‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 16 sur 42 · LES POÈMES ARTHURIENS .: HARTMANN ET CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LES POÈMES ARTHURIENS .: HARTMANN ET CHRÉTIEN

Comparaison des poèmes de Hartmann avec Ylvain et ÏÉrec de Chrétien. — Talent de Chrétien. — La clarté chez Hartmann. — Les motifs. — La vraisemblance. — Faits accessoires. — Indifférence de Hartmann pour les foules. — Descriptions. — Bienséance. — Politesse. — Psychologie. — Abstraction.

Si VIvain de Hartmann est une exacte imitation, une traduction le plus souvent littérale du poème de Chrétien, il n'en est pas de même pour Érec. Ici les divergences entre l'ouvrage allemand et le modèle français sont nombreuses et graves. Le poêle se meut d'une marche plus libre. 11 ajoute ou retranche, développe ou condense. Il s'abandonne à sa fantaisie, se livre à son inspiration, quille fréquemment le chemin tracé pour se frayer de nouvelles voies. Ses altérations sont d'une telle importance qu'on a pu, pendant longtemps, douter que le fidèle Iraducleur (ïlvain ail osé, dans Krec, prendre de telles libertés avec son texte. Plusieurs critiques ont affirmé que ce n'est pas ÏÉrec de Chrétien, tel que nous le possédons aujourd'hui, qui a pu être la source de Hartmann i. Mais une étude comparative des deux textes, entreprise par Barlsch 2, a démontré d'une façon irréfutable que Hartmann a bien eu sous les yeux et imilé la version 6! Érec qui nous reste 3. S'il est incontestable, comme nous

I Haupt, San Marte, etc. — 2. Germ., Vil, p 141 et ss. — 3. Telle est aussi l'opinion de M. Fôrster, Chr , Er., WHI.

Ce qui lui importe, ce n'est pas de suivre pas à pas ses héros, de rendre par le menu leurs aventures et leurs sentiments, de décrire exactement les choses et les hommes, mais de donner une impression forte et durable. On rencontre dans son récit des lacunes et des obscurités ; les motifs des aclions des personnages ne sont pas toujours indiqués; les faits pèchent parfois contrôla vraisemblance; mais en revanche quel éclat, quelle vie, quel don remarquable de saisir les traits saillants qui font un tableau d'une frappante vérité !i

S'agit-il de décrire un tournoi, il se préoccupe peu d'en retracer fidèlement les phases, d'en suivre exactement les péripéties, d'en épuiser les incidents. Mais quelle sensation il en donne! La plaine est couverte de tentes aux enseignes blanches, bleues et vermeilles; les vives couleurs des écus et des bannières éclatent dans l'air matinal ; l'or et l'acier des heaumes rayonne ; les épées et les hauberts étincellent sous un radieux soleil ; los boucles d'or des écus resplendissent ; les chevaux de toutes nuances caracolent en rangs pressés. C'est une fête des yeux qui réjouit le poète et excite son enthousiasme. Le tumulte du combat, les cris des assaillants, le fracas des lances brisées, le heurt des boucliers, le choc des armures, relentissent dans ses vers comme une fanfare triomphante. Le spectacle des hommes qui tombjînl, des chevaux écumanls, du champ couvert de tronçons d'armes, des combattants volant de côté et d'autre, dc^s écuyers accourant avec les lances de rechange, reste gravé dans l'esprit comme une vision difficile à oublier. C'est un tableau brossé avec une fougueuse ardeur par un maître coloriste t.

S'il veut donner la description d'une fête, même abondance de traits frappants et de moments bien choisis. Les hommes s'agitent et sautent, les jeunes filles dansent, les instruments

ciau8 chiet et terre font — Dont sera prise mainte aloe (Chr., Er., 443-J ot s.) ; Ci an est la l»rocho Iranchiée (Chr , Kr., 5652;; Toz jors doit puïr li fumiors — Et taons poindre ot maloz bruire {Chr., Iv , 116 et s.)- Ces derniers vers ont été traduits par Hartmann. — 1. Chr., Er., 2138 ot ss. Il n'est pas étonnant que Chrétien se soit senti sur son terrain en décrivant les tournois. Comme il nous l'apprend lui-même dans un passage du Roman de la Charrette, il était héraut d'armes. 0. Paris, Rom., XII, p. 480, note 1.

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vibrent, aussi bien la harpe que la rôle, la gigue que la vielle, la fliilo que le chalumeau; le lambour el la buisine font rage; les portes du palais s'ouvrent à une foule en liesse, la venaison est servie à tout venant, le vin coule à flots *.

Le poète allemand n'a pas la puissance de Chrétien. Sa palelte ne dispose pas de ces tons brillants. Sa description est terne, son récit sans vigueur, son exposition dénuée d'éclat. 11 n'a pas les heureuses audaces du poète français, sa concision, sa saveur, sa rapidité. C'est un esprit de moyenne envergure, épris de clarté, de bon sens, de logique, estimant par-dessus tout Tordre, la correction, l'élégance. Il fait songer au fil régulier d'une eau paisible et lente, qui ne connaît ni les bonds rapides des cataractes, ni les remous tumultueux des courants profonds, ni les brusques détours d'un lit accidenlé, mais dont la limpidité, en revanche, n'est jamais troublée. Poète de cabinet, il s'est mis en face de son original, l'a attentivement étudié, en a examiné de près le délail. Puis, bien pénétré de son sujet, il s'est ingénié à en présenter clairement les faits, à les relier, à les mettre d'accord, à les motiver, à leur donner un air de vérité ou au moins de vraisemblance. Il a cherché à présenter le récit avec plus d'agrément en le complétant à l'aide de nouveaux développements. Il s'est efforcé de respecter la bienséance, de prêcher la courtoisie. Enfin, se laissant aller au penchant que nous avons déjà constaté, il a fait à l'étude de la vie morale une large part.

Entre autres qualités de notre poète, l'un de ses contemporains, Godefroi de Strasbourg, célèbre sa clarté 2. Nul éloge n'est mieux mérité. Si « la couronne de lauriers » doit être décernée à l'auteur dont « le discours est uni comme une plaine où un homme de sens ordinaire peut avancer sans trébucher, » elle doit revenir à Hartmann. Aucun poète de son temps ne s'est montré plus soucieux d'être facilement compris, aucun n'a mieux atteint son but. Son style a, comme le dit encore Godefroi, la transparence du cristal. On suit sans peine et sans

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