‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 17 sur 42 · Chr. Er., 2039 cl ss — 2. Ood., Tristan. 4610 el s · texte numérisé non relu

Chr. Er., 2039 cl ss — 2. Ood., Tristan. 4610 el s

HH KTUDK SUR HARTMANN d'.U K.

faligue le gracieux conleur, assuré de ne jamais perdre le fil du récit, de ne jamais passer brusquement d'un épisode à Taulre, de ne pas èlre arrêté par des mots inattendus, des expressions do sens caciié, des phrases d*une insaisissable profondeur. Los poèmes de Hartmann sont éclairés d'une douce lumière, à Téclat tempéré, mais sans cesse soutenu, qui permet d'arriver sans impatience et sans lassitude au bout de l'ouvrage.

Pour épargner au lecteur l'ennui de t trébucher, » ffartmann lui donne Texplication des termes qui peuvent lui paraître étrangers. C'est ainsi qu'il Iraduit et explique le nom de Joie de la Cour, parce que, dit-il, ce mol est inconnu aux gens d'Allemagne *. 11 fait également suivre le mot aventure de sa définition '^. Chrétien n*a pas de ces précautions. 11 mentionne simplement le petron real ; Hartmann fait comprendre que c'est une large pierre, un peu à l'écart de l'escalier, que le roi Arthur gravit pour monter à cheval ou en descendre ^. S'il parle d*lconium, il fixe la situation exacte de celte ville « entre les pays des Grecs et des païens *. » 11 rend plus faciles les désignations de personnes en faisant des noms propres un usage plus fréquent que Chrétien, qui a coutume < de donner très tard le nom d'un principal personnage i>. » 11 arrive souvent

1. Ce procédé a été imité par Oodefroi do Strasbourg qui, so servant de la formule de salutation française : « Déu sal, bêûs amis » (2679) en donne sur-lechamp la traduction allemande. — 2. H., Iv., 539 et ss. — 3. H., Iv.. 1198 et sa. , — 4 H., Er., 2002 et ss. — 5. G. Paris, Rom., 12, p. 184. « Le poème do Lanceloi est plus qu'au milieu quand nous apprenons le nom du héros » Rom., 1. c. — C'est dans Érec surtout que cette tendance de Hartmann est visif)le. Contre un seul nom (Oaloain) que contient Vl'\rec français et que nous ne trouvons pus dans Vi'Jrec allemand, nous rencontrons los noms d'imain. Malodicur. Fillodamur. Gonteflur dans VÈrec de Hartmann. Coralus et Carsinerito, nommés par Chrétien à la tin do son poème, le sont par Hartmann au début, lorsque ces personnaj,'es entrent on scène. Le nom d'Yder est donné par Hartmann dès lo vers 4t>4 alors que chez (Chrétien ncms ne le trouvons qu'après la jt)ute de réporvior. Nous savons comment se nomme Knide tout au coinmencemont de l'/vr/r allomand; dans Vl'jfcc français il nous faut attendre son mariage. Chrétien explique ce retard d'une façon singulière : « Quant Erec sa faine reçut, — Par son droit non nomer l'estut; — Qu'autremant n'est famé esposeo, — Se par son droit non n'est nomce — Ancor ne savoit nus son non ; - - Lors premièrement le sot l'on; — Enidc ot non an baptestire. » Chr., Er.,

LES POÈ^IKS ARTHUKIENS : HARTMANN ET CHRÉTIEN. 195

à Chrétien de supposer une chose connue : Hartmann se ferait scrupule de rien laisser dans l'obscurité *. Nous ne trouvons chez lui nul sous-entendu, nulle lacune. Il nous renseigne exaclennenl sur remploi du temps de ses personnages 2, explique leur genre de vie 4, fixe l'attention du lecteur sur leurs actions 3. Chrétien ne vise pas à la précision, les indications de temps et de lieu lui sont indifférentes. Pour Hartmann, c'est chose importante, et il s'efforce de combler les lacunes de Chrétien &.

La recherche exagérée de la clarté fait tomber aisément dans la prolixité et la diffusion. L'auteur, qui se défie de Tinlelligence du lecteur, délaie sa pensée, la reprend plusieurs fois sous des formes différentes, la développe démesurémenL C'est ce qui est arrivé à Hartmann. Il refuse au lecteur le plaisir de comprendre à demi-mol. Chez lui, pas de fugitive allusion, pas de fonnule vive et rapide, ramassant et condensant la pensée en peu de mots. Loin de là, des redites, des retours sur la chose déjà exposée, des vers entiers exprimant soit sous une forme un peu variée, soit même texiuellement, une idée déjà présentée. Ce serait un travail oiseux que de faire le tableau complet de ces répétitions. Pour le seul/yam, un consciencieux éditeur s'est donné la peine de relever les vers qui sont littéralement reproduits au cours du poème, et il est arrivé à un total important 6.

Le souci de la clarté n'a, heureusement, pas toujours eu de si fâcheuses conséquences pour Hartmann. Il a déterminé le poète allemand à enchaîner, en les motivant rigoureusement, les faits, les situations, les actes des personnages, que Chrétien n'a pas reliés d'une façon satisfaisante 7. Parfois, il est vrai, la

2025 et SR. Selon Lachmann, Wolfram aurait fait allusion à cet usage do Chrétien (W'olfr v. Ksch., XX). — 1. Après l'aventure de Limors, l'Erec ailemand se fait raconter par Ënidc ce qui s'est passé pendant son évanouissement (Il , Er., 6762), l'Éroc français ne demande nulle explication. — 2. H., Er., 2938 et ss. — 3. H., Er.. 3116 et ss. — 4. H., Er.. 4027 et ss. - 5. H , Er.. 8415; H , Iv.. 554, 2959, 3361, 5621. — 6 Henrioi : Hartmann von Aue, Iwein 11^ XI. — 7. En aj^nssant ainsi, Hartmann a obéi au sou<'i constant des traducteurs, qui. travaillant sur un modèle donné, en constatent aisément les lacunes et s'appliquent à les combler. Telle a (îté en eifct la méthode de maître Otle, le traducteur d'Éracle, de Veldeke iBeha«,-hel. ÏMide, CXLIX), de Wolfram d'Es«*honI>acli Zin'rerlo, Gcrut., III. p. hX\. 105 o{ 117 .

IVM» KTUDE SUR HARTMANN u'aUE.

raison donnée est sans utilité. Ainsi Hartmann aurait pu se dispenser de nous dire qu'Erec reconnaît les tentes d'Arthur pour les avoir vues maintes fois ^ ou encore qu'Erec ne peut voir la robe deVarnie de Mabonagrain, parce que celle ci est enveloppée d'un manteau ^, En revanche, il a souvent réussi, à l'aide d'un motif d'invention ingénieuse, à éclairer, le sujet et à en unir les parties.

A la lecture de ÏÉrec de Chrétien on ne devine pas pourquoi Énide s*aft*ecte tant du blâme dont Érec est l'objet quand il renonce à la chevalerie. Hartmann nous donne la raison de sa désolation et de la confession qu'elle fait à son mari. C'est elle que, dans le poème allemand, on accuse de la honle d'Erec, c'est à son influence néfaste sur le jeune chevalier qu'on atlribue l'inertie du héros. Les amis d'Erec maudissent le jour oii il l'a prise pour épouse ^, Affolée par ces reproches, se croyant réellement l'auteur du mal, désespérée d'avoir perdu d'honneur l'homme lant aimé, la pauvre femme se laisse envahir par une trislesse insurmontable. Los plaintes qu'elle profère éveillent la méfiance d'Erec el, pour ne pas être accusée d'une autre faute, elle lui révèle les propos tenus sur lui. Ainsi présentés, les faits sont clairs et logiquement enchaînés. Plus d'une fois Hartmann est arrivé à ce résultat par d'heureuses additions. Le lecteur de VÉrec français se demande encore pour quelle raison Arihur tient tant à voir le clievalier vainqueur do Kei. Cette question ne vient pas à l'esprit lorsqu'on lit T^rec allemand. Kei a deviné que c'est Erec qu'il a assailli dans la forêt : rien de plus naturel que d'entendre Arthur exprimer le désir do rencontrer le jeune chevalier auquel il est si attaché *. Plus ingénieusement

1. H., Er , 5041. — 2. H.. Er., 8049. Hartmann imite presque la naïveté de l'auteur d'Ogier le Danois, qui, après avoir expliqué qu'Ogier, assiégé dans le chAteau de Castelfort. a fabriqué des mannequins en bois pour faire croire à la présence de nombreux défenseurs, conte que l'empereur s'avance vers les prétendus hommes d'armes et, les sommant de lui livrer <'gier, n'en obtient pas de réponse, car, ajoute-t-il, ils étaient en bois {Ogie.t\ 8385 etss.). — 3. II., Er., 2995 et .ss. Chrétien fait bien dire à Énide que c'est sur elle qu'on met le blâme (Chr , Er , 2560). mais Enide ne paraît pas attacher grande importance à cette accusation que Hartmann met en un si vigoureux relief. — 4. H., Er., 4851 et SB.

LES POÈMES ARTHUfilENS : HARTMANN ET CHRÉTIEN. 197

exposée est aussi la ruse d'Enide. Afin d*endormir les soupçons du comie félon, elle lui raconte qu'elle a été ravie parÉrec dans sa jeunesse. Cela explique mieux la crédulité du comte et lui fournil, pour attaquer Erec, un prétexte, dont il fait usage en effet 1.

Tel motif heureusement trouvé jette un jour nouveau sur le

caractère d*un personnage. Erec s oppose à ce que l'oncle d'Énide lui fasse présent de beaux vêtements. Pourquoi ? Chez Chrétien ce refus parait être le fait d'une inconcevable bizarrerie d'humeur. Hartmann donne une raison qui fait éclater la délicatesse d'Ercc. « Ce n'est pas, dit le jeune homme, par ses habits, mais par les qualités de son corps que vaut une femme, » façon gracieuse de faire l'éloge de sa fiancée pauvrement accoutrée.

Le plus souvent, les motifs ainsi ajoutés par Hartmann s'appliquent à de menus détails, et trop longue en serait la liste complète *. Hartmann n'a jamais manqué de suppléer ainsi aux omissions de Chrétien. 11 était persuadé qu'il perfectionnait son modèle et il s'en montre fier. « Il n'est pas nécessaire de me dire : d'où vient que la dame voyait et entendait mieux (qu'Érec)? Je vais vous l'apprendre. Elle était sans armes et lui était revêtu de son armure, comme doit être tout bon chevalier. C'est pourquoi il ne voyait ni n'entendait rien 3. »

1. H., Er., 3864 et ss., 4171 et ss. — 2. Voici parmi ceux que nous avons relevés les plus importants. Ércc vient facilement à bout des brigands, parce qu'ils sont mal armes (H., Er., 3225 et ss.). — H se montre généreux vis-à-vis des parents d'Énide par amour pour sa fiancée (IL. Er., 1814). — La dame de Narison et ses compagnes ont bientôt deviné que c'est Ivain qu'elles trouvent gisant dans la forêt, car il n'est bruit dans tout le pays que de sa disparition (IL, Iv., 3373 et ss.). — C'est l'inexpérience de la jeunesse qui est cause que la tille cadette du comte de Noire-Épine annonce à sa sœur qu'elle réclamera l'assistance d'un champion (H., Iv., 5671). — Ivain peut se nourrir facilement pendant sa période de frénésie, car la forêt où il vit est giboyeuse et il est habile à tirer de l'arc (IL, Iv., 3271 et ss.). — L'Érec de Chrétien ordonne à Énide de prendre soin des chevaux. Hartmann explique que c'est pour la punir de lui avoir désobéi (H., Er., 3268 et ss.). — Le lion boit le sang du chevreuil, car il ne pouvait être d'aucune utilité à son maître :1I., Iv., 38ÎK) et s.). — Si Gauvain et Ivain désirent après leur combat apprendre leurs noms, c'est que le courage déployé par chacun d'eux l'a fait estimer par son adversaire H , Iv., 7374 et s.). — 3. IL, Er., 4140 et .-«s.

J98 KTIIDE SUR FÎARTMAN.N p'aUE.

Unô longue el allenlivo réflexion, une élude approfondie de son original, ont fait découvrir à Hartmann un certain nombre d'invraisemblances dans le poème de Chrétien : il les a palliées de son mieux.

Chrétien annonce que le père d'Enidc vit dans la pauvreté U La jeune fille, en effet, est sordidement vêtue 2. Cependant, d'autre part, il lui attribue un ^cnre de vie relativement aisé. Il nous informe que le vieux vavasseur possède plusieurs chevaux 3, qu'il est servi par un domestique *. Sa maison est pourvue delils qu'on garnit de draps blancs et de couvertures &. Le repas servi à Érec n'est pas des plus modestes. Le Coralus de Hartmann vit, au contraire, dans un réel dénuement. Il n'a pas de serviteur ^. Le lamentable accoutrement d'Étiide est en rapport avec le tas de paille disposé près du feu en guise de lit et l'absence de mets délicats sur la table "7. Ces détails, nous l'avons montré, sont nécessaires pour justifier la colère d'Érec contre celle qu'il a tirée d'une profonde misère pour en faire une reine 8.

Nous avons fait remarquer combien il est étrange d'entendre dans VÉrec français le père d'Énide s'affliger de voir sa fille mal vêtue el refuser l'offre que lui fait l'onde de la jeune fille, qui est le comte du pays, de lui donner des habits et tout ce dont elle a besoin d. Hartmann a sagement laissé ce détail malheureux à Chrétien. Il a aussi évité une autre faule du poète français. Ivain, vainqueur des géants de Pesme-Aventure, refuse la main de la fille du châtelain. Chez Chrétien, il ne donne aucune raison plausible *o. Hartmann justifie cette résolution de son héros en lui faisant dire, ce qui est la vérité, qu'il aime une autre dame et qu'il est sur le point de soutenir un combat, dans lequel il peut être tué, ce qui serait une cause de honte pour sa jeune femme n.

1. Chr., Er.. 510 et sa. — 2. Chr., Er., 506 et h. — 3. Chr., Er., 453. — 4. Chr.. Er., 486. — 5. Chr., Er.. 691 et s. I /usage des lit.s con.stituait une sorte de luxe (Weinhold : Deutsche Fraucn. II, p. 108). — 6. IL, Er., 410 et ss. — 7. H., Er., 381 et ss. — 8 Selon Chrétien, il ne dépen»! que d'Énide d'épouser le plus riche baron de la contrée; le Corulus de Hartmann ne peut croire qu'Érec demande sérieusement sa fille en mariage. — 9. Chr , Er., 519 et ss. — 10. Chr , Iv., 5720 el s«. - 11. IL, Jv., 0802 et ss.

LES POÈMES ARTHURIEXS ! HARTMANN' KT C»RÉTIEN. 191)

Serrer de près la réalité, rapprocher ses poèmes des conditions de la vie, tel a été le but de Hartmann. Voilà pourquoi il élimine le surnaturel en supprimant, autant qu*il est en son pouvoir, les personnages de pure féerie *, en faisant d'un anneau aux vertus miraculeuses un simple porte-bonheur 2, enfin en n'allribuant au lion, compagnon d'ivain, que le minimum de l'intelligence humaine. S'il est vrai, comme on Ta pensé 3, que ce lion ait élé primitivement une sorte de dieu solaire devenu un animal par suite de la confusion des noms lieu (lumière) et letv (lion), on comprend que le premier auteur du Chevalier au lion, gêné par la conception originaire de ce rôle et le désaccord résultant des actions qu'on lui prêtait et de son caractère d'animal, en ait fait un être bizarre, participant à la fois de l'homme, dont il possède la raison et les sentiments, et delà bète, dont il a Taspeclet les aptiludes. C'est celte nature hybride que lui a assignée Chrétien. Comme un homme, en effet, mieux que cela, comme un vassal, le lion de VÉrec français fait hommage à Ivain. Il s'agenouille, mouille par humilité sa face de larmes *. Avec une humaine clairvoyance, il sait que son intervention dans un combat où Ivain est dangereusement menacé ne déplaira pas à son maître ^. Croyant Ivain mort, il tente de s'arracher la vie 6. Hartmann s'est appliqué à lui enlever une partie de ces facultés. C'est surtout dans les marques de reconnaissance prodiguées par l'animal à son sauveur que se manifeste cette correction. Cependant le poète allemand n'a pas osé supprimer tout ce merveilleux. Il a conservé la tentative de suicide du lion et l'a dolé d'une parcelle de réflexion humaine, lorsqu'il lui fait penser qu'il peut boire le sang du chevreuil, qui serait inutile à son maître ?.

Les sentiments des hommes sont étudiés avec plus de soin

1. Par exemple la demoiselle sauvage d'ivain (Chr., Iv., 1620). — 2 Chr., Iv., 2600 et ss. ; H., Iv., 2054 et s. — 3. Rhys, op. c, p. 96 et s. — 4. Chr., Iv.. 3305 et ss. — 5. Chr., Iv , 4543 et ss. — 6. Chr., Iv , 3511 et ss. Le Bucéphîile du Poème éC Alexandre a aussi en partage une étincelle de raison humaine. A la vue d'Alexandre, « Encontre lui s'abaisse, prist soi à efflecier, — Mist ses jenous à terre, samhiant fist de frémir — Com s'il fust lions rainnables qui deUst obëir » (P. Meyer, p. 170. v. 1423 et ss ;. — 7. H., Iv., 3801»

2(K) ÉTUDE SUR HARTMANN D'aUE.

et présentés avec plus de vérilé chez Hartmann. Nous ne voyons pas, dans le poème allemand, Erec sortir brusquement de son évanouissement comme chez Chrétien. Le héros reprend peu à peu ses sens, il ouvre les yeux, ne sait d'abord où il se trouve. Les cris d'Énide lui font comprendre qu'elle court un danger, mais sans qu'il sache de quelle nature. Ce n'est qu'après une assez longue période d'hésitation qu'il se reconnaît ï. Le retour d'ivain à la raison, merveilleux dans sa soudaineté chez Chrétien, est, chez Hartmann, plus naturel, ménagé par d'habiles gradations, depuis le premier cri de surprise: t Est-ce loi, Ivain, ou quelque autre? » jusqu'à l'exclamation : t Ma vie n'aurait-elle été qu'un songe 2? » Cette description des phases successives de la guérison de l'intelligence, le mélange des idées réelles et des illusions, l'évocation de la vie antérieure du héros en contraste avec son état actuel, no laissent aucun doute sur le désir du poète de présenter sa fiction avec plus de vérité.

Quant aux événements, Hartmann s'est toujours efforcé de les faire paraître plus naturels, de leur donner l'air de la vraisemblance. Chrétien s'inquiète peu que certains détails soient ou non possibles : Harlmann veille soigneusement à ce que la crédulité du lecteur ne soit pas mise à une trop rude épreuve 3. C'est pourquoi le poète allemand a réduit et ramené à des proportions plus modestes la foule des chevaliers que Chrétien, sans se laisser embarrasser par les nécessités de la réalité, prodigue comme figurants dans les escortes et cortèges *. C'est

L H., Er., 6503 et sh.; Clir.. Er.. 4851 et 8«. —2. IL, Iv., 3509 et ss. — 3. L'ivain allemand, rendu invisible par Tannoau de Luncto, esquive prAoe h de.« déplacements habiles les coups que lui portent les gens d'Ascalon (H.. Iv., 1375 et SH.). Chez Chrétien. Ivain reste immobile et il est incroyable qu'il ne soit pas atteint par les épées qui frappent de tous côtés. — Il n'est pas pos- .sible que, comme le prétend Chrétien, une joute ré^rulière ait lieu dans Tobscurité ei qu'un témoin puisse en suivre les péripéties (Chr., Er.. 4999 et ss.). Aussi Hartmann, loin de dire que la lune s'est cachée, affirme-t-il expressément que sa clarté embellit la nuit et qu'elle n'est voilée d'aucun nuage fH., Er., 6893 et ss ). — 4. Les 140 chevaliers et domestiques de Chrétien (f>., 2310) ne sont plus que 60 (II., Er., 2872). Ailleurs une troupe de 100 hommes (Chr., Er., 3523) e.st ramenée au total de 20 (H., Er.. 4040 et s.). Plus loin les 1 000 chevaliers rasseml)lés avec une fantastique célérité par Ouivrct et allègrement attaqués par Érec (Chr . Er., 4958 et ss.) no forment plus qu'un groupe do 30 personnes (H., Er., &t^W). Enfin le cortège qui. chez Chrétien, se compo>e do

LES POÈMES ARTÎIURIENS .* HARTMANN ET CnRÉTlEN. 201

également pour rester plus fidèle à la vérilé que tel personnage qui, parti de sa demeure en toute hâte au milieu de la nuit, se trouve chez Chrétien inopinément pourvu de bagages considérables, tentes, couvertures, provisions et le reste, ne dispose, chez Hartmann, ni de pavillon ni d'aliments. Le bon lit préparé au milieu d'une tente éclairée par des cierges fait place à une simple couchette de branchages ramassés dans la forêt, et le copieux repas des héros français disparaît simplement du poème allemand K

Toutes cesallérations démontrent une méditation approfondie de l'original français et le constant désir de remédier à tout ce qui, aux yeux de Hartmann, était une imperfection. D'autres modifications, de nature différente, ont une origine analogue. C'est l'introduclion dans le poème allemand d'une foule de traits destinés à mettre en lumière certains détails épisodiques, certains faits accessoires que l'auteur français a laissés dans l'ombre. Ilarlmann étudie une situation donnée, la creuse, en examine toutes les faces, en fait ressortir toutes les circonstances 2, Il fixe avec un grand degré de précision l'attitude de ses personnages, l'aspect de leurs visages après une blessure reçue et leurs jeux d(i physionomie 3. De menues observations, de pelits incidents greffés sur un fait plus important, donnent l'illusion de la vérité 4. Innombrables sont ces additions, dont quelques-

80 clercs, 500 chevaliers et un nombre infini de bourgeois et de dames (Chr., Er., 2340) se monte, chez Hartmann, au chiffre plus accpptable de 500 hommes (H., Er.. 2894). — 1. Il est peu vraisemblable que TÉrec français dispose, à la cour d'Arthur, de trésors (Chr.. Er., 1856) et de précieuses étoffes (Chr , Er., 1854 et ss ) et qu'il ait 140 domestiques attachés à son service fChr., Er., 2310 et s.) L'Érec de Hartmann vit dans des conditions plus modestes. C'est à la muniticence d'Arthur qu'il doit les présents envoyés à ses beaux-parents (H., Er., 1810) Arthur lui fournit également les armes et les chevaux pour le tournoi (II , Er., 2268 et ss.). Enfin il n'est pas question qu'il ait une nombreuse maison. — 2. V. H., Er., 6470 et ss ; H., Er., 6586 et ss. — 3. Érec, après avoir été frappé par le nain, porte les traces des coups de fouet sur le visage (H.. Er , 136, 1033); il a eu la peau arrachée sous les yeux (H.. Er., 1038 et s.). — Enide affrontant les regards de lu Table Ronde est saisie d'émotion, mais sa pâleur ne fait que mieux ressortir sa beauté fH., Er., 1707 cl ss.). — 4. Un chevalier blessé par des géants a été traîné par son cheval dans la forêt : l'herbe et les branchages teints de sang permettent de retrouver sa trace (11., Er., 5569 et ss.). — L'écho de la forêt répercute les plaintes d'Énide auxquelles il parait s'associer

unes, ajoutant un trait de mœurs germaniques à la source française, ont coniribué à donner au poème un aspect allemand et ont ainsi aidé à son succès. Tel est le coup de Télrier, bu pour mettre le voyageur sous la protection de sainte Gerlrude K Tel le portrait esquissé par Gauvain du gentilhomme campagnard, mal mis, avide, se plaignant sans cess<» de la dureté des temps, de l'insuffisance des récolles et que Hartmann peignait certainement d'après nature •^. Telle la transformation du pin en un tilleul, Tarbre préféré de la poésie germanique 3.

Quelquefois Hartmann, en copiste original, a complété un tableau de Chrétien par d'habiles retouches, il a appliqué de nouvelles teintes, enrichi la décoration par des motifs de son invention *. Il arrive même de trouver dans le poème allemand de petits tableaux, dont nous cherchons en vain l'idée première chez Chrétien, et qui ne sont pas sans charmes. L'un des plus gracieux est la fameuse scène du jardin d7ya/>i,où le poète met en opposition, d'une pari, Ivain et la fille du château de Pesme- Aventure, de l'autre, le châtelain et sa femme. Les deux jeunes gens, assis côte à côte, pleins de joie, brillants de beauté, le cœur ouvert à tous les espoirs, devisent des agréments de l'été et des plaisirs de l'existence Le couple des vieillards s'effraie à l'idée de l'hiver qu'il prévoit rigoureux et songe aux fourrures qui le préserveront du froid â.

(H.. Er., 5750 et m.). Los rois venus aux fétcs du mariage d'Ércc chassent au faucon et abrègent le chemin en discutant sur les mérites de leurs oiseaux (IL, Er.. 2061 et ss.). Érec est en peine de trouver un gîte à Tulmein. car toutes les maisons sont remplies d'étrangers et il n'a pas d'argent pour payer son logis (H.. Er., 227 et ss ). Érec, fuyant la cour de Limors, ne sait quel chemin il faut prendre, car il était évanoui lorsqu'on l'y a amené (H., Er., 6736 et ss.) Les gens de Brandigan, à. la première sonnerie du cor, ne peuvent croire qu*Erec soit sorti vivant de sa lutte avec Mabonagrain. Ils s'imaginent que c'est une erreur iH., Er.. 9631 et bu.). — 1. H., Er., 4108 et ss. Sur cette coutume, reste de traditions païennes, v. Grimm. Mi/th , I, p. 48 et ss. — 2. H., Iv., 2807 et ss. — 3. IL, Iv., 572 — 4 Au spectacle de la fuite précipitée des gens de Limors il oppose heureusement le calme du palefrenier conduisant le cheval d'Erec à l'abreuvoir en chantant paisiblement une rotrox^enche (sur ce genre de chanson, V. Les T^i/8 (Vamors. Bartsch, Chrest prov., p. 378). V. aussi la description de la douleur d'Énide (IL. Er., 5745 et ss ), de celle de Vamie do Cadoc (h., Er., 5319 et ss.), du lamentable état de Cadoc (H., Er., 5399 et ss.), du tombât d'Érec contre un géant (H., Er., 5517 et ss.). etc.... — 5. H., Iv., 6517

LKS POÈMES AKTIIURIENS : HARTMANN ET CHRÉTIEN. 203

Si Ton y fail altenlion, on remarquera que nombre d*addi lions de Harlmann portent sur des manifestations du caractère de rhomme, sur la vie intérieure de l'individu pris isolément. Le poète se soucie peu, en revanche, de noter tous les faits de la vie extérieure. 11 s'abstient, par exemple, de nous présenter les actes el les sentiments des groupes. En cela encore il diffère de Chrétien. Celui-ci décrit avec entrain el animation les préparatifs de départ, les voyages, les cortèges, les réceptions. Il aime le spectacle des foules, dépeint avec plaisir leur agitation, leurs impressions, les anime de mouvements divers, observe avec curiosité leurs paroles el leurs actions. Non seulement la vilaine jani se presse chez lui pour assister à une joule ^ mais chevaliers, dames et bourgeois courent à l'envi à un spectacle qui excite leur curiosité '^ témoignent une allégresse exubérante après un événement heureux ^, restent le cœur serré d'inquiétude en face d'un combat où un champion aimé est vivement pressé 4, remplissent de leurs allées el venues les rues du bourg que doit bientôt égayer une fêle ''. Le poêle se délecte à dépeindre les fastueuses réceptions. Soit qu'un chevalier de la Table Ronde accueille Arthur dans ses domaines «, soit que le fils d'un souverain rentre dans son royaume après une longue absence 7, rien n'est épargné de ce qui doit donner une haute idée de la magnificence des choses. Rues tendues d'étoffes de soie et de velours, parures d'hermines et de rubis qui rehaussent la beauté des dames, sonneries des cloches, fanfares éclatantes des cors, danses des jeunes filles : le poète se plaît dans ce bruit, ce mouvement, ces gaies couleurs, ces pompeux ajustements. Hartmann, lui, ne s'intéresse ni aux masses, ni au cadre dans lequel elles évoluent. 11 a supprimé ou briève-

et ss. — Do même la scène du comte félon avec l'hôtelier est d'une vivacité bien réelle, lorsqu'à l'aurore, le premier vient pour surprendre Erec et trouve la maison vide. Les interrogations et réponses se succèdent, alertes et pressées. La concision du dialogue répond bien i la rapidité qu'exige la situation (H., Er., 4058 et ss ). Hartmann a, croyons-nous, trouvé le germe de cette scène dans le conte français iYÈrec antérieur au poème de Chrétien : il a eu le mérite de la développer. — L Chr., Er., 797 et .ss. — 2. Chr., Er., 4741, Iv., 5991 et ss. — 3. Chr., Er., 6304 et ss. — 4. Chr., Iv.. 4170 et ss — 5. Chr., Er., 351 et ss — 6. Chr.. Iv.. 2314 el ss. — 7. Chr., Er., 2331 et ss.

20i ÉTUDE SUR HARTMANN D*AUE.

ment résumé les passages que nous venons de citer. Il a de même laissé de côté un certain nombre d'incidents peu importants de la vie matérielle de ses personnages, et qu'en vérité le lecteur n'a pas besoin de connaître U

Le poète allemand s'est dédommagé par contre en renchérissant sur Chrétien chaque fois qu'il s'agit de décrire des objets particuliers, vêlements, armes, chevaux, etc. Plusieurs siècles avant que Boileau eût formulé son fameux précepte, il s'est appliqué à être t riche et pompeux dans ses descriptions. » 11 a généralement reproduit tout ce que lui offrait, à ce point de vue, son original, et il l'a fréquemment complété. Il ne nous laisse rien ignorer des vêlements des honmies ^, des costumes royaux 3, des manteaux féminins 4. 11 délaille de même par le menu l'armure chevaleresque, depuis l'écu étincelant jusqu'aux chausses de fer, énuméranl toutes les pièces et en indiquant scrupuleusement la provenance ^. Car il a la prétention, commune à tous les poêles de son lemps, d'êlre véridique, el s'il se refuse à dire comment une robe était faile, c'est qu'il ne l'a jamais vue 6.

Il est permis de se demander si Chrétien, et à plus forte raison Hartmann, ont su se garder de l'excès et ne se sont pas montrés trop riches et trop pompeux dans leurs descriptions. L'un et l'autre certainement se sont rendu compte que l'exagération en ce point est chose nuisible. Chrétien dit :

Mes por quoi vos deviseroie I-Kîs peintures, les draa de soie.

Don la chambre cstoit anbelio?

Le lans gasleroie en folie 7;

Harlmann aussi prétend qu'il se gardera d'allonger le récit. « A quoi bon vous dire en détail comment elles (les pièces d'une

1. V. notamment description du convoi funèbre du Chevalier de la fontaine (Chr.. Iv., 1106 et ss ); intervention des vassaux do celui-ci pour découvrir son meurtrier (Chr , Iv., 1178 et ss.l; récit de la victoire d'ivain sur le comte Aliers fait par les gens de la Dame de Xarison (Chr , Iv., 3199 et ss.). — 2. H , Er., 281 et ss. — 3. H., Er., 1954 et ss. — 4. H., Er , 8938 et ss. — 5. H., Er., 2284 et ss. — 6. H.. Kr., S94.5 et «s. — 7. Chr., Er., 5571 et ss.

LES POÈMES ARTnrRlENS ! HARTMANN ET CQRÉTIEN. 20?)

selle) étaient assemblées? Si je voulais tout vous conter, ce serait trop long K » « Je ne vous en dirai pas davantage, pour ne pas étendre le discours 2. » c s*il n'était malséant de tant parler d'un palefroi, je vous en conterais des merveilles 3. » Il faut croire cependant que Chrélien aussi bien que Hartmann ne s'imao:inaienl pas « gâter le temps en folie, » lorsqu'ils procédaient à quelque description : car ils le font avec minutie, sans passer aucun détail, sans redouter la fatigue. Pour nous montrer comment est une robe, il faut au premier soixante vers *. Quant à Hartmann, c'est lui qui remporte la palme avec les cinq cents vers consacrés au palefroi d'Énide et à son harnachement '^. Le goût du temps excuse cette faute. Une quantité de poêles ont partagé la même erreur, et l'auteur de Floire aussi bien que Veldeke et Godefroi de Strasbourg ont aimé les longues descriptions 6.

Un des traits les plus caractéristiques qui distinguent le poème allemand de l'original français, c'est le respect de la bienséance. Chrétien est de la famille des conteurs gaulois, que n'effarouche pas un mot leste, une allusion piquante, une remarque scabreuse. Il énumère complaisammenl les plaisirs conjugaux d'Erec et d'Enide ?; Hartmann glisse avec discrétion sur celle peinture. Le poète allemand a également rendu d'une façon moins libre le récit de la nuit nuptiale d'Érec et d'Énide, assez vif chez Chrétien 8, de même que les joies de la nuit de la réconciliation 9. Chrétien met dans la bouche d'Énide une déclaration que nou sommes étonnés d'entendre d'une jeune dame de son caractère et de son rang ^o ; Hartmann a respecté la pudeur de son héroïne en supprimant ce passage ^K \\ n'a pas non plus imité Chrétien

l. H., Er., 1445 et ss. — 2. H., Er., 7428 et s. — 3. H., Er., 7450 et ss. — 4. Chr.. Er., 6744 et ss. — 5. H., Er., 7285 et ss. — 6. Le tombeau de Blancheflore est détaillé en 114 vers, le cheval de Floire réclame 35 vers, la coupe donnée par les marchands d'esclaves 65. la tour do Babylone 80. — Godefroi emploie 186 vers pour décrire l'armure et le cheval do Tristan (6538 et ss.). Quant à Voldcke, v. Rociieken. op. c, 13 et s. — 7. Chr., Er., 2475 et ss. — 8. Chr., Er., 2080 et ss. — 9. Chr.. Er., 5245 et ss. — 10. Chr.. Er . 3398 et ss. — 11. La seule audace de Hartmann dans ses poèmes arthuriens est le passage suivant d'Erec : « Jàne tvirde ich nitnmer frô, — ich'n gelige dir noch b( — iieô nahf odev drf, » 1872 et ss.

50(i ÉTCUE SUR HARTMANN D AUK.

faisant assister la dame et la demoiselle de Pesrae- Aventure au coucher d'ivain *, ni reproduit les détails répugnants du traitement que réserve le géant Harpin à la jeune fille de Thôle dUvain ^ Les héros des poèmes de Hartmann ont un sentiment de la décence que ne connaissent guère, en général, ni les personnages des œuvres du temps ni même les hommes de l'époque 3.

La délicatesse de Hartmann va plus loin. 11 s'interdit tout ce qui peut être taxé de vulgarité. C'est pourquoi il évite d'énumérer les mets servis à ses personnages. Ses chevaliers, dit- il quelque part, ont en vue l'honneur et non la gloutonnerie *. Le poète ne pense pas autrement. Ce sont les belles actions et non la bonne chère qui attirent son attention. Les menus des poèmes français ont disparu de ses œuvres, où l'on chercherait en vain l'équivalent de l'expression malsonnante de Chrétien, disant de l'un de ses héros qu'il a « tant mangié que il n'an pot plus &. »

Ce souci de la noblesse a déterminé Hartmann à proscrire les indications concernant l'accomplissement d'une besogne matérielle, d'un travail des mains. C'est la chose vulgaire, indigne du chevalier qui écrit le poème et des chevaliers qui le liront ou l'entendront. Déharnacher un cheval, lui donner avoine et foin, le conréeTf l'étriller 6, c'est une besogne de palefrenier, dont la description blesserait les oreilles des gens du bon ton. Aussi Hartmann laisse-t-il ces détails de côté. Il n'expliquera pas davantage, ce que fait pourtant (Chrétien, comment un personnage s'y prend pour écorcher, dépecer, embrocher et rôtir un chevreuil T, ni de quelle façon on procède pour fabriquer une civière en pleine forêt », de même qu'il s'abstiendra de spécifier la

1. Chr., Iv., 4019 ot ss. — 2. Chr., Iv.. 4113 et «s. — 3. Ktre vu dans Ha nudité est une honte pour Grégoire f3417 et ks.} ot pour Ivain 3487 et ss.), alors que dans la poésie et dans la réalité on s'inquiétait peu de ce détail :V. sur la façon dont se prenaient les bains : Woinhold : Deutsche Ff*auen*^ II, p 113 et ss ). — 4 H., Er., 6129 et ss. — 5. Chr . Iv.. 3475. Four les désignations d'aliments supprimées par Hartmann, v Chr., Er., 489 et ss ; 4263 et ss. ; 5586 et M.; Chr , Iv., 1048 et ss La nourriture donnée aux chevaux ne parait môme pas dans les poèmes de Hartmann : foin ot avoine sont des termes indignes de tigurer dans une œuvre courtoise (Chr. Er., 456; H., Er., 36i). — 6 Chr., Er., 451 et ss. ; 465 et ss. — 7. Chr., Iv., 3456 et ss. Hartmann a brièvement résumé ces opérations (H., Iv., 3901 et s.s.). — 8. Chr., Er., 4727 et ss., H., Er., 6308 ot ss.

LES POÈMES AHTHL'RIENS : IIARTMAXX ET CHRÉTIK.V. 50/

nature des présents faits par un chevalier à ses vassaux * ou par une dame à ses suivantes ^.

Nous ne nous étonnerons pas qu'un poète si scrupuleux sur les questions de délicatesse ait jugé à propos de ne pas imiter les images d'un goût douteux, les peintures d'une farouche énergie, les comparaisons violentes, qui ne sont pas rares dans son original. Helevons-en quelques-unes. Un champion abat à son adversaire une charbonnée de la joue 3; les vaincus se roulent dans leur sang *; les blessés ont les chairs arrachées et les entrailles mises à nu â; les dents, les joues, les nez des combattants sont martelés de coups de pommeau, leurs yeux remplis de sueur et de sang 6; le sang humain jaillissant d'une blessure est comparé à une sauce oii l'assaillant trempe sa lance 7. Hartmann s'est gardé de ces violences réalistes. Il y a d'autant plus de mérite que ses prédécesseurs immédiats ne lui donnaient pas l'exemple d'une telle réserve. Eilhart d'Oberg nous montre les combattants marchant dans le sang jusqu'aux genoux et se jetant sur l'ennemi comme des sangliers; Veldeke rougit la poussière, l'herbe et la mer de sang; Herbert de Frilziar se plaît aux scènes de meurtre et de carnage et aux grossières insultes.

Hartmann est avant tout un homme de bonne compagnie. Non seulement il ne se pormet rien qui soit contraire à la bienséance, mais encore, suivant l'ingénieuse expression d'un critique », il se croit obligé à faire de la propagande pour le bon toii. La courtoisie est pour lui la première qualité du chevalier, la vertu essentielle dont la violation constitue une lourde faute. Si l'un des personnages qu'il met en scène (est-il besoin d'ajouler que ce n'est jamais une figure sympathique?) commet une infraction au code du savoir-vivre, le poète en fait la remarque et le reprend vertement. Un gentilhomme s'oublie-t-il au point de frapper une dame, Hartmann accuse la mauvaise nature du malappris et taxe sa conduite de folie '^ Des géants (qui sembleraient

1 Chr.. Er., 2452 et ss. — 2. Chr., Iv., 4366 et s. — .3. Chr., Iv., 4214 et s. — 4. Chr., Iv., 4535. — 5. Chr., Iv., 4528. — 6. Chr., Er., 5972. — 7. Chr., I?., 4202 et s. — 8. Scheror : Lift gesch. ^ 9. H , Kp.. 0516 et ss.

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cependant èlre en dehors des lois chevaleresques) se monlrentils barbares, il les censure avec vivacité K Un nain s'est-il livré à un acte de violence, il lui fait infliger une punition dont le rustre gardera le souvenir 2.

La courtoisie comprend tout un ensemble de verlus sociales. Elle implique nécessairement la politesse, qui en est la manifestation la plus simple et la plus ordinaire. Mais la politesse ellemême présente des degrés et se traduit de diverses façons. Hartmann a connu toute retendue des devoirs qu'elle impose. Il n'a jamais manqué de combler les lacunes qu'il a trouvées dans son original ni de renchérir sur les données du poète français.

Tantôt la pohtesse réside dans des prévenances extérieures et de pure forme. C'est alors l'étiquette, dont Hartmann s'est montré plus rigoureux observateur que Chrétien. Une dame, chez lui, malgré son désir d'éviler un entretien avec un chevalier, ne laisse pas de le saluer fort gracieusement, car « les convenances ne lui permettaient pas d'agir autrement 3. • Un valet, abordant un chevalier et une dame, s'excuse de la liberté qu'il prend de les interroger *. Les salutations sont chose due à. Si un personnage néglige celle marque de civilité, son interlocuteur reste interdit <>. Les circonstances les plus critiques ne dispensent pas des formalités usitées lors des rencontres. Avant de se rendre compte si Érec est mortellement blessé, Guivret s'incline galamment devant Énide, à qui il souhaite la bienvenue 7.

Exprimer sa reconnaissance pour un service rendu ou pour les bons soins dont on a été l'objet est une élémentaire manifestation de politesse que les personnages de Hartmann n'omettent jamais, même si dans le texte français ils l'ont oubliée s. Us se

1 H., Er., 5411; H, Iv., 4917 et s. — 2. C'ost la seule raison qui puisse expliquer pourquoi le doux et humain poMe fait inflij,'er î\ Muledicur une dure hastonnude, dont il n'est pas question dans l'Krec français (H., Kr., 1046 et as., 1070, 1075). — 3. Il , hlr., 8970 et ss. — 4. H., Er., 3514 et ss. - 5. H., Iv., 1417. 62m, H . Er., 4325. — <) II., Iv., 2:>49 et ss — 7. H., Er , 7023 et ss. - 8. H.. Iv., 388 et s., 1223, 2723. 6013 et ss. L'Érec allemand, il est vrai, néglige de remercier, alors que l'Êrcc français se montre plus courtois (Chr.. Er.. 3903, 4237). Mais c'est il dessein que Hartmann a mis dans ce por-

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