H., El- . 10121 Cl s
iiO KTUDK SUll HARTMANN 1»*AUE.
monde féodal y est présenté avec l'éblouissant éclat de la vie chevaleresque, mais il ne nous faut pas un grand effort d'imagination pour nous représenter un tel milieu où rien ne choque ni nos sentiments ni notre raison.
AVec est donc plus vrai qu'Ioain, Il est aussi mieux composé. S'il est le résultat de la réunion de plusieurs récils (ce que nous pensons), ces récits du moins, sauf un *, ont été fondus en un tout assez harmonieux, et l'unité du sujet n'a pas souffert de cette contamination 2. Le chevalier qui donne son nom au poème épouse une jeune fille pour laquelle il s'éprend d'uno si violente passion qu'il en néglige les aventures et les tournois. Nouvel Hercule, il file aux pieds d'Omphale et ne témoigne plus qu'indifférence pour les exercices guerriers. Il en est puni par l'obscurcissement de sa gloire, et c'est sa femme elle-même qui lui répète les propos méprisants tenus à son sujet. Réveillé de l'engourdissement où son bon renom menaçait de se perdre, Erec quitte son château pour mener la vie de chevalier errant. Par une série de prouesses, il donne au monde la preuve que sa valeur n'a pas diminué et qu'il est resté digne de l'estime et de l'admiration de tous. Dans /vai7i, au contraire, les combats du héros, après sa guérison, ne sont nullement nécessaires ; ils n'ont aucune relation avec sa faute et ne peuvent rien pour amener le dénouement de l'action, qui est la réconciliation des deux époux. C'est une succession de faits isolés, indépendants les uns des autres et dont l'auteur aurait pu, au gré de sa fantaisie, augmenter ou diminuer le nombre, yue l'auleur (V/Jrec l'ait voulu ou non, les aventures qu'il attribue à son héros donnent, en dépit de leur diversité, un aspect homogène au poème. Érec démontre sa valeur, but visé, par des combats de toute nature dont il sort vainqueur. Il triomphe tour à tour de brigands, de chevaliers, de géants, en un mot dans tous les genres de lutte que peut avoir à affronter un chevalier 3.
1 L'épisode de Joie do la Cour. V. plus loin. — 2. C'est aussi l'avis de M. Droyor : Weniger ah im Iivein kann man trohl in Erec dariiber im Zweifcl seiHf dassdetii Gedichle et ne duvchgrei fende Idée iu Grundc liegt.... (Ilartfiianns ron Ane Evf.c und seine altfransi'msche Qtiellr, p. 27 ot s ). — 3. Lo seul épisode qui soit en dehors de l'action est la lutle d'Krec et de Maliona-
LES POÈMES ARTHURIRNS : ÉREC. 147
A ces qualités il faut en ajouter une autre. Le poème à'Érec nous pénètre d'une plus vive émotion quVwam. Les dangers que court Érec sont partagés par Énide. Le sort d'une faible femme, associée aux combats d'hommes bardés de fer, exposée, en cas de défaite de son compagnon, à être déshonorée ^, toujours douce et résignée, malgré le dur traitement dont elle est l'objet, en butte aux attaques amoureuses et aux violences d'un gentilhomme brutal, introduit une heureuse diversité dans la description des aventures chevaleresques. Autant qu'Érec, sinon plus, elle réclame notre attention et notre sympathie, t Elle est le vrai centre de ce petit drame, qui a pour sujet la rupture momentanée de son bonheur conjugal, rétabli finalement avec plus de plénitude et de solidité ^. > La Laudine d'Ivain disparait de la scène après son mariage. C'est là certainement un grave défaut de composition : dans Ivain, comme dans Érec, on met en opposition la gloire des armes et le repos de la vie conjugale, la difficulté de concilier l'existence aventureuse et la retraite qu'impose l'accomplissement des devoirs de famille; mais la solution de ce problème n'importe pas seulement à l'homme; la femme y est également intéressée. Pourquoi, dès lors, présenter les souffrances de l'un et laisser dans l'ombre les inquiétudes et les douleurs de l'autre? Pourquoi Ivain se débat-il seul
grain. Le poème pourrait, en effet, être terminé après la réconciliation d'Érec et d'Énide. Il est vraisemblable que celte aventure, connue bien avant que Chrétien écrivît son ouvrage, a été attribuée à Erec pour mettre en lumière sa vaillance et lui procurer la gloire d'un triomphe bien plus ditiicile et plus éclatant que ceux qu'il a obtenus auparavant. — 1. Il était de droit que la compagne du chevalier cherchant aventure subît la loi du vainqueur (P. Paris, op. c, m. 341). « Si Hector est une seule fois vaincu, vous le serez également, et le vainqueur d'Hector fera de vous sa volonté » (P. Paris, op. c, V, p. 32). Ouenièvre conquise par Méléguant était déliée de ses engagements antérieurs et pouvait devenir l'épouse de ce dernier (P. Paris, V, p. 63). « Les costumes et les franchises — Estoient tels a cel termine — Que damoiselle ne meschine, — Se chevaliers la trovast seule, — Ne plus qu'il se tranchast la gueule — Ne feist se tôle enor non, — S'estre volsist de bon renon, — Et s'il Tesforçasi, a toz jors — En fust honniz en lotes corz. — Mes se elo conduit eust, — Uns autres, si tant li pleust — Qu'a celui bataille en feist — Et par armes la conqueist, — Sa volenté en poast faire — Sanz honte et sanz blasme retraire » {Le Conte de la Charrette, 1302 et ss.). « And if I fall, dit Érec à Énido. cleavf^ fo the hetter nian » {Tennyson's Works ^ Londres, 1870, 1, p. 104). - 2. (r. Paris : Rom., 20. p. 162.
liK ÉTUDE SLR HARTMANN n*AUK.
dans la ooniradiclion qu'entrainenl d'une pari les exigences de rhonncur ^nicrrier, de l'autre les devoirs d'un bon mari? Plus juslo esl la conception du rôle de la femme dans Èrec, Énide partage les périls et les fatigues de son époux: elle aussi est la victime de l'idéal chevaleresque; elle aussi joue un rôle aclif et elle supporte le douloureux choc des événements. Aussi la plupart des manuscrits ont-ils donné à notre poème le titre d'Krec et Enide », alors que Vlvain ne peut s'appeler que le Chevalier au lion.
Un parti pris évident de la critique allemande, pour qui loain est l'œuvre maîtresse de Hartmann, a, depuis liaupt 2, ravalé Krec au profit d'Ivain. Il est admis comme une sorte de vérité a priori qu' Krec est une œuvre de débutant, remplie de défauts. On a élé jusqu'à présenter ce poème comme « un amas désordonné d'aventures 3. » Nous avons montré plus haut le lien logique qui unit les diverses parties du poème : une analyse du récit en fera mieux voir encore la cohésion *.
Le commencement du poème allemand, malheureusement perdu, devait, si nous nous reportons à VKrec de Chrétien, débuter ainsi :
Arthur, tenant sa cour à Cardigan, a résolu de chasser le cerf blanc. La reine Guenièvre, son épouse, esl dans la campagne, suivant de loin le roi breton. Elle esl accompagnée (à partir d'ici nous suivons Hartmann) du jeune Erec, fils du roi Lac, l'un des familiers d'Arthur '\ Apercevant de loin un chevalier de bonne mine avec son amie et un nain, elle envoie une des dames de sa suite demander son nom. La messagère est brula-
1. V. G. l'iiris : Rom., 20. p. 151. — 2. Haupt : Ei'cc^ eine Erznhlung ron Hartmann von Aiie (Leipzig, 1839), p xiv et sh. — 3. Roolleken, op. c, p. 2. — 4. Los dernier.s critiquoK qui oui étudié l'œuvre do Hartmann montrent plus de justice pour son Érec. V. notamment Scliônbach, op. c, p. 440. — 5. Kre<* est le Gerainl. tils d'Erbin de la légende galloise. Dans les Triades (leraint est
un des trois chefs de la flotte de Bretagne. Selon M. Zimmer, le nom d'Krec serait identique à Eoric, nom du roi des Visigoths {Zeitschr. f, fr. Sprache und Litt., 13). M. 0. Paris, :\ qui s est joint M. J. Loih {Hev. celt.^ 13, p 482 et sR.), pense que le nom Krec est d'origine armoricaine et non galloise « Krec est pour le plus ancien W'eroc » [liom., 20, p. 157). M. V. Loth admet que le héros primitif du conte d*Krec .s'appelle Geraint et qu'il était Gallois [litnn,^ 25, p. î> et ss.)
LES POÈMES ARTUURIENS .' ÉREG. J iO
leinenl frappée par le nain K Érec, à son tour, va faire la même question, mais n'est pas mieux traité. Comme le code courtois ne lui permet pas de châtier l'insolente créature '*, comme, d'autre part, il est sans armes, il déclare à la reine qu'il va suivre le chevalier inconnu jusqu'au moment où l'occasion se présentera de lui demander raison de l'insolence de son nain. 11 marche sur les traces de celui qui l'a outragé, et le soir du même jour, arrive en vue du cliâleau de Tulmein, dont le maître, le duc Imain, convoque chaque année les gens des environs à une lutte d'un genre particulier. Sur une perche d'argent, on expose un épervier, que seule a le droit de prendre la dame qui pense l'emporter en beauté sur les autres et dont Yami est disposé à soutenir les prétentions les armes à la main. Le chevalier dont le nain a frappé Érec (son nom, disons-le tout de suite, est Yder 3) vient justement à Tulmein réclamer, pour la dame qui l'accompagne, Tépervier, prix de la beauté.
Érec évite le château de Tulmein et trouve asile dans la demeure délabrée de Coralus, vieux gentilhomme ruiné par des guerres malheureuses et père d'Énide, « la plus belle des jeunes
filles dont on nous ait jamais parlé. » Erec raconte à son hôte le motif de son voyage et lui confie ses projets. S'il peut trouver une armure, il ira à Tulmein avec Énide, il disputera l'épervier à Yder, et s'il est vainqueur, il épousera la jeune fille. Coralus, qui connaît la puissance et la richesse du roi Lac, ne peut croire à tant de bonheur, et s'imagine que son hôte veut se
1. Wolfram d'Eschenhach fait aUusion à ce personnage, qu'il appelle Maliclisier [Parz,, 401, d et ss.). — 2. Un chevalier ne peut sans déshonneur porter la main sur un écuyer, valet, nain^ bourgeois ou paysan (P. Paris, op. c, V, 190). — 3. Ider, lils de Nut, est un des guerriers d'Arthur mentionnés par Gaufrei de Monmouth. Dans un roman dont le titre porte son nom, il est vainqueur do doux géants redoutables, triomphe sans armes d'un ours, subit plusieurs avanies du fait de Kei, qui va jusqu'A tenter de l'empoisonner, et fait une tendre impression sur (Juenièvre [Ilist. litt., XXX, p. 201 et ss.). Dans la littérature celtique, Edern, tils de Nudd, est le chef des hommes de Denmarc {Songe de ïihonabtcy). Il est devenu un saint et a donné son nom à plusieurs localités. Dans Parzivaly Iders fil Noyt, a, dans un combat livré au sujet d'un épervier, tué Lascoyt, lils de Ournemanz [Parz., 178, 11 et s.s.); enfin Wacc mentionne « Yder, le lil Nut » comme un des compagnons d'Arthur {livutt v. 123:Jt)).
railler de lui. 11 faut les solennelles affirmations d'Érec pour qu'il ajoute foi à sa proposition *. Le vieillard est justement possesseur d'une armure. Le lendemain, Érec s'en revêt et se rend avec son hôte et sa famille à Tulmein. Au moment où Yder se dispose à détacher Tépervier pour le remettre à son amie, il se trouve en présence d'un adversaire prêt à le lui disputer.
Les deux champions sont forts et vaillants. Mais la bravoure d'Érec, doublée par le souvenir de la honte subie et la vue de la belle Énide, l'emporte finalement. Yder s'avoue vaincu; il se rendra à la cour d'Arthur pour se mettre à la discrétion de la reine Guenièvre, a qui il annoncera la victoire et le retour prochain d'Érec 2.
Pendant ce temps, Arthur est rentré au château de Cardigan. 11 a pris le cerf blanc, et, suivant la tradition, a de ce chef le droit de donner un baiser à la plus belle des femmes de sa cour. La reine Guenièvre lui apprend l'insulte dont Érec a été la victime, et le prie de différer le baiser jusqu'à ce que le jeune homme soit de retour. Bientôt on voit venir à Cardigan un chevalier aux armes bossuées et tachées de sang. C'est Yder qui s'acquitte du message que lui a imposé Ërec.
Le vainqueur d'Yder ne tarde pas à arriver, accompagné d'Énide, dont le roi Arthur consacre la beauté en lui donnant le baiser dû à la plus belle. Le mariage d'Érec et d'Énide a lieu en grande pompe, en présence d'une foule de rois, ducs et comtes venus des pays les plus lointains 3. Pour faire honneur à Érec,
L De même IUp, à qui lo duc Conain ofTre la main de sa sœur, croit que celui-ci veut le mystifier : « Sire, pour Dieu, ne me gabez, — Qu'aine ncl desservi a nul jour » [llle et Galeroity 1484 et s.). — lorsque Kracle, après avoir passé en revue, sans en choisir une seule, toutes les jeunes fllles convoquées à la cour de l'empereur, annonce îi une jeune et pauvre orpheline que c'est elle qui deviendra impératrice, la tante de celle-ci reproche au jeune homme de la gaber {Éracle, 2(595 et ss.). — 2. Dans Dtirmari li Gallois se trouve une réédition de la lutte de Tépcrvicr. Cet épisode paraît également dans le Guinglain de Renaud de Beaujeu, le Méraugis, etc — 3. Cinq de ces rois sont vêtus de riches manteaux garnis d'une fourrure aussi belle que celle qui est fournie par le pays de Cotme (IL, Kr., 2002 et ss.). Il s'agit évidemment d'Iconium. Mais c'est par un singulier contresens que Hartmann fait figurer ici le nom de cette ville. Il n'a pas compris le sens du mot contn, employé par Chrétien (Rr., 2113) et a pris le nom du lapin pour un nom de ville. — Dans le roman de Dunnart li Gallois, il est dit qu'Ërec, quoique de lignage royal, épousa une
LES POÈMES ARTHURIENS : ÉREC. 151
Arlhur organise un grand tournoi où Érec se couvre de gloire, aussi bien dans le combat préliminaire (vespereide) que dans le tournoi proprement dit et dans la joule particulière en l'honneur de sa dame.
Après avoir élé proclamé le triomphateur de la journée, Érec part avec Énide pour le pays de son père, Deslregalles, dont la capitale est Carnanl K Le roi Lac, que remplissent de joie la valeur de son fils et la beauté de sa bru, remet au jeune couple le gouvernement du royaume.
€ Erec amollit son corps par amour pour sa femme. 11 Taimait tant, qu'il délaissa Thonneur à cause d'elle.... Alors les chevaliers et écuyers de sa cour en conçurent de l'irritation.... Le monde le couvrit de blâme : sa cour étail sans joie, et la honte s'appesanlit sur elle. Ses parents et ses amis disaient dans leurs imprécations : Maudile soit l'heure où celle dame a pour la première fois paru à nos yeux! C'est elle qui le perd. »
Ces reproches arrivent aux oreilles d'Énide. Elle s'efforce de contenir son chagrin. Un jour, cependant, sa désolation trahit son secrel. Sur-le-champ, Érec revêt ses armes, monte sur son cheval et part, accompagné de la seule Énide. Mais celle-ci ne sera pas traitée en épouse : elle remplira le dur office d'un écuyer. Érec lui interdit même de lui adresser la parole.
Tous deux s'engagent dans une vasle forêt. Énide, le cœur navré de trislesse, chevauche en avant. Soudain, elle aperçoit trois brigands aux aguets. Sans doute ils vont assaillir à l'improvisle Érec, qui s'avance sans défiance. L'avertir? Elle n'ose enfreindre Tordre qu'il lui a donné de garder le silence. Cependant l'amour l'emporte sur la crainte. Elle prévient Érec, qui vient facilement à boul de ses adversaires 2. Loin de témoigner sa reconnaissance à Énide, qui l'a sauvé en lui annonçant le danger, Érec, toujours farouche, lui fait des reproches de lui avoir désobéi. Comme punition, elle prendra soin des chevaux
Jeune ftUe pauvre {IILst. li(t., XXX, p. 144). — 1. Sur Dostregallcs et Carnant, V. F. Lolh : Études sur la provenance du cycle arthurien [Rota,, 25, p. 9 et 10}. — 2. Lo icxlc doit présenter une laoune apr('s le vers 3224. Krec triomphe de deux Mrijrands, mais que devient lo troisième ? Chez Chrétien il «'enfuit, puis est rattrapé par Krec, qui le désarçonne (Chr., Kr., 2888 et ss.).
conquis sur les brigands. La douce Énide accepte celle pénible lâche sans prolesler.
Quelques lieues plus loin, nouvelle bande de brigands et nouvelle lutte morale d'Énide, qui, comme auparavant, préfère être tuée par son mari plutôt que de le laisser aller à une mort certaine. Averti, Érec renverse ses agresseurs et adresse de nouvelles menaces à Enide, si, à Tavenir, elle ne garde le silence.
Au point du jour, les voyageurs débouchent de la forèl, en vue du château d'un riche comte. Un valet rencontré par hasard leur fournit des alimenls. Le comte lui-même parait bientôt et, séduit par la beauté d'Ënide, offre au jeune couple Thospilalité dans son château. Erec refuse et se rend dans une hôtellerie pour y passer la nuit. Le comte retourne chez lui, mais ne peut parvenir à chasser de son esprit Timage d*Enide. Le même soir, il vient, dans la plus déloyale des intentions, au logis d'Érec. Il constate, avec une perfide joie, que les époux mangent à deux tables séparées. S'approchant d'Enide, il lui révèle à voix basse ses sentiments et ses projets : si elle veut le suivre, la plus brillante destinée l'attend, il fera d'elle la souveraine du pays. Après s'être convaincue que le félon ne reculera devant rien, pas même devant le meurtre d'Érec, pour mettre son projet à exécution, Énide feini d'accepter son offre. Elle lui demande seulement d'attendre jusqu'au lendemain. Qu'il vienne de bonne heure, elle cachera les armes de son compagnon et deviendra sienne sans qu'il ait besoin de livrer bataille. Le comte retourne ravi à son château pour y attendre l'heure convenue.
Pour la troisième fois, Énide se voit forcée de transgresser la défense d'Érec ou de le livrer au plus grave péril. Tremblante de frayeur, elle lui dévoile les projets du comte, lorsque tous deux ont regagné leur chambre. Sans dire un mot, Erec éveille l'hôte, fait préparer les chevaux et s'éloigne. Quand le comte félon arrive à l'hôtellerie avec dix-neuf compagnons, il trouve la maison vide. 11 se met à la poursuite des fugitifs, qu'il ne larde pas à atteindre. Mais le combat qu'il livre à Erec lui est funeste : il tombe de son cheval grièvement blessé. Six de ses hommes d'armes restent sur le carreau : le reste de la troupe s'enfuit. Érec continue sa route.
LES POÈMES ARTIIUUIENS : ÉaEC la3
De nouvelles épreuves, auprès desquelles celles qu'il vient de subir ne sont qu*un jeu d'enfant, Tallendent dans le pays inconnu où il arrive. Là règne le roi d'Irlande, Guivret le Petit, dont la taille est exiguë, mais le courage indomptable K Personne, jusqu'ici, n'a pu le vaincre. Il contraint Érec à accepter la bataille, qui est des plus chaudes. Ce n'est qu'après les plus grands efforts qu'Érec le réduit à demander merci. Les deux adversaires ont appris à s'estimer, et désormais seront deux fidèles amis. Ils passent la nuit dans le château de Guivret, d'où Erec, le lendemain, part à la recherche d'autres aventures.
Par une singulière rencontre, la cour d'Arlhur, alors en voyage, se trouve dans les environs. L'insolent et présomptueux Kei aborde, en un lieu écarté, Erec, qu'il ne reconnaît pas, et veut le contraindre à se rendre près du roi. Érec refuse d'obéir à cette hautaine sommation. Un combat s'engage, où Kei, naturellement, a le dessous. Revenu près de ses compagnons, Kei raconte son aventure et annonce que c'est probablement à Erec qu'il a eu affaire. Arthur, désireux de revoir le jeune chevalier, envoie Gauvain à sa recherche, avec mission de le ramener. Mais Érec reste sourd à toutes les prières, et il faut une ruse de Gauvain pour qu'Erec, conlinuant son chemin, tombe inopinément au milieu du camp d'Arlhur. Grande est la joie du roi et de toute la cour. On fait fête aux deux époux, on les réconforte, et un baume spécial, composé par la fée Morgane, a bientôt raison des blessures d'Érec. Arthur veut retenir le héros près de lui, mais ses pressantes sollicita lions échouent contre la volonté du jeune homme de reprendre la vie de chevalier errant.
Non loin de là, il entend dans une forêt une femme pousser des cris de désespoir. Il s'avance vers elle et apprend que deux géants viennent de s'emparer de son mari. Il se met à leur recherche et les découvre bientôt, frappant le malheureux chevalier à coups redoublés. Il leur demande courtoisement de relâcher le prisonnier. Refus insolent des bourreaux. Sans se laisser
1. Tel ce comte Conrad surnommé Kurzebold, compagnon du roi Henri et de l'empereur Othon !•% dont les aventures ont été le sujet de chants et de récits : nmlta sunt quae de illo concinnantur et canuftfur [Eckehard /F, v. Pertz, 2, 104, cité par Wackernagel, Lilt. gesch., p. 97).
effrayer par la taille colossale de ses adversaires, Érec prend la lance en main, fond sur eux, crève un œil au premier et tue le second. Mais le combat a été des plus pénibles; graves et nombreuses sont les blessures du vainqueur. Le captif est délivré et ramené près de sa compagne.
Quant à Érec, il rejoint Énide exténué et perdant le sang à flots. Son visage se décolore, il s'affaisse. Enide le croit mori et se livre au plus profond désespoir. Elle prend finalement Tépée de répoux chéri et en dirige la pointe contre sa poitrine. Vn bras vigoureux détourne Tarme. Cest le comle de Limors, qui a enlendu ses gémissements et est arrivé à temps pour la sauver. Charmé par sa beauté et par son air de dislinclion, il prend la résolution de l'épouser. Sans larder, il fait emporter sur une civière improvisée le corps inanimé d'Erec dans son château, où il conduit également Énide. Le soir même a lieu le mariage. La désolée Énide, conlrainle de s'asseoir au banquet nuplial, ne fail que pleurer. Le comle, impatienté de voir ses consolations et exhortations sans effet, se laisse aller à la colère et frappe
violemment la jeune femme *. Celle-ci pousse un cri qui éveille
Erec de sa léthargie. Il se lève de sa civière, saisit une épée, se précipite sur les convives qni, à la vue du mort ressuscité, deviennent la proie d'une folle panique et s'enfuient au plus vite, sans s'inquiéter (comme le fait plaisamment remarquer Hartmann) d'observer les règles de la préséance. Érec et Énide profitent de ce désarroi pour gagner en toute hâle la forêt voisine, et parviennent à dissimuler leurs traces avant que les gens de Limors, revenus de leur frayeur, puissent les atteindre. Erec se fait conter ce qui s'est passé pendant son évanouissement. 11 est enfin touché de l'amour si dévoué d'Enide. « L'or est sorti triomphant du creuseL » L'épouse fidèle a reconquis le cœur de son époux.
1. Cos ac<»^8 do brutalité n'étaient pan rares au moyen àjfo. Auilofroy le BAtard conte que la bell« Idoine fut cruellement battue par le roi son pore. « Tant la bâti d'un fraim la ou la puet ataindre — Que tote sa cbar blanco li fait en vermeilc taindre. » Bartsch : AUfr. If. n. P., 61, 71. La l>elle Knune- ]o8 est victime des mêmes procédés. Son mari « la bâti tant que por un poi — Ne l'a morte, les le rapoi. » Bartsch : s{ltfi\ R. it. P., 71, 22.
LEg POÈMES ÂRTHURIENS : ÉRCC. io5
Mais tous les dangers ne sont pas écartés, et de dures épreuves attendent encore le jeune couple. La première est la conséquence d'une fatale méprise. L'un des valets de Limors, après Talerle causée parle retour d'Érec à la vie, est allé demander du secours au château de Guivret le Petit, cet ancien adversaire d'Erec devenu ensuite son ami. Celui-ci part au milieu de la nuit et rencontre Érec, qui, entendant une troupe de cavaliers, se met sur la défensive. Sans se reconnaître, les deux amis s'attaquent. Épuisé parla fatigue et affaibli par ses blessures, Éroc est désarçonné. Guivret se prépare à lui trancher la léle, quand Enide fait appel à sa pitié. Guivret reconnaît son erreur et la déplore. Érec, avec une modestie qui sied à tant de bravoure, se déclare le seul coupable. « Ce n'est pas vous qui avez mal agi envers moi. Il n'est que juste que celui qui se conduit follement en soit puni. Dans ma sotlise sans bornes, j'ai voulu, seul, disputer la route à plusieurs braves chevaliers. Vous avez bien fait de me traiter ainsi, je méritais pis. »
Toute la Iroupe passe la nuit en plein air, sous les hêtres touffus, couchée sur le feuillage et l'herbe molle. Le lendemain, elle se rend au château de Guivret, dont les deux sœurs, experles en médecine, guérissent, à l'aide du baume de la fée Morgane, les blessures d'Érec. Au départ du jeune couple, elles font présent à Enide d'un superbe palefroi. La moitié du corps de ce merveilleux animal est d'une éclatante blancheur, le reste totalement noir. Une raie verte partage ces deux couleurs, de l'extrémité de la tète au bout de la queue ^ La destinée de ce cheval est d'ailleurs aussi étrange que sa robe. Il a appartenu à un
1. Le moyen àgc se plaisait à décrire ces animaux aux robes étranges Le Mabinogi de Rhonahwy parle d'un cheval jaune qui, à la naissance des jambes par derrière et depuis les genoux par devant, est vert (I^lh, I, p. 290. V aussi Loth, op. c, p. 300, 306, 307, 308 et s.). On voit que le doute de M. Fôrster, relativement à l'exactitude du mot vert employé par Chrétien (note 5328), n'est pas justifié. La tapisserie de Bayeux présente des chevaux de couleurs artificielles. Veldekc connaît également ces teintes bizarres. Un chien a chez lui une oreille rouge et l'autre noire, ainsi que la gueule {Enéide, 1772 et s.) ; un cheval a l'oreille gauche blanche ainsi que la crinière, l'oreille droite et le cou sont noirs; les autres parties du corps ont des nuances variées [Enéide^ 5244 et S8.). Le palefroi emmené par Floire est « d'une part tout Idanc — l'autre rougo comme sang » [Fl'jirr et Blancheflore, p. 40).
nain sauvage, à qui Guivret Ta ravi, et qui Tavail magnifiquement harnaché. Une selle d'ivoire ornée d'or et de pierreries, sur laquelle est gravée Thisloire de Troie *; une couverture où sont figurés les qualre éléments et leurs habitants; des élriers formés de deux dragons en or se mordant la queue ; un panel d'un riche travail représentant la légende de Pyrame et Thisbé : telles sont les principales pièces de ce luxueux équipement.
Sur son palefroi, Énide, en compagnie d'Érec et de Guivrel, part pour la Bretagne, afin d'y rejoindre la cour d'Arthur. Mais auparavant, Erec a encore à tenter la plus redoutable des aventures.
La petite troupe s'écarte du bon chemin et arrive, à la conslernalion de Guivrel, en vue d'un château à l'aspect romantique. Une puissante enceinte de murailles l'enlouro. Au-dessus des créneaux s'élèvent trente tours, dont les moellons sont scellés par le fer et le plomb. Au faite sont des coupoles dorées, qui servent de phares aux voyageurs. Un torrent mugissant coule au pied des remparts, à une profondeur vertigineuse. Érec veut savoir le nom de cette demeure. La réponse évasive de Guivret ne fait qu'irriter sa curiosité et son désir d'y aller. C'est bien pis encore lorsque Guivret lui apprend que, dans ce château, dont le nom est Joie de la cour, se trouve la plus périlleuse aventure, et que nombre de braves chevaliers y ont laissé leur vie. Érec ne laissera pas échapper cetle occasion de montrer sa valeur. Les habitants de la ville, que traversent les voyageurs avant d'arriver au château, ont beau les accueillir par des menaces et des prédictions do mauvais augure : la confiance d'Érec reste inébranlable.
Le roi Evrain, à qui appartient cette demeure, reçoit ses hôtes de la façon la plus courtoise. Après les avoir distraits de son mieux, il les conduit dans un palais magnifique qu'habitent quatre-vingts femmes d'une merveilleuse beauté et magnifiquement vêtues. Ce sont les amies des quatre-vingts chevaliers qui
1. Dans lo bel ouvrage do M. A. Schullz : I)a^ hofische Ijeben ^m- Zcil dfr
Mitinesinger (I, p. 490} on voit la représentation dune selle d'ivoire artiste-
ment travaillée, comme celle que décrit Hartmann, et conservée au musée national de Pestli.
LES POÈMES ARTllCRIENS : ÉREC. ir>7
onl lenlé Tavenlure de Joie de la cour, el y ont été lues. Leur air désolé élreinl le cœur d'Érec, qui prie Dieu de ne pas permellre qu'Énide partage le sorl de ces infortunées. Malgré cette appréhension, il est décidé à tenter la mystérieuse aventure.
Le lendemain, il se rend, bien armé, dans un verger d'étrange nature. Aucune clôture solide ne le sépare du reste du monde ; un nuage seulement en interdit l'entrée. Par une ouverture cachée, Erec pénètre dans le verger, dont le doux gazouillement des oiseaux, le subtil parfum des fleurs et la beauté des arbres feraient un séjour enchanteur, si un lugubre appareil ne le rendait sinistre. Un grand nombre de pieux sont rangés en cercle : sur chacun d'eux est une tète humaine. Ce sont les tètes des chevaliers vaincus et tués par Thabitanl de ce verger, Mabonagrain K Un pieu, dépourvu de Taffreux trophée, est réservé au premier chevalier dont Mabonagrain triomphera '•.
Sera-ce Erec? 1/horrible spectacle est impuissant à troubler le cœur du jeune guerrier, t aussi ferme que le diamant qui, placé entre deux rocs d'acier, les réduirait en poussière. » Le héros s'avance dans le verger et aperçoit, sous une tente richement ornée, une jeune femme dont la beauté serait incomparable si Enide n'existait pas. A peine Erec Ta-t-il saluée qu'avec la vitesse et le fracas de l'ouragan, s'élance vers lui Mabonagrain, le Chevalier rouge 2. Après une courte proocation, la lutte s'engage ardente et terrible. Dans plusieurs assauts furieux, les lances sont rompues. Les épées elles-mêmes volent en éclats. Un com-
bal corps à corps a lieu. Si Erec n'avait appris l'art de la lutte en Angleterre, il aurait le dessous, car son adversaire est plus
L Dans l'Arthur inédit, Ilélie, le mari de la dame de Roesior, recommande à sa femme une nièce qui avait dans la personne du nain Mahonagrin un second oncle ;P. Paris, III, p. 2λ5). — 2. Mauper le Gris, dans (hiinrflainf a fixé les tètes de cent-quarante-trois chevaliers sur les pieux qui entourent sa tente. — Au château do Douloureuse Garde est un cimetière ; sur les murs sont un grand nomhro de heaumes fermés, et sous chaque heaume, au has des murailles, une t«)mlje sur laquelle ces lettres étaient tracées, disant : Ci-git un tel et vous voyez plus haut sa léie. Les tomhes qui ne répondaient pas à ces létes ne contenaient que les premiers mots : Ci j:ira V. rari*, III. p. 165 . — 3. Les chevalier*; sont souvent <h'signés par la couleur de leur armure. Ainsi Meliadus le Xoir V Paris. V, p. 113;. Maradot le lirun [V. Pari^, V. p. 143 , le Chevalier }'erif>jil P. Paris, V. p. UM .
158 ÉTUDE SUR llÂRTailANN D AUB.
grand et plus fort que lui. Mais enfin, il le terrasse et le frappe de coups violents jusqu'à ce que le vaincu demande merci.
Après la bataille, les ennemis se réconcilient. Mabonagrain raconte à Érec, qui s'étonne de la vie isolée qu'il mène, les raisons qui le contraignent à passer son existence à Joie de la Cour avec son a7nie (la dame qu'Érec a vue sous le pavillon). Il a enlevé celle-ci dans sa jeunesse, et le jour où on Ta « adoubé, » il lui a fait l'imprudente promesse de réaliser le vœu qu'elle exprimerait. Pour le retenir à jamais auprès d'elle, et persuadée qu'il l'emportera sur tous les chevaliers, elle exige qu'il reste dans ce jardin jusqu'au jour où il aura éprouvé une défaite. Nombre de chevaliers sont venus se mesurer avec lui ; mais il a toujours triomphé de ses agresseurs, les quatre-vingts tètes fichées sur les pieux en sont la preuve : Érec seul a pu le vaincre et l'a affranchi de son vœu.
Érec s'empare d'un cor déposé là à dessein et on sonne trois fois. Ce signal annonce à tout le voisinage la délivrance de Joie de la Cour K Des réjouissances qui durent quatre semaines célèbrent le joyeux événement.
En compagnie des quatre-vingts amies des victimes de Mabonagrain, Érec retourne à la cour d'Arthur, où l'accueil empressé qu'on fait aux jeunes femmes dissipe peu à peu leur tristesse.
Bientôt la nouvelle de la mort du roi Lac rappelle Érec dans ses Étals. Ses sujets le reçoivent avec enthousiasme. Us ont, d'ailleurs, tout lieu de se réjouir d'avoir un tel roi, qui leur donne la paix et les gouverne sagement. Aussi sa gloire ne cesse-t-elle de briller d'un vif éclat jusqu'au moment où le € Souverain du ciel » le rappelle à lui. Quant à Énide, elle est largement payée de ses épreuves par un constant bonheur. A elle et à Erec le Seigneur donne, après une existence de joie, la vie éternelle, t Puisse-t-il nous réserver le même sori ! » conclut pieusement le poète.
Des personnages qui paraissent dans Érec, il n'y en a que deux qui méritent notre intérêt. Les autres n'ont que des rôles
1. Hoctor des Mares sonno d'un cor d'ivoiro pour provoquer le lubrique Marigart le Uoux (P. Paris, V, 2tk5).
LES POÈMES ARTIIURIËNS .* ÉRFX. ITii)
épisodiques ; Érec et Énide, au contraire, sont sans cesse en scène. L'un ne cesse de combattre, l'autre de trembler sur le sort de Tépoux donl la défaite aurait pour elle tant et de si cruelles conséquences. Il est vrai que celle défaite est peu vraisemblable, étant donnée la valeur d'Ërec.
Comme les représentants de la Table Ronde, Érec a en partage un courage indomptable. Son cœur c de diamant * envisage les plus extrêmes périls sans effroi. Avec des armes lourdes et incommodes, il attaque, avant de s'être jamais essayé dans une lutle sérieuse, Yder, donl la réputation de force et de bravoure a été consacrée par mainle victoire. Ni les bandes de brigands, ni les troupes nombreuses d'assaillants, ni la taille surhumaine de féroces géants, ni la menace de mort faite par un adversaire toujours vainqueur, ne sont capables de rintimider. Loin de le faire reculer, le danger l'attire. « Il aime la vie aventureuse, dit le poète de lui; il Ta choisie parce qu'elle lui plaît par-dessus tout: c'était son sommeil et sa nourriture K » Mais si par son courage et par d'aulres vertus, sagesse, force et générosité, Erec ressemble à tous les chevaliers des poèmes arlhuriens, il ne se confond pourtant pas avec eux : il n'a pas cette altitude indécise, cette physionomie banale, ces Irails sans précision, qui ont pu faire dire d'eux : « Ce sont des hommes qui ont lance au poing et casque en tête et qui sont très vaillants : ce ne sonl pas des caractères ^. »
Contrairement aux héros chevalesques, Erec se distingue par une valeur froide, éclairée, inlolligente. Son mépris du danger nel'enlraino pas, sauf une exception, à d'inutiles témérités. Il ne ressemble pas aux chevaliers de certains poèmes qu'aucun péril ne fait reculer : il avoue que s'il avait à lutler contre des serpents ou des animaux sauvages, il hésilerait 3. Ses combats sont motivés par une juste raison. Tantôt il se défend contre des agresseurs qui en veulent à ses biens et à sa vie ; tanlôt il répond à une provocation à laquelle il ne peut se soustraire ; tantôt il venge une insulte grave; tantôt enfin il vole au secours
1. II., Kr , 7256 ot ss. — 2. Bosscrt : La littérature allemande au moyen citje. p. 2rxj. — 3. II., Kr., i<0'M ot s.s.
iOO ETUDE SUft HARTMANN d'aUE.
d*un malheureux en péril. La seule bataille qu il pourrait éviter est celle qu*il livre au Chevalier rouge. Mais nous avons reconnu que cet épisode n'a pu être fondu dans le poème, où il constitue un horsd'œuvre. Malgré sa bravoure, Érec n'est pas tout à fait inaccessible à la crainte. Il sait, avant le combat, qu'il risque sa vie et en éprouve quelque émotion, ce dont les Lancelot, les Gauvain, les Ivain, sont incapables. S'il ne se laisse pas aller à une lâche terreur, son cœur, dit Hartmann, n'est pas exempt d'appréhension. Ses victoires sont loin, d'ailleurs, d'être de faciles et assurés triomphes. C'est avec la plus grande peine qu'il vient à bout de ses adversaires et il se relire parfois de la lutte forl mal en point. Le vainqueur classique volant de succès en succès a fait place au guerrier qui peut connaître, qui connaît même la défaite, et pour la vie duquel tremblent ceux qui l'aiment.
Aussi se montre-t-il moins chatouilleux que ce n'est la coutume sur le point d'honneur. Il recourt souvent à la persuasion avant d'en venir à Vullima ratio K II répond avec mesure aux provocations parfois insolentes qui lui sont adressées. On le traite de méchant voleur, de véritable singe, de félon 2, sans qu'il se déparle de sa courtoisie et de son sang-froid.
Ce sang-froid a certainement son origine dans la sagesse d'une intelligence nette et profonde. Aussi n'esl-on pas surpris de voirie héros à l'abri des croyances superstitieuses. Les mauvais présages ne l'inquiètent pas. Ni les avertissements des songes, ni la vue du hibou ou du faucon croisant sa roule le malin, ni les reflets du feu, ni les prédictions tirées des lignes de la main, ni les murmures de funeste augure ne font impression sur lui ^.
Observateur perspicace, il sait qu'il n'est pas prudent, si l'on ne veut émousser l'amour, de séjourner toujours près de sa dame 4. |l montre ses lumières et ses talents en gouvernant sagement son royaume &.
11 est d'une exquise bonté et sa conduite témoigne parfois
1. H., Kr., 5435 et ss.; 4348 ot ss. — 2. H.. Kr., 4171. 5451, 9026. — 3. II., Er., 8125 et ss. - 4. II , Kr.. 9421 et ss. — 5. H , Kr., 10082 el ».
LES POÈMES ARTllURIENS : ËREC 161
d*une rare délicalesse. Il épouse Énide malgré sa pauvreté et déclare qu'il faudrait avoir l'àine bien vile pour se laisser déterminer par Tamour des richesses K 11 console Cadoc de sa mésaventure en lui affirmant, contre toute vérité, que souvent lui aussi a éié plus honteusement traité 2. H n'est donc pas surprenant qu*il ait de nombreux amis. « Tous ceux qui le voient l'aiment.... et on ne dit que du bien de lui. » Le roi Arthur le tient en grande affection ; t il le portait dans son cœur 3. > Par égard pour lui, il diffère le baiser auquel il a droit à la suite de la prise du cerf. 11 fait tous ses efforts pour relenir le jeune chevalier dans la forêt, et, comme il ne peut y réussir, il prend la forêt en dégoût et retourne à Cardigan ^. Tout semblables sont les sentiments qu'il inspire à la cour d'Aithur : chevaliers et dames pleurent à son départ pour de nouvelles aventures 5.
Son humanité apparaît en différents endroits du poème. Il fait grâce de la vie à Yder et à Mabonagrain, qui ne l'auraient pas épargné si la Fortune lui avait été contraire. 11 rend les derniers honneurs aux restes des malheureuses viclimes du cruel Chevalier rouge. Son cœur est ému de pitié à la vue des mauvais traitements infligés à un innocent 6, et le chagrin de femmes désolées l'attriste profondément 7.
Hartmann, plus que Chrétien, s'est ingénié h donner à ce caractère consistance et harmonie. La dureté d'Erec à l'égard d'Énide a lieu de nous étonner chez Chrétien. Hartmann a eu soin de la préparer en modifiant la conduite de son héros dès le début du poème. L'Erec allemand, dès sa querelle avec Yder, nous apparaît ce qu'il reste dans le cours de l'ouvrage, un soldat très brave, mais d'une rudesse que cache mal le vernis de galanterie conventionnelle. Après la défaite d'Yder, il réclame, connue réparation, la main du nain qui l'a frappé s. Sa conduite envers Yder révèle une àprelé que ne connaît pas l'Erec français. Il triomphe hautainemenl. t Votre orgueil, lui dit-il, a
L H., Er., 579 el s. — 2. H.. Er., 5673 et ss. — 3 H., Er.. 2215. - 4. H., Er., 5283 et ss. — 5. H., Er., 5281 oi s. - 6. II.. Er., 5128 et ss. — 7. H., Er , 8333 et s.s. — 8. Il est vrai que les sentiments <riiunKiniié reprenant le dessus, il se contente do lui faire inflifjrer une dure l>astonna<lo. Mais ce châtiment même n'est pas dans le poème français.
H.VRTMAXN 11
102 KTimK SUR HARTMANN d'aIF!.
causé voire défaite >. » H lui rappelle peu généreusement ses menaces 2. Jl s'impatiente de sa lenteur à se mettre en route ^. Bref, il a un ton impérieux qui contraste avec les ménagements qu'on doit avoir pour un adversaire vaincu en combat loyal. Plus tard, il s'emporte également contre Kei, à qui il menace de couper la main, si l'audacieux échanson ne s'empresse de lâcher la bride de son cheval *. Il parle peu courtoisement à un adversaire &. Au comte qui lui demande poHment pourquoi il tient Énide à l'écart, il répond avec une brusquerie presque grossière : « Telle est ma volonté c. >
Ces traits manquent au caractère de l'Érec de Chrétien. Ils étaient nécessaires cependant. Comment s'expliquer les dures épreuves auxquelles il soumet Enide si l'on n'est renseigné sur sa violence et son irascibilité? Sa conduite parait inexplicable chez Chrétien. Elle est claire dans le poème allemand. La femme qu'il a tirée d'une extrême pauvreté (avec intelligence, Hartmann a exagéré le dénuement des parents d'Enide), qu'il a élevée à la dignité de reine, pour l'amour de laquelle il renonce aux armes, ose se faire le porte-parole de ceux qui doutent de sa valeur I A côté de ce motif de colère s'ajoute un soupçon que le poète n'exprime pas, mais qu'il laisse entrevoir ", relativement à la fidélité d'Enide. Aussi comprenons-nous qu'une sombre fureur, une sorte de frénésie semblable à celle d'ivain, après que Laudine lui a réclamé son anneau, à celle do Lancelot, lorsqu'il croit avoir perdu l'amour de la reine Guenièvre, s'empare du susceptible et défiant chevalier. Il se lavera, par une série d'exploits, du doute injurieux du monde et acquerra la certitude, par une suite d'épreuves, qu'Enide l'aime d'un constant amour. Ainsi se trouvent motivées la conduite d'Érec et les aventures dont le récit forme la seconde partie du poème.
Résumant les qualités d'Enide, un poète dit :
1. H., Kr., 965. - 2. H., Er., 966 cl 1012. - 3. H., Er., 1078 et ss. — 4. H , Er., 4708 et ss. — 5. Vous avez menti, H., Er , 4202. — 6. H., Er., 3744 — 7. Toute la conduite d'Érec envers Enide est une sorte de surveillance d'ob servation [spaehe], 6771 ; il s'agit pour lui d'acquérir la conviction qu*Énide lu est âdèlc. — Celle-ci d'ailleurs, qui connaît son mari, redoute cette accusation H., Er., 3044 et s.
LES POÈMES ARTHURIENS : ÉREC. 163
Il n'eut si bêle dusqu'en Inde, Si bone, si umble, si noble, N'avoit dusque en Constantinoble i.
La beauté d'Énide est déjà renommée dans Tanliquilé galloise. Les Triades la comptent au nombre des trois plus belles et plus illustres dames de la cour d'Arthur. Pour Hartmann, elle surpasse les autres femmes en beauté, autant que la lune surpasse les étoiles 2. Chrétien la dit plus belle qu'Hélène 3. De même que la célèbre héroïne grecque, elle inspire une soudaine et irrésistible passion. A deux reprises, un brigand renonce à sa part de butin pour Toblenir * ; le comte félon viole toutes les lois de l'honneur pour arriver à la posséder &; le comte de Limors est tellement épris d'elle, qu'il en fait sa femme le jour même où il la rencontre pour la première fois 6.
Si elle a la beauté de l'ange, elle en a aussi la bonté, comme le dit Hartmann Épouse aimante et dévouée, elle accepte sans murmure les durs traitements d'Erec. Insouciante de sa propre vie, elle fait tout pour sauver celle de son mari. Elle ne veut pas lui survivre lorsqu'elle le croit mort. Après qu'Érec lui a rendu sa tendresse, elle lui dit avec une touchante douceur : « Cher sire, de tous les maux que j'ai supportés, nul ne m'a plus pesé que d'être tenue à l'écart par vous. Plutôt que de continuer une telle vie, j'aimerais mieux mourir ?. > FjHe affectueuse, elle quitte ses parents le cœur rempli de tristesse, songe à eux dans sa détresse, et se fait une joie d'habiter dans leur voisinage ». Compatissante, elle ne peut voir sans émotion le chagrin des malheureux : elle les console et gagne vite leur sympathie 9. Aussi jouit-elle, comme Erec, de laffection de la cour d'Arthur. La reine Guenièvre la traite en amie *o. Les sœurs de Guivret sont heureuses de lui voir accepter le magnifique palefroi dont elles lui font présent u. Le roi Lac l'aime mieux que son propre fils 12.
1. Perrot de Neele, cité par Francisque Michel : Chroniques anglo-normandes, III. — 2 H., Er.. 1765 et ss - 3 Ciir., Er., 6344 - 4 H., Er , 3211 et ss , 3333. - 5. H., Er., 3667 et ss. — 6. II., Er., 6176 et ss. — 7. H., Er.. 6803 et ss. - 8. IL, Er., 1455 et .ss., 5973 et ss , 10115 et ss. — 9. H , Er., 9698 et ss. — 10. H., Er., 5099 et ss. — 11. H.. Er., 7280 ot ss. - 12. H., Er., 2915.
lOi ÉTUDE SUR IIARTMANX I)*AUK.
On se tromperait cependant si on ne voyait en elle qu'une femme de senlimenl, capable seulement d'affection et de dévouement. Elle prend, dans une situation critique, une initiative hardie. Prévoyant le danger qui menace Erec si elle heurte de front les intentions du comte félon, elle feint d'accepter ses offres, et, avec un rare talent de dissimulation, elle parvient à endormir ses défiances et l'amène à différer son entreprise jusqu'au moment où Erec aura pu lui échapper '. C'est grâce à sa présence d'esprit que Guivret, qui vient de désarçonner Érec sans le reconnaître et se prépare à lui trancher la tète, s'aperçoit de son erreur 2.
Comme il l'a fait pour Erec, Hartmann a mieux accusé les traits du caractère d'Enide que Chrétien. Il a davantage mis en relief son courage, sa soumission, sa résignation. Dans le poème allemand, Erec se montre plus rude envers elle 3; les dangers qu'elle court en prenant soin des chevaux sont mieux indiqués *. Elle y paraît aussi plus douce. Au comte qui la presse d'abandonner Erec pour devenir sa femme, elle répond : t Puisse Dieu vous donner une épouse plus digne de votre pays et de votre rang ^, » alors que Chrétien lui fait dire sèchement : « V^os paroles sont vaines. J'aimerais mieux être brûlée vive que de consentir à une telle trahison c. » Moins ambitieuse que dans le poème français, elle ne se réjouit pas d'épouser Erec pour la raison qu'elle sera reine et portera couronne 7.
Le poète allemand n'a pas voulu laisser ternir son Énide par le moindre soupçon de faute. Craignant qu'on ne vît dans le faux serment qu'elle prête au comte félon une blâmable déloyauté, il l'a disculpée à deux reprises différentes et dit expressément qu'elle trompa le comte sans péché ». Chrétien n'a pas songé à cette excuse.
Chrétien semble s'être intéressé davantage à Erec, Hartmann
1. H., Kr., 3837 et ss. — 2 II , Kr., 6945 et ss. —3. Kroc la traite de femme «ans courtoisie (IL, Er., 3403;. — 4. « ('/est grâce ù la protection de Dieu qu'aucun accident ne lui arrive * (II , Er., 34(30 et ss.). Délivrée do cette charge, elle est aussi soulagée que l'àmc arrachée par saint Michel aux peines de Tenfer (II , Er., 3(>49 et ss.; - 5. II., Er , 3796 et ss. — 6. Chr., Er., '3i^U et ss. — 7. Chr , Er , 6i^ et ss. — H. H., Er., 3939 et ss., 4025 et s.
LES POÈMES ARTHDRIENS : ÉREC. dB/i
à Énide. Le poêle français est surtout ému des dangers que court son héros ^ Harlmann est attendri parla noble résignation et l'immuable fidélité de la malheureuse femme. Il ne peut s'empêcher de remarquer la rigueur d'Erec 2, met en lumière la bonlé et Tintelligence d'Énide 3, décrit sa douleur en termes émouvants 4, fait ressortir son dévouement que n'effraie pas le suprême sacrifice •"», et constate que c'est grâce à elle que son époux échappe à la mort 6. De tous ses caractères féminins, c'est celui qui lui a inspiré le plus de sympathie, qu'il a étudié avec le plus de plaisir, qu'il a orné des plus nombreuses vertus. Il a voulu donner en elle le modèle accompli de la femme. Il prétend que « Dieu mit loute son application à faire de cette créature l'idéal de la beauté et de la perfection "7. • 11 n'a pas luimême agi autrement.
1. Chr , Er., 3430 et ss.. 3450 et ss. — 2 H., Er., 3951 et ss. — 3. H., Er., 3960, 3939. — 4. H., Er., 3958 et ss., 5738 et ss. — 5. H., Er., 3982 et ss. — 6. H., Er., 4161 et ss. — 7. H., Er , 338 et ss.