‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 20 sur 42 · LES POÈMES ARTUURIEXS ! HARTMANN ET CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

LES POÈMES ARTUURIEXS ! HARTMANN ET CHRÉTIEN

de sa douceur, de sa courtoisie et, sans se laisser arrêter par rinconvennnce de l'idée, dira que pour elle un ange descendrait des cieux ^ Chrétien donnera l'idée de la vigueur d'un combattant en le représentanl sur un grand deslrier qu'emporte un effrayant galop, qui écrase les cailloux sous ses pieds et fait jaillir le feu sous ses sabols 2, Hartmann préférera énumérer ses qualités et nous apprendre qu'il a été vainqueur dans maints combats et que son courage est inébranlable 3. Caractéristique est un passage où les deux poètes expriment le même état d'âme, à savoir la peine d'un amant qui se tient inconnu dans le voisinage de sa dame. Chrétien dit : e 11 lui larde de voir des yeux celle qui sans cesse est présente à son cœur. 11 la cherche du regard jusqu'à ce qu'il l'ait découverte. Son cœur est si ému qu'il le relient et refrène comme on relient à grand'peine et avec un frein solide un cheval emporté. Pourtant, en soupirant, il la regarde volontiers, mais il contient ses soupirs pour ne pas se Irahir *. » Hartmann remplace l'énergique comparaison de Chrétien par une sentence. « II chercha des yeux celle que son cœur ne cesse de voir et de reconnaître pour sa dame. Soudain il la vit assise et perdit presque l'esprit: car on dit que c'est une grande douleur pour celui qui, si près de sa bien-aimée, est pour elle un étranger '^.

Le don de percevoir les choses par leur aspect réel est si peu celui de Hartmann que dans les énumérations, où Chrétien met en scène, en les distinguant par leur apparence physique, un certain nombre d'individus, le poète allemand énonce des qualités qui n'apparaissent pas au regard. Au lieu des concrètes expressions de Chrétien : « les granz janz et les menues, » € homme ne femme, droil ne tort. — Orant ne petit, foible ne fort, • « li noir et li blont et H ros, • « grand et petit, et gresie et gros, » « vieil et juene, petit et grant, » e fort ne foible, ne haut ne bas, » nous trouvons chez Hartmann « pauvres et riches, » « sages et sots. »

L'étude qui précède a montré que Hartmann, dans les chan*

5375 et ss. — l. H., Iv., 6404 et ss. — 2. Chr., Er., 3706 et ss. — 3 H., Er., 1270 et ss. — 4. Chr., Iv., 4344 et ss. — 5. H., Iv., 51^8 et sr.

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gemenls qu'il a fait subir à son original, a suivi un plan bien arrêté et dont il s*est rarement écarté. Nous avons presque toujours pu expliquer ses modifications. Nous avons vu comment le souci de la vraisemblance, de la clarté, de la bienséance, de rélude morale, Ta déterminé à altérer le texte qu'il avait sous les yeux. Dans quelle mesure a-t-il réussi à amender les poèmes français, nous avons essayé de le faire voir. 11 est incontestable que VIvain et VÉrec allemands présentent une action mieux enchaînée, des faits mieux motivés, qu'ils se distinguent par plus de réserve et de noblesse, que le lecteur qui prise par-dessus tout l'aisance de l'allure, la simplicité et la correction, ne leur refusera pas son suffrage. En revanche, nous pensons avoir donné la preuve que Chrétien est un poète d'une originalité, d'une vigueur, d'une beauté plastique, dont Hartmann est loin d'approcher. L'éclat, la vivacité, la fraîcheur d'une imagination généreuse, le brillant coloris d'une palette aux tons ardents, l'inépuisable verve d'un talent abondant, un rare bonheur d'expression, la sûreté d'un goût qui sait se garder de tout excès» la légèreté d'un esprit ennemi de toute pédanterie et do toute banalité : telles sont les qualités qui appartiennent en propre à Chrétien et que Hartmann n'a pas su, ou n'a su qu'incomplètement s'assimiler. Si à cela on ajoute que le poète allemand, en sa qualité de traducteur, ne peut revendiquer le mérite de l'invention ou de l'inspiration, il faudra bien reconnaître que sa gloire, mise en balance avec celle de l'auteur français d'Érec et d'/vam, reste assez médiocre. C'est une grande maladresse de ses admirateurs d'avoir voulu l'exalter aux dépens de Chrétien et d'avoir sollicité une comparaison qui ne pouvait tourner à l'avantage du poète allemand. Chrétien n'a pas à craindre le parallèle, et il y a une part de vérité dans le jugement en apparence si dur, porté par Gervinus sur VIvain allemand, et dont voici la substance. « Presque tout ce que cet ouvrage renferme d'intéressant au point de vue de la culture, de l'esprit, de la connaissance des hommes ou de tout autre mérite est la propriété du poète français >. »

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