‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 22 sur 42 · LES POÈMES ARTHURIENS : CHRONOLOGIE · texte numérisé non relu

LES POÈMES ARTHURIENS : CHRONOLOGIE

mettre cette supposition. Prétendre que Hartmann, lorsqa'il a traduit Érec, ne savait qu'imparfaitement le français est également inexact. Il n*a pas fait là plus de contresens que dans Ivain. En désespoir de cause, M. FOrster pense que Hartmann se serait tenu tout près du texte dans Ivain, afin d'obéir au désir d'un personnage dont l'influence aurait été sur lui toute-puissante K Malheureusement celte hypothèse ne repose sur aucune base : elle n'a été émise qu'en l'absence d'une raison plausible que nous pourrions peut-être trouver dans une modification de l'ordre chronologique généralement adopté. Si Ivain a été composé avant Érec, nous comprenons facilement que dans ce dernier poème Hartmann, plus sûr de lui, se meuve avec plus de liberté et soit plus heureux dans ses modifications. Cette raison serait déjà d'un certain poids pour affirmer l'antériorilé i'Ivain sur Érec, Mais ce n'esl pas la seule.

Ivain est, dit-on, supérieur à Érec par le souci de l'exactitude, la sûreté de la réflexion, la sobriété de l'exposition ; les transitions et les motifs y décèlent un art plus accompli 2. Si cela est vrai, faut-il attribuer le mérite de ces qualités au poète original ou à son traducteur? Si c'est Chrétien qui a introduit dans Ivain les perfectionnements qu'il contient, Hartmann ne peut légitimement les revendiquer, et la raison donnée est sans valeur. Ce qu'on arriverait à prouver par là, c'est que l'arec de Chrétien est antérieur à Y/vain du même Chrétien, chose assurée.

Est-il d'abord exact que la supériorité d'fvain sur Érec (nous parlons des poèmes allemands et laissons de côté les originaux français) soit tellement démontrée et tellement grande qu'on puisse en conclure qu'un nombre considérable d'années s'est écoulé entre la rédaction de ces deux poèmes? Gervinus dans le passé, M. Saran 3 et M. SchOnbach récemment *, se sont élevés contre celte opinion. Le premier, en constatant que tout ce que V Ivain contient de remarquable au point de vue de la forme, des qualités de style, de la concision des dialogues et de l'usage de la stichomylhie a été imité de Chrétien, laissait deviner qu'il

1. Chr , Er., XVII et s. — 2. Haupt, Krec. XIV. — 3. Saran, op. c, p 46. — 1. Schonbucli, op. «-.. p. 456 et s.

plaçait Érec au moins sur la même ligne que le Chevalier au lion *. Le second explique que l'étal de la science, au moment où Lachmann éditait Ivain et le déclarait le dernier des ouvrages de llarlmann, justifiait celte classification, mais s*indigne qu'on la répète toujours sans jamais en démontrer la justesse. Le troisième enfin, tout en admettant quVva/n a été écrit après Érec, reconnaît que la valeur des deux poèmes n'est pas aussi différente qu'il est de tradition de l'affirmer 2. Examinons les reproches faits à Érec et voyons ce qu'ils ont de fondé.

On a dit que la série des aventures qui composent Érec manque de lien, forme une juxtaposition tout artificielle 3, un amalgame bigarré *. Nous avons déjà fait remarquer qu'Erec, tenu de se laver du reproche de lâcheté, et voulant éprouver sa femme, ne peut le faire que par une série de combats qui témoigneront de son intrépidité et permettront à Enide de montrer son amour el sa fidélité ^. Il y a là une nécessité absolue qui ne se rencontre pas dans Ivain, où les aventures du héros, après sa folie, sont sans utilité. Mais, ajoute-t-on, les combats d'Erec sont mal gradués, le dernier étant moins périlleux que ceux qui l'ont précédé c. H faut être sous l'empire d'un parti pris obstiné pour hasarder cette affirmation, que la seule évocation des circonstances de la lutte réduira à néant. A la vue du château de Brandigan, Guivrel, qui, cependant, connaît toute la valeur d'Érec, veut s'éloigner, pour le soustraire à un péril qu'il juge mortel. 11 conjure Érec de ne pas s'exposer à ce danger. Les gens du bourg, voyani entrer le héros, le considèrent déjà comme un homme mort et plaignent sa compagne. Le roiEvrain ne dissimule pas au jeune chevalier la triste certitude qu'il a de sa défaite. Énide est remplie d'une frayeur mortelle, ce qu'elle n'a jamais éprouvé avant les autres batailles d'Erec. Erec lui-

1. Oervinus, op. c, I, 567. — 2. JDer unterschied stcischen beidcn Werken scheint mir nicht so gross ah anderen forschern (Schônb., p. 456); An sich schlage ich die zeitliche entfernung iwischen heiden cpen Jlart/nanns nicht so hoch an ah geweinhin geschieht (Schdnb., op. c, p. 457). — 3. Bartiicl : Leben und Dichten Hartmann s vvn Aue, p. 32. — 4. Roetteckcn, op. c, p. 20.

— 5. « Les sept aventures qui forment le récit ne sont pas aussi peu liées qu'on l'a souvent dit » (G. Paris, Rom., 20, p. 162 . V. aussi plus haut, p. 146.

— 6. Roettecken, op. c. p. 2.

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