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LES POÈMES ARTHUBIEXS : CHRONOLOGIE

même, malgré la fermeté de son cœur» ressent quelque inquiétude. Ce n'est pas sans raison. Quatre-vingts chevaliers ont été immolés par Mabonagrain, celte sorte de fauve « dont le cœur saigne quand il n'a pas à combattre, • et qui ne sort de son repaire que pour faire une nouvelle victime. Leurs compagnes restent là, témoins impressionnants, dans leurs longs vêtements de deuil, des lugubres sacrifices. Les quatre-vingts têtes plantées sur des pieux forment la plus sinistre mise en scène. Mabonagrain est d'une taille gigantesque et d'une grande valeur. Sous ses coups, Erec perd la vue et l'ouïe : s'il n'avait appris l'art de la lulte en Angleterre, il aurait infailliblement le dessous. On le voit, aucune des autres luttes d'Erec n'a été présentée par le poète comme aussi dangereuse, aucune n'a exigé un tel déploiement de bravoure et de force. Loin de le céder aux autres par l'importance, elle est le digne couronnement des nombreux et variés combats qui se rencontrent dans le poème.

Mais cela est sans grande importance. Ce n'esl pas en démontrant que VÉrec français est inférieur ou supérieur à ï/vain français (toute comparaison générale des deux poèmes arriverait à ce résultat, puisque Hartmann se borne, pour les faits essentiels, au rôle de traducteur), que nous aurons gagné une base solide pour déterminer la chronologie des poèmes allemands de même nom. Pour arriver à la conviction que Hartmann, en écrivant Ivain, disposait d'un talent plus mûr, d'une expérience plus complète qu'en composant Érecoxx inversement, il n'existe qu'un moyen. 11 faut examiner les modifications apportées par Hartmann à chacun de ses deux poèmes, et si nous arrivons à constater que les changements sont généralement plus heureux dans l'un d'eux, c'est celui-là qu'il nous faudra nécessairement considérer comme le dernier en date, comme celui pour lequel Hartmann disposait d'un plus riche trésor de connaissances, d'un goût plus sûr, d'une science poétique plus profonde, qu'il aura par conséquent écrit dans un âge plus avancé. C'est cette comparaison que nous allons brièvement entreprendre.

Même les plus fanatiques admirateurs d'ioain sont d'accord

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pour reconnaître la forme défeclueuse et le manque de convenance de la seule addition importante faite par Hartmann à Ylvatn français, nous voulons dire Tépisode de Tenlèvemenl de Guenièvre par Mélé^uant K Nous n'insisterons donc pas. Mais ce n'est pas le seul développement malheureux que Hartmann ait ajouté à son texte. Le lendre sentiment qu'il prête à Ivain pour la fille du châtelain de Pesme-Aventure î, en contradiction avec son inoubliable amour pour Laudine; ses réflexions sur Toisiveléà propos du combat d'ivain et de Gauvain ^; son assimilation des deux champions à un prêteur et à un emprunteur, qui est poursuivie avec une désespérante longueur A; la malencontreuse idée d'insister sur les dangers qui menacent la fontaine, insistance qui fait éclater le grave défaut de composition du poème; l'inutile lultc morale divain se demandant s'il doit aller au secours de Lunele ou combaltre le géant Harpin ^; lo passage brusque et non justifié d*un sentiment à un autre, comme c'est le cas pour la famille du châtelain persécuté par Harpin, sortant soudain de ses transes pour se livrer à la joie 6; la fâcheuse inspiration qu'a eue Hartmann de mettre dans la bouche de Gauvain un éloge de la constance de Laudine, l'épouse si vite consolée d'Ascalon 7; le remaniement malheureux du combat d'ivain contre les accusateurs de Lunete »; l'énigmatiquo message envoyé par Ivain h Gauvain après la défaite du géant Harpin, le premier prétendant que son ami devinera facilement le nom du Chevalier au lion, chose impossible, puisque Gauvain ne sait rien des aventures d'ivain après leur séparation ^; la

1. V. notamment Roeltecken, op. c, p. 54. — 2. Il , Iv., 6511 et ss. — 3. H., Iv., 7171 et ss. — 4. II., Iv.. 7143-7170 et 7189-7227. Chrétien ne fait qu'une allusion de quelques li^^nes h cetlo inia^^'o. Clir.. Iv., 6258-6262. — 5 H., Iv., 4870 et ss. Cette lutte est sans effet sur les événements et Ivain halancerait longtemps encore sur les deux partis à. prendre si l'arrivée du géant ne venait mettre un terme à son irrésolution. — 6. Clirétien se contento de dire « n*onques puis duel ne démenèrent » (Chr., Iv.. 1005;. — 7. 11.. Iv , 2800 et ss. — 8. Chez Chrétien, c'est lorsque Ivain est fortonient menacé par ses trois ennemis réunis que les amies de Lunete prient Dieu de venir à son aide. Hartmann a déplacé cette prière, qui chez lui, on ne sait pourquoi, a lieu après que le sénéchal est étourdi et qu'Ivain semble maître du champ de haiaille (Chr., Iv., 4490 et ss., H., Iv., 5330 et ss ). — 9. Celte faute n'est pas dans l'original, où nous lisons : « Vous lui direz que je m'appelle le Chevalier au lion, qu'il

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faute psychologique commise dans Tépisode du mariage deLaudine ^: Terreur relative au tilleul, qui, d'après Hartmann, resle vert toute Tannée 2; Tomission, dans la véhémente apostrophe de Lunete à Ivain, du grief qui la motive, c'est-à-dire le prolongenienl de Tabsence d'ivain au delà du délai fixé 3; la contradiction que présenlent les règles du combat à deux endroits différents 4; l'excuse en pur galimatias de Tesprit de contradiction des femmes, que Chrétien se borne à signaler et que Hartmann veut justifier, prétendant qu'on peut les amener du mal au bien et non du bien au mal, ce qui n'a rien à voir avec le reproche qu'on leur adresse, et qu'il formule lui-même ainsi : elles se refusent à reconnaître ce qui leur semble juste ^ ; Téloge incompréhensible que font du courage et de la courloisie d'ivain des gens qui ne le connaissent point 6 : toutes ces altérations sont autant de fautes qui démontrent suffisamment que Hartmann n'était pas, lorsqu'il composa /«a/w, le poète impeccable qu'on a dit.

Les additions relevées dans Érec, encore que quelques-unes choquent notre goût actuel, sont loin de témoigner d'une vue si courte et d'une si fâcheuse inexpérience. La plupart constituent de véritables progrès, d'incontestables perfectionnements de Tœuvre imilée t. C'est tantôt une scène charmante de naturel et de vérité, comme celle où le comte félon interroge Thôlelier avec une fiévreuse impatience », tantôt le récit d'une histoire imaginée pour faire paraître le récit plus vraisemblable »; tan-

me connaii bien, que je le connais aussi cl que cependant il ne sait qui je suis » (Ciir., Iv., 4281) et ss.). — 1. V. plus haut, p. 138 et ss. — 2. H., Iv., 580. — 3. II , Iv., 3111 et 88. Chrétien donne le motif (Chr., Iv., v. 2742 et ss.). — 4. Gauvain et Ivain descendent de leurs chevaui pour combattre à l'épée, agir aulrcraent eût été le fait de vilains (H., Iv.. 7116 et ss.). Ivain et Ascalon. au début du poème, restent sur leurs montures après la rupture de leurs lances (H., Iv., 1018 et ss ). — 5. H.. Iv.. ISm et ss — 6. H., Iv., 4811 et ss. Chrétien dit justement : « Elles l'avaient ja moût chier — et cinc çanz tanz plus chicr l'eusseui — Se la corieisie seiissent — Et la ^rant proesce de lui » (Chr., Iv., 4020 et ss.). — 7. M. Fôrster (.Chr., Er , XVIII) constate la supériorité d'Èrec sur Irain dans les passages originaux. — 8 Nous avons reconnu que la prc' mièro idée de cette scène avait été fournie à Hartmann par le conte ancien d'Érec ; mais le mérite de l'exécution n'en appartient pas moins au poète allemand. — 9. Telle l'histoire do son prétendu ravissement contée par Enido pour endormir les détiances du comte félon.

iôl des Irails de mœurs destinés à rapprocher la fiction de la réalité ^ ; tantôt un tableau gracieux de l'impression que fait la beauté d'une femme sur un homme '^; tantôt des études sur certains caractères en particulier, et sur la nature des femmes en général 3; tantôt la modification intelligente d'une donnée essentielle 4.

On a reproché au poète allemand, et nous sommes loin de méconnaître la justesse du blâme, la longueur de la description du palefroi d'Énide. Mais il faudrait d'abord établir que, pour Hartmann lui-même, s'étendre sur les qualités de l'animal qui est l'inséparable compagnon du chevalier, sur la beauté d'objets de luxe artistement façonnés, constituait une faute de goût. Le contraire ne peut-il pas se soulenir avec la même vraisemblance? Est-ce chose absurde que de prétendre que Hartmann, à mesure qu'il avançait en âge, se passioimait de plus en plus pour les belles choses : coursiers brillants, selles éléganles, riches étoffes, et laissait cet intérêt se refléler dans ses œuvres? Si d'ailleurs faire passer devant les yeux du lecteur toutes les pièces d'une armure, toutes les parties d'un vêtement était considéré comme une faute pour les poètes de l'époque de Hartmann, comment exphquer que Godefroi de Strasbourg ait consacré près de deux cents vers à la description de l'armure et du cheval de Tristan 5, et qu'Ulrich de Zatzikhoven ait si longuement dépeint la tente de Lancelot <>? Prenons garde, dans l'apprécia-

1. Chasse au faucon des rois venant à la cour d'Arthur et discussions sur la valeur do leurs oiseaux (H., Er., 2028 et ss.). — 2. H., Kr., 1484. La scène est plus jolie que chez Chrétien, dit M. Roettocken (op. c, p. 63). — 3. H., portrait de Koi (4629), de Gauvain (2710\ de fc^o Mor^ane (5152/; remarques sur le caractère féminin (1319 et ss., 5599 ei ss y — 4. Hartmann a eu raison de faire d'Erec un chevalier sans renom au début du poème. Nous comprenons ditUciiement que l'Ércc do Chrétien, dont la gloire est assurée par un t^rand nombre d'exploits, se montre si irrité des reproches qu'on lui adresse. Il sait, et tout le monde avec lui, ce dont il est capable; le passé |?arantit l'avenir. Chez Hartmann, au contraire, il n'a derrière lui que doux exploits la lutte contre Yder et le tournoi de Tanebrog. Sa réputation n'est pas solidement assise; il n*a encore cueilli que de maig^res lauriers; aussi l'accusation de mollesse portée contre lui trouve-t-elle un cœur inquiet et facilement courroucé. De là sa colère et la décision soudainement prise d'imposer au monde le respect et Tadmiration de son courage. — 5. Tristan, 6538 et ss. — 6. Lanz., 4745-4912.

LES POÈMES AhTIirRlENS ! CURONÔLOGIK. ^^i\

lion des œuvres du moyen âge, de substituer notre goût, notre appréciation, nos critères, au goût des gens de Tépoque, et d'appliquer aux poêles une règle qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils n'auraient pas acceptée.

On a aussi, et nous nous sommes associé à ces critiques, blâmé Hartmann de s'être substitué parfois à ses personnages et d'avoir mis, par exemple, dans la bouche d'Énide, lorsqu'elle croit Érec mort, des réflexions qui ne sont pas en situation *. C'est là une infériorité qui tient à Tesprit de Hartmann et qui se découvre dans toutes ses œuvres, celles de la jeunesse aussi bien que celles de l'âge mûr. Grégoire ^ comme le Pauvre Henri ^' et /vain * comme Érec en offrent des exemples.

Si nous passons au chapitre des suppressions, il nous faudra reconnaître que Hartmann a su, avec une plus grande sûreté dans Érec que dans Ivain^ démêler le bon grain de l'ivraie. loain montre peu de traces d'éliminations de quelque importance. Hartmann se défie de ses lumières et n ose trancher dans le vif. Dans ÉreCy au contraire, il n'a pas peur d'émonder. 11 laisse décote les répétitions monotones, assez fréquentes chez Chrélien ^, les faits accessoires surchargeant inutilement l'action 6, les développements prolongés outre mesure 7, plusieurs incohérences du récit «, certaines contradictions ». 11 a

1. Roeitecken, op. c, p. 53 et s. — 2. Dialogue de Grégoire avec l'abbé, 1385 et 8s. — 3. Discours de la jeune fllle à ses parents, d'une telle invraisemblance que Hartmann lui-même s'en est aperçu et dit comme explication que c'est le Saint-Esprit qui parle par sa bouche (P. H., 873 et ss ). — 4. H., Iv., enlèvement do Guenièvre. — 5. Origine d'Énide rapportée deux fois (Chr., Er., 509 et ss. et 1554 et ss.); monologues d'Enide exprimant les mêmes regreU* (Chr., Er., 2589, 2782, 3103); résumé d'aventures fait par un personnage après que le poète les a déjà contées (Chr., Er , 5091 et ss., 6294 et ss., ùil4 et ss.). — 6. Combat d'Érec contre la dernière bande de brigands (Chr , Er., 3011 et ss.), contre le sénéchal du comte félon (Chr., Er., 3571 et ss.), repentir du comte félon (Chr., Er., 3635 et ss.), entretien de Gauvain et d'Énide (Chr., Er., 4171 et ss ), attitude do ïarnie de Mabonagrain (Chr , Er., 6294 et ss), dialogue du valet du comte félon avec son maître (Chr..Er.. 3227 et ss.). — 7. Discours de Kei, de Gauvain et de la reine à la vue d'Yder (Chr , Er., 10Î^1145, H., Er., 1157-1170;. — 8. Hartmann n'a pas reproduit la partie du discours de Coralus disant qu'il a refusé l'assistance que lui offre son beau-frère (Chr., Er.. 521 et ss ). — 9. Après le combat d'Yder et d'Érec certains spectateurs se réjouissent, d'autres sont chagrinés (Chr., Er.. 1073 et ss ). Plus loin tous se réjouissent rhr.. Er , 1251 et ss.,. Hartmann scml)I<^ avoir vu rolto contradiction : il

H.\RTMANN 15

lt^(\ KTIDR SI R HARTMANN' h'aI K.

fait preuve d'inlelli^^ence en relranchanl la scène des adieux

d'Erec à son père. Nous devons comprendre qn'Erec, après la révélation d'Enide, esl si violeminenl affecté de l'accusation portée contre lui qu'il tombe dans une sorte de frénésie. 11 ne faut pas qu'il ail le temps de se ressaisir : sans cela sa conduite à l'égard d'Énide trahirait une inexcusable brutalité. D'un autre côté, son refus de dire à son père le motif de son brusque départ ne témoigne pas d'une bien profonde affection filiale. Enfin la conclusion du poème français (voyage d'Arthur et de sa cour à Nantes, description des deux fauteuils, fêtes du couronnement d'Erec et d'Enide) constitue un appendice indépendant de l'ouvrage, et Hartmann a sagement fait de ne pas l'imiter K Les combats, a-t-on dit, sont ce que Hartmann a fait de mieux •. Us sont certainement ce qu'il a fait de plus original et nous offrent un précieux crilère pour déterminer la valeur de son Krec, comparée à celle de son Ivaln. Or, il suffit d'une lecture même superficielle pour se convaincre que, dans le premier poème, ils sont plus nombreux, qu'ils offrent plus de variété, qu'ils témoignent d'une connaissance plus approfondie des conditions et des moyens de la lutte, /vain ne présente comme combat classique que celui d'ivain conlre Gauvain. Les autres sont, ou très écourtés 3, ou livrés soil contre des géants, soit avec l'intervention du lion, ce qui leur enlève le caractère de joule régulière 4. Dans Érec, au contraire, la plupart des combats sont des luttes chevaleresques où seuls l'adresse, l'art et le courage décident du succès. Ils ont été étudiés avec le souci d'un connaisseur ot représentés avec le relief d'un artiste maître de sa matière et sûr de son talent. La première de

ces rencontres, celle d'Erec et d'Yder, esl, de l'avis d'un critique, l'une des plus belles de toute l'ancienne littérature allemande. • Tout y respire le naturel, nous y sommes en pleine

spécifie quo personne ne fut marri de la victoire d'Erec (II., Er.. 1308 et s }. — 1. Celte partie est de « pur placaf^'e. » O. Paris, i? >;;/., 20, p. 158. — 2. Roettecken. op. c., p. 30. — 3. Ex. celui d'ivain contre Ascalon ou contre Alicrs. — 4. Il ne faut donc pas s'étonner, comme le fait M. Schmulil {Beitrage zuv WUrdignng des Stiles Ilartmantis von Ane, p. 103 et s), s'il se rencontre dans Ira in moins de répétitions que dans Érec, où le nombre des combats est pr<»sque deux fois supérieur.

hK< POÈMES ARTIIUUIENS : CIlRONOLOfilE. ^^1

réalité, l'aspecl des deux champions apparail dislinclemenl et se montre à nos yeux avec des contours précis K » Un autre reconnaît que c'est l'exemple classique de la joute ^. Le même éloge peut être décerné au combat d'Erec contre Mabonagrain, où Hartmann a épuisé toutes les ressources de son art, où sa puissance d'évocation est réellement supérieure, où tous les traits concourent îï donner l'illusion de la réalité. Il est impossible, après avoir lu ces descriptions, si exactes au point do vue technique, de prétendre qu'elles sont l'œuvre d'un jeune écuyer sans expérience des armes. En affirmant qu'elles n'ont pu êlre écrites que par un homme pour qui la science des tournois n'a plus de secrets, on sera plus près de la vérité. Au point de vue poétique, il faut reconnaître que, bien mieux que dans Ivain, Hartmann a su, dans Érec, donner de la vie et de l'agrément à ses peintures de combats en les interrompant, à la façon d'Homère, par les discours des champions 3, par des pauses habiles, par d'intéressantes alternatives de succès et de désavantage du héros sympathique.

Si nous établissons un parallèle entre les comparaisons d'£V<?c et d'/ua/n, nous serons forcés de constater que, dans le premier poème, elles sonl plus nombreuses * et plus originales. Les meilleures d'Ivain sonl simplement traduites de Chrétien 5, alors que dans Érec elles sont souvent la propriété de Hartmann. Elles ont, en outre, le mérite de la justesse et de la vigueur. C'est ainsi que le froissement des lances dans un tournoi est comparé au bruit d'une forêt secouée par l'ouragan 6, l'arrivée impétueuse d'un chevalier couvert de fer au fracas d'un vent violent ', la fuite éperdue de gens en proie à une panique à la hâle des souris se glissant précipitamment dans leurs trous s, une avalanche de fuyards escaladant les murailles à une nuée

1 Hausen : Die Kainpfxchilderungen hei Hartmann ton Ane und Wirnt ron firarrnbt'rg, p 09. — 2. Nioilnor : Das deiitsche Tnrnier itit XII und XIII Jahrhinidtn't, p. H9. — 3 Ilauson, op. c . p. 75. — 4. Soliinufil. op. c, p 1. M. Sfhnuihl ajoute que oes comparaisons otfront plus de défauts quo ceUes (Vli^ain. Mîiis il né«:lijfe do le démontrer. H ne relève que l'abus de la personnitication (p. 4\ Or cet ahus existe éf^alemont dans Irain^ 1537 et ss., 1625 et ss. — 5. H.. Iv.. 5057. 5074, 6727. — 6 H., Kr.. 2(509 n ss. — 7. H.. Kr . 2680 ol v;s. - S IL. Kr , î\;52 . t s.

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de grêle ^ la fanlasLiquc apparition d'une magicienne à la soudaineté du mouvement de la main ou du froncement des sourcils -, etc.

Bizarre contradiction! Érec serait l'œuvre de jeunesse de Hartmann, et dans aucune autre on ne rencontre la preuve d'un savoir aussi varié et aussi étendu. (11 va de soi que nous ne considérons que les passages ajoutés par Hartmann à son texte.) Partout dans Ércc abondent les témoignages de connaissances les plus diverses et les plus sûres. Le poète se m jntre expert aussi bien en malière de chasse 'S de médecine *, de luxe •» et de chevaux 6, que de mythologie, de littérature ?, de philosophie et de traditions populaires s. C'est enfin dans Érec que se révèle, pour tout ce qui concerne la vie chevaleresque, mœurs, vêtemenls, combats, fêtes '\ la compétence d'un homme familier avec tous les usages de cour de son époque et d'un connaisseur dont le goûta eu le temps de se former.

Les partisans de l'antériorité d'^/'ec expliquent l'érudition qui apparaît dans ce poème par l'empressement d'un jeune homme frais émoulu de l'école et désireux de faire étalage d'un savoir récemment acquis *o. Il est d'abord bien étrange que cet étalage soit si judicieusement mis à sa place et qu'un adolescent inexpérimenté ait su garder si souvent la mesure et placer si à propos sa science. De plus, il faudrait admettre qu'à l'école où

1. II., Er., t5658 et ss. — 2. II , Er., 5172 et ss. — 3. Aménagement du parc (lo Penefrcc pour trois sorles de f^ibier (H., Er., 7132 cl ss. ; v. Srhonb., p. 328)

— 4 Effets d'un onfruont, v. Schonb.. p. 337. — 5. Sollo «l'Enido et ses a«vossoircs, pavillon de l'amie de Mabonagrain, château do lirandigan. — 6. Palefroi d'Euide. Chrétien ne donne que de vagues indications (V Schônb , p. 337). — 7. Citations de Jupiter, do Junon, de Pallas, <le Sibille, d'Erictho, allusion à la légende dft Pyrame et de Thisbé. — 8. Enumération des quatre éléments primordiaux qui constituent le monde, lil>ations en l'honneur de sainte Oerirude.

— 9. Roetlecken, op. c, p. 26. — 10. Le Grcg nrc, où l(?s souvenirs de l'école paraissent si frais, où la connaissance de la Bilde et des livres sacrés est si complaisamment déployée, devrait alors être classé comme le premier de tous les poèmes de Hartmann, celui (|u'il composa à la sortie de l'écoh? monastique.

— Si le souci de faire valoir ses connaissances deviiii éire invoqué pour Hartmann comme preuve de l'antériorité de ses œuvres, nous serions forcés de mettre Vf^rec avant le /. liîlchUiny puisque 1:^ il se sert du mot savant carhunculus (Er., 7743;. alors qu'ici il emploie le mot vulgaire karfunkel (/. liiH'hL, 1500 .

LES POÈMES ARTHURIENS l CHROXOLOOIK. 259

Harlmann a acquis son insiruction. on lui ait fail des cours d'hippologie, de cynégétique, d'architecture, d'art industriel et de science mondaine. Rien n'est moins vraisemblable. La vérité est que Hartmann, comme il nous en fait l'aveu lui-même ^ élail un ami de la lecture. Les livres, la fréquentation d'hommes de savoir, enfin la grande école de la vie l'ont peu à peu formé et instruit. Plus il avançait en âge, plus il se plaisait à mettre au jour, dans ses ouvrages, ses connaissances lentement acquises.

Ce qui confirme notre opinion que Hartmann n'était plus un jeune homme, et était, en tout cas, moins jeune lorsqu'il composa Érec que lorsqu'il écrivit Ivain, c'est le ton général du poème. H y règne une élévation de pensée, une gravité, un sens rassis, qui décèle la maturité. Aux aventures chevaleresques se mêlent des préoccupations d'ordre sérieux. Le poète ne manque pas de signaler la sage conduite d'Érec comme roi. 11 fait le procès à la superstition. Il y prodigue les sentences et les préceptes. La religion y a un autre caractère que dans loain. W est fréquemment question de Dieu, mais non d'une manière conventionnelle et suivant certaines formules de tradition 2. Significatifs parce qu'ils sont inspirés par un profond sentiment religieux sont les passages où Hartmann se transporte par la pensée dans la situation de l'homme implorant le secours de Dieu 3, où un héros exprime sa confiance dans le succès si la protection divine ne lui fait pas défaut *, où Dieu est représenté comme le maitre absolu des choses de ce monde ^. La conclusion deYÉ7'ec de Chrétien mise en parallèle avec celle de VÉrec allemand montre l'état d'esprit de Hartmann lorsqu'il composait son poème. Alors que l'épopée de Chrétien se termine par un hymne de gloire et de pompe mondaine, Hartmann se préoccupe de fixer les devoirs de l'homme envers Dieu, il donne en exemple son héros qui * agit comme les sages en faisant remonter à Dieu l'origine de ses succès que les sots n'attribuent qu'à leur

1. p. H., 6 et s. — 2. Dans bien des passages Hartmann a ajouté à son modèle une pensée religieuse. Ainsi Er., 8635 et ss.. 533 et ss , 7069 et ss , 8856 et 8s., 2540 et ss. — 3. H., Er., 2488 et ss., 8635 et as. — 4. TT., Er.. 533 et jss., SS06 ei ss. — 5. H., Er., «^'ifi et .««s , 8588. 9055. etc.

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seul mérite K » Que nous sommes loin de la fin d'/wain, où le poêle souhaite à ses lecteurs le bonheur et l'honneur de ce monde ! A ce point de vue Érec fait prévoir les œuvres purement religieuses de Hartmann.

A côté des raisons tirées du talent du poète et du caraclère de rhomme, il en est d'autres que nous trouvons dans le texte même et qui font croire à Tanlériorité iVIvain sur Érec. On rencontre, en effet, dans Krec un certain nombre de passages qui existent également dans Ivain. Mais comme dans ce poème ils sont mieux en situation, plus logiquement amenés, c'est là • qu'ils ont dû trouver place en premier lieu, alors que leur introduction dans Érec tient à une réminiscence. S'il est, par exemple, naturel que Lunete dise à sa maîtresse qu'elle agit en femme en pleurant son époux 2, la louange est moins compréhensible dans la bouche du comte de Limors félicitant Énide de regretter le mari qu'il aspire à remplacer ^. Le passage où le même comte expose à Énide que son époux n'était ni si noble, ni si riche, ni si fort, ni si beau, ni de si grand renom qu'on ne puisse lui trouver un successeur *, semble avoir été inspiré par le discours tenu par Lunete à Laudine pour la décidera épouser le vainqueur d'Ascalon ^. Le vers identique, où il s'agit de la possession d'un nouveau paradis ^», est amené naturellement dans Ivain par l'énuméralion des délices de la fontaine merveilleuse. Il est peu motivé dans AVer. La pensée « jamais homme ne fut plus aimé de ses compagnons ^ > s'applique mieux à Ivain qu'à Érec, représenté par le poète comme un tout jeune homme, qui n'a pas encore fait ses premières armes et par conséquent n'a pu nouer ces amitiés solides que forment les dangers courus en commun. Enfin Hartmann dit plus vraisemblablement de Laudine, dont l'époux vient d'être tué, que d'Enide, qui voit Erec sur le point de tenter une dangereuse aventure, mais encore vivant à ses côtés, qu'elle tomba évanouie et que la clarté du jour se transforma pour elle en une nuit profonde ^.

1. H., Er., 10123 et ss — 2. II., Iv., 1796 et ss. — 3 II., Er., 6222 et ss — 4. IL, Er., 6242 et ss. — 5. II., Iv., 1955 et ss. —6 II.. Iv., 686 et s. ; H., Er., 0540 et s. — 7 II , Iv., 2646; H., Er., 1272. — 8. II., Iv., 1325 et s. ; 11., Er.,

LES POÈMES ARTI1UR1ENS : CHHONOLOOIR. "l'M

Il y a plus. Certains passages qui se trouvent et dans YÉrec et dansl7yflm de Hartmann sont dans VIoain de Chrétien, sans être dans son £V<?c. Ce fait évidemment n'admet qu'une explication. Les passages en question ont été connus par Hartmann lorsqu'il Iraduisail /vain. Soit à dessein, soit inconsciemment, il les a répétés dans Érec K Voici les principaux de ces passages :

1; • Un homme mortellement affligé en aurait eu le cœur consolé, » dit Hartmann 2 imitant la pensée de Chrétien : • car joie, s'onques la conui. — Fest tost obliër grant ennui 3, » pensée reproduite dans Érec : t un homme dont le cœur serait oppressé de chagrin l'oublierait en venant ici *. »

2) Les gens du châtelain menacé par le géant Harpin dissimulent de leur mieux leur douleur afin de ne pas attrister leur hôte ^. Celte idée commune à VIvain français et à VIvain ailemand se retrouve dans VÉrec allemand, où elle est allribuée aux amies des chevaliers tués par Mabonagrain 6, mais non dans VÉrec de Chrétien.

3) Le veissel de Yloain français, qui contient à la fois amour et haine '^^ et imité par Hartmann dans son Ivain », inspire au poète allemand deux versd'£rec, oii il déclare que ni l'envie ni la haine n'ont trouvé en Erec et Enideun vase pour y séjourner 9, pensée absente de VÉrec de Chrétien.

4) L'image de l'armure brisée comme un fétu *o a été tirée par Harlmann de VIvain de Chrétien ** et reproduite dans son Érec ^2. Elle fait défaut dans VÉrec français.

5) La comparaison de Kei, désarçonné et tombant lourdement comme un sac, qui se trouve dans l'J^r^cde Hartmann ^3, aussi bien que dans son /vain t4,a dû être inspirée par l'/vam de Chrétien '•^.

8825 et s. — 1. M. Ilonrioi, qui (ruilleur» ne cite pas ces passages, dit qu'il faut îulmetire ou que Hartmann s'est servi de VIvain de Chrétien en écrivant son Ê7'€c, ou que VfJrec actuel contient des interpolations tirées de VIvain allemand. Celte seconde supposition lui parait la plus vraisemblable (Henrici, op. c, II, XI et XII). Pour nous, elle n'est pas plus justifiée que la première. — 2 H.. Iv., 609 et ss. — 3. Chr., Iv., 457 et s. — 4. H., Er , 8734 et ss. — 5 Chr., Iv., 3809 et ss.. H., Iv., 4386 et ss. — 6. H., Er., 8249 et ss. — 7. Chr., Iv., 6022 et s. — 8. H.. Iv.. 7041 et ss. — 9 H.. Er., 1494 et s. — 10. H., Iv , 5380. — 11. Chr., Iv., 4525. - 12. IL. Er., 2798. ~ 13. H.. Er.. 4720 — U. H., Iv., 2hx:K — 15. Chr., Iv., 2255 et s.

232 ÉTCDE SUH HARTMANN D'aUE.

7) L'échange des cœurs des amanls, dont Tidée a été puisée par Hartmann dans V/vain français *, et qui apparaît dans VIvain allemand à Tendroit correspondant au texte français 2, se retrouve dans YÉrec allemand 3, alors que YÉrec français n'en offre pas trace *.

8) Enfin Tépisode des quatre-vingts femmes vivant à Joie de la Cour et délivrées de leur captivité par Érec semble être un souvenir des femmes retenues prisonnières au château de Pesme- Aventure et rendues à la liberté par Ivain, trait emprunté à Y/vain de Chrélien et qu'on cherche vainement dans son Érec.

L'examen du vocabulaire (ÏErec nous fournit aussi des arguments qui attestent la postériorité de ce poème relativement à Ivain.

Dans YÉrec de Chrétien, Hartmann a trouvé la forme Pendra- ^on, comme dénomination du père d'Arthur. Lui-même écrit Uipandragon »\ D'où lui vient ce nom? De Y Ivain de Chrétien, où il a lu Uterpandragon «, qu'il a contracté en Uipandragon.

Un certain nombre de mots usités dans l'arec allemand, et employés parles poètes postérieurs à Hartmann, ainsi que par Hartmann lui-même dans son Grégoire, no se rencontrent pas dans Ylvain du même auteur. Nous sommes donc autorisés à supposer qu'ils étaient inconnus à Hartmann au moment où il composait Ivain : il se les est appropriés par la suite et en a tiré parti pour Érec. Ce sont des termes techniques, des expressions relatives au combat, qui auraient trouvé place dans Ivain comme elles ont trouvé place chez les contemporains et successeurs de Hartmann. Tels sont les mots enschumpfleren 7, punieren 8, keren 9, le terme figuré urborn ^o, les locutions schenkel fliegen^\ denschill ze halse nemen^'^, es tuon^^. Au contraire, il n'y

1. Chr., Iv., 2642 et ss. — 2. H , Iv., 2990 et 8s. — 3. H., Er., 2363 et ss. — 4. Le vors • li uns a l'autre son ruer anble » (Chr., Er., 1514) n'a pu être Torigino du développement de Hartmann. — 5. H.. Er., 1786. — 6. Chr., Iv., 663. — 7. II.. Er., 2t>18, 2659, 2697; Par^., 100, 11, etc.; Ood., Trist.. 18917; Wifjaloh, 3548. — 8. II., Er., 24fj0; Parc, 387, 9; God.. Trisc. 9167; Wigalois, 11806 —9. II.. Er.. 2692; Wigalois. :tô48. — 10 IL. Er., 2530. 2583; IL, Orêg., 1686; Par^., 614. 25, etc. — 11. IL, Er., 761; IL. Grég , 1599; Par^ , 174. 2; God., Tvist., 6843; Krone, 190 a.— 12. H., Er., 798. 3216; Parz , 174. 2; Wifjaloh, 451; Kronr, 225 h. — 13. IL, Va\, 2720; Par^., 726, 9; IVifjnlois,

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