‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 15 sur 42 · CHAPITRE IV (suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV (suite

LES POÈMES ARTHURIENS : ORIGINE D'iVAIN ET d'ÉREG

Éléments celtiques dans les poèmes d'Ivain et d^Érec, — L'incohérence de certains épisodes de ces poèmes en démontre l'antiquité. — Les données anciennes sur lesquelles reposent ces épisodes se retrouvent dans d'autres poèmes. — Érec est composé de trois parties. — Les anciens récits bretons ont pu être mis au point chevaleresque par les conteurs bretons eux-mêmes. — Comparaison du Mabinogi de Geraint et de ÏÉrec de Chrétien. — On trouve dans ÏÉrec de Hartmann la preuve que le poète allemand connaissait une autre version que celle de Chrétien, et qui est celle où a puisé le Mabinogi.

On s'est depuis longtemps déjà demandé quelle est la source première des sujets traités par Chrétien, puis par Hartmann et d'autres imitateurs, dans les poèmes A'Ivain et (ÏÉrec ^ Diverses opinions ont été émises : nous nous proposons de les discuter; mais, pour éviter toute confusion, nous séparerons deux questions qu'il importe de distinguer. 1) Quelle est l'origine des données et motifs que nous trouvons dans VIvain et VÉi^ec français? 2) Quels rapports y a-l-il entre ces poèmes et les Mabinogion d'Owen et de Geraint et Enidf

Il est impossible de contester, dans VIvain aussi bien que dans VÉrec de Chrétien, la présence d'éléments celtiques. Le merveilleux, dont Chrétien fait un si fréquent usage, se rencontre également dans les récits bretons. Ici, comme dans Ivain et ÉreCj

1. V la liste des ouvrages où cette question est discutée dans K. Olhmer : Das Verhilltniss von ChristiarCs von Troyes « Erec et Enide » zu dem Mabinogi des rothen Jhiches von Ilergest « Geraint ah Erbin^ » p. 1 et ss et p. 67.

LES POÈMES ARTHURIENS I ORIGINE D IVAIN ET D'ÉREC. 167

nous sommes en présence de fontaines aux vertus surnaturelles 1, d'anneaux merveilleux 2, d'orages dévastateurs 3, de géants aux forces surhumaines ^, de chevaux aux couleurs bizarres 5.

Certains traits de mœurs, qui sont en germe dans les contes bretons, ont été développés par le poète français. L'amitié qui lie Gauvain et Ivain est identique à la confraternité (compagnonnage) de Pwyll et d'Arawn 6. La coutume de certains châteaux (Pesme Aventure, Joie de la Cour) se rencontre dans quelques œuvres celtiques 7. Les demandes imprudemment accordées sont communes au conteur breton (Lolh., op. c, 1, p. 200) el à rauleur à'Érec (Er., Chr., v. 6052 el suiv.).

Des personnages que fait agir et parler Chrétien, la plupart apparaissent déjà avec des traits identiques ou peu différents dans les récits bretons : nous y trouvons Arthur et Kei, son inséparable dyslein ; Gauvain s et Yder **, Guenièvre et Ivain 10, sans compter des personnages de moindre importance, tels que ce Karadawc Vreichvras (aux gros bras), devenu Caradoc Briébras (aux bras courts) »i.

1. Mah. de Manaivyddan ^ v. J. Loth : Les Mabinogion^ I, p. 106 et s. — 2. Loth, op. c, I, p. 294. — L'anneau donné par Lunete à Ivain pour le rendre invisible (Chr , v. 1026 et ss.) a comme pendant le manteau d'Arthur, dont il est dit que « l'homme qui en était enveloppé pouvait voir tout le monde sans être vu de personne » (Loth, op. c, I. p. 302). — 3. Loth, op. c , I, p. 100 et s.

— 4. Tel ce Bendigeit Vran « qui n'aurait jamais pu tenir dans une maison » (Loth, op. c I. p. 71), qui a l'aspect d'une montagne (Loth, op. c, I, p. 84), et qui fait l'office d'un pont sur lequel passe une armée (Loth, op. c, I, p. 85).

— 5. V. Songe de Rhonabicy (Loth, op. c, I, p. 299, 300, 306, 307, 308 et s., et VÉrec de Chrétien, v. 5323 et ss.). Disons en passant que le Songe de Rho» nahwy date du milieu du m* siècle et par conséquent est antérieur à YÈvec français ^Loth, op c, I, p. 18). — 6. Loth, op c, I, p. 31 et note 3. — 7. Lolh. op. c, I, p. 106 et p. 257. — 8. Gwalchmei est dans les Triades un des trois eurdavodogion ou « gens à la langue dorée. > C'est lui qui est chargé de ramener ii la cour d'Arthur les chevaliers qui s'obstinent à en rester éloignés (Loth, op. c, I, p. 227, note 2). Il remplit cette mission dans le poème français d'É/vc (Chr., Er., v 4089 et ss.). — 9. Edern, fils de Nudd, est souvent mentionné chez les poètes (Lolh, op. c, I, p. 203, note 2). Dans le Mabinogi intitulé Le Songe de Rhonabicy, il est le chef des hommes de Denmarc (Loth, op. c, I. p. 300). — 10. Owein et ses corbeaux se rencontrent dans le Songe de Rhonabicy ;Loih, op. c , I. p. 302etss./, de même que dans le Mabinogi intitulé Owen et Lunel (Loth, op. c, II, p. 42). — 11. Chr., Er., v. 1719; Loth, op. c, I, p. 298, note 1.

Le théâtre des poèmes de Chrétien est la Bretagne. Cardigan, Carduel, Carnant, la forêt de Brocéliande, sont situés soit en Arinorique, soit dans le pays de Galles.

Ces faits, il est vrai, ne sont pas niés. Mais on a prétendu que ces éléments celtiques ne sont qu'un ornement, de simples accessoires destinés à plaire aux lecteurs i. Us joueraient le riMo de t pavillon chargé de couvrir la marchandise *. » Chrétien n'aurait emprunté aux Celtes que les personnages, la mise en scène, le théâtre de la légende arthurienne 3, pour donner une sorte de couleur locale bretonne à des sujets étrangers à celte légende ^.

Cette opinion, représentée surtout par M. FOrster, contient Taveu implicite que les légendes bretonnes jouissaient d'une grande vogue à l'époque où écrivait Chrétien. C'était, reconnaît M. FOrster lui-ménie, la grande actualité î». Que contaient donc ces récils si aimés du public? Quelle était celle matière de Bretagne si avidement demandée et écoulée avec tant d'intérêt par les auditeurs? Les seuls lais n'étaient certes pas capables de justifier cette réputation universelle. Les récils purement celtiques, tels que nous les présentent la plupart des Mabinogion^ n'étaient pas non plus de nature à soulever cet enthousiasme de la part d'un public dont le goût s elait affiné à la lecture de poèmes tels que VEneus, Ille et Galeron, etc. D'autre part, il est évident que les légendes conlées par les rapsodes parlaient d'Arthur et de Kei, de Gauvain et d'Yder, d'Érec et de Gue-

1. Der Ijjicenrittev von Christian von Troyos hgb. von W. Fôrsler (IlaUo, 1887), XXII. — 2. Kôi'Rlor : Ivuin, XXX — 3. Erec und Enide von Christian von Troyes, hgb. von \V. Fôr«ler (Halle, 1890), XXIX. — 4. Fôrsler : Érec, XXIX. — Tels sont les points principaux de la théorie do M. Fôrsler, qui s'attache surtout à, démontrer que, contrairement îi l'hypothèse admise par M. O. Paris {Litt. fi\ ', p. ÎW et s.), il n'y a pas eu de poèmes anglo-normands intermédiaires entre les contes celtiques et les œuvres de Chrétien, mais qui pour ses autres opinions n'est pas très catégorique. C'est ainsi qu'après avoir affirmé que Chrétien a créé ses sujets de toutes pièces (Erec, XXXV III;, il ne nie pas que ces sujets ne puissent être d'origine celtique, c'est à-dire armoricaine (Érec, XXXIX) Après avoir fait de Chrétien le successeur immédiat de Gaufrei (Ivain, XXX), il reconnaît que les rapsodes armoricains avaient, avant Chrétien, popularisé en Franco la matière de Bretagne (Érec, XXXVIII). — 5. ('liges, éd. Forster, XVII.

LES POÈMES ARTDDRIENS : ORIGINE b*IVAlX ET DEREC. ib9

nièvre, d'Ivain et d'Énide, puisque ce sont ces personnages qui jouenl le principal rôle dans les romans et poèmes qu'elles ont inspirés *. Pourquoi n*auraient-elles pas aussi bien relaté l'hisloire de la Dame de la fontaine? Le sujel de ce récit, objecte M. Fôrster, est le conle de la Matrone d'Éphèse, Cela est loin d'être démontré. Sauf une analo*^ie de situation, celte histoire est présentée de façon si différente par Chrétien et par les auteurs antiques qui nous l'ont transmise, que le rapport de filiation est des moins apparents. Le fond du poème nVst pas, comme le dit M. FOrstor 2, l'histoire d'une femme qui épouse le meurtrier de son mari, bien que celte donnée semble avoir vivement intéressé Chrétien, mais, comme il ressort des études de M. Ahlstrôm 3 et de M. Thilipot 4, Tantique conte du mortel aimé d'une fée, d'une femme-cy.i^ne, et qui, par lassitude ou pour toute autre raison, quille le séjour de l'enchanteresse pour revenir parmi les vivants. C'est la même donnée que nous trouvons dans l'histoire de Tannhàuser chez Vénus, de Thomas d'Ercildoune emporté dans le Fairy Land â, et de bien d'autres récits.

Il est facile de se rendre compte que la plupart des aventures contenues dans Ivain elÉrec reposent sur un vieux fonds légendaire, parfois mythique, devenu obscur au poète français et qu'il a essayé d'accommoder de son mieux pour le rapprocher de la réalité. Déjà cette démonstration a été faite pour le Conte de la Charrette, qui, loin d'avoir été imaginé par Chrétien, dérive d'une épopée mythologique créée par les Gallois et déjà modifiée par eux c. L'épisode de Joie de la Cour, dans Érec, n'a pas davantage pris naissance dans le cerveau de Chrétien, il s'agissait vraisemblablement, à l'origine, d'un « enserrement, » de l'emprisonnement d'un héros tenu en caplivilé par une fée 7.

1. « Fist Artus la Roonde Table — Dont Breton dient mainte fable > (Wace, /?r„ 9998 et s.). Qu'est-ce que ces fables que content les Bretons, au témoignage de Wuce, sinon les récils condensés plus tard dans les poèmes arihuriens, et que connaissaient déjà les Français du temps de Wace? Celui-ci, en effet, parlant des chevaliers de la cour d'Arthur, dit : « Et cil de la Table Roonde -^ Dont tox los fu par tôt le monde » {Bi\. 13675 et s.). — 2. Cligès, XVI. — 3. V. Mélanges de philologie romane dédies d Cari Wahlund, 291 et ss. — 4. Rom,, 25, p. 26i. — 5. V. The poetical works of sir Walter Scott (Londres), p. 569. — 6. V. l'étude de M. G. Paris : liom., 12, p. 008 et ss. -- 7. V. Philipot ;

no ÉTUDE SCH UARTMANN U ACE.

C'est une variante de Thistoire de Merlin, séparé des mortels et condamné à vivre près de l'eDchanteresse, à qui il a appris ses secrets magiques. Que celle légende soil d'origine celtique, rien n*est plus certain. Non seulement le thème du récit, qui parait avoir pris naissance en Irlande >, mais encore le nom du personnage principal, ne permettent pas d'en douter. L'auteur de l'épisode de Joie de la Cour s'est trouvé en présence d'un conte obscur, auquel il s'i^st efforcé de donner l'aspect chevaleresque et qu'il a soudé tant bien que mal au reste de son poème. Chrétien n'est même pas l'inventeur du nom de Joie de la Cottr, nom incompréhensible, celte demeure étant le plus lugubre et le plus redoutable des séjours avenlureux. Cela ressort de l'explication bizarre qu'il en donne, t Ce chàleau a été ainsi appelé, dit-il, parce qu'on attendait grande joie de la délivrance de Mabonagrain <. • Il n'est pas d'usage, même dans les romans de la Table Ronde, de dénommer un endroit d'après les événements qui peuvent s'y accomplir dans les futurs contingents 3.

On a fait ressortir les incohérences qui prouvent que * le poète, ici comme dans d'autres épisodes de ses romans, en essayant d'atténuer le merveilleux des conles qu'il recueillait et rimait, en rapprochant de rhumanité réelle les personnages fantastiques de ses récits, n'a fait que rendre les contes et leurs héros à la fois plus invraisemblables et plus plats *. » On a également fait remarquer que le nom du héros (Mabonagrainj est

liom., 25, p. 271 et ss. — 1. V. Philipot : Bom , 25. p. 287. — 2. Chr., Ércc, 6118 et 88 — 3. Hartmann constate l'anli phrase du mol h la chose, mais n'essaie pas d'en rendre raison (H., Kr., 9592 et ss ). L'interprétation de M. Philipot {Rom., 25, p. 290), qui rapproche « Joie de la Cour » de ï • Ile de Joie, » peut être exacte. Mais son assimilation de « Joie de la Cour » avec l'Ile de Joie du Tristan en prose ne Test pas. Dans le Tristan, en elTct. c'est après la défaite d'Alban que l'Ile de Joie prend ce nom. Dans iî'/rc. Joie de la Cour est ainsi nommée avant que Mahona^^rain soit vaincu par Érec. Il est naturel qu'en souvenir de la victoire de Lancelot l'ile des Géants reçoive un nom destiné à perpétuer le souvenir de l'événement : il est incompréhensible que la demeure de Mabonagrain .soit désignée d'avance d'après un fait futur, que tout le monde considère d'ailleurs comme improbalde Rectitions, à ce sujet, une erreur sans importance de M. Philipot. Wolfram d'Kschenbach n"a pas, comme il le dit, pris dans son Parzival « Joie de la Cour » pour un nom d'homme : Schoydelakurt est un château situé, comme dans Érec, près de Brandigan. V. Pnvz., 178, 21. V. ausKi Titurel, 41, 4. ~ 4. (V. Paris : Jiom., 20, p. 154 et s.

LES POÈMES ARTUURIENS : ORIOINE d'IVAIN ET D*ÉREC. 171

d'origine celtique *, et que, t un enchanteur appelé Mabon figurant dans le Bel Inconnu, avec un compagnon nommé Evrain ou Eurain, il doit y avoir là quelque lointaine communauté de source avec notre épisode 2. > Ajoutons à ces renseignements que Mabon, fils de Modron, est cité par les Triades 3, que ce héros, dans le Mabinogi de Kulhwch et Olwen, enfenné dans une prison, est délivré par Arlhur et ses guerriers * ; que Màbùz, maître de Schâiel le mort y où il a enfermé plus de cent prisonniers, dont il fait tuer tantôt Tun, tantôt l'autre, est mis, dans le Lauzelet d'Ulric de Zalzikhoven, en relation avec un certain Iwerel, qui est évidemment l'Kvrain de Chrétien, quoiqu'il joue un autre rôle dans le poème allemand que le seigneur de Brandigan î>; enfin que, dans la Morte Darthur, Nîibon le Noire, maître de Vile de Servage, est vaincu par Tristram de Liones 6.

Enfin, le même conte qui a inspiré à Chrétien Tépisode de Joie de la Cour, et à Tau leur de Lanzelet, celui de Schàtel le Mort, paraît avoir également été Torigine de la Mule sans frein, poème de Paiens de Maizières ". Sous une forme un peu différente, avec addition d'aventures secondaires, c'est le même sujet. Gauvain entre dans un château situé au milieu d'un lac, et dont l'enlrée lui est rendue très difficile par le fait que cette singulière demeure tourne sur elle-même comme une roue de moulin (v. 4î29 et ss.). 11 doit lutter contre un chevalier qui, s'il parvient à le vaincre, lui tranchera la tête et la plantera sur un des pieux disposés autour du château s. C'est, comme dans Érec, un compagnon d'Arthur qui est vainqueur du chevalier (v. 789 et ss.). Dans ce château habile également une dame qui est peut-être (le poème ne donne pas d'éclaircissements) Yamie du

1. G. Paris : Rom,. 20. p. 153, noie 4. — 2. G. Paris : Runu, 20, p. 153. — 3. Lolh, op. c, I, p. 197, noie 1. — 4. Loih, op. c, I, p 2t50 et ss. Celle donnée serail-elle Torigine de la délivrance de Mabonagrain par Érec? — 5. Lanz., 3550 el ss. — 6. Morte Darthur, l. VIII, chap. xxxvii et ks — 7. Méon : Nouveau recueil de fabliaujc et tontes ifiédits...., I (Paris, 1823). — 8. Une costume lelft avoit — Quant un chevalier d'autre terre — Por la pucele venoit qucrre — Lo Irainc qui la dedenz cstoit — A lui combattre se devoit, — Et s'il estoil par lui vaincuz, — Ja eschangcs n'en fust renduz — Se de la teste non trenchier, — Kl puis en un des piez tichier — De coi li cbastiax clos estoit, V. 774 el s^^.

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chevalier vaincu (v. 91 2 et ss.). Enfin les gens du cliàteau, comme à B.-andigan, se livrent, après le départ de Gauvain, à toutes sortes de réjouissances (v. 1002 et ss ) ^

Nous avons fait voir plus haut que la Dame de la fontaine a tous les caractères d*un conte cellique, et montré, au cours de ce chapitre, que Tun des trails essentiels du récil, c'est-à-dire la perturbation atmosphérique produite par l'action de l'homme sur unefonlaine, repose sur une tradition que l'on retrouve en bien des pays et qui a persislé en Bretagne même jusqu'à une époque assez récente •.

L'épisode de Pesme- Aventure dans Ivain est également rempli d'incohérences, d'invraisemblances, qui prouvent bien que Chrétien (ou le conteur que celui-ci a imilé) s'est trouvé en présence d'un récit (vraisemblablement mythologique] dont il n'a pu rapprocher la donnée des conditions de la réalité ^, Comme l'épisode de Joie de la Cour, celui de Pesme-Aventure a été traité par un autre conteur que l'auteur ù^ ivain, et nous avons constaté la similitude de ce sujet avec l'aventure d'Hector au château de l'Etroite marche 4.

Si, en étudiant le sujet d'/e;am, nous avons pu arriver à cette conclusion, que le poème est le résultat de la contamination de plusieurs aventures primitivement indépendantes et dont le Mahinogi de ce nom semble reproduire une forme antérieure à celle de l'œuvre de Chrétien &, il n'est pas difficile de découvrir dans Érec au moins trois parties qui originairement n'avaient aucun lien entre elles, et qu'un arrangeur a réunies avec une certaine dextérité. 1) Joute de l'épervier, entre un chevalier de la cour d'Arthur et Yder, personnage bien connu des récits celtiques ; 2) brouille, puis réconciliation, après un certain nombre d'aventures, d'Érec et d'Énide ; 3) épisode de Joie de la Cour 6.

1. Peut-être le héros do la rédaction primitive tuait-il, comme Oauvain dans la Mule sans frain, des animaux féroces, lions et serpents, dont la mort causait la joie, difficilement explicable dans l'/sVec de Chrétien, des gens du château ou des environs. — 2. V. p. 107. — 3. V. p. 125. — 4. V. p. 129. — 5. V. p. 119 et ss. — 6. Le Mahinogi d'Érec et Ènide porte encore la trace de la conclusion de certains fragments postérieurement réunis. « Leur histoire s'arrête là » (Loih, op. c.,11, p. 126); « l'aventure de Oéraint s'arrête ici » (Loth, op. c, II, p. 128; ; « leur histoire à eux deux s'arrête ici » (Loth, op. c, II, p. 135).

LES rOÈMES ARTIICRIENS *. ORIGINE D*1VAIS ET D*ÉREC 173

Les trois contes dont la réunion a formé Érec, comme les trois récits dont se compose ivain, n'ont pas été invenlés par Chrétien, cela ressort de ce que nous venons de dire, et cela ressort aussi de l'aveu de Chrétien lui-même. 11 confesse, au début d'Érec, qu'il a tiré

.... d'an conte d'avantare Une moût bêle conjointure 1.

Ce n'est donc pas Chrétien lui-même qui, le premier, a réuni les diverses aventures relatées dans Érec, Elles n'étaient même pas présentées d'une façon identique par tous les jongleurs, et Chrétien se plaint vivement delà liberté que les narrateurs prenaient avec leurs sujets.

D'Erec, le fil Lac, est li contes Que devant rois et devant contes Depecier et corronpre suelent Cil qui de conter vivre vuelent 2.

Notre poète reconnaît également n'avoir pas inventé le sujet dlvain; il termine, en effet, son poème par cette affirmation :

Qu'onques plus conter n'an oï 3.

11 est vrai qu'on nous dit qu'il ne faut pas prendre ces déclarations au sérieux, que ce n'est là qu'une simple formule imitée des chansons de geste 4. Mais nous savons que Wace se plaignait avant 1155 de l'abondance et de la diversité des fictions empruntées au cycle arlhurien, que les romans arthuriens étaient déjà connus des troubadours, que de nombreux musiciens bretons parcouraient à celte époque les cours d'Angleterre et de France, chantant ou contant des poésies qui se rattachaient évidemment aux légendes de leur pays, qu'il existait dans les cours des rois et des princes des conteurs dont le métier était d'intéresser leur noble auditoire par leurs récils, et enfin

l. Chr., Er., 13 et s. — 2. Chr., Er., v. 19 ol ss. — 3. Chr., Iv., 6816. — 4. Forsicr. Érec, IX et s. — M. G. Paris a déjà fait justice de cette opinion, que M. Forster d'ailleurs no semble pas considérer comme très sûre. Ce dernier reconnaît ou effet plus loin (Érec, LXI et s.) que Chrétien s'est réellement sorvi (l'un conio de jonjfleur.

que les noms arlhuriens apparaissent en Italie dès le commencement du xii" siècle *.

Il est vraisemblable que les héros des contes fondus dans /vain et Érec étaient primitivement différents et que ces aventures isolées, assez courtes pour être retenues par des jongleurs

qui ne savaient pas lire 2, ont été réunies par les rimeurs pour leur donner la « longueur normale de six à sept mille vers 3. > Nous constatons d'ailleurs la tendance, dans les poèmes arlhuriens, à faire reparaître des héros connus par d'autres récils, comme aussi à parler d'événements relatés dans des poèmes écrits antérieurement ^.

M. FOrsler, parmi les raisons qu'il donne pour démontrer que les poèmes (ï/vain et d'Érec ne peuvent reposer sur des récits celtiques, constate que certains traits de mœurs qu'on y rencontre, tels que le mépris du chevalier livré à la paresse et l'exaltation de l'honneur chevaleresque, étaient inconnus aux Celles ^. On a déjà fait voir que l'idée de honte attachée à l'oisiveté du guerrier, loin d'être particulière aux Français de l'époque de Chrétien, était « le fond même de la société galloise du xn° siècle 6. > Quant aux coutumes spéciales de la chevalerie, aux notions d'honneur, de courtoisie, etc., il est cerlain qu'elles ne se rencontrent pas dans les anciens récits celtiques. Mais ne pouvons-nous croire que les harpeurs bretons, qui cherchaient leur existence dans les cours des rois et des grands seigneurs, aient eux-mêmes modifié peu à peu la couleur de leurs récils pour les accommoder aux goûts de leur auditoire? Afin de plaire aux

1. V. Rajna : Rom,, 17, p. 355. — 2. Les contes qu'il fallait lire étaient une exception, comme le prouve la conclusion du Songe de Rhonabwy : « Voici pourquoi personne, barde ou conteur, ne sait le songe sans livre : c'est à cause du nombre et de la variété des couleurs remarquables des chevaux, des armes et des objets d'équipement, des manteaux précieux et des pierres à propriété merveilleuse » (Loth, op. c, I, p. 314). — 3. Fôrster, Er., XLII. — 4. Dans le ParzivaU Wolfram fait allusion à la joute de Tépervier (178 : 10 et ss ), au chdteau de Joie de la Cour et au combat de Mabonagrain (178 : 15 et ss.), au mariage de Laudine avec Ivain (436 : 1 et ss., 253 : 10 et ss.) ; il est question dans le môme poème d'Yder (178 : 11 et ss.' et de Mabonagrain (178 : 20 et ss.), que l'auteur met en relation avec ses propres héros. — 5. Forster, Ivain, XXIII. — 6. G. Paris : Rom , 20, p. 165 ; Nutt : Studies on the legend of the Holy Grail; J. Loih : Revue celtique, 13, p. 476 et s.

LKS POEMES ARTHURIENS : ORIGINE D IVAlN ET D ÉREC 175

chevaliers qui les écoutaient, ils ont insensiblement donné à leurs héros les mœurs en honneur dans Tenlourage des princes qui leur fournissaient leur subsistance. Cest ainsi qu'Arthur et ses compagnons ont éprouvé leur dernier avatar, et cela pour les mêmes raisons qui, six cents ans plus tôt, les avaient transformés de divinités celtiques en héros vainqueurs des Saxons. De même qu'à TArthur mythologique *, devenu inintelligible ou indifférent aux Bretons, s'était substitué le chef des batailles, alors que le souvenir des guerres soutenues contre les envahisseurs saxons était encore tout récent, de même celui-ci, à Tépoque où les mœurs chevaleresques et le goût du public pour les aventures enlevaient tout intérêt aux fictions fondées sur des faits historiques, a été remplacé par un chevalier galant et courtois '^.

L'un des contes celtiques conservés dans les MabinogionnoviS fournit une preuve de la vérité de cette affirmation. Nous prenons dans ce récit l'auteur sur le fait, nous le voyons arrangeant un ancien conte et l'adaptant au goût de son temps, conservant ce qui lui parait intéressant des données antiques, mais les modifiant et surtout altérant, pour leur donner l'air à la mode, le caractère des héros bretons.

Ce Mabinogi [Kulhwch et Olwen) est antérieur aux poèmes français d'Érec et d7yai>i. Ce qui le démontre, c'est l'extrême élrangeté des données, à saveur archaïque très prononcée; c'est surtout la conception du rôle d'Arthur, qui n'est pas encore, comme dans les romans postérieurs, l'impassible témoin des exploits de ses compagnons, mais intervient lui-même dans les combats; c'est enfin le caractère surnaturel conservé à Kei, inconnu aux œuvres contemporaines dlvain, et le rôle de héros courageux et considéré, qui, chose impossible après Erec, Ivain et Percevaly lui est attribué 3. De plus, l'auteur du Mabinogi avait connaissance de récits qui survivent dans le Roman de la Chan^ette et dans ivain^ où, grâce à une promesse imprudente

1. V. Rhys, op. c, p. 39 et ss. — 2 Un certain nombre de romans en prose, antérieurs aux romans en vers, s'appesantissent davantage sur les luttes d'Arthur avec les Saxons. Gollher : Litt, gesch., 2, p. 149. — 3. Loth, Mab., I. p. 185

et ss.

arrachée à Arthur, un ravisseur s'emparait de la reine. Ici, en effet, il promet tout ce quoii lui demandera, sauf sa femme K Mais Tauteur du conte n'a pu se soustraire à Tinfluence ambiante, et lout en conservant ces trails archaïques, il a considérablement modernisé son œuvre. 11 a donné comme cadre à son sujet la forme habituelle des récits de chevalerie : Un jeune homme s'éprend d'une femme, et après bien des aventures obtient sa main *^. De plus, Arthur et ses compagnons sont « frottés de civilisation française. » Ceux-ci ne souffrent pas que « le roi aille se colleter avec la sorcière : ce ne serait pas convenable. Us trouvent aussi qu'il est au-dessous de lui d'aller à la recherche de certains objets de mince importance.... Ses officiers commencent à rougir de certains emplois qui leur paraissent compromettants pour eux 3. > Enfin Kei y montre déjà • une tendance à gaber qui se développera pour son malheur dans les romans français * » et, pouvons-nous ajouter, qui éclate dans tout son jour dans les poèmes de Chrétien.

Celte transformation des récils celtiques n'a rien qui doive nous élonner. Elle est conforme au principe d'après lequel deux civilisations étant en présence, c'est la plus avancée qui pénètre l'autre. C'est en consé(juence de celle même loi que les Gallois ont inlroduit dans leur langue certains termes désignant des objets de luxe et emprunlés au français, lels que cordical^pailey orfroi, cendal, etc., ainsi que les vocabhrs do la langue de la vénerie ^.

Si les explicitions qui précèdent sont justes, nous croyons avoir démontré que les poèmes de Chrétien, loain et Érec, ont pour base un vieux fonds légendaire, composé, en grande partie, d'éléments celliques, et que différents récits, imprégnés de ces éléments ♦» et modifiés sous rintluence des inœurs cheva-

1. Lolh, yfah., I. p. 2(X). — 5?. Dans lo Mabinogi, il est vrai, ce n'est pas le prétendant lui-niênie qui, par sos exploit», triomphe des ohstaelos qui s'opposent à son mariage avec eclle cju'il aime, mais Arthur ri ses oonipa^^nons. — H V. I.oih, op. ('.. I, p 10. M, 1/Oth pense que ee Mabin'^gi est ooniemporain d<^ relui d'Oirein et Lunrt : nous avons donnr plus haut les raisons qui nous font croire qu'il est antérieur. — 4. lA)th, op. c, 1, p 11. — 5. Luth, op. c. I, p. 105. note. — (J. ('"est vraisomhlablement ce que M. Forster appelle les pièces de mosaïque qui ont servi aux artistes français pour composer leurs tableaux ^^Ivuin. XXIIIi.

LES POÈMES ARTHCRIEXS ! ORIGINE d'iVAIN ET D*ÉREC. 177

leresqueSjOnl élé réunis pour former les contes définilivement transformés en poèmes par Chrétien.

En quel état Chrétien a-l-il trouvé ces contes? Que doit-il à la tradition et quelle est la part d'invention qu'il peut léfçilimemenl revendiquer? La réponse à cette question est, comme Ta voue M. FOrsler, difficile à donner ». Nous croyons cependant que le récit original offrait une version assez rapprochée du texte définitif; nous allons essayer de le prouver en rapprochant le Mahinogi de Geraint^ de VÉrec de Chrétien, et de celui de Hartmann. Le résultat de celte comparaison nous démontrera : 1) que lo Mabinogi n'esl pas, comme on Ta dit, une traduction de VÉi^ec de Chrétien 2 ; 2) que le premier de ces ouvrages s'inspire d'une source française qu'a également connue Hartmann, et qui n'est pas celle dont s'est servi Chrétien ou que celui-ci, s'il l'a connue, a altérée.

1. — Le Mabinogi, si nous le mettons en regard du poème de Chrétien, présente un aspect celtique indéniable ; nombre de traits révèlent en son auteur un ancien qui ne se met pas en peine de galanterie, et à qui la douceur des mœurs d'une époque plus civilisée est inconnue 3.

Les coutumes y diffèrent souvent de celles des poèmes arthuriens français. Nous voyons Arthur tenir sa cour à Pâques et à Noël (p. 111), alors que chez nos poètes, c'est à la Pentecôte que ces réunions ont généralement lieu. On y boit l'hydromel (p. 121; et c'est un quartier de bœuf qui est servi aux convives (p. 121). Le forestier qui comparaît devant Arthur et qui est introduit par un si caractéristique dialogue (p. 113), la description détaillée de la chasse (p. 128), l'absence des cérémonies religieuses qui unissent les époux dans le poème français (p. 134, 163), absence conforme aux mœurs galloises *, certains détails

1. Zu erraten, tnas Kristian dev SpielmannserzHhlung entliehen ist schwer (Eroc, LXI). V. aussi Rauch : Die wiilische, franzôsische und deutsrjie Bearheitung dcr Iiceinsage, p. 13 et ss. — 2. V. Otlimer, op c, 1 et «s. — 3. La même consiutalion avec preuves X l'appui a déjà élé faite plus haut au sujet du Mahinofji (ÏOwen. V. p. 121 et ss. — 4. Ferd. Walter : Dos alte IValeSy p. 409.

178 KTlIiK SUR HARTMANN I» ACK.

vulgaires soigiiousemenl bannis des poèmes de Chrétien ^ trahissent une conception de la vie étrangère à Chrétien. Le conteur gallois ose parler de tournois stériles (p. 136). 11 se laisse aller aux exagérations habituelles à la poésie populaire : un géant est chez lui plus grand que trois hommes (p. 164); à Kaerllion, résidence d'Arthur, il y a treize églises, dont chacune est affectée à un personnage différent (p. tl2); ce n*est pas deux, mais trois bandes de brigands que le héros doit mettre en déroule (p. 144, 146, 148); et c'est trois et non pas deux géants qu'il a simultanément à combattre (p. 163). Suivant les lois du conte populaire, les mêmes récits sont faits dans des termes identiques cl les mêmes expressions reviennent dans des situations analogues *-'. On trouve dans le Mabinogi une rudesse exclue des romans de la Table Ronde. Un personnage y avoue sans le moindre embarras qu'il a voulu spolier son neveu, empêché de se défendre par sa grande jeunesse (p. 121). Au lieu de la galante coutume du baiser donné à la plus belle à l'occasion de la prise du cerf, c'est la tête tout entière de l'animal que l'heureux chasseur offre soit à une femme, soit à un compagnon (p. 114). L'Erec fiançais, libéral, dédaigne de prendre les chevaux des adversaires renversés dans le tournoi : le Geraint celtique n'a pas de ces scrupules. Grâce à sa valeur, « il enrichit sa cour, ses compagnons et ses gentilshommes des meilleurs chevaux et des meilleures armes» (p. 141). Les vassaux des princes y ressemblent à de besogneux solliciteurs mendiant une libéralité (p. 139). Les combais y sont plus fréquents et plus dangereux que dans VErec français •». Les coups y sont plus violents ^. Le chevalier qui, dans le poème allemand, redoute de trouver des • serpents etdes animaux sauvages ^, » choisit dans le Mabinogi le chemm où il est sûr de rencontrer « des bêles fauves enragées, venimeuses » (p. 143). C'est en lui faisant

1. On refuse i\ Knide do lui faire crédit ;121). — 2. « Voici pour nous une bonne aubaine, » 143, 145, 147. — 3. Lo Mahinoyi a, entre Oauvain et Érec, une lutte supprimée dans lo poème français (161). Un chevalier qui n'est que blessé chez Chrétien est mis à mort dans le conte celte (1G3). — 4. Éroc fond en deux la tête de Limors «t du m Ame coup entame la table (166> — 5. H., Kr.. 8030 et ss.

LES POÈMES ARTHURIENS : ORK'.LNE d'iVAI.N ET d'ÉREC. 170

boire le contenu d'une coupe qu'on espère amener une femme à changer de sentiments (p. 166). Les formules de politesse manquent (p. 160) et les égards dus aux dames sont inconnus au conteur celte K Les brigands des poèmes chevaleresques sont courtois : ils n'attaquent leur adversaire que l'un après l'autre '^. Dans le Mabinogi ils ne connaissent pas ces lois 3.

Mais à quoi bon accumuler les preuves de l'antiquité du Mabinogi? Elles laissent parfaitement inditïérents les partisans de la traduction A'Érec par l'auteur du récit celtique. Chaque fois que M. Olhmer se trouve en présence d'un trait de ce genre, il affirme que le Celte a, par cette addition, voulu plaire à ses compatriotes. 11 est fâcheux que M. Olhmer ne donne aucune preuve de cette hypothèse, qui, si elle étaitexacte, témoignerait que le conteur breton a fait preuve d'une rare intelligence en adaptant de façon si iieureuse le long et différent récit de Chrétien. Mais M. Olhmer lui refuse justement toute intelligence, et partout où il se rencontre quelque écart entre le poème français et le Mabinogi, il ne manque pas de signaler l'inhabileté de l'auteur de ce dernier. 11 est naturel que le récit ancien présente des maladresses, des gaucheries, que Chrétien, poète de talent et d'une éducation supérieure, a facilement évitées, et cet argument de M. Olhmer se retourne contre lui.

Le Mabinogi contient certaines étrangetés que son auteur, s'il avait eu VÉrec français sous les yeux, aurait certainement évitées. Le Géraint gallois, après son mariage, se distingue dans les tournois, d'abord à la cour d'Arthur, puis dans son pays. C'est après de nombreux exploits qu'il se laisse aller à l'oisiveté. Pourquoi? Après avoir lu YErec de Chrétien, le conteur breton n'aurait pas manqué, comme fait l'auteur français, de placer

l'oisiveté d'Erec au moment de sa lune de miel. On comprend que le désir de ne pas quitter la jeune épousée le retienne à son foyer. De même, le Geraint du Mabinogi, arrivé dans une

\. Geraint ordonne t\ sa femme de veiHer pendant qu'il dormira (149); Érec, plus galant, offre de veiller, el c'est Énide qui veut que son mari se livre au sommeil. — 2. Chr., Er., 2826 et s. — 3. Au même moment les chevaliers se rencontrèrent avec lui, Geraint les renversa victorieusement, superbement, tous les cinq (148).

180 ÉTUDE SUR HARTMANN d'aUK.

hôtellerie, fait venir près de lui c la meilleure société pour festoyer > (p. 153). C'est illogique. Le jeune chevalier doit rester, comme il le fait chez Chrétien, isolé, en proie à son ennui. 11 déclare d'ailleurs plus loin qu'il n'est pas c dans un état à se présenter devant qui que ce soit » (p. 161). L'exemple de Chrétien aurait mis le conteur breton en garde contre cotte faute, s'il avait connu le poème d'Érec. Ces deux traits sont pris au hasard : on en trouverait facilement d'autres.

Il n'est pas exacl, d'ailleurs, do prétendre que le récit de Chrétien soit toujours supérieur au MahinogL Le désir de modifier telle brutalité de la donnée a amené Chrétien à des invraisemblances que ne contenait pas le texte primitif. On ne comprend pas pourquoi, dans le poème français, le père d'Énide refuse l'offre que lui fait le comie, qui est l'oncle de la jeune fille, de lui fournir dus vêtements convenables et tout ce dont elle aurait besoin ï. Le récit gallois ne présente pas cette tache: le père d'Enide a autrefois dépouillé le comte, qui est son neveu, et a été «à son tour dépouillé par lui. De là une inimitié à laquelle la victoire d'Erec sur Yder met fin (p. tâl). On s'est étonné avec raison - qu'un chevalier vaincu dans un combat «mené par sa grossièreté soil, en récompense, admis à la cour d'Arthur. Le Mablnogi n'a pas cette bizarrerie. Restant plus près de la donnée primitive, il fait venir Yder à la cour d'Arthur comme prisonnier, en punition de son manque de respect envers la reine et sa suivante (p. 131 et s.). Lorsqu'il quitte sa prison, il faut que quelqu'un se porte caution pour lui (p. 138). Le soupçon d'Erec, qui s'imagine que sa femme aime un autre homme, motive sa colère ainsi que les durs traitements qu'il lui inflige (p. 142), choses que nous trouvons incompréhensibles chez Chrétien 3. Enfin, le dernier épisode, comme on l'a démon-

1. Chr., Kr , 512 et ss. — 2. M. Fôrstor, note au v. 1228. — 3 M. Othmer juge le motif du Mabinogi trivial. Olluuer. op. c , p. 35. Nous pensons que celui qu'il croit découvrir dans lo poème de Clirétien est inexact. Dans le résumé qu'il donne du poème, il dit : « Krec... , beschliesst, i/m Enide toegen des hewiesenen MangeU an Vertraucn auf seine sittliche Kraft zu strafen .... p. 7 II nous est impossible de voir dans la conduite d'Enide et dans ses paroles la moindre traoo d'un manque de confiance dans la force morale de 8on

LES POÈMES ARTHURIENS : ORIGINE d'IVAIN ET d'ÉREC 181

tré ^, se rapproche davantage de la forme qu'a dû avoir le conle primilif.

L'une des graves raisons qui font croire à M. FOrsler que le Mabinogi est une traduction ou adaptation de YÉrec français, c'est la présence de deux contresens qu'il a relevés dans le Mabinogi, dont l'auteur n'aurait pas compris le texte français. Le premier se rapporte au nom propre Morgan Tud, nom d'homme employé par le conteur gallois pour traduire Morgue la Fée et dont il aura confondu l'accusatif avec un nom d'homme 2. A M. FOrster on peut répondre : 1) que le nom de Morgan se rencontre dans plusieurs récits celtiques comme nom d'homme 3 ; 2) que malgré les savantes recherches de M. Rhys, de M. Zimmer et de M. J. Lolh, nous ne savons rien de positif concernant ni ce nom ni l'épithèle Tud qui lui a été ajoutée. De l'étude de M. J. Lolh il semble, au contraire, résulter que c'est l'écrivain français qui a commis une erreur et non le conteur gallois 4. En tout cas, il paraît prudent de ne pas tirer trop de conséquences de la présence de cette forme dans les Mabinogion.

Le second contresens signalé par M. Fôrsler est loin d'être évident. Dans le poème français, Yder arrive, après sa défaite, à la cour d'Arthur. Il salue la reine et donne son nom, après quoi on dit de celle-ci : la vérité Van reconut. Le Mabinogi, après qu'Yder a salué la reine, poursuit de la façon suivante : « Then Arthur came (0 him and he saluted Arthur and Arthur gazed a long time upon him and loas amazed to see him thus. And thinking that he knew him, he enquired of him « Art thou Edeyrn the son of Nudd 5? » M. FOrster conclut : « L'élrangelé de ce

époux. V. Chrétien, Érec, 2480 et s«. — M. Fôrster s'est trouvé également très embarrassé pour justifier la conduite d'Érec. V. Rom., 20, note 5. — 1. Rom., 20, p. 152 et ss. — 2. V. Chr., Érec, XXVII et ss. — 3. C'est même le nom d'un roi du x* siècle. — 4. Remie celtique, 13, p. 496. Selon M. J. Loth, l'écrivain français aura trouvé dans sa source anglo-normande Morgan le Fè ou le Fed et aura tout naturellement lu Morgan la Fede ou la Fée, — Dans Guillaume d'Orange, le frère de Renouart porte le nom de Morgans li faez (Jonkbl., V, 4640 et s.), ce qui vient à l'appui de l'assertion de M. J. Loth. — 5. La traduction de M. Loth (op. c, p. 131), sauf une variante sans importance (N'es-tu pas Edern, au lieu de Art thou Edeyrn), est identique à celle de lady Ouest.

i82 KTIDE SIJH HARTMANN d'aUE.

passage ne peut échapper à personne. Il est très singulier t qu'Arthur considère Edeyrn quelque temps. C'est pourquoi je regarde comme vraisemblable que le Celle a mal lu le vers de Chrétien et a compris :

Do vérité le reconnat,

et qu'il a ensuite rapporté au roi le fait exprimé par ce vers '. » Nous ne voyons pas en quoi ce passage est étrange. L'auteur du Mabinogi admet qu'Arthur connaissait Yder, qu'il avait vu auparavant. Le trouvant couvert de sang et de blessures, il a quelque peine à le reconnaître; il le regarde longuement, et pour s'assurer que c'est bien lui, il lui pose la question : « N'es-lu pas Yder? » Ce qui prouve encore que le Mabinogi est indépendant ici du texte français, c'est qu'il met Arthur en scène, alors que c'est de Guenièvre qu'il s'agit chez Chrétien.

11. — Mais en admettant que M. FOrster et M. Othmer aient réussi à démontrer qu'il y a une étroite parenté entre le récit de Chrétien et le Mabinogi, que certains passages concordent textuellement, que certains noms propres que conlienl le récit gallois sont assurément d'origine française 3, que l'auteur du Mabinogi a mal entendu quelques passages que nous trouvons chez Chrétien, que l'endroit où apparaît un nom et la façon dont il est donné ^ prouvent une étroite parenté entre les deux œuvres, nous ne sommes pas autorisés à conclure que le Mabinogi est une traduction de VÉrec de Chrétien. Il faudrait, comme on Ta dit, montrer que les deux textes ne peuvent pas remonter tous deux indépendamment à une source française anlérieure 5. Nous allons nous efforcer de faire voir, en comparant le poème allemand d'/iVec, d'une part, et le Mabinogi, de l'autre, avec VÉrec de Chrétien, qu'il faut admettre que celui-ci n'a pas inspiré

1. Sehr tinnatûrlich. — 2. Chr., Ër., XXX et s. — 3. Le fait est incontestable pour Guivrct le Petit. — 4. V. Othmer (op. c, p. 46), sur le nom d'Énidc. M. Othmer commet cependant une erreur. Le nom d'Énide est donné plus haut qu'il no le dit : « Gereint la rovut de la main d'Arthur et il fut uni avec Enid, suivant l'usage du temps » (Loth, op. c, II, 134). — 5. G. Paris, Rom.y 19, p. 157.

LKS roÈMES ARTnURIENS : ORIGINE D'iVAIN ET DKUEC. 183

directement le Mabinogi^ mais que tous deux dérivent" d'un poème primitif.

Déjà M. Hagen * a, par des rapprochements significatifs, établi que « Hartmann, outre le poème français de Chrétien, s'est servi d'un second poème d'Érec 2. • Il a, de plus, fait voir, par des concordances relevées enlrc le Mabinogi et Hartmann, que ce second poème, plus ancien que celui de Chrétien, a été imité à la fois par le Mabinogi et Hartmann.

Il est vrai que les résultats des comparaisons établies par M. Hagen n'ont pas tous la même importance. Quelques ressemblances signalées entre le Mabinogi et Hartmann sont le fait de coïncidences fortuites ^, ou peuvent provenir, chez Hartmann, du développement d'un passage de Chrétien ^. Il est certain, cependant, que la plupart ne peuvent s'expliquer que par l'usage fait par le Mabinogi et Hartmann d'un texte commun.

Le tableau dressé par M. Hagen est incomplet. 11 existe encore d'autres concordances qu'il a omis de relever, et qui viennent à l'appui de son affirmation.

1) Chez Hartmann, Érec cherche un gîte dans une masure en ruine (ein allez gemiure), à l'écart du bourg, et trouve là le père d'Enide 5. Dans le Mabinogi, Geraint voit également, « à quelque distance de la ville, une vieille cour tombant en ruines et toute percée de trous, » précédée d'un pont sur lequel est assis le père d'Enide ^\ Selon Chrétien, au contraire, celui-ci gît « sor uns degrez, » dans le bourg même 7.

1. Zuiit Erec : Z.f. d. A., 27, p. 471. — 2. Hagen, op. c, p. 471. — 3. Telle la transposition indiquée par M. Hagen, p. 4<53 et s. Hartmann peut très bien avoir modifié de lui-même l'ordre adopté par Chrétien pour suivre plus commodément sa narration II cet d'ailleurs indépendant du Mabinogi dans une autre transposition. V. Hagen, p. 464. Elntin le poète allemand a assez fréquemment modifié l'ordre de Chrétien. Ex. image du soleil (Chr., 1825 et s. ; H., 1716 et ss.) ; comparaison avec l'épervier (Chr., 2083 et ss. ; H., 1860 et ss ) ; indication de l'amour d Érec (Chr . 2080 et ss. ; H , 1845 et ss.) ; monologue d'Enide (Chr., 2833 et ss ; H., 3128 et ss.). — 4. Si Hartmann insiste sur la frayeur causée aux gens de Limors par la vue du mort surgissant de sa bière, c'est qu'il avait sous les yeux le vers de Chrétien : Fuiez, fuiez, vez ci le mort! V. 4876. — 5. H., Er., 249 et ss. — 6. Mab., 119 et s. — 7. Chr., Er., 371 et ss.

i8i ETUDE SUn HARTMANN d'aUE.

2) Coralus n'a pas de valet ni chez Ilarimann ni dans le MabU nogi *. Chez Chrétien, il est servi par un serjant 2.

3) Érec apprend au père d'Ériide Toutrage qu'il a subi et lui demande conseil. Telle est la version de Hartmann (480 et ss.) et du Mabinogi (p. 122). Clirélien fait simplement dire à Érec :

Ccl chevalier, je ne Taim pas.

Sachiez, se je armes avoie, L'esprevier li chalangeroie 3.

Le Coralus français reste donc dans l'ignorance de l'affront fait à Érec.

4) Seuls Hartmann et le Mabinogi insistent sur la qualité défectueuse des armes d'Érec *. Chrétien parle d' c armes buenes et bêles 5. »

8) Le combat d'Érec et d'Yder est différemment présenté par Chrétien, chez qui les deux adversaires vident simultanément les arçons 6, et par Ilarlmann et le Mabinogi, où Erec jette Yder à bas de son cheval par un coup violent, et ensuite descend du sien ".

6) Le parent d'Énide, après le triomphe d'Érec sur Yder, fait porter des provisions chez Coralus, selon Hartmann et le Mabinogi 8. Chrétien n'a pas connu ce trait ou ne l'a pas utilisé.

7) 11 est possible que les joutes préliminaires de l'Erec allemand au tournoi de Tanebro/;^ et les nombreux tournois que le Mabinogi prête à Erec avant V « empirier » aient la même origine ^,

8) Hartmann et le Mabinogi sont d'accord pour remarquer que, lors de la scène qui amène le mécontentement d'Érec, le soleil pénètre par la fenèlre dans la chambre où se trouvent les jeunes époux to. Chez Chrétien, il n'est question ni de fenèlre ni de soleil ^^

1. H., Er., 349. Il n'y aura d'autre serviteur que toi ce soir pour le cheval de ce jeune homme, dit Coralus à sa fille, Mah.^ p. 120. — 2 Chr., Er., 485. — 3. Chr., Er.. 602 et ss. — 4. IL, Er., 746 et ss. ; Mah., p. 123. — 5. Chr., Er., 613. — 6 Chr., Er., 871 et ss. — 7 H., Er., 811 et ss. ; Mah., p. 124. — 8. IL, Er., 1394 et ss. ; Mah., p. 126. — 9. H., Er., 2412 et ss. ; Mah., p. 141. - 10. JSu gezam des icol der sunnen schfn — daz er dienest tnuos te stn : — tcande er den gelieben swein — durch ein vensterglas schein — und het die kemenâten — liehtes tvol beràten.... • (II., Er., 3015 et ss.). « Un matin d'été, ils étaient.... dans la chambre vitrée. Le soleil envoyait ses rayons sur le lit » {Mab., p. 142). -— 11. Chr., Er., 2174. Cette remarque 8) et la remarque 1) ont été faites avant

LES POÈMES ARTHURIENS : ORIGINE D*1VAIN ET d'ÉREC. 188

9) Dans le poème allemand, Énide avoue à Érec que la cause des plainles qu'elle laisse entendre est le chagrin de ce qu'on blâme la conduite de son époux, car « elle craignait qu'il ne l'accusât d'autre chose '. • Il est certain que celte accusation qu'elle redoute est celle d'infidélité, que le Mabinogi produit textuellement -, mais dont Chrétien ne parle pas, que Hartmann n'a par conséquent pas trouvée chez lui.

10) Le Mabinogi et Hartmann disent expressément qu'Érec, dans rhôlellerie où il se rend après sa lutte contre les brigands, lient Énide à l'écart 3. Chrétien ne constate pas que l'éloignement d'Énide, qui se trouve également dans son poème, ait été voulu par Erec ^.

11) Chrétien prévient le lecteur qu'Erec veut mettre Enide à l'épreuve. Ainsi, il feint de ne pas apercevoir les brigands, afin de voir comment agira Enide &; le poète nous informe qu'il n'a nullement le dessein de mettre à exécution les menaces qu'il adresse à son épouse ^. Ni le Mabinogi ni Hartmann ne procèdent ainsi : tous deux nous laissent croire qu'Érec est réellement décidé à tuer Énide, si elle enfreint ses ordres.

12) « Érec... leva son épée et lui déchargea sur la tête un coup mortellement violent 7. > Telle est, selon le Mabinogi, la façon dont Erec triomphe de Guivret. Chez Hartmann, c'est également cette blessure qui met fin au combat 8. Dans le poème de Chrétien, Guivret n'est vaincu que par suite de la rupture de son épée 9.

13) Aussi bien dans le conte celtique que chez Hartmann, Guivret reconnaît Énide à sa voix <o. Ce n'est qu'après qu'Énide a prononcé le nom d'Érec dans le poème français que Guivret sait que c'est ce chevalier qu'il vient de désarçonner **.

14) Se rendant à la cour d'Arthur, le Petit Roi et Érec ne

nous par M. Dreyer, qui a également signalé un certain nombre de passages où 1« Mabinogi et Hartmann concordent {Hartmanns von Aue und seine ahfranzôsische Quelle, p. 23). — 1. H., Er.. 3044 et s — 2. Mah., p. 142. — 3. « Va de l'autre côté de la chambre et ne passe pas de ce côté-ci. » dit Geraint à Enide {Mab., p 151) ; « f rotin Eniten er niht liez — mit saint im ezzen * (H., Er , 3662 et s.). — 4. Chr., Er., 3310 et s. — 5. Chr., Er.. 2961 et s. — 6. Chr., Er., 3765 et ss. — 7. Mab , p. 158. — 8. H., Er., 4434 et ss. — 9 Chr., Er , 3829 et ;<». - 10. H.. Er., 6956; Mab., p. 167. — 11. Chr., Er., 5059.

savent quel chemin prendre, selon Hartmann et le Mabinogi ^ Chez Chrétien, ils n*ont pas cette hésitation et arrivent directement en vue du château do Brandigan î.

15) L'amie de Mabonagrain, dans le poème français, est couchée sur un lit d'argent, à Tombre d'un sycomore 3. Le Mabinogi et Hartmann nous la présentent assise sous un pavillon (de paile au sommet rouge, Mab,, p. 171, de velours, Hart., 8900 et ss.).

16) Hartmann constate que Cadoc doit s'estimer heureux d'avoir conservé la vie *. Se souvenait-il de la version, source du Mabinogi, où ce chevalier est tué ' ?

Il sérail téméraire de nier que plusieurs de ces coïncidences ne puissent être dues au hasard. Il en est néanmoins de si singulières 6, qu'on ne saurait contester que Hartmann ait eu connaissance d'une autre source que YErec de Chrétien. Le fait peut s'expliquer aisément. Pendant son séjour dans la France septentrionale, Hartmann a entendu l'un de ces conteurs qui, selon Chrétien, avaient coutume « de dépecer et de corrompre > les sujets poétiques, réciter l'histoire d'Érec. Sa mémoire avait retenu les linéaments principaux du récit: il se rappelait certains traits de la donnée primitive. Lorsque, en face du texte de Chrétien, il se mit à adapter le poème français pour le public allemand, il se souvint du conte ancien, et pour des raisons qu'il nous est le plus souvent possible de déterminer, il préféra, dans un certain nombre de cas, la version du jongleur à celle de Chrétien. Comme cette version est celle où a puisé le Mabinogi, nous n'avons pas lieu de nous étonner des concordances que nous avons relevées entre le conte celtique et l'Érec allemand 7.

1. H , Er., 7813 et «s. ; Mah., p. 168 et s. — 2. Chr., Er , 5367 et ss. — 3. Chr., Er., 5880 et ss. — 4. II , Er., 5506 et ss. — 5. Mah„ p 163. — 6. V. notamment Hagcn 3), Érec chez Hartmann et dans le Mabinogi n'a accompli aucun exploit avant la joute de IVpervier; 7) dialogue entre l'hôtelier et le comte de Limors, lorsque celui-ci vient pour enlever Énidc ; et dans le tableau ci-dessus 1), 3;, 4), 8), 9). 14). 15). — 7. Dans sa petite édition d'Érec (Halle, 1896), M. Fôrstcr explique les concordances entre le Mabinogi et Hariwann en dehors de Chrétien, en admettant l'existence d'une famille de manuscrits autre que colle qui nous reste et où auraient puisé le traducteur Scandinave d'Érec, le Mabinogi et Hartmann (p. XVIII et ss }. Mais il résulte de la minutieuse comparaison faite par M. Fdrster lui-même (dans sa grande édition d'Erec, p. XLIII et ss.), des passages sur lesquels peut s'appuyer cette opi-

LES POÈMES ARTHURIENS .* ORIGINE D^IVAIN ET d'ÉREC. 187

Se plaçant au point de vue de la transmission de la légende, M. Philipol a cru trouver, dans Texamen de Tépisode qui ler^ mine le poème de Chrétien, la preuve de Tantériorité de celui-ci par rapport au Mabinogi de Geraint, et a conclu que le Mabinogi est une adaptation de VÉrec de Chrétien ^ Son principal argument est que l'auteur celte a méconnu le thème primilif de l'épisode de Joie de la Cour, lequel, ses recherches ne permettent pas de le contester, n'est autre chose que l'emprisonnement d'un héros victime des enchantements d'une femme. Mais est-il bien juste d'affirmer que la version celtique est « plus altérée, moins primitive que la version d'Érec? » Le nom même de Clos de la Nue, plus expressif et plus près de la donnée antique que l'inexplicable dénomination de Joie de la Cour ^, démontre Tindépendance du récit breton à l'égard de Chrétien, sinon son antériorité. De plus, en parlant de * jeux enchantés, » le Mabinogi nous parait plus près de la forme légendaire que Chrétien : il rappelle, vaguement il est vrai, mais cependant avec assez de clarté pour qu'il n'y ait pas à s'y méprendre, les merveilleuses conditions d'existence des héros dans le séjour fortuné d'Avalon ou dans la demeure d'une fée. Enfin, il n'est pas exact de prétendre que c'est le chevalier qui joue le rôle de Mabonagrain qui, « lui seul, a fait tout l'enchantement. » Le Mabinogi ne dit rien de pareil. Il déclare, au contraire, que c'est le comte,

nion, que cette hypothèse est peu vraisemblable. « AtÀS dem Gesagten ergiht sich meiner Ansicht nach durchaus nicht die Noftvendigkeit eine andre Redahtion von K anzunehmen, als die unsrige ist. Aile Abweichungen erklâren sich sofort aus der Eigenart, mit der jeder Ueherarheiter seine Vorlage hehandelt, und da sind es dann Sachen, die jedem unahhûngig votn andern eivfallen. » Et, en effet, il n'existe pas entre les poèmes allemand, celtique et Scandinave des analo<,nes autorisant âi conclure que tous trois ont puisé à la même source (V. Dreyer, op. c, p 27). Nous devons admettre que Hartmann a été influencé par une œuvre qu'a également connue Tautcur du Mabinogi. D'autre part, les passages concordants entre YÈrec de Hartmann et la version Scandinave et différents de VÈrec français ne peuvent s'expliquer que par la connaissance qu'a eue le rédacteur de la Saga du poème allemand (V. Dreyer, op. c, p. 27). M. Dreyer croit qu'il faut admettre pour le Mabinogi et Hartmann une source commune différente de YÈrec français actuel, et écrite par Chrétien : cette opinion n'est appuyée d'aucune démonstration. — 1. Rom., 25, p. 293 et s. — 2 M. Philipot lui-même, malgré le rapprochement avec Hle de J«»ie, ne résout pas la difficulté. Rom., 25. p. 290.

rivain de Chrélien, qui a établi les jeux, version qui ne diffère de la forme ancienne que par la subsLilution d'un homme à une femme, alors que chez Chrétien on ne sait quel est Tauleur du sortilège. Quant à la suppression des fruits merveilleux et à la mention de deux pieux au lieu d'un, on conviendra que ce sont là détails bien minimes et auxquels il n'y a pas lieu de s'attacher. Certains traits, au contraire, traités par M. Philipot de • fioritures, > prennent de l'importance, si l'on songe qu'ils coïncident avec des données anciennes et que le Mabinogi ne les a pas trouvées chez Chrétien. Ainsi, le rôle du cor merveilleux, l'indication du carrefour, le développement de l'avenlure en un seul jour, l'attitude de la dame sont autant de faits intéressants, puisque l'auteur français les ignore, et que, comme le reconnaît M. Philipot, ils existent dans des variantes de la même histoire, et ont dû, par suite, se trouver dans le récit primitif.

En résumé, le Mabinogi diffère en trop de points de YÉrec de Chrétien; il a un caractère trop celtique pour pouvoir être la traduction de ce poème. Sa source est vraisemblablement un conte français formé par la fusion de plusieurs aventures contenant une quantité difficilement appréciable d'éléments celtiques. Ce conte ou une variante a servi de thème à Chrétien et a été connu de Hartmann, qui a adapté le poème de Chrétien, mais s'est souvenu de certains traits particuliers au récit ancien.

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