte ni le Bosphore ne l'ignorent. Rome, la maîtresse des cités, chante ses hauts faits. Antioche, l'Arménie, la Palestine, célèbrent ses exploits. » Non seulement on prétendait qu'Arthur avait vécu, mais la légende, acceptée comme vérité, affirmait qu'il n'était pas mort à jamais. Il était, disaient certaines traditions, endormi avec ses compagnons dans une caverne du Snowdon, attendant l'heure fixée par la Destinée pour s'élancer contre le Saxon ennemi ; d'autres lui fixaient comme sépulture provisoire soit les environs des montagnes d'Eildon, soit les grottes de Cadbury, soit
l. Récit renouvelé des Métamorphoses d'Ovide, comme l'a fait remarquer M. Paulin Pari» {Les Romans de la Table Ronde, I, p. 48;. — 2. Alanus de Insulis : EiVplanatio in prophetias Mcrlini (lib. III, c. 26}.
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le monl Etna. Toutes s'accordaient à déclarer que, comme on Ta dil plus tard de Frédéric 11 à Kyffhàuser, il reviendrait un jour prendre part aux lui les nationales et délivrer son pays du joug étranger. Celait même un lieu commun, chez les trouvères, de comparer une atlenle éternelle avec celle des Bretons espérant le retour d'Arthur K
Ce qui prédomine dans le personnage de l'Arthur de Gaufrei, c'est son rôle de grand monarque conquérant et législateur; Tauleur a fait de son héros un émule et successeur d'Alexandre et de César *. L'Arthur des poèmes bardiques et des contes gallois était un personnage souvent surnalurel et surtout le brillant adversaire des envahisseurs étrangers. Les romans chevaleresques ont encore modifié sa physionomie. Ici, le chef breton a délaissé les grandes guerres et les luîtes acharnées contre les ennemis héréditaires pour les plaisirs des tournois et de la chasse, les mêlées tumultueuses pour le combat singulier, les mœurs simples et rudes d'une civilisation naissante pour un idéal raffiné, où la politesse, la générosité et le senliment de l'honneur ont une part essentielle. 11 s'est d'ailleurs, comme nous le montrerons plus loin ^, effacé devant ses compagnons, dont les aventures et les exploits remplissent les poèmes composés par Chrétien et ses imitateurs.
Dans le poème d'Ivain, c'est le héros de ce nom qui joue le rôle essentiel : l'analyse de l'ouvrage va le démontrer 4.
Le roi Arthur a, suivant sa coutume, réuni une foule de braves chevaliers dans son palais de Carduel ^ au moment des
1. Jo fas, co croi, tcle atentc, — Coin H Borton font d'Artus (Gautier de Soignies) Kn telo atentc m'estuct faire, — Corn U Breton font do leur roi (Rutebeuf : Brichetnev). V. Dinaux : Ia's trouvères brabançons, p. 277. — 2. Bien que M. Rhys (op. c, p. 371) estime que l'ouvrage de Gaufrei n'a ou qu'une faible influence sur la matière dos récits arthuriens, ceux-ci étant en possession de la faveur du public avant le milieu du xii* siècle, il est vraisemblable que Gaufrei, en donnant à son héros un grand rôle historique, en s'appuyant sur des documents qu'il prétend authentiques, a accru la gloire d'Arthur et imposé au public lettré, par l'air scientifique de son œuvre, le respect de la légende. — 3. V. chap. ix, 1. — 4. Le poème allemand d*/rain est une traduction presque littérale du poème de Chrétien de Troycs qui porte le même nom. On admet que ïlrain français a été écrit vers 1172. — 5. Chrétien dit expressément que Carduel est dans le pays do Galles (Chr., Iv., v. 7). 11
LES POÈMES ABTHURIENS : IVAÎN. lOo
féte8 de la Pentecôle K Les liôles d*Arlhur se livrent à toutes sortes de divertissements, les uns essayant leurs forces et leur adresse dans des jeux militaires, les autres écoulant des chansons d*amour ou des récils d'avenlures. Cinq chevaliers font cercle autour de Calogrenant, qui se met à conter une histoire dont il a été le peu glorieux héros. A ces auditeurs se joint bientôt la reine Guenièvré ^, épouse d'Arlhur, qui, après avoir quitté la chambre où elle reposait aux côlés du bon roi, s'approche du conteur. Seul Calogrenant s'aperçoit de son arrivée et se lève pour lui faire honneur. Ce mouvement excite la colère de Tenvieux Kei, qui reproche à Calogrenant de Tavoir devancé, et s'attire, de la part de la reine, une sévère réprimande pour
doit donc admettre que la forêt de Brocéliandef dont il va être question pins loin, se trouve également en Galles, car Ivain s'y rend à cheval, de Carduel, par conséquent sans traverser la mer. \Vace et d'autres auteurs ont placé la forêt de Brocéliandc en Armorique. (\Vacc : Roman de Rou^ 11, 513 et ss.); « en parlant ainsi il entra dans la forêt de Brocéliande, qui le séparait du havre d'où il devait se rendre en Grande-Bretagne » (P. Paris, op. c, II, p. 380). Si nous considérons que la fontaine de Barenlon, qui se trouve dans la forêt de Brocéliande, est en Armorique (Baronton est une localité près de Ploërmel), nous conclurons que Chrétien avait entendu son récit d'un contour et le répétait sans pouvoir fixer exactement le théiUre de l'action, mélangeant les noms que sa mémoire avait retenus, mais que son ignorance de la géographie bretonne l'empêchait d'employer exactement Hartmann, qui s'est trouvé dans le même embarras, n'a du moins pas essayé de préciser, comme le fait Chrétien, et s'est abstenu de dire que Carduel est dans le pays de Galles (H., Iv., 32). Pour le poète allemand, la forêt de Brocéliande n'est pas en Bretagne, car Lunete, la suivante de la Dame de la Fontaine, dit que sa maîtresse l'a, un jour, envoyée en Bretagne (H., Iv., 1182). — I. Les fêtes de la Pentecôte sont par tradition (souvenir des champs de mai des rois francs?) le moment où se passent les aventures des héros chevaleresques. C'est le jour de la Pen^ tccôte qu'a lieu le mariage d'Ércc et d'Knide (Chr., Er., 1028). Sa ever the hing (Arthur) had a custom that at the feast of Pentecost, in es])t'cial a fore other feasts in the i/ear, he irould not go thaï day lo méat itntil he had heard or seen of a great marvel. And for that custo?n ail manner of strange aventures came beforc Arthur as at that feast before ail other feasts. [Morte Darthur, liv. VII, chap. i ) Cette coutume, raillée par Wolfram (rKscrhenbach (Pai'-î., 281, 16), sert de motif au début de plusieurs romans (Le Clievalier auji deux épées, le Vert Chevalier^ Rigo/ner, Janfrë, etc.... i, ainsi qu'à un certain nombre de poèmes populaires. Remarquons encore que c'est le jour de la Pentecôte qu'ont eu lieu les célèbres fêtes de Mayeuce en 1184. — 2. La Gwenhwyvar des poèmes gallois, où elle ne jouit pas toujours d'une excellente réputation. Un proverbe dit d'elle : Gwenhwyvar, la tille de Gogyrvan Gawr, mauvaise petite, pire devenue grande.
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son manque d'égards envers le courtois chevalier. Le narrateur reprend son récit.
In jour, dit-il, je cherchais aventure dans la forêt de Brocéliande «. Je m'engageai dans un chemin rude et étroit, tout embarrassé d*épines et de broussailles, qui me conduisit à un château devant lequel se tenait un chevalier portant un autour mué sur le poing. C'était le maître de la maison. Suivant les règles de rhospilalilé chevaleresque, celui-ci s'avance au-devant de l'élranger et lui tient la bride et l'étrier. Conduit à l'intérieur du château, Calogrenant y trouve une jeune fille qui le débarrasse de son armure *.
c Je ne me plains que d'une chose (et personne ne songera à s'en étonner), c'est que les courroies de l'armure aient été si courtes et qu'elle ait eu trop tôt fait de s'occuper de moi. »
Après avoir passé la nuit dans cette hospitalière demeure, le héros reprend sa course vers la forêt. 11 arrive dans une vaste clairière. En face de lui est une troupe d'animaux redoutables, bisons et aurochs, dont la vue le remplit d'effroi. Au milieu se Irouve une élrange créature, sorte de monstre humain à tète de laureau, aux dents de sanglier, vêtu de deux peaux fraîchement écorchées ^. Gel être extraordinaire s'approche du chevalier, à
1. La plupart des poèmes ot romans arthuricns mentionnent cotte forêt, dont le nom, 8olon M. do la Villemarqué, serait une corruption de Broch-AUean, Bois do la Nonne, de rilermito. do la Solitaire 'Jievue de Paris, tomo XLI, 7 mai 1837). C'est là. que, selon le roman de Merlin, le célèbre enchanteur, après avoir appris ses secrets magiques à la fée Viviane, est retenu prisonnier par celle-ci dans un palais invisible. A la fonH de Hrocéliande confine la for*^t de Soltane, où se réfugie Herzeloide pour y élever le jeuno Parzival, qu'elle veut soustraire aux tentations du monde chevaleresque. — Les forêts ont été de préférence choisies comme le théAlre d'aventures mystérieuses et d'enchantements, en vertu des traditions du paganisme. C'est dans les forêts que les (fcrmains adoraient leurs divinités (Tacite, (ienn., 9). Après la conversion, l'impénctrahle et mystérieux fourré des forêts continua à. rester le séjour «les dieux anciens, quo lo christianisme regarda comme des êtres néfastes. Aussi le» évêques les faisaient-ils défricher (V. Orimm : Mythologie^ I, f/.). m, 40rt, et 111, 403). — 2. Les nombreuses courroies servant îi attacher les diverses parties de l'armure nécessitaient l'intervention d'une personne étrangère pour armer ou d(?sarmer le chevalier. V. Schullz : Van fwfiache Lehen mr Zcit dcr Minncsingcr, 1, p. H4, note i. — 3. « Si avint que uns de sa gent trouva grant plenté de besies et un home moult lait et moult hidos qui ces bcsles gardait et demanda dont il estait » (P. Paris, op. c, H, p. 51).
LES POÈMES ARTUURIENS : IVAIN. 107
qui il apprend qu'il est le gardien du troupeau, et à qui il demande ce qu'il veut. Calogrenanl lui explique qu'il est en quête d'aventures. 11 tombe à merveille, réplique le sauvage. Tout près de là il trouvera la plus inouïe et la plus dangereuse des aventures. Une fontaine, surmontée d'une pierre que supportent quatre animaux de marbre, se trouve non loin d'une chapelle. Si, avec un bassin d'or suspendu à la pierre, on projette sur celle-ci l'eau de la fontaine, on court le plus grand péril K
Le chevalier, ravi, se dirige vers l'endroit désigné. Sur un tilleul 2 qui ombrage la fontaine sont perchés de nombreux oiseaux aux voix harmonieuses. Les échos mystérieux de la forêt répètent leurs chants, capables de réjouir le cœur le plus attristé. Près de la fontaine se voit la pierre, une émeraude ornée, aux quatre coins, do rubis dont les feux sont plus éclatants que l'étoile du malin. Malgré une légitime appréhension, Calogrenanl prend le bassin d'or, puise à la fontaine et verse l'eau sur la pierre.
Soudain le ciel s'obscurcil, les oiseaux interrompent leurs chants, un orage violent éclate. Des quatre coins de l'horizon s'amoncelleni de sombres nuages, sillonnés de milliers d'éclairs. Un affreux coup de tonnerre renverse le chevalier qu'accable une trombe de grêle et d'eau. Pas une feuille ne reste aux arbres, et toutes les créatures vivantes que surprend l'orage sont tuées sur le coup 3.
1. Les fontaines, les rochers et les arbres furent de bonne heure le séjour d'êtres surnafarels. NuUus christianus ad fana, rel ad petras, vel ad fontes^ vel <td arbores.... aut vota reddere praesumat (Sermon de saint Éloi. Grimm. Myth., III, 401). Fontes rel arbores, quos sacros vacant, succidite (Grimm, Myth.t 1. c). — 2. Le tilleul est l'arbre germanique par exeellonco (V. M. S. F.. 33. 17; 34, 3, etc.) — C'est le joyeux tilleul (Walther de la Vogelw., Pfeiffer, 94, 24). C'est sous un tilleul que Siegfried a tué le serpent ot c'est aussi sous un tilleul qu'il a été tué. Chez Chrétien l'arbre que voit Calogrenant est un pin. — 3. Le moyen âge connaissait plusieurs lacs ou fontaines produisant des orages ou au moins la chute de la pluie quand leur eau était troublée. De ce nombre était le lac situé au sommet du mont Cavagum en Catalogne, le Mummelsee. le lac du Pilate, le lac Camarina on Sicile, le lac des monts Snowdon dans le pays de Galles, la fontaine de la province de Momonia en Irlande, enfin la plus célèbre, celle dont il est question ici, la fontaine de 13arenton, où, suivant la tradition, on se rendait en temps de sécheresse, pour provoquer la pluie en versant de l'eau sur une pierre voisine (V. San-Marte :
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La fureur des éléments s'élanl apaisée, le ciel s'éclaîrcit et les oiseaux reprennent leurs chants. Mais au galop d'un coursier gigantesque accourt un chevalier d'aspect formidable *, qui reproche à Calogrenant d avoir, sans provocation ni défi, dévasté sa forêt, fait périr son gibier et mis en fuite ses oiseaux. Puis il Tattaque, le désarçonne et part emmenant son cheval 2. Tout déconfit, le vaincu reprend piteusement le chemin par où il est venu.
Le récit terminé, Ivain, parent et auditeur de Calogrenant, promet d'aller le venger, ce qui fournit à Kei l'occasion de dauber son prochain. « On voit, dit-il au jeune chevalier, que vous êtes après boire. Une coupe de vin vous donne plus de courage que quarante-quatre d'eau ou de bière. Lorsque le chat est rassasié, il se met à jouer. Couchez-vous, et qu'un petit cauchemar vous serve de leçon. »
Le roi, qui vient de s'éveiller, s'approche. On lui répète le récit de Calogrenant. Lui aussi est sollicité par l'attrait de l'aventure. 11 jure qu'avant quinze jours il ira à la fontaine avec sa cour. Tous les chevaliers se réjouissent, sauf Ivain, qui voit
Die Arthur Sage itnd die Mûhrchen des rothen Bucfut ron Hevgest, Quedlinbourg et Leipzig, IH42, p. 153 et ss. Dans lo liruf do Waoe, Arthur parle à son neveu Iloël d'un lue 8itué « juste Saverne, en Gales, » dont il dit : « Mais quant cole mer se retrait, — Dont veriés l'eve lever, — Rives oovrir et soronder, — Kt grans ondes en hait voler — Kt ehans moillier et aroser (v. 9802 et 8s ). C'est sans doute par une survivance de ces croyances que, au xvii* siècle encore, le pouvoir était attribué au diable et aux sorciers de faire naître les orages en frappant Teau. « Un sorcier d'Olivet. Nevillon, vieillard de soixantedix-sept ans, exécuté on 1615 à Orléans, convertissait l'eau en grêle en la fouettant avec une certaine baguette. — Cathin Tournier confesse au juge de Clerval en 1618 que lorsqu'elle se rendait A la « Goutte Henoist » près d'une fontaine oti so réunissaient les gens d'Ktobon et des villages voisins, les esprits, leurs maîtres, les formaient de battre l'eau avec des bâtons blancs en prononçant ces mots : « Gresle, tomljo sur les bois. » Alors se formait dans Tair une sorte «le vapeur ou fumée qui retombait en forme de grêle »{I^s procès de sorcellerie au XVII* sif'rlc% par Frédéric Delacroix, Paris, 1894. p. 151 et &.). — 1 Le nom de ce chevalier est Ascalon. C'est peut-être l'Accolon de Gaule, dont la Marte Darthur nous conte lo réveil, après qu'un enchantement l'a séparé d'Arthur près d'une fontaine garnie d'un tuyau d'argent et dont l'eau coule sur une pierre de marbre (Morte Darthur, livre IV, chap. viii). — 2. 11 était d'usage que le vainqueur d'un combat singulier s'emparât du cheval de son adversaire. V. H Iv., 2601, H. Kr., 4733. Lichtenst^in promet à ceux qui triompheront de lui les chevaux qui sont en sa possession.
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à regret la gloire de ce combat lui échapper. Car il pressent que Gauvain le préviendra. Aussi prend- il la résolution de partir sur-le-champ, sans faire part de son dessein à personne.
Il s'échappe du palais à la dérobée, suit Tétroit sentier décrit par Calogrenant, trouve le château hospitalier, l'homme sauvage et son troupeau, enfin Tarbre, la fontaine et la pierre. Sans hésiter, il verse Teau sur la pierre et supporte l'effroyable tempête. Le chevalier inconnu ne se fait pas attendre. Les deux adversaires éperonnent leurs montures, rompent leurs lances, tirent les épées et combattent avec acharnement jusqu'à ce que le maître de la fontaine soit atteint d'un coup morlel. 11 tourne bride et s'enfuit vers son château, serré de près par Ivain. Tous deux se présentent à l'entrée. Celle-ci est pourvue d'une machine bizarre : si le cheval ou l'homme qui la franchissent ne suivent pas exactement le milieu de la chaussée, une porte lourde et Iranchanle s'abat sur eux. Le maître du châleau, qui connaît le secret, franchit heureusement le dangereux passage, mais Ivain serait infailliblement tué, si, juste en ce moment, il ne penchait le corps en avant pour porter un coup au fuyard. En tombant, la porte frôle Ivain, tranche son cheval par le milieu, détachant du coup le fourreau de son épée et ses éperons. Échappé à ce danger, Ivain n'est cependant pas sauvé. Son adversaire passe par une seconde porte qui se referme sur lui, laissant le poursuivant enfermé entre deux enceintes.
Cet endroit est une salle resplendissante de dorures, séjour délicieux pour celui que ne menacerait aucun danger. Ce n'est pas le cas d'Ivain, qui cherche comment il pourra s'évader. Une porte s'ouvre, livrant passage à une noble demoiselle.
« Hélas! seigneur chevalier, s'écrie-t-elle, hélas! c'est aujourd'hui votre dernier jour. Vous avez mis mon seigneur à mort. Ma dame et ses gens sont dans une violente colère, et si leur affliction le leur permettait, ils vous auraient déjà tué. » La jeune femme, dont le nom est Lunete, explique à Ivain qu'elle est venue pour le sauver. Elle l'a déjà vu à la cour d'Arthur, où, seul de tous les chevaliers, il a daigné la saluer. Elle lui remet un anneau qui le rendra invisible.
On entend le bruit des gens du château qui viennent venger
sur Ivain la mori de leur maîlre. Grâce à Tanneau de Lunele, il échappe à leurs recherches. Tout danger n'est cependant pas conjuré. Le cortège conduisant le défunt à sa dernière demeure traverse Tapparlement où se trouve Ivain. En tète marche la veuve, dont la merveilleuse beauté éclate malgré sa désolation. Au moment où la civière passe devant l'invisible Ivain, les blessures du mort se rouvrent et le sang en jaillit, signe que le meurtrier est proche *. On le cherche de nouveau sans plus de succès.
Ivain se sent pris d'amour pour la belle veuve, Laudine. 11 ne songe plus à s'enfuir, mais à se faire aimer. La suivante de Laudine lui promet son aide.
L'avisée soubrette se rend immédiatement auprès de sa maitresse. Elle lui représente les dangers que courent ses domaines, privés de leur défenseur et menacés d'une attaque prochaine du roi Arthur. Laudine se rend comple de la nécessité où elle est de chercher un prolecleur, mais semblable à toutes les femmes, elle se refuse, par esprit de contradiction, à embrasser le parti le plus sage. Cependant, sur une question insidieuse de Lunete, elle est contrainte de reconnaître que celui qui a vaincu son mari est plus brave et plus forl que lui. Mais furieuse de cet aveu, elle chasse durement celle qui le lui a arraché. En l'absence de la suivante, elle réfléchit : le chevalier étranger n'a fait que défendre sa vie en loyal combat. 11 n'est donc pas coupable. Elle l'épousera, pourvu qu'il soit jeune et pourvu de vertus. Lunete la tranquillise : le prétendant n'est autre qu'Ivain, fils du roi Urien.
Introduit près de Laudine, Ivain ne larde pas à lui faire par*
1. Cotte croyance populaire, d'où l'on tirait mt*mo une preuve judiciaire, remonte aux temps les plus reculés du moyen àga et a duré jusqu'au commencement du siècle dernier. On sait que dans le Nihehtngenlied c'est à cet indice que Kriemhild reconnaît le meurtrier de Sicg-fried. M. Schônbach (op. c., p. 2ÎK)} ponse que c'est par les communautés monacales que cette croyance a passé de France en Allemagne ; Lachmann croit que c'est par Vlvain {Zu den Nib , 981, 7). Les romans arthuriens font un fréquent usage de ce motif. V. P. Paris, op. c, III, 378; I, 293; Hist. litt., XXX, p. 249. V. aussi Gf'rnianistische Abhandlunpen siu)i LIT Geburtstag Konrad von Maurevs Oottingue, 1893, p. 21-45), Oesterlcy, dans la préface do son édition des (resta Konianorum et Strack : Blutabcvglaube, A* éd., 1892, p. 125,
LES POÈMES ARTIIUBIENS : IVAIN. ili
lager son amour. Le mariage a lieu, et Ivain est bientôt contraint de défendre ses nouveaux domaines. Le roi Arthur, en effet, mettant sa promesse à exécution, s'avance à la tôle de toute la Table Ronde. En avant de la petite armée marche Kei, qui réclame la faveur d'affronter le premier le maître de la fontaine et verse l'eau sur le perron magique. Après Forage, Ivain arrive au galop, le visage caché par son heaume. Le présomptueux Kei est honteusement enlevé de sa solle el, « à la façon d'un sac, » lourdement jeté à terre. Ivain s'empare du cheval du vaincu et va en faire hommage à Arthur, à qui il se fait reconnaili*e. Toute la Table Ronde prend joyeusement le chemin du château, ou Ivain règne maintenant en maître et où l'accueil le plus empressé lui est fait.
Gauvain, le fidèle ami d'Ivain, craint que le nouvel époux ne se livre à l'oisiveté. Il lui représente la honte d'une vie consacrée à l'amour et aux obscurs travaux de la campagne. Persuadé, Ivain demande à Laudine de consentir à ce qu'il accompagne pour quelque temps la Table Ronde. Son épouse y consent, lui fixant un délai d'un an, qu'il s'engage à ne pas dépasser. 11 part, après avoir reçu de Laudine un anneau qui doit écarter de lui tout danger ^
Entraîné par l'amour des tournois, Ivain laisse s'écouler le délai qui lui a été fixé.
Un jour, la cour d'Arthur voit s'avancer une jeune femme montée sur un palefroi. C'est Lunete. Elle flétrit la conduite d'Ivain, le félon chevalier qui a abandonné la femme dont il a tué le mari, et elle somme Arthur de le bannir de son entourage. La honte qu'éprouve Ivain, la pensée de son bonheur conjugal irrémédiablement anéanti, le frappeni d'un tel choc qu'il en perd la raison. 11 s'enfuit au plus épais des forêts et mène dans la solitude la vie d'un animal sauvage. Trois femmes le trouvent un jour endormi le long de la roule. L'une d'elles est la dame de Narison, persécutée par le comte Aliers, qui veut lui ravir ses biens. Une de ses compagnes lui dit qu'Ivain, s'il pouvait
1. Un anneau possédant les mêmes vertus est remis à Floir par sa mère. « Fins, fait ele. grardez le bien; — Tant corn Tarez, mar cremoz rien » (V. 103
et s.).
112 ÉTUDE sua HARTMANN D AUR.
guérir, serait un champion capable de la délivrer de son ennemi. Justement la dame possède un baume souverain, présent de la fée Morgane. Elle le remet à la suivante, qui en frotte le corps du malheureux. Ivain renaît à la raison, revêt les élégants habits de sa condition et, monté sur un beau cheval, se rend au château de celle à qui il doit sa guérison. Il ne larde pas à se libérer de sa detto envers sa bienfaitrice en repoussant les attaques du comte Aliers, qu'il fait prisonnier. Ivain prend ensuite congé de la dame et s'éloigne.
Arrivé à quelque dislance, il entend un cri à la fois plaintif et furieux. S*approchant, il voit aux prises un lion et un dragon. Après une courte hésitation, il prend parli pour l'animal noble et tranche en deux le corps du dragon. Le lion, délivré, lui témoigne sa reconnaissance du geste et de la voix; il sera à l'avenir son fidèle ami et son pourvoyeur ^
En compagnie de cet animal, Ivain poursuit sa route et ne larde pas à se trouver auprès de la fontaine merveilleuse, cause première de ses maux. La vue de ce lieu ravive ses douleurs. En proie à une invincible défaillance, il s'affaisse et tombe de son cheval. Dans ce mouvement, son épée sort du fourreau et, traversant le haubert, lui fait une blessure d'où le sang jaillit. Le lion croil son maître mort et ne veut pas lui survivre. Il prend répéed'lvain, l'appuie à un buisson et va s'en percer le corps, lorsque le chevalier se relève et l'empêche de se tuer.
Ces choses se passent près de la chapelle qui avoisine la fontaine. Dans celte chapelle est enfermée une femme dont la situation est des plus périlleuses. C'est Lunete, qui raconte à Ivain que, victime d*une intrigue de cour, elle a été accusée par des jaloux d'être la cause du malheur et de l'abandon de sa maîtresse. Demain elle sera livrée au bûcher si un champion ne se présente pour combattre ses accusateurs, le sénéchal et ses deux frères. Ivain lui promet d'entrer en lice pour elle le lendemain à l'heure fixée.
Cherchant une demeure pour y passer la nuit, le chevalier
1. Sur Tori^'ino de l'asgocialion d'Ivain et du lion, v. Axel Ahlstrôm, Mélanges de philologie rontane dédiés à Cari Wahliind, p. 21K> et s.
LES POÈMES ARTIÎCRIENS : IVAIN. 113
arrive avec son lion devant un château de formidable apparence, mais qui a dû subir bien des assauts : toutes les habitations en dehors de l'enceinte fortifiée sont en ruine. Il y est reçu avec cordialité, mais Tair désolé des chevaliers et des daines qui l'habitent lui fait deviner que quelque malheur a frappé la maison. Le châtelain lui raconte qu'un géant du voisinage, à qui il a refusé la main de sa fille, a dévasté son pays et fait prisonniers six de ses fils. Il en a déjà tué deux et mettra les qualre survivants à mort le lendemain, si le seigneur ne lui donne sa fille, qu'il veut livrer aux goujats. Ivain se montre surpris que, dans ce péril, son hôte n'ait pas eu recours au roi Arthur. On lui apprend que la Table Ronde est en désarroi. Un chevalier étranger est venu à la cour d*Arthur, et a sollicité le roi de lui accorder une demande, à sa discrétion. Sur le conseil de ses compagnons, Arthur a eu l'imprudence de le faire. Le chevalier a réclamé la reine elle-même, qu'il a emmenée avec lui pour ne la rendre qu'à son vainqueur *. Les amis d'Arthur se sont élancés à sa poursuite, mais ont été successivement renversés par le ravisseur. On n'a plus d'espoir qu'en Gauvain, qui était absent au moment de l'enlèvement, et qui, à son retour, s'est mis à la recherche de la reine, mais n'a pas encore reparu. S'il était libre, nul doute qu'il ne vint au secours du châtelain persécuté, dont il est le beau-frère. Ivain promet de prendre la défense de son hôte, le parent de son fidèle ami, et combattra le géant, si celui-ci se présente assez tôt pour qu'il puisse ensuite aller à une autre lutte, comme champion de Lunele.
Le lendemain, le géant parait, menant devant lui les fils de sa victime et renouvelant ses menaces. Ivain l'attaque courageusement, mais il succomberait dans cette lutte inégale, si le fidèle lion ne venait à son secours. Cette heureuse diversion assure le triomphe du chevalier, qui perce son adversaire d'un coup mortel.
Résistant aux instances du châtelain, qui veut le retenir, Ivain part en toute hâte au secours de Lunele. Il n'arrive qu'à temps.
1 Oodcfroi do Sirasboarp a imité celte donnén. Gaudin se sert d'un slralaffème analogue pour enlever la belle Isoult au roi Mark Tristan, 13188 et ss.).
m ÉTUDE SLR HARTMANN o'aUE.
La pauvre suivante, en chemise, à genoux devant le bûcher, recommande son àme à Dieu, car elle désespère de voir venir son libérateur. H parait enfin, accourant au galop de son coursier, tout armé et le heaume en tète. Sans larder, il entre en lice contre ses trois adversaires. Imitant le procédé du jeune Horace, il prend du champ après le premier choc, et trouve au retour ses adversaires dispersés. Malgré cette ruse, il se trouve bientôt dans la situation la plus critique et serait tué sans Tintervention du lion, que Ton a bien enfermé avant le combat, mais qui s'échappe pour secourir son maître. Suivant la loi de Tépoque, les accusateurs subissent le supplice qu'ils avaient réclamé pour Lunele.
Toujours coiffé de son heaume, qui empêche qu'on no le reconnaisse, Ivain va saluer Laudine, présente au combat. Celle-ci, ignorant que le défenseur de Lunele est son mari, veut le garder dans son château pour guérir ses blessures ; mais Ivain, dont la douleur est ravivée par la vue de la femme aimée, n'accepte pas et s'éloigne, le cœur rempli d'une infinie tristesse. Reçu dans un château du voisinage, il y passe quinze jours, au bout desquels, complètement rétabli, il reprend sa vie aventureuse.
En ces jours, le comte de Noire-Épine meurt, laissant deux filles. L'ainée veut frustrer la cadette de la part d'héritage qui lui revient légitimement. La jeune fille lésée menace sa sœur d'aller chercher aide à la cour d'Arthur. Mais l'aînée la devance et s'assure de Gauvain comme champion. La cadette n'a plus qu'un espoir : obtenir du Chevalier au lion, dont le renom de bravoure et de générosité est venu jusqu'à elle, qu'il prenne sa cause en main. Elle se met à sa recherche, mais tombe malade et envoie à sa place la fille d'un de ses parents qui finit, après une longue enquête, par le découvrir. Le dévoué Ivain accepte la mission qu'on lui propose et part pour la cour d'Arthur, où doit avoir lieu le duel.
Une aventure périlleuse l'attend en chemin. 11 se dirige avec sa jeune compagne, pour y passer la nuit, vers un château de nom sinistre, le château de Pesme-Aventure. Les habitants d'un bourg silué aux abords de celle demeure meLlent les voyageurs
LES POÈMES ARTHURIENS : IVAIN. llo
en garde contre un myslérieux dano^er qui les y attend. Un portier rébarbatif les accueille par ces paroles menaçantes : t Je vous ai introduits dans la maison, à vous de trouver le moyen d'en sortir. » Près de la porte est un vaste atelier où trois cents femmes, dont les vêtements et Taspect trahissent une extrême misère, sont occupées à tisser la soie et Tor et à d'autres travaux de même nature. Elles apprennent à Ivain qu'elles sont nées dans l'île aux Pucelles ^. Leur seigneur, cherchant aventure, est, un jour, venu dans ce château. Contraint de lutter contre deux géants qui y vivent, il a été vaincu et, comme rançon, doit envoyer tous les ans un tribut de trente jeunes filles 2, Elles ne seront délivrées que le jour où un courageux chevalier aura triomphé des géants. Ce sera peut-être Ivain, car tout chevalier qui a franchi l'enceinte du château ne peut se soustraire au combat.
Ivain se met en quête des maîtres de la maison. Jl les trouve dans un magnifique verger, reposant sur un lit splendide et attentifs à la lecture que leur fille fait à haute voix d'un livre français. Ivain commence avec la demoiselle un agréable entretien, interrompu par l'annonce que le repas est servi. Le lendemain, au moment où Ivain se dispose à partir, son hôte l'informe qu'il ne lui est pas permis de quitter le château sans combattre les deux géants dont on lui a parlé. 11 lui promet, en cas de victoire, la main de sa fille unique, qui ne peut être à personne tant que les géants seront en vie. Devant cette mise en demeure, le chevalier ne peut que tenter la lutte. Il enferme préalablement son lion. Mais les géants sont d'une force extraordinaire : avec leurs massues, ils brisent son bouclier, mettent son heaume en pièces, broient son haubert. Heureusement le lion a compris le danger qui menace son maître : il parvient à s'échapper de sa prison, et une fois de plus Ivain lui doit la victoire et la vie. Sans accepter la main de la jeune fille, le vainqueur réclame la délivrance des trois cents captives, puis se
1. Dans les romans arthariens, Edinbourgr porte le nom de Château des Pucelles. — L'Ile aux Pucelles est-elle le Meide lant du Lancelot {Lam.^ v. 4685) î — 2 Les chevaliers qui tentont l'aventure de Rigomer sont, après leur défaite, occupés «i des métiers scrviles dans un ouvroir [Ilist. lift. y XXX, p. 89;.
lin ÉTUDE SLR HARTMANN D AUE.
rend à la cour d'Arlhur, le jour étant venu où les champions
des filles du comte de Noire-Epine doivent se rencontrer.
Déjà son adversaire l'attend. C'est, nous l'avons dit, Gauvain, qui, pour ne pas être reconnu, se présente coiflfé de son heaume K Ivain en fait autant, de sorte que les deux pins fidèles amis vont se combattre en ennemis acharnés.
L*instant est solennel. Le duel entre Gauvain et Ivain, les deux plus brillants chevaliers de la Table Ronde, est le point culminant du poème et clôt dignement la série des prouesses d'Ivain. Aucun des combats antérieurs du héros, sauf sa lutte contre le défenseur de la fontaine, n'a présenté le même intérêt. Livrés contre de vrais chevaliers, ils ont été fort courts, Ivain étant de beaucoup supérieur à ses adversaires. Engagés contre des géants, ils n'avaient pas le caractère de joutes régulières et l'intervention du lion assurait trop facilement le succès d'Ivain. Cette fois le lion est tenu à l'écart.
L'assistance est digne des champions : c'est l'élite des chevaliers qui entoure la lice, et le roi Arthur lui-même est juge du camp 2. Hartmann, pour accroître encore l'émotion, envisage le cas où l'un des adversaires resterait mort sur le terrain. Quel éternel remords pour le vainqueur ! Après plusieurs considérations destinées probablement à retarder le moment où la curiosité du lecteur sera satisfaite parla description de la lutte, le poète met enfin ses héros en ligne, et la bataille se déroule, régulière, savante, classique 3.
Les champions enlèvent leurs coursiers, baissent la lance au moment précis, la tiennent à la hauteur voulue, ni trop haut ni trop bas, frappent juste à l'endroit où l'écu rejoint le heaume.
1. Lo poète ne nous donno pas le motif de ce mystère. Il est évident que Gauvain n'a aucune raison de se dissimuler. Mais il fallait cet incognito pour mettre aux prises les deux meilleurs chevaliers do la Table Ronde. — 2. Conrad do Wurzhour^ décrit ainsi l'emplacement du champ clos. « Ein rinc iras vf des horts fAdn — .va lanc und alsô wit gesetet — das er beliben unzertretet — ron den rossen niôchte — und sirein manncn tohte — diedtl ze rosse woltcn — rehten^ oh si soltjn — ror einem kiinege striten » {Engelhard^ 4661 et ss.). — 3. On voit que Hartmann a tenté do (aire ici le tableau de la joute idéale, savamment ordonnée et qui pouvait servir de modèle à ses lecteurs.
LB8 POÈMES ARTOURIBNS : IVAIN. 117
Le choc est si violent qu'ils devraient tomber sur Tarëne. Mais ils restent inébranlables sur leurs selles et les lances seules volent en éclats. Cest alors une ample moisson d*armes brisées. A peine les servants arrivent-ils à les remplacer au fur et à mesure. Bientôt la provision en est épuisée. Les chevaliers tirent leurs épées, mais ils se gardent bien de rester à cheval : c*eùl été le fait de vilains. Ils n'épargnent pas les écus mais ne portent pas de coups au-dessous du genou
L'endurance des deux adversaires égale leur habileté. Le combat a commencé à Taube el, sauf une courte pause, se poursuit jusqu'à la nuit, dont l'obscurité met fin à celle joute unique dans les fastes de la chevalerie ^
Aucun des deux chevaliers n'a été vaincu. Leur courage leur a inspiré une mutuelle estime. Ils engagent une conversation amicale. Chacun d'eux, avec une louchante modestie, prétend avoir été à deux doigts de la défaite et s'informe du nom de son antagoniste. Aussitôt ils jettent leurs épées et s'embrassent. Surpris de ces amicales démonstrations, le roi et la reine s'approchent. Alors commence entre les deux amis un assaut de générosité; nul d'entre eux ne veut avoir été le vainqueur 2. Pour trancher la difficulté, le roi emploie un moyen qui n'est pas sans analogie avec le jugement de Salomon. « Quelle est, dit-il en s'adressanl aux deux sœurs, celle de vous qui veut spolier sa sœur de sa part d'héritage? — C'est moi, » s'écrie précipitamment rainée. Le roi prend tous les assistants à témoin de cet aveu, el la jeune fille, prise au piège, accepte le partage équitable des biens.
Après l'héroïque lutte de Gauvain contre Ivain, le poète ne pouvait plus tenter la description de nouveaux combats qui, nécessairement, eussent été inférieurs à celui-là. Aussi inspiret-il à son héros une idée qui aurait pu lui venir plus tôt. Ivain se rend à la fontaine et y suscite l'orage dévastateur. Grand émoi au château, où il ne se trouve personne qui puisse châtier
1. Le duel d'Ami et de Hardrez est également interrompu par la nuit {Amis et Amiles, 1584 et ss }. — 2. Dans le roman de Lancelot, Gauvain lutte contre Hector sans le connaître. Lorsque les deux adversaires se sont reconnus, nul n'accepte la gloire do la journée.
118 ÉTUDE SIR HARTMANN D'aUE.
l'insolent. Lunele voit ici le moyen de témoigner sa reconnaissance envers son libérateur. Elle insinue à Laudine que le Chevalier au lion <, qui l'a si bravement défendue elle-même, serait capable de secourir sa dame et de Iriompher de l'agresseur inconnu. Mais, ajoute-telle, je sais que son épouse est mal disposée pour lui, et qu'il ne prêtera son aide qu'à celui qui le réconciliera avec elle. Sans soupçonner la ruse, Laudine se déclare prête à lui rendre ce service. Elle en fait même le solennel serment. Lunete va à la fontaine et en ramène Ivain, qui se jetle aux pieds de son épouse, dont il obtient le pardon.
Cette analyse aura démontré le grave défaut de composition du poème, c'est-à-dire son manque d'unilé. Dans la première partie, qui relate l'histoire de la Dame de la fontaine, le principal personnage, ou au moins l'un des deux principaux personnages, est Laudine, dont le deuil, l'irrésolution et le revirement final nous intéressent vivement. Dans le resle du poème, son rôle est insignifiant. Elle n'apparaît presque pas et rien ne nous est conté de ses chagrins ni de sa vie. Après avoir brillé au premier plan, elle est reléguée dans la coulisse. Ivain lui-même, après son mariage, n'est plus tout à fait le héros du poème. Le lion est devenu un important personnage ; c'est lui qui s'impose à l'attention, qui est mis en relief, qui parait dans les scènes à eflfeL
Les critiques allemands, qui ont beaucoup pardonné à VIvain, ont voulu, malgré tout, voir et faire voir l'unité du sujet du poème.
Selon M. Blume 2, cette unité réside dans l'opposition de l'idée de chevalerie et de l'idée d'amour. Cette donnée, certes, se rencontre dans le poème, avec beaucoup d'autres d'ailleurs; mais c'est aller contre les faits que de vouloir en faire le fond, la pensée maîtresse de l'œuvre. Le raisonnement de M. Blume, nous allons le voir, prouve exactement le contraire de ce qu'il avance. « Le conflit, dit-il en substance, de l'idéal chevaleresque
1. Lo poète ne nous dit pais comment Lunete sait que c'est Ivain qui a provoqué l'orage. — 2. V. Blume : Ueber den Iwein des Hartmann von Aue.
LES POÈMES ARTHURIENS .* IVAIN. 119
el de ridéal de Tamour forme l'unilé d'Ivain. Si Ivain quille son épouse sans se faire connaître d^elle, c*esl afin de Tamener, par une éclalante manifestation de gloire chevaleresque, à admettre le droit qu*il a de poursuivre son idéal, et ainsi à la décider à lui rendre son estime i. > M. Blume oublie apparemment que c'est justement parce qu'Ivain a négligé ses devoirs d'époux pour suivre ses goûts de chevalier errant que Laudine Ta repoussé. Comment admettre que c*est en persévérant dans ses torts qu'il cherche à se les faire pardonner? Le moyen serait des plus mal choisis et il n'a pu venir à l'esprit du poêle, qui se garde bien, au dénouement, de faire intervenir ce motif pour justifier la réconciliation.
Un autre critique, Lachmann -, voit dans le poème actuel d*Ivain la transformation d'un récit ancien, où Ivain délivrait la Dame de la fontaine d'un époux qui lavait ravie et où la fidélité du lion conlraslail avec l'ingratitude et avec la dureléde la femme. 11 est inutile de montrer la fausseté de celle hypolhèse, qui ne repose sur aucun fondement, el que contredit déjà le fait que les récits antérieurs et mémo contemporains n'offrent pas trace d'une idée morale éclairant el reliant les divers épisodes dont ils sont composés.
Quelques-uns considèrent que les vers ajoutés par Harlmann au début du poème : • Qui tourne son àme vers la véritable bonté obtient honneur el bonheur 3, > mettent en lumière le but de l'ouvrage * el lui donnent sa valeur morale en le pénétrant d'une idée générale •'». Il est facile de voir que la pensée de Harlmann, dans sa banalité, peut s'appliquer également à une foule d'autres œuvres poétiques.
Les efiforts tentés pour découvrir un fil direcleur dans Ivain devaient nécessairement échouer, parce que ce fil fait complètement défaut, parce qu'Ivain est la conlaminalion de plusieurs aventures différentes rattachées et attribuées à un héros unique par un ingénieux rapsode.
C'est dans le Mabinogi c, intitulé Owen el lune/, que se Irouve
1. Blume, op. c, p. 2^ et s. — 2. Préface de son édition (ï Ivain, p. ix. — 3 Iv., 1 et s. — 4. Benecke. éd. d'Iv., noie 1. — 5. Settcgast : Ilariinanns « Iwein » verglichen mit sciner alffranzosischcn QkcIIc, p. 5 — 6. Nous
le mieux établie la division primitive de notre poème et que Ton voit clairement la trace des soudures destinées à réunir les divers contes dont Tensemble forme Ivain.
Si nous examinons de près le Mabinogi, nous voyons que le récit des aventures dont l'ensemble est attribué à Ivain est constitué par trois branches distinctes :
1) Aventure de la fontaine, terminée par le mariage d'Ivain et de Laudine, puisqu'il est dit expressément qu'Ivain remplit loyalement sa mission de défenseur de la fontaine, exigeant des agresseurs vaincus une rançon qu'il partageait entre ses barons et ses chevaliers <.
2) Recherche d'Ivain par la cour d'Arthur et combat du premier conlre tous les chevaliers de la Table Ronde, y compris Gauvain 2. Cette branche est une addition postérieure; ce qui en fait l'intérêt, c'est la description de joutes chevaleresques, chose indifférente aux conteurs celtes et fort importante pour les auteurs français de romans arthuriens 3. C'est avec raison que cet épisode a été placé par l'auteur du Mabinogi iow plutôt par le conteur qu'il a imité) avant les aventures du Chevalier au lion, puisque le lion n'y intervient pas *.
3) Histoire, attribuée à Ivain, mais dont le héros aurait pu être tout autre, de la gratitude d'un lion sauvé d'un danger par un homme et lui témoignant sa reconnaissance. Le sujet a pu être tiré de l'anecdote bien connue d'Androclès. Mais l'origine peut également en être celtique, bien que la présence du lion
conservons ce nom de Mabinogi, bien qu'il n'ait pas été donné ài ce récit. Des onze histoires que contient le Livre rouge d'Hergeat quatre seulement sont des Mabinogion : Pv,'y\\j Branwen, Manawydan et Math. Sur le sens du mot yfabinogi, V. Rhys, op. c, p. 1 et s. M. J. Loth a donné des Mabinogion une excellente traduction à laquelle nous renvoyons. — 1. Le premier conteur qui réunit la seconde branche à la première a imaginé comme transition ces simples mots : « Il fut ainsi pendant trois années » (Loth, Les Mabinogion, II, p. 25). — 2. Ce combat a été reporté par Chrétien à la tin du poème et mis en relation avec la querelle des tilles du comte do Noire-Epine. — 3. Le même motif apparaît dans Clig^s, où le héros de ce nom se mesure successivement avec les meilleurs chevaliers, Lancelot, Perceval, (rauvain, et dans le Daniel von lilumenthal, où Daniel triomphe des meilleurs héros de la Table Ronde. — 4 « Le combat de Gauvain contre Ivain, fort inutile pour le récit principal, a pour but de glorifier Gauvain » {liiH. litt., XXX).
LES POÈMES ARTnCRIENS : IVAI.V. 12i
Yiécessile une influence orientale. D'anciens récils gallois montrent Arthur entouré d*animaux qui sont ses amis et ses conseillers, un cerf, un merle, un hibou, un aigle. Un saumon porte sur son dos Kei et Bedwyr, les fidèles compagnons du monarque *. Ivain, dans deux contes différents, est le chef d'une troupe de trois cents corbeaux, assimilés à des hommes ^.
Une addition postérieure a fait d*Ivain le héros de Tavenlure de la cour du Du Traws (le Noir Oppresseur), que le Mahinogi d'ailleurs expédie en quelques lignes.
Nous ne voulons pas dire que Chrétien de Troyes, en écrivant son Ivain, n*a fait que traduire le Mabinogi de ce nom. Il est même possible qu'il ne l'ail pas connu. Mais nous croyons, et nous en donnerons les preuves plus loin, que Chrétien et le Mabinogi ont puisé à une source commune. Pour l'inslant, nous nous bornerons à faire voir que le Mabinogi présente un caractère plus archaïque que le poème de Chrétien et qu'il ne peut, en conséquence, comme on l'a prétendu 3, être une traduction de celui-ci.
Le Mabinogi fait l'impression d'une œuvre naïve, écrite par un conteur disposant d'un fonds d'idées restreint et à qui les conceptions et les expressions de la poésie populaire sont familières. Comme celle-ci, il a le plus grand respect pour certains chiffres, mesurant tous ses délais par le nombre trois *. Comme elle aussi, il est coutumier d'exagérations que Chrétien s'est gardé d'imiter & ; comme elle, enfin, il se plail aux répélilions faites presque dans les mêmes termes 6. |1 ne connaît pas le
1. V. Mah. de Kulhweh et Ohren (ï^otb, op. c, I, 261 et ss.^. — 2. Le songe de Rhonahtry (Loth, op. c, I, p. 303 ol ss.) ; On^en et Lunct (Loth, op. (t., H, p. 42). — 3. Fôrster: Der L/hrenritter ron Christian von Troyes (Halle, 1887). XXV et ss. — 4. Ivain reste trois ans dans ses domainos avant qu'Arthur vienne l'y trouxcr (24) ; Arthur séjourne trois mois au cliâtcau de la Dame do la fontaine (30), Ivain obtient de sa femme la permission de s'absenter pendant trois mois, mais au lieu de trois mois il laisse s'écouler trois ans (30). — 5. L'homme noir n'a qu'un pied et qu'un œil au milieu du front (8); autour de lui sont serpents et vipères ,9;; l'escorte d'Arthur se monte îV trois mille hommes (26); les gens de Laudine forment une troupe immense, sans commencement ni fin (20) ; l'orajre de la fontaine tue bonucouj) d'hommes de la suite d'Arthur (27); on met trois ans à préparer un banquet et trois mois à en venir à bout (30). — 6 Je.... me mis en marche vers les extrémités du monde et les
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luxe de la lable : les tranches de viande (portées par le chevalier Kei) et les cruchons dliydromel sont pour lui ce qu'il y a de plus délicat. Les mœurs paraissent, dans son récit, d'une singulière rusticité. Le trône d'Arthur est un simple fauteuil de joncs; le bon roi s'endort palriarcalement au milieu de ses compagnons, qui, au lieu de s'entretenir, comme chez Chrélien, avec les dames et les demoiselles, se mettent à manger et à boire. La reine coud à une fenèlre près de ses suivantes U Des détails réalistes, qui auraient été du plus fâcheux effet sur les élégants auditeurs de Chrétien, sont naïvement présentés, sans que l'auteur se doute qu'il sort du bon ton 2. Malgré la profusion d'objets précieux mentionnés dans le récit, les conditions de la vie sont loin d'être brillantes 3. Le caractère chevaleresque des personnages est à peine indiqué. Au lieu de la générosité des chevaliers de Chrétien, qui se battent pour l'honneur, nous voyons l'avidité de gens pour qui la rançon est le but du combat et un moyen de gouvernement 4; les tournois n'y apparaissent pas 5 et l'auteur du récit s'intéresse peu aux joutes correctes et aux beaux coups de lance 6. L'attrait de l'aventure, si puissant sur l'Ivain français, ne sollicite pas les héros du Mabi- ^ogi 7, qui ne se distinguent ni par la générosité des sentiments ni par la courtoisie ».
déserts (4); il alla aux extrémités du monde et aux montagnes désertes (27), ....et se dirigea vers les extrémités du monde et de la solitude (35); les jeunes gens en train de lancer des couteaux et l'homme aux cheveux blonds sont vus par Kynon (5), par Ivain (15; et par Arthur (26) ; l'homme noir paratt plus fort A Ivain qu'à Kynon (15) et il paraît beaucoup plus grand à Arthur qu'on ne le lui avait dit (26). — l. V. p. 4. — 2. Lunetc fait la toilette d'Ivain et le rase (22); le corps d'Ivain pendant sa frénésie se couvre do teignes (32), et lorsqu'il se rétablit, « les poils s'en allèrent de dessus son corps par touffes écaillenses » (33). — 3. On fait débarrasser la maison quand on attend un hôte (24) et on lui promet des bains pour le décider à venir (30). — 4. « Tout chevalier qui y venait, il le renversait et le vendait pour toute sa valeur. Le produit il le partageait entre ses barons et ses chevaliers; aussi n'y avait-il personne au inonde plus aimé de ses sujets que lui » (25). ~ 5. Chez Chrétien, Ivain quitte Laudino pour fréquenter les tournois (v. 2560); dans le Mabinogi^ Arthur veut montrer le Jeune chevalier aux gentilshommes et aux dames de l'Ile de Bretagne (30). — 6 La description du combat de Oauvain et d'Ivain, si complète chez Chrétien, est rapidement expédiée (28 et s.). — 7. L'Arthur du conteur celte n'éprouve pas la tentation de combattre le Chevalier de la fontaine (14). — 8. M. de la Villemarqué dit fort Justement : « l^e conte (c'est du Mabinogi
LES FOÂMES ARTHURIENS : IVAIN. 1^3
Aussi bien que la forme et les mœurs, les éludes de vie morale décèlent la postériorité de Tœuvre de Chrétien. Celui-ci est vivement intéressé par les problèmes psychologiques, il décrit curieusement les étals d'àme de ses personnages, motive leurs actions, s*appesantit sur leurs impressions et surtout fait une large place à l'amour. De tout cela nous ne trouvons rien dans le Mabinogi, qui se borne à conter les événements sans réflexion, et que les émotions de ses héros ne louchent pas.
Des raisons d*un autre ordre nous contraignent encore à voir dans le Mabinogi un récit plus ancien que celui de Chrétien.
L'examen comparatif des textes nous fait découvrir dans le poème français une lacune que ne présente pas le Mabinogi, et qui a son origine soit dans une altération provenant du fait de Chrétien lui-même ^ soit dans une faute de copiste. Ivain, poursuivant le Chevalier de la fonlaiiie, se trouve enfermé entre deux portes. Par la plus grossière des invraisemblances, cet endroit, qui sert de passage pour entrer au château et en sortir 2, se trouve être, chez Chrétien, une chambre aux lambris dorés et pourvue d'un lit somptueux 3. Le texte est certainement défiguré, et c'est le Mabinogi qui nous donne la disposition ancienne et logique. Ivain, prisonnier entre les deux enceintes, regarde par la jointure de la porte intérieure et voit une jeune fille se diriger vers l'entrée. Pas plus que lui elle ne peut ouvrir la porte. Elle passe à Ivain son anneau. Elle l'invile à la suivre, lorsque tout à l'heure les gens du chevalier tué viendront le chercher. Ivain lui obéit. Elle le conduit dans une chambre grande et belle, où les clous sont peinis et les panneaux couverts de figures dorées 4. Telle était évidemment la faron vrai-
qu'il s'ag^it) offre une expression l)oaiicoiip moins c.oinplèio, l>ouu('oup moins détailléo de la chevalerie que lo roman; l'un l'a prise i\ son déhut, l'autre A son point culminant. » /^'.v rot, unis de la TaMc Uondc {V\xyU, 1860\ p. 03; V. aussi Rauch : l>ie trali^che, franzoshche nml deutsr/tt' Jfrnrbeitung der Iireinsage, p. 13 et s. — 1. Le manuscrit de Cliréiien dont Hartmann s'est servi offre la mémo suppression — 2. C'est par là que le Clievalier de la fontaine revient dans sa demeure. IH)7 et ss , et que passe le convoi fun^îhre, 1177. — 3. Le texte, il est vrai, est incertain : tous les manuscrits cependant ont le lit à magnifique couverture V. Forster, note, î>63-%t3;. — A. V. p. 17 et ss. —
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semblable donl le conte primitif présentait les faits, que nous ne comprenons plus chez Chrétien.
A côté de cette lacune, l'addition de Tépisode des filles du comte de Noire-Épine démontre la postériorité du poète français. Cet épisode était primitivement un récit isolé qu'un arrangeur (peut-être Chrétien) a introduit dans l'histoire d'Ivain. Si Ton regarde bien, on verra que cette aventure n'a en effet rien de commun avec l'histoire d'ivain : pour la relier aux autres parties du poème et y faire intervenir des personnages connus auparavant, l'auteur n'a pas trouvé d'autre moyen que de faire demander, par l'amie de la jeune fille déshéritée, des renseignements à Lunete sur le séjour d'ivain '. Le poète s'est trouvé d'ailleurs fort embarrassé par cette messagère qu'il oublie pendant quelque temps, no sachant qu'en faire, dans le jardin du château de Pesme-Aventure, ni pendant le repas qui a lieu le soir, ni au moment du coucher 2.
De nombreuses incohérences et obscurités démontrent clairement, dans VIvain français, la présence de récils indépendants à l'origine et introduits de gré ou de force dans le poème. Plus fréquentes dans l'œuvre de Chrétien que dans leMabmogi, elles sont la preuve que celui-ci est resté plus près de l'invention primilive.
L'un des plus graves reproches que Ton puisse faire à Chrétien, c'est que sofl Ivain ne se réconcilie pas avec son épouse, après la justification de Lunete. Puisque le héros a triomphé de ceux qui accusaient la suivante d'avoir causé le malheur de sa dame en lui conseillant d'épouser Ivain, ce jugement de Dieu a, selon les idées de l'époque, fait éclater l'innocence de la jeune femme. Elle n'a pas trahi sa maîtresse, et cette sorte d'acquittement doit s'étendre à Ivain lui-même. On objectera que le courroux de la dame n'est pas apaisé : mais alors pourquoi Ivain ne recourt-il pas sur-le-champ au moyen dont il se sert plus tard et no provoque-l-il pas l'orage qui, à la fin du poème, détermine
1. V. 4965 et sk. Nouh avons fuit voir plus haut que le combat d'ivain et de Oauvain, qui, dans le poème français, forme le dénouement de cette dispute d'héritage, est mieux h sa place au moment de la joute de toute la cour d'Arthur contre Ivain. — 2. V. 5360 et s».
LES POÈMES ARTUrRlFAS : IVAÎN. lâ.S
son épouse à lui pardonner? Le Mahinogi a compris que le dénouement ne pouvait être retardé sans invraisemblance, et il réunit immédiatement ses deux héros.
Ce n'est pas la seule étrangeté du poème français. Pourquoi Gauvain, avant d'accepter d'entrer en lice pour l'ainée des filles du comte de Noire-Épine, lui recommande-t-il de ne pas dire qui il est? Quelle est la raison de ce mystère? Impossible de la découvrir. Ou plutôt nous ne la voyons que trop bien. Le poète voulait faire combattre Gauvain et Ivain, el n'a trouvé que ce moyen de motiver la joute que le Mahinogi raconte égalernenl, mais qu'il amène avec plus de vraisemblance <.
Le Mahinogi avoue franchement que l'aventure d'Ivain au château du Noir Oppresseur est un hors-d'œuvre : il l'a insérée en appendice à la fin de son récit et ne s'est pas mis en peine de trouver une transition pour la rattacher au corps du poème ni pour y faire reparaître des personnages connus auparavant. Le Noir Oppresseur du conte celtique est une sorte de bandit de grands chemins, enivrant les voyageurs que les hasards de la route amènent chez lui, les tuant ensuite pour les dépouiller et réduisant leurs femmes en captivité. Ivain triomphe de lui el, pour obtenir merci, le vaincu se convertit et transforme son repaire en un hospice 2.
Ce conte, dont l'origine peut être mythologique 3, ne présente dans le Mahinogi rien d'inexplicable. C'est une histoire banale, qui pourrait figurer dans un recueil de contes de nourrice. Chrétien (ou l'auteur dont Chrétien s'est inspiré) en a fait un épisode chevaleresque et l'a incorporé au poème, mais au prix de quelles invraisemblances ! Dans le château de Pesme-Aveniure se trouvent, outre le châtelain, deux géants *. Tout cheva-
1. Ivain ne reconnaît pas Gauvain, car celui-ci était revêtu d'une couverture do paile que lui avait envoyée la fille du comte d'Anjou [2^). — 2. V. p. 40 et ss. — 3. M. Rhys admet en effet une donnée mythique comme source probable du récit : Ivain, dieu de lumière, aurait triomphé des puissances des ténèbres (Rhys, op. c , p. 89>. — 4. Selon Chrétien, ces géants sont fils de femme et de netiin. D'après Godefroy ot Litlré, ce nom sig^nifio lutin; il a été probablement formé par la contraction de Ncptunum. Au vi« siocle, Neptune est rangé parmi les démons « Nulla nomina dirmoninti, aut Nrptuniim aut Ch'cufn.... aut ceteras ejusmodi inepfias credere aut invocare prœsumat. Sermon do saint Eloi (cité par Grimm, Myth.).
lier qui entre dans le château est forcé de se mesurer avec eux. S'il est vaincu, on le met à mort. Par exception, cependant, il peut garder la vie sauve : il se libère en payant une rançon. Tel est le cas du seigneur de l'Ile aux Pucelles, qui a échappé à la mort en fournissant chaque année un tribut de trente jeunes filles. Au lieu d'être dévorées par le Minotaure, ces captives sont soumises à une exploitation rationnelle. Elles travaillent à leurs pièces dans un de ces ateliers où se tissaient les pompeuses étoffes dont les poètes du temps parlent si souvent, et le salaire qui leur est accordé par le chàlelain est si faible qu'il prélève d'exorbitants bénéfices. Les incohérences de ces données sautent aux yeux. Le maître du château, au profit do qui travaillent les captives et qui bénéficie des dépouilles des chevaliers vaincus par les géants, doit considérer ces derniers, qui, d'après Chrétien d'ailleurs, sont à son service, comme les bienfaiteurs et les amis de sa maison. Pourquoi alors témoigne-t-il une si grande joie de leur défaite? Aulre myslère. Comment s'explique la relation admise par le poète entre la mort des géants et le mariage de la fille du châtelain? Aucun pouvoir n'est attribué aux géants sur elle. Ce n'est pas une nouvelle Andromède attendant la venue du héros libérateur et donnée comme épouse à celui qui tuera un monstre ennemi des hommes. Énigmatique est également le rôle du portier. 11 reçoit Ivain la menace à la boucha et parait joyeux du péril que va courir le héros. Puisque cet homme, que nous ne pouvons nous représenter autrement que dévoué à son maitre, se réjouit de l'issue, qu'il prévoit fatale, du duel d'Ivain, il faut bien admettre que l'échec du chevalier ne serait pas un malheur pour les gens du château. On se demande enfin pourquoi Ivain, à qui le maitre de Pesme- Aventure offre la main de sa fille, ne la refuse pas en disant qu'il est marié. Le héros du conte primitif aurait il été libre et se serait-il vu dans l'impossibilité d'invoquer un engagement antérieur pour se soustraire à une union qu'il ne désirait pas? Si cette supposition est juste, on comprend que l'auteur d'/yam, oubliant l'état civil de son héros, ait reproduit les obscures explications données par le vainqueur des géants au père de la jeune fille.
LES POÈMES ARTIIURIEXS ! IVAÎN. 127
Nous pensons avoir montré que le Mabinogi ne peut être la traduction du poème de Chrétien ^ Nous croyons également qu^ le poème de Chrétien aussi bien que le Mabinogi remonlenl à des récils celtiques. Nous ne prétendons pas, en revanche, que ces récits soient venus directement de la Bretagne au premier rapsode qui a réuni les diverses aventures dont se compose 17wam actuel. Tout donne à croire que les contes bretons, qu'ils viennent du pays de Galles ou de l'Armorique, fondus dans le poème à'/vain, ont subi de graves altérations dans leur voyage aux pays où les mœurs chevaleresques étaient en honneur. Les sujets légendaires ou mythiques ont été accommodés au goût régnant, et cela, naturellement, au prix de quelques invraisemblances. On trouve même dans leur forme, plus ancienne que le poème de Chrétien (nous voulons dire le Mabinogi), des défauts de composition qui font éclater aux yeux le travail du compilateur.
Citons quelques exemples. Le mariage de Laudine et d'Ivaîn est justifié surtout par la nécessité où se trouve la veuve d'Ascalon de se procurer un protecteur. Ivain est agréé comme époux à la condition de se battre contre les chevaliers qui tenteront l'aventure de la fontaine. Comment, alors, quilte-l-il sa femme et ses domaines pour « se montrer aux gentilshommes et aux dames de Tile de Bretagne? » Qui le remplacera si, pendant son absence, un agresseur vient verser l'eau de la fon taine sur le perron magique? Est-il vraisemblable que pendant que se déroule la longue série de ses aventures nul ne suscite l'orage dévaataleur?
L'introduction de l'élément chevaleresque dans l'ancien récit de la Dame d«; la fontaine a eu lieu également aux dépens de la clarté. Le propriétaire de la fontaine est tenu de lutter contre tous ceux qui oseront déchaîner la tempête : quel est le
1. Le contresens que M. Fôrster croit avoir découvert dans le Mabinogi (v. Chr., Iv., xxvi) n'est pas certain. Si l'autour du Mabinogi avait eu sous les yeux le texte de Chrétien, il lui eût été impossible en lisant le vers 463 : « Que toz ne fust coverz d'oisiaux. » de ne pas comprendre le passage en question. Le conteur celte a présenté les faits autrement que Chrétien et plus logiquement, n est très naturel que la tempête ait dépouillé l'arbre de ses feuilles (12).
sens de ce combat? Esl-ce une vengeance à tirer de l'audacieux provocateur? Cela n'est dit ni par Chrétien ni par Hartmann et ne ressort pas du récit, puisque Calogrenant est épargné par Ascalon.'Le Mabinogi raconte bien qu'Owen exige une rançon du chevalier vaincu. Mais cette rançon (Calogrenant n'a donné que son cheval) est-elle capable de compenser les énormes dommages causés au domaine »? La fontaine serait-elle une sorte de signe de défi, remplissant le même office que l'écu fixé au poteau ou au montoir et annonçant que son maître est prêt à entrer en lice contre tout venant 2? La recherche du mobile auquel obéit l'agresseur n'est pas faite pour dissiper le mystère. Veul-il s'emparer du domaine après en avoir lue le possesseur 3? Ou bien s'agit-il seulement pour lui de mesurer ses forces et d'obtenir la gloire d'une prouesse?
Un autre objet d'étonnemenl, c'est que les lieux où se passent des aventures si extraordinaires soient tout voisins de la résidence d'Arthur et qu'Arthur comme ses compagnons en ignorent l'existence. Avec sa candeur accoutumée, le Mabinogi témoigne sa surprise de cette bizarrerie, mais n'en donne aucune explication *.
L'Ivain de Chrétien et celui de Hartmann (qui imite Chrétien sur tous les points essentiels) présentent les mêmes défauts que nous venons de relever dans le Mabinogi, Us sont inhérents à la nature du sujet et à la façon dont il s'est formé par l'agglomération de divers récits ^.
L « J'étais bien convaincu que ni homme, ni animal surpris dehors par Tondce n'en échapperait la vie sauve » {Mab., 12). — 2. S'il on est ainsi, Ivain n'aurait pas besoin, dans les poèmes do Chrétien et de Hartmann, de quitter son château pour chercher des combats qu'il peut attendre chez lui. — 3 Telle semble être la manière de voir de Hartmann. « Je puis perdre mon pays aujourd'hui ou demain, » dit Laudine (v. 2312 et s.j ; « si vous voulez perdre et la fontaine et votre honneur, » dit Lunete à sa maîtresse (v. 1824 et ss.); « car il (Ivain) savait bien que s'il ne défendait sa fontaine elle lui serait enlevée » (v. 2544 et ss.). — 4. V. p. 13 et s. — 5. 11 nous est impossible de souscrire au jugement de M. Forster qui considère l'arrangement du Mabinogi comme inférieur à celui de Chrétien (Chr., Iv., xxv). M. Fôrster est loin d'être juste pour l'auteur celte. Il conteste qu'il ait été utile de faire raconter l'histoire de Calogrenant devant Arthur, puisque celui-ci n'intervient pas (Chr., Iv., xxv). M. Forster oublie que le bon roi, plongé dans un profond sommeil,
LES POÈMES AHTUU RIENS : IVAIN. 129
De ces récits les uns lémoignent d'une antiquité plus reculée que les autres. Il est évident que le Chevalier au lion (nous entendons par là la série d*aventures où le lion intervient} est plus moderne que la Dame de la fontaine. La religion y joue, en effet, un rôle plus important (au moins dans le poème français et son adaptation allemande) i, la part du surnaturel est moins grande -, la réalité y est serrée de plus près, les mœurs y sont plus conformes à la vraisemblance, les aventures moins extraordinaires et les combats toujours livrés pour une cause juste.
Nous trouvons une dernière preuve du caractère fragmentaire de Ylvain dans la présence, au milieu d'autres romans, d'aventures analogues, vraisemblablement identiques à l'origine et modifiées par la fantaisie du conteur.
L'épisode de Pesme-Avenlure, par exemple, offre une singulière ressemblance avec l'aventure d'Hector au château de l'Étroite marche. Même accueil malveillant de la part des habilanls du bourg, même coutume contraignant les chevaliers qui entrent dans le château à soutenir un combat (au lieu de géants^ c'est ici une troupe de chevaliers), même récompense promise au vainqueur, enfin même refus du chevalier victorieux d'épouser la fille du châtelain 3.
De même l'aventure de Lunete, condamnée à périr sur le bûcher et sauvée par l'arrivée d'Ivain, a comme pendant l'histoire de la sœur de Méléaguanl, qui, après avoir délivré Lancelot, est sur le point d elre jetée aux flammes. Comme Lunete, elle doit son salut à la victoire d'un champion qui survient au dernier moment, et qui inflige (c'est ce que fait Ivain) aux accusateurs le supplice qu'ils destinaient à l'accusée *.
Quant à l'enlèvement de Guenièvre, auquel Chrétien fait allusion, et que Hartmann raconte longuement, il se retrouve dans nombre d'œuvres inspirées par la légende arlhurienne ^.
n'a pas ent<?ndu un mot du récit de Calog^ronant. — 1. Dans le poèmo do Hartmann, Ivain entend la messe avant le combat de Pesme- Aventure, il est fréquemment fait mention de Dieu, protecteur des combattants. — 2. Il n'est plus question d'anneaux magiques, de créatures monstrueuses semblables à Vhotnme noir de la première partie. — 3. V. Paris, op. c, III. î^ et ss. — 4. P. Paris, op. c, V, p 175 et p. 182 et s. — 5. ^'ie de saint Gildas (ravisseur Melwasj;
Il est difficile de savoir ce que furent les Geraint, les Owen et les Peredur de l'antique Bretagne. Il est certain néanmoins qu'ils ne ressemblaient nullement par les mœurs aux paladins de la Table Ronde. Ils ont pu être de braves guerriers : ils n'avaient rien du chevalier errant que nous présentent les poèmes arthuriens. Ni par la courtoisie, ni par le sentiment de l'honneur, ni par Tamour de l'aventure, ils ne ressemblaient à Érec, à Ivain, à Perceval. En passant de génération en génération, ils ont éprouvé une fortune diverse, les uns s'élevant à une gloire inespérée, les autres subissant une humiliante dégradation.
Celle dernière destinée a été celle de Kei. Sorte de demi-dieu dans les anciennes légendes, il s'est vu lamentablement déchoir dans les poèmes français. Le Livre Noir le donne comme compagnon d'Arlhur et vaillant guerrier. « Quand il buvait, il buvait comme quatre; quand il allait au combat, il se battait comme cent. » Les poètes gallois du moyen âge attestent sa force, sa vaillance, sa noblesse, sa raison. Dans le Mabinogi de Kulhwch et Olwen, il parait encore avec un reste de ses attributs surnaturels. 11 peut respirer neuf jours et neuf nuits sous l'eau; il reste neuf nuits et neuf jours sans dormir; aucun médecin n'est capable de guérir les coups de son épée. Quand il lui plail, il devient aussi grand que l'arbre le plus élevé de la forêt <. Lorsque la pluie tombe le plus dru, tout ce qu'il tient à la main est sec au-dessus et au-dessous à la distance d'une palme, si grande est sa chaleur naturelle. Elle tient même lieu de combustible à ses compagnons quand le froid est le plus vif. Chez Wace, Kex, le sénéchal, est encore un vaillant guerrier. Il est tué dans la bataille d'Arthur contre les Romains et enterré à Chinon *^.
Que sont devenues toutes ces qualités chez les poètes de la fin du xii« siècle? Dans une société où les exercices du corps sont en grand honneur, où l'homme ne vaut que par son adresse et sa force 3, Kei est d'une incurable paresse. Aux fêtes de la cour
Morte Darthur, L. XIX {ravisseur Moliagraunco) ; Roman de Durmart H Galois (ravisseur Brun de Morois) ; Lanzelet d'Ulric de Zalzikhoven (ravisseur Valcrin) ; Crone de Henri du ïiirlin (ravisseur Oasozoin). — 1. Dans le Mabinogi de Peredur, le héros nouime h plusieurs reprises Kei grand homme. — 2. Mah„ I, p. 225 el s.; Wace : Hntt, v. 12989 et ss., 13403 et ss — 3. Engel-
LES POëMRS AUTHURIENS : IVAIN. 131
d^Ârthur, il laisse les autres danser et courir, lui se couche, car € il était porté par sa nature à la nonchalance et non à l'honneur ^ > Il ne manque pourtant pas de courage. < Si méchant qu*il fût, il n'était pas dépourvu de vaillance '^. • 11 est même loujoui'S prêt à combattre 3, et, avant les autres chevaliers de la Table Ronde» veut affronter Tennemi. Mais, comme on Ta déjà remarqué *, il n'a pas ce courage calme, qui prend sa source dans la confiance que le combattant a en sa valeur ; sa bravoure n'est que de la présomption. Aussi, loin de se couvrir de gloire dans les combats, est-il toujours honteusement vaincu. Ivain, Erec, Méléaguant le désarçonnent dès le premier choc •">. Ses insuccès ne Tempèchent pas de se vanter de la plus impudente façon. Il prétend, à défaut d'Ivain, venger Calogrenant du Chevalier de la fontaine 6, et déclare que lui seul vaut une armée 7. Nalure « gonflée du pire venin », » il montre sa méchanceté en toute occasion et ne peut voir les succès de personne sans jalousie.
C'est au moment où Chrétien écrivait son Ivain que le personnage de Kei subit cette transformation. Le poète allemand Eilhart d'Oberge, dont le Tristan remonle à peu près à la même époque 9, fait aussi do Kei un chevalier sans courage *t). Les auteurs postérieurs, pendant un certain nombre d'années, sui-
harJ et Dictricli sont aimés ii la cour du roi de Danemark parce qu'ils savent danser, sauter et tirer de l'arc {Engelhard, 754 et s.). — 1. H., Iv., 74 et ss. — 2. H., Iv., 2566 et s — 3. Morte Darthur, 1. VII, ch. m, Lan^elet, 2891 ei ss., La Mule sans frein, v. 112 et ss. — 4. Mushake : Keii der Katspreche, p. 24. 5. Méléaguant l'enlève de sa selle d'un tel élan qu'il reste pendu à la branche d'un arbre, objet de risée pour ses amis eux-mêmes. La même mésaventure lui arrive dans le Daniel de Blumenthal. Lancelot le renverse dans un fossé rempli d'ordure (Lanz,, 2020 et s ). —6. H., Iv.,24()87et ss —7. IL, Iv., 4657. — 8. H., Iv., 156. — 9. VIvain français et le Tristan d'Eilhart ont été composés entre 1170 et 1180. — 10. Le roi Marc, Iseult, Arthur et ses chevaliers pansent la nuit dans la même salle Tristan voulant rejoindre Iseult s'est blessé à un bloc jrarni de faux. Il redoute la colère du roi Marc, qui, le lendemain, lorsqu'il remarquera sa blessure, en devinera aisément l'orijrine et vengera son honneur. Kei propose que. pour détourner les soupçons du roi, tous leM compagnons do Tristan simulent une lutte et fassent couler leur sani: en se coupant volontairement aux faux. Le conseil est suivi, sauf par Kei. qui tourne prudemment autour du danjLrereux appareil. Il faut que (»auvain le saisisse et le jotlo sur les faux, qui lui font une profonde entaille fKilh., Tristan, V. 5304 et ss ;.
i'.H ÉTUDE SUR IIARTMANX d'aUE.
virenlla même voie. Il est même facile de conslaler qu'ils amplifièrent encore el que chacun ajouta un trait à la figure dont Chrétien avait peut-être tracé les premiers linéaments *. Cette préoccupation est visible dans V/vain de Hartmann, où Kei est pire que dans V/vain français. Dans ce dernier poème, Ivain craint que Kei ne le devance à la fontaine 2 ; Hartmann ne dit rien de cette supposition élogieuse pour Kei. Le Kei allemand est porté à la contradiction 3, trouve sa joie à se moquer de son prochain 4, monlre la plus noire perfidie dans Tappréciation de la conduite de ses compagnons, tout en proclamant qu'il est un juge sincère et bienveillant des actions d'autrui ^. Aussi le poète l'appelle-t-il de noms injurieux, ami du diable 6, méchant 7, pervers «.H constate avec une satisfaction visible que les autres chevaliers d'Arthur, le voyant dans une position à la fois ridicule et dangereuse, en éprouvent du plaisir et se gardent bien de le dégager «.
11 semble que, vers la fin du xii' siècle et au commencement du xiii*', un revirement se soit fait en faveur de Kei. Dans son poème d'AVec, Hartmann, contrairement au système adopté par lui dans Ivain, s'est appliqué à relever le rôle de l'échanson d'Arthur. Ici, il n'est plus foncièrement méchant, mais il a des alternatives de bonté et de malice, tantôt fidèle, tantôt perfide, tantôt brave, tantôt lâche; un jour il regrette sa mauvaise nature, le lendemain il recommence ses blâmables actions ^o. Son attitude envers ses compagnons, si impertinente qu'elle soit, n'est pas comparable à la grossièreté, à Torgueil, à la malveillance que nous lui découvrons dans Ivain. Il reconnaît lui-même sa poltronnerie. 11 s'humilie devant Erec pour que celui-ci lui rende le cheval de Oauvain et le remercie avec effusion ^^ Sa franchise le contraint à raconter ses mésaventures : il le fait d'une façon si plaisante que tout le monde s'en amuse et que nul ne se moque de lui ^*^ Arthur reconnail les nombreux ser-
1. V. Daniel de IHutnenthal, la Vengeance de Raguidel, la Mule «a»w frein, etc.... — 2. Chr., Iv., 682 et ss. — 3. H., Iv., 144 et s. — 4. H , Iv., 2454 et s. — 5. H., Iv., 2490 et ss. — 6. H., Iv., 4<)75 el s. — 7. H . Iv., 2582. — 8. H., Iv., 2566. — 9. H., Iv., 4686. — 10. IL, Er., 4629 et s». — 11. H., Er.. 46(M et 88. - 12. II., Er., 4835 et ss.
LES POÈMES ARTUURIENS ! IVAIN. 133
vices qu'il lui a rendus ». Hartmann a ajouté ces traits au poème français, dans lequel ne perce nulle tendance à réhabiliter Kei. Le désir de Hartmann, au contraire, est évident : le Kei français dérobe le cheval de Gauvain *?, le Kei allemand remprunte 3 ; le Kei français est insolent *, le Kei allemand, sans être modeste, se montre relativement courtois s; le Kei français ne songe pas à remercier d'un service qu'on lui a rendu 6 ; le Kei allemand tient à savoir le nom de son bienfaiteur afin d'en garder le souvenir ■^.
Suivant les traces de Hartmann, Wolfram d'Eschenbach a amendé le rôle de Kei, à qui il attribue fidélité et courage, et dont il explique d'une façon curieuse la mauvaise réputation s.
Ce furent cependant les détracteurs qui l'emportèrent. Malgré Hartmann et Wolfram, Kei est resté le type du vantard, du médisant et du félon. Le Roman de la Rose ne le connaît que sous cet aspect :
En Keux, le sénéchal, te mire Qui fut par mesdire jadis Mal renommé, de tous mauldis.
Comme tant Gauvain eut le pris Comme courtois et bien apris :
Autant eut Keulx de villenye Par mesdire et de fclonnic ; Des mocqueurs l'estandart portoit En mocquer tant se delictoit ^K
Gauvain, comme l'établit ce passage, forme le plus absolu contraste avec Kei. L'un est au sommet de l'idéal chevaleresque, l'autre au bas. L'un réunit toutes les qualités qui distinguent le preux, l'autre les défauts dont il doit se garder. Gauvain est le chevalier sans tache, Kei, le chevalier manqué, dont le destin est de faillir aux devoirs de l'ordre.
« Devant toz les buens chevaliers — Doit estre Gauvains li
1. H., Er., 4863 et ss. — 2. Chr., Er., 3961. — 3. H., Er., 4785. — 4. Chr , Er., 4015 et ss. - 5. H., Er , 4693 et ss. — 6. Chr., Er., 4073. — 7. H.. Er., 4828. — 8. Kei était le portier d'Arthur. Il éloignait de la cour du roi les hommes trompeurs et taux : ceux-ci ne lui pardonnèrent pas et se vengèrent en le calomniant (Wolfr., Parc, 206, 13 et ss.). — 9. Le Rowan de la Rose, V. 2123 et ss.
J3i ÉTUDE SUR HARTMANN D*AUE.
premiers *. » Ses vertus lui ont valu cette place. En lui il n'y a que courtoisie et bonté. Aussi est-il nommé la « Perle de la Table Honde 2. • Avec les dames, il se montre d'une galanterie raffinée qui lui a valu le surnom de « Chevalier aux Demoiselles 3. • Cette qualité est mise en évidence dans Ivain^ où le brillant compagnon d'Arthur promet son amitié à une humble suivante, et où le poète vante son empressement à servir les dames *. Gauvain est l'ami sûr et fidèle, cela est prouvé dans nombre de romans et surtout dans Ivain, où nous le voyons prendre la défense de son compagnon absent, se réjouir de ses prouesses et de son bonheur, et lui attribuer généreusement la gloire de la joule qu'il pourrait revendiquer pour lui. Sa bravoure est vantée dans tous les poèmes arthuriens ^ : elle éclate dans toutes les pages (ï/oaln où il apparaît. Ivain redoute qu'il ne tente avant lui l'aventure périlleuse de la fontaine 6. C'est en lui qu'espère Arthur pour triompher du ravisseur de Guenièvre ". C'est à lui qu'a recours la victime du géant Ilarpin s. Il est le seul des héros de la Table Uonde qu'lvain ne parvient pas à vaincre ». Cette valeur est accompagnée, dans les romans arthuriens ^o, d'une modestie qu'il ne dément pas dans Ivain, où il s'avoue vaincu dans une joute dont l'issue est douteuse ^K
Du rôle qu'il joue dans les anciens poèmes gallois, où il est appelé « l'homme à la langue dorée, » il lui est reslé, dans les poèmes arthuriens, celui de messager chargé de ramener à la cour d'Arthur les chevaliers qui persistent à en vivre éloignés '2. Il ne remplit pas, il est vrai, cette mission dans Ivain, mais c'est peut-être à cause de ses qualités de diplomate qu'il est chargé de montrer au héros qu'une vie de repos et d*oisiveté est indigne d'un bon chevalier ^3.
1. Chr., Er., 1691 et s. — 2. Pars., 301, 7. — 3. Roman de Méraugis, p. 58.
— 4. H., Iv., 2739 et ss. ; H., Iv., 4275 et ss. — 5. Nul ne peut so vanter de l'avoir vaincu, et dans les poèmes dont le héros sympathique entre en lutte avec lui, la victoire reste indécise (Lancelot, Cligès, etc.). — 6. H., Iv., 914 et s.
— 7. H., Iv., 4720 et ss. — 8. H., Iv., 4727 et ss. — 9. H., Iv., 7075 et ss. — 10. Il aimait à parler aux pauvres gens comme aux riches. P. Paris, op. c, V, 278; il ne se vantait jamais de ce qu'il avait fait. P. Paris, op. c. — 11. H., Iv., 7577 et s. — 12. V. Mabinogi, de Peredur, et H., Er., 4922 et ss. — 13. H., Iv., 2770 et ss.
LES POÈMES ARTUURIB.NS : IVAJN. 135
A côté de Gauvain, c*est Ivain qui, dans notre poème, est le plus brillant représentant de la Table Ronde. Déjà les Triades et les bardes célèbrent sa gloire U Mais si grande qu'ait été sa renommée chez les conteurs gallois, elle n*est nullement comparable à celle dont il jouit au moyen âge, où il est devenu l'un des plus intéressants des chevaliers qui entourent Arthur. Nous n'insisterons pas sur son courage, qualité qu'il a en commun avec tous les héros des poèmes chevaleresques. Toutefois, il convient de remarquer que sa valeur n*a rien de l'aveugle témérité de certains personnages des romans arlhuriens. Elle est la manifestation d*une âme haute, accoutumée à faire son devoir, quelles que soient les conséquences qui en puissent advenir. « Comporte-toi bien, se dit-il dans une situation critique, sois sans peur; il ne t'arrivera que ce qui doit t arriver et rien d'autre 2. • C'est là une maxime de stoïcien : elle nous révèle un cœur ferme, un tempérament calme, qui se montre dans toutes ses actions. En face des insolentes provocations de ses adversaires, il garde son sang-froid, et au lieu de s'irriter, comme le fait Calogrenant, sous les railleries de Kei, il se contente de châtier son adversaire par l'ironie, arme plus efficace et qui suppose un plus grand pouvoir sur soi-même 3. Sa courtoisie est exemplaire : elle lui interdit de faire étalage de sa bravoure 4. Quant à sa générosité, elle se témoigne en toute occasion : elle le porte même à sauver au péril de sa vie un animal menacé de mort.
Dans ses traits généraux, le caratère d'Ivain est identique chez Chrétien et chez Hartmann. Cependant il y a quelques divergences de détail qu'il n'est pas sans intérêt de signaler.
1. Owen ab Urycn est, selon les Triadex^ un des trois rois bonis de l'ile. D'après Taliesin il aurait tue Ida Flamddwyn (Portc-Bran<lon), qui paraît être le roi de Northuinbrie dont la clironique anjrlo-saxonne tixe la mort A l'année 560. Sur Urien et son origine mythologique, v. Hhys, op. c, p. 238 et ss. La Morte Darthnr fait d'Ivain (Ewaine le Hlancbemains) le fils d'IJrien et de la fée Morganc (1. I, eh. ii). Chez Wace, Ivain, «le til Urien, » compagnon d'Arthur, reçoit l'Ecosse des mains do ce dernier (13r., 13597 . Wace dit de lui : Ivains fu de niult grant valor, — De grant pris et de grant honor — Et mult fu pri- 8Jé8 (Br., 13005 et ss.). — 2. H., Iv., 6566 et ss. — 3. H., Iv.. 856 et ss. — 4. H., Iv., 1040 et ss.
136 ÉTDDE SUR HARTMANN D'aUE.
L'Ivain français est plus en dehors ; il montre plus de vivacité et d'ardeur. Il s'expose au danger avec crânerie et semble moins craindre la défaite. Cest ainsi qu'il tente délibérément l'aventure de la fontaine, « sans s'arrêter et sans seoir i, » alors que l'Ivain de Harlmann a un moment d'hésitation. C'est avec une belle insouciance et une martiale ardeur qu'il affirme, devant un grave péril, qu'on ne le tuera ni ne le prendra 2. Hartmann ne lui a pas donné une telle assurance. Il lui fait dire simplement qu'il ne mourra pas comme une femme sans défense 3. L'Ivain de Chrétien a une certaine âpreté, une rudesse de soldat que le courtois Hartmann s'est efforcé de lui enlever. C'est pourquoi le poète allemand a modifié l'apostrophe assez emportée du héros aux habitants du bourg de Pesme-Aventure. 11 les traite dans le poème français de gens sans honneur et sans bonté ^ ; dans le poème allemand il s'excuse d'avoir excité leur colère, il leur assure qu'il ne leur veut aucun mal et les quittera en ami &. Mais malgré cette apparente violence, l'Ivain de Chrétien a plus de véritable délicatesse que le héros allemand. Ses questions au châtelain persécuté par Harpin sont empreintes d'un bienveillant intérêt : il sait se montrer compatissant, tout en restant discret 6. L'Ivain de Hartmann interroge son hôte avec plus de curiosité et moins de tact 7. La promesse que fait l'Ivain français à l'envoyée de la comtesse de Noire-Epine laisse aussi voir plus de sympathie, un cœur plus généreux « que le froid préverbe de l'Ivain de Hartmann ».
Des femmes que nous rencontrons dans Ivain, c'est Lunele, la suivante, qui a le principal rôle. Comme le messager de la tragédie antique, elle est, malgré la bassesse de sa condition sociale, un rouage essentiel de l'action. C'est elle qui sauve Ivain de la mort après son combat contre le Chevalier de la fontaine, c'est elle qui ménage son mariage avec Laudine. Le poêle lui a même attribué ici la mission la plus délicate : agir sur l'esprit de sa maîtresse, dominer ses sentiments et modifier ses dispositions. C'est elle encore qui vient reprocher à Ivain
1. Chr., Iv., 802. — 2. Chr., Iv., 994 et s. — 3. H., Iv., 1169 et s. — 4. Chr , Iv., 5119 et 88. — 5. H., Iv., 6110 et ss. — 6. Chr., Iv., 3€46 et ss. — 7. II., Iv., 4135 v\ 8s. — 8. Chr., Iv., 5095 et ss. — 9. II., Iv., 6062 et ss.
LES POÂMES ARTUURIEXS .* IVAIN. 137
d*avoir trahi la foi jurée ; c'est enfin à son heureux stratagème qu*est due la réconciliation finale des époux. Elle est donc la cheville ouvrière du poème, le personnage qui apparaît aux heures décisives, qui noue et dénoue le fil des événements.
Ce n*est pas la seule raison pour laquelle Lunete nous intéresse. Plus que les confidentes des poèmes chevaleresques» les Thessale et les Brangie, elle a une physionomie distincte. Libératrice du héros en danger et sa médiatrice auprès de sa maitresse, elle montre dans le premier cas une charmante modeslie ^ dans le second, une étonnante connaissance du cœur humain. Elle déploie aussi dans la scène de la réconciliation une très grande habileté, et anime celte partie du poème de sa grâce malicieuse et de sa verve pleine de gaieté. Elle n'est d'ailleurs pas toujours une simple comparse : à un moment donné elle s'élève au rôle de véritable héroïne, et occupe à elle seule le devant de la scène. Elle est sur le point d'être jetée au bûcher, et le poète nous fait trembler pour sa vie.
Chrétien et Hartmann n'ont pas conçu de la même façon le rôle de ce personnage. Chez le premier, c'est plutôt la confidente des chansons anciennes, qui, à la façon de la classique soubrette de comédie, est destinée au rôle d'intermédiaire entre l'amant et l'amante, et possède les qualités de l'emploi. Artificieuse, délurée, enjouée, elle prend légèrement les choses. Si elle trouve sa maîtresse en larmes après la mort de son mari, elle la tance et qualifie sa conduite de folle 2. Hartmann en a fait une femme plus grave, plus sentimentale, t 11 est d'une femme de pleurer, » lui fait-il dire dans le passage correspondant à celui que nous venons de citer 3. D'humeur plus indépendante chez Chrétien, elle répond aux reproches de sa maîtresse par d'autres reproches ^, alors que le poète allemand ne lui met dans la bouche que des vœux de bonheur pour celle qui vient de la maltraiter ^.
Moins souvent en scène que Lunete, Laudine a cependant une
1. Si les chevaliers de la eour d'Arthur, dit-elle, n'ont pas daig-no prendre garde à elle, r*est à cause do la rusticitc^ de ses manières (fl., Iv., 1185 et ss.;. — 2. Chr., Iv.. 15ÎW et s. — 3. II., Iv., 1800. — i. Chr.. Iv., 16-19 cl ss. — 5. IL, Iv., 1980 et ss.
i38 ÊTIIDK SUR HARTMANN I)*AUK.
grande importance, au moins dans la première partie du poème. Son mariage avec Ivain constitue, en effet, Tun des épisodes principaux de l'ouvrage.
On a quelquefois accusé de dureté sa conduite à Tégard d*Ivain, qu'elle punit de son oubli en le bannissant de son cœur et de sa maison. Mais plus qu'envers Ivain, elle est coupable vis-à-vis de son premier mari. Quelques jours après la mort de l'époux tendrement aimé et désespérément regretté, elle donne son cœur et sa main à celui qui l'a tué. Si les plaintes qu'elle profère en accompagnant le mort à sa dernière demeure ne sont pas sincères, quelle hypocrisie! Si elles le soni, quelle versatilité M Dans un conte comme la Matrone dÉphèse, la chose ne parait pas aussi choquante : l'objectivité du récit rejette dans l'ombre les individus, qui restent pour nous des inconnus. Mais dans un poème épique, où l'intérêt ressenti pour les personnages entre pour une si large part dans le plaisir esthétique, quelle difficulté d'attribuer un tel acte à l'un des héros sans le rendre odieux -! Chrétien est cependant venu à bout de cette entreprise. 11 a mis en un tel relief les dangers que court la jeune veuve dans sa personne et ses biens, que l'on excuse celle-ci de céder à l'impérieuse pression des circonstances. N'oublions pas qu'à cette époque les mariages de possesseurs de grands biens étaient déterminés non pas par l'inclination, mais parles convenances matérielles 3; qu'il arrivait qu'une veuve perdait son fief pour n'avoir pas voulu, en se remariant, lui donner de défenseur 4; enfin, que la situation de la femme maîtresse d'un domaine et non mariée l'exposait à de dangereuses persécutions &. Plus que toute autre, la Dame de la fontaine a sujet de redouter
1. Lo problème do la portf) du mari et de la situation qui en résulte pour la femme a été po«é avant Chrétien, mais résolu autrement que ne lo fait Laudine Dans un poème du xii« siècle on dit que la femme qui perd l'époux qu'elle aime «loit, comme la colombe, « s'abstenir de toute joie. » Schercr : Gesch, fier d. Dicht. im il. und i2. Jht. (p. 89). — 2. V. les ingénieux ar^n'uments i\ l'aide desquels Lcssing démontre l'impossibilité de faire de la Matrone d'Ephèse une pièce dramatique satisfaisante [Ilatnb. Dramat., 37" soiréo) — 3. Schonb., op. c, p. 442. — 4. C'est le cas d'Aélis dans Raoul de Cambrai. V. au.ssi Krabbes : Die Fratt im altfransôsi^^chen Karlsepos^ p. 40, note 2<)î>. — 5. Ainsi la comtesse d'Aquitaine dans Grégoire^ la damo de Narison dans Ivain, etc.
LES POÈMES ARTUURIENS : IVAIN. 139
d'audacieuses entreprises; la facilité avec laquelle on peut dévaster son pays est un appât aux aventuriers.
A côté de cette raison d'ordre nialériel, Chrétien en présente une autre tirée du caractère des femmes. Avant les auteurs de conles et de comédies, il sait que « femme varie. • Il a soin d'appuyer sur ce défaut, commun à tout le sexe auquel appartient Laudine, et fail remarquer que « famé a plus de mil corages ^ » de sorte que la mobilité de sentiment de Laudine est excusée comme un effet de la nature féminine.
Chrétien, enfin, avec une très grande habileté, a su glisser sur le côté délicat de la situation. Loin de laisser au lecteur le loisir de réfléchir et de condamner l'acte de son héroïne, il détourne son attention, en faisant ressortir l'art avec lequel la suivante persuade sa maîtresse. Lunele porte le débat sur le terrain qui lui est le plus avantageux. Il s'agit de savoir s'il peut se trouver un chevalier supérieur à Ascalon. Sans défiance, Laudine se laisse aller à discuter cette question ; elle est nécessairement battue, puisque Lunete n'a, pour triompher, qu'à constater que le vainqueur d'Ascalon était plus fort et plus brave que lui. Cette ingénieuse transition permet de laisser le mort de côté pour ne songer qu'aux qualités du vivant. Celui-ci prend peu à peu la place du défunt dans l'imagination et le cœur de la jeune femme, qui bientôt « s'alume ausi con la busche qui fume, • et en vient à supporter impatiemment les délais qui retardent l'arrivée du futur mari.
Wolfram d'Eschenbach, dans son Parzival, apprécie à deux reprises la conduite de Laudine 2, dont il critique l'inconstance. Il est vraisemblable que le rapide oubli de l'époux mort, de quelque façon qu'on l'eût présenté, n'aurait pas trouvé grâce aux yeux du poète, qui plaçait si haut l'amour conjugal 3. Cependant, il faut convenir que l'exposition des faits telle qu'il la trouvait chez Hartmann n'était pas de nature à atténuer la dureté de son jugement.
Hartmann, en effet, a remanié son original d'une façon mal-
l. Chr., Iv.. 1436. Sluikospeare a dit plus tard : Frailty thy name is uroman. — 2. Parz.j 430, * et ss. ; 253, 10 et ss. — 3. V. Burdach, Reinm. u. Walther, p. 126.
140 ÉTUDE SLR HAHTMAiNN d'aUE.
heureuse. Chez Chrétien, Laudine est contrainle de chercher un protecteur, et c'est là l'excuse principale de sa conduite. Ce motif subsiste bien encore chez le poète allemand, mais il est relégué au second plan. La raison d'état fait place à une inexplicable raison de sentiment. Si Laudine consent sitôl à oublier son époux, c'est qu'un irrésistible amour s'empare d'elle U Ce n'est plus un protecteur à qui elle s'unit, c'est un amant à qui elle va se donner et qui, dit-elle avec un extraordinaire mauvais goût, « par la fidélité qu'il lui témoignera, la consolera de sa perte 2. 1 Ce n'est plus un mariage de raison qu'elle contracte, c'est un entraînement des sens auquel elle semble obéir. Que dire de cette conduite? H y a mieux. Dès qu'Ivain est en sa présence, elle n'attend pas qu'il lui déclare ses sentiments; elle le prévient; elle lui fait savoir qu'il remplacera l'époux lue; elle affirme que, plutôt que de renoncera lui; elle enfreindra la pudeur féminine ; elle s'offre positivement : « Je vous veux, me voulez-vous 3? » D'autres points de détail différemment traités par Chrétien et Hartmann montrent la supériorité du premier. Hartmann abrège la résistance de Laudine que Chrétien, qui sait que « le temps est un grand maître, • suppose assez longue. Chez le poète français, la suivante revient trois fois près de Laudine avant de la décider. La jeune femme, livrée à ses méditations en l'absence de Lunete, s'accoutume peu à peu à l'idée qui l'avait tant effarouchée. Finalement, après une gradation habilement ménagée, après que, par la pensée, elle a fait comparaître devant elle le chevalier inconnu et entendu sa défense, il se produit en elle un revirement complet, et elle attend avec impatience le dénouement contre lequel elle avait d'abord protesté avec tant de véhémence. Chez Hartmann, il suffit de deux tentatives de Lunete pour triompher de la résistance de la veuve. En outre, Chrétien fixe un délai de cinq jours avant l'arrivée prétendue d'Ivain, Hartmann le réduit à quatre et justifie ainsi moins bien
L Cet amour, chose inouïe, remplit le cœur de la jeune femme avant qu'olle ait vu Ivain, IL, Iv., 2054 ot ss. — 2. IL, Iv., 2069 et ss. — 3. IL, ïv., 23:53. Par une singulière coïncidenco, cotte Laudino allemande présente une fi'ichpuse ressomblance avec TépouKe de l'Owen celle, l'enarwcnn, qui, d'après les 7'riades, est l'une des trois femmes impudiques de Bretagne.
LES POÈMES AATUURIENS I IVAIN. lil
l'impatience de Laudine. Enfin Hartmann, avec une étrange inintelligence de la situation, introduit, au moment où Laudine est persuadée et résolue à accepter le mariage, une explosion de douleur de la jeune femme, qui se reprend à regretter la mort de son mari et veut mettre fin à ses jours. Chez Chrétien, il n*est plus question de Tamour de Laudine pour Ascalon à partir de l'instant où il s'agit de l'amener à épouser Ivain. Tout le monde oublie le mort si mal à propos évoqué de son tombeau par Hartmann.
Lorsqu'on songe à toutes ces maladresses du poète allemand, il est difficile de comprendre l'admiration des critiques de son pays, qui, depuis Benecke jusqu'à M. Setlegasl ^, ont célébré l'art de Hartmann, et dont quelques-uns ont ravalé Chrétien pour mieux exalter leur compatriote 2. Combien plus avisé le vieux Wolfram !
Hartmann a modifié assez sensiblement le caractère do la Laudine française. Celle-ci est une nature prime-saulière, toute aux premières impressions, s'abandonnant sans réserve aux sentiments du moment présent. Sa douleur, à la mort de son mari, est excessive : elle se manifeste, dans son exagération, par des cris, des convulsions, des coups dont elle meurtrit son corps. Elle tombe pâmée, s'arrache les cheveux, déchire ses vêtements 3. Une telle violence se concilie mal avec une inébranlable fermeté. Aussi la surprise du lecteur est-elle très médiocre quand il voit Laudine abandonner son altitude de veuve inconsolable et se montrer prèle à accepter un nouveau mari. Hartmann a affaibli les marques du chagrin de Laudine ^. La douleur de la jeune femme esl chez lui moins extérieure;
1. Ivain, rem. 2321; Seltegast, op. c, p. 12 et ss.; Giith : Hervig's Archin XLVI; Rauch, op. c, p. 28 ol ss. — 2. Parmi les rares écrivains qui ont rendu justice à Chrétien, citons M. Fôrster, qui constate que le poète français, en composant l'épisode du mariage de Laudine, a fait plus « que le lapidaire, qui d'une pierre brute tire un diamant aux étineelants reflets » {(Uigf's, XVI), et M. Roettekcn : Die liehandlung der einzelnen stoffUemente in den Ej)cn Veldekes und Ilavhnanns, p. 65 ot s., dont l'appréciation concorde avec la nôtre. — 3. Chr., Iv., 1150 et ss. — 4. M. Giith (op. c, p. 1(58) fait un mérite à Hartmann de cette atténuation. Il le loue notamment do n'avoir pas enfreint les lois de la heauté poétique. Il faudrait d«Mnontrer que ces lois ont été violées par Chrétien.
i42 ÉTUDE SUR HARTMANN D'aUE.
concenirée au fond de ràine, elle semble devoir gagner en durée ce qu'elle perd en véhémence. Par là le poète a rendu plus invraisemblable le revirement de l'héroïne. Il a encore aggravé la difficulté en insistant sur Tamour de la veuve pour son mari mort, € le plus chéri des hommes ^ » et sur la sincérité de cette affection ^. Cela était certainement de trop et on a eu tort de le couvrir de fleurs pour ces additions 3.
Pourquoi Hartmann s'est-il ainsi écarté de son original? A-t-il modifié le poème de Chrétien d'une façon arbilraire, sans raison ni réflexion? Non certes. Le bon poète se distingue par un touchant respect des femmes, qu'il veut douces, bonnes et fidèles. La Laudine de Chrétien lui a paru manquer de sensibilité vraie ; aussi s'est-il appliqué à la montrer plus affectueuse. Il a fait ressortir son amour pour Ascalon, car il estime que Tune des vertus de la femme est la constance dans la tendresse conjugale ^. 11 n'a pas eu de sympathie pour la Laudine de l'original, qu'il jugeait emportée, altière, dure. C'est pourquoi il a transformé son caractère, l'a fait paraître plus aimable &, plus modeste ^, et enfin plus tendre et plus soumise dans la scène de réconciliation avec Ivain 7.
Ceci peut expliquer les modifications de Hartmann, mais ne doit pas les justifier. Le caractère ainsi obtenu est plus beau au point de vue moral, mais ne convient nullement à l'aclion. Il est absolument illogique que l'héroïne de Hartmann, avec ces exquises qualités de cœur, oublie en quelques heures le souvenir de l'époux chéri pour se jeter dans les bras de son meurtrier; qu'elle repousse et livre à la folie Ivain pour une faute, après tout, légère; enfin qu'elle laisse condamner au bûcher la suivante qui lui a donné tant de preuves de dévouement.
Le poème d'Ivain a eu au moyen âge un très grand succès.
1. n., Iv., 1315. — 2. IL, Iv., 1317 et 8«. — 3. Sette^ÇiOst, op. c, p. 10. — 4. H., Iv., 2890 ci S.S. « On peut abandonner à olle-mème ci à son honneur uno femme qui s'est montrée à ce point fidèle. » — 5. Elle traite sa suivante avec moins de violence et encore regrettc-t-elle son accès do colère (H.. Iv., 2026 et sa.). — 6. Elle exprime la crainte que son espoir no se réalise pas (II., Iv., 2160 et s.). — 7. Elle s*humilie devant son mari et lui demande pardon des maux qu'il a endurés îa cause d'elle. H., Iv., 8122 et ss.
LES POÈMES ARTDCRIENS ! IVAIN. 1 i3
On en trouve des versions en sept langues diflférenles ^ La traduction de Hartmann n'a pas été Tunique poème allemand retraçant les aventures du Chevalier au lion. Un chapitre du Livre des Aventures d'Ulrich Fûetrer (peintre de Munich qui, en 1478-1481, entreprit de metlre en vers, pour le duc Albert IV, le cycle d'Arlhur et du Graal), traite le même sujet 2. On pense que Fûetrer ne s'est pas inspiré du poème de Hartmann 3 ; il en est vraisemblablement de même d'une autre œuvre qui offre quelque ressemblance avec le sujet d'Ivain, mais n'en découle pas.
C'est le poème appelé Henri au lion. Le duc Henri de Brunswick quitte son pays pour aller chercher la gloire des combats. Entre autres aventures, il en a une qui a la plus grande analogie avec celle qui a valu à Ivain son surnom. Dans une forél, il voit aux prises un lion et un dragon. « J'ai souvent ouï dire, pense-t-il, que le lion est un animal fidèle; aussi je veux combattre le dragon. • Il attaque et tue le monstre. Le lion, sans doute en signe d'hommage, va se coucher sur le bouclier du chevalier, dont il devient le compagnon et qu'il approvisionne de gibier. Lassé de cette société, Henri, un beau jour, profile du moment où le lion est en chasse pour construire un radeau sur lequel il s'embarque. Le fidèle animal se jette à la nage, rejoint le radeau, et depuis lors ne quille plus le duc, qui, à cause de lui, s'appelle Henri au lion. Après la mort de son maître, le lion se couche sur son tombeau, où il ne tarde pas à expirer *.
1. V. Fôrster : Chr., Iv., xv et ss. — 2. V. Scherer : Litt. gesch., p. 263; Paul, Gntndriss^ II *, p. 357. — 3. Koberstein : Grundriss^ I, p. 305, note 27. — 4. Siinrock : Volksbiicfiei^ I, p. 1 et ss.