LES POÈMES AKTHURIENS : CHRONOLOGIE
a guère qu'un seul terme lechnique employé dans fvain qui Boil absent AÉrec : c'est le mot teisiren ^ que Hartmann, pour une raison que nous ne voyons pas, n*a pas utilisé dans Érec ^
Examinons maintenant les raisons sur lesquelles la critique se fonde pour proclamer la postériorité à'Ivain relativement à Érec. Elles sont de deux sortes : 1) indications données par Hartmann dans ses poèmes; 2] motifs lires du vocabulaire et de la mélrique des deux ouvrages en queslion.
1) On dit qu*il faut bien qu7>ec ait été écrit avant ivain^ puisque, dans ce second poème, il est fait allusion au premier. Gauvain y conseille à Ivain de ne pas imiter Érec, qui, par amour pour Enide, se laissa aller à Toisivelé 3. Cette citation serait décisive, si Hartmann, par quelque trait précis, faisait entendre que c'est son poème qu'il a en vue. Mais, dans sa généralité, elle ne prouve qu'une chose, c'est que Hartmann connaissait la fable d'Érec lorsqu'il écrivait Ivain, et qu'il la supposait connue du lecteur. Cela n'a rien que de naturel, étant donné le rapide succès obtenu par le poème de Chrétien (ou le conte antérieur à celui-ci). Hartmann cite Érec comme le citent une grande quantité de poètes français et provençaux, pour lesquels il était Érec li bien coneuz *. Le choix 1res heureux que le poète allemand a fait des ouvrages français dont il a entrepris la traduction montre qu'il était très bien renseigné sur les œuvres littéraires de la France. Comme Hausen, Gutenburg, Bernger, de Horheim, Wolfram d'Eschenbach (v. Eracliiis : Graef, p. 40), il avait lu nombre de nos poèmes. Quoi d'étonnant qu'il ait songé à com-
11016, etc. — 1. II., Iv , 5324. — 2. Sans attribuer plus d'importance quUl ne convient à des rapprochements qui peuvent s'expliquer par des coïncidences fortuites, il nous faut citer ici un vers du !•' livre do Pars. : Her tif ze mit* od sol ich dar [22» 1], qui a une surprenante analogie avec le vers d'Ivain : Wil er her od sol ich dar (8034). Si le vers de Wolfram était une imitation de celui de Hartmann, il faudrait conclure qu'/rat/i a été écrit avant le 1" livre de Parzival. En revanche, il est incontestable qu'en composant le !•' livre de Farcirai, Wolfram ne connaissait pas l'XVtfc de Hartmann. Il n'aurait pas confondu le nom de la fée Morgane avec un nom do pays {Pars., 56, IS). — 3. IL, Iv., 2791 et ss. — 4. V. HoHand : Chrestien ron Trni^si. p. 29 et s^.; PY>rstcr : Chr., Kr., XIV et s.
i'M ÉTUDK SUR UARTMANN d'aIE.
parer son héros dans Ivain à cet Erec dont il avail lu et admiré rhisloire? N'a-l-il pas, d'ailleurs, dans le inèine Ivam, traité à fond répisode de l'enlèvement de Guenfèvre par Méléaguant, épisode qu'il n'a pas trouvé dans le Chevalier au lion de Chrétien, mais dans un aulre poème du même autour? N'a-t-il pas
cilé aussi, dans Erec, la légende de Pj rame et Thisbé, qu'il connaissait vraisemblablement par le conle qu'en avail fait Chrétien ^?
On affirme, en outre, que Hartmann devait être très jeune lors de la composition A'Érec, parce qu*il se nomme dans cet ouvrage un lumber knecht '^ alors que dans Ivain il s'atlribue fièrement le litre de chevalier. Le jeune écuyer, dit-on, qui composa Erec, devint ensuile chevalier, puis composa Ivain. Certes, si la signification Aq knecht était celle d'écuyer, l'argument serait convaincant. Mais il n'en est pas ainsi. Le mot knecht s'applique fréquemment au chevalier lui-même, soit comme qualification injurieuse, soit comme appellation familière, soit, enfin, comme désignation modeste. Sans sortir des œuvres de Hartmann, nous trouvons un certain nombre de passages où un chevalier est appelé knecht. hain 3, Gauvain *, Mabonagrain ^ sont ainsi
désignés. Erec et Yder «, Erec et Guivrel ? sont comparés à deux vaillants knechte, c'est-à-dire chevaliers, et l'un des éditeurs de Hartmann, défenseur cependant du sens étroit de knecht, est forcé, dans une de ses noies, de l'expliquer par chevalier s. L'usage de Hartmann est de considérer knecht comme synonyme de chevalier Q et même de noble seigneur ^o. En réalilé, ce mot correspond exactement au français vassal, qui n'implique nullement la privation do la qualité chevaleresque *'.
Reste l'épilhèle twmp, qui, déclare-t-on, prouve la jeunesse de Tauleur d'Érec. Déjà M. Wilmaims et M. Schreyer ont contesté
1. Et qui esi conservé dans VOride movalUè, dont l'auteur est probablement Chrétien de Trojes. V. A. Thomas. Rom., 22, p. 271. — 2. H., Kr., 1002, 7479. — 3. II., Iv.. 2513. — 4. H.. Er., 1028 — 5. H , Er., 8385. - 0. H., Er.. 834, 902. — 7. H., Er., 4404. — 8. Beoh : H., Er , note au vers 1501 — 9. H.. Er., 7017, 5412 — 10. H., Er., 2069. — 11. Chr., Er.. 895, 927, 1255, 4059, etc. On trouve même en français le mot valet appliqué à un chevalier : Saichiés de voir cis vallès est mes tils — .... Chevallier» est par vertet le vos di» {Raoul (Jf> faiHhrai. SI l.S et ss .
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rexactitude de celle inlerprélalion ^ Ils onl moniré, par des exemples lires de Wallher de la Vogelveide el de Harlraann luimême ^, que lump signifie sol el non jeune, inexpérimenté. De nombreux passages prouvent que c*esl bien par so^ qu'il faudrait traduire ce mot en français. Ainsi, lumber zorn 3 signifie folle colère, Topposition do witzig et tump *, de wise et de tumbe ^ se rendra par sage et sot. Tumber man, dans une chanson de croisade de Hartmann et dans une de ses poésies lyriques, est synonyme d'insensé c. Enfin, il existe deux vers d'Érec, où le héros s'appelle tumber man, parce qu'il a commis une folie en voulant arrêter seul une troupe nombreuse ?.
Par tumber knecht, Harlmann a donc entendu non pas jeune écuyer sans expérience, mais homme de peu de sens, c'est-àdire le contraire d un homme sage, d'un wiser man s, comme il le dit lui-même. N était la crainle de paraître céder au goût du paradoxe, nous soutiendrions volontiers que l'emploi de cette désignation prouve le contraire de ce qu'on a prétendu. Dans les deux passages où Harlmann se dit un tumber knecht, il se trouve avoir à décrire, ici, l'exlrème beauté d'une femme 9, là, la magnificence d'un harnais superbe lo. Avec une modestie charmante, il se récuse. \l déclare qu'il est incapable de se tirer à son honneur d'une pareille tâche. 11 justifie son impuissance, comme l'ont fait d'autres poètes avant et après lui, en se désignant comme un homme de petit lalent i*. Doit-on attendre cet aveu d'un jeune homme qui ne doute de rien ou du talenl mûr qui sait se connaître et se juger? Si Hartmann se nomme chevalier dans IvaiHy il ne nous faut probablement voir là qu'un accès de vanité juvénile, la fierté d'un dignitaire tout récemment promu, dont nous ne trouvons plus trace plus tard dans Grégoire i-. Si, dans le Pauvre Henri, Hartmann fait de nouveau
l. Schreyor, op. c, p. 16. — 2. M. S. F., 210, 13. — 3. Orég , 1454. — 4. P. H., 593 et s.; H., Er., 921, 8701. — 5. 7. Bùchl., 3. — 6. M. S F.. 209, 30; 206, 7. - 7. H., Er.. 7011. — 8. H , Er., 1591. — 9. H , Er., 1602. — 10. H., Er., 7479. — 11. Dans une situation identique Henri de Freibcrg se décerne le même qualificatif, « ich tvmmer kfinstenlôser man » {Tristan, iôj. De même Rugge (M. S. F., 96, 1), Ulrich de Lichtenstcin (251, 18) se servent en parlant d'eux-mêmes de tumber man, comme expression modeste (Érich Schmidt, Hi'in'fKtr und Hu(jrj(\ p 10). — 12, C'est l'opinion de M. Saran : « Sun Ut
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mention de sa qualité de chevalier, c'est parce que, dans ce poème, il a voulu nous donner les indications les plus précises sur son rang et sa situation sociale K
2) Les arguments les plus importants en faveur de la priorité d'Érec sont lires de la forme du poème, c'est-à-dire de l'étude du vocabulaire et des particularités prosodiques. On répète encore aujourd'hui, sur la foi de Ilaupt, qu'Érec est antérieur à Ivain, parce qu'il contient plus de mois franchis, plus de termes populaires et plus de négligences poétiques.
Nous reconnaissons qu'on trouve dans £rec plus de mots français que dans /vain. Le tableau que nous en donnons plus loin 2 monire qu'il en contient presque le double. Mais s'est-on bien assuré que Hartmann lui-même, et c'est là l'essentiel, considérait comme une imperfeciion l'usage de mots français, et qu'à mesure qu'il progressait, il les éliminait de ses œuvres? L'opinion de Hartmann, qui seule serait concluante, nous est absolument inconnue 3. si nous examinons comment ses contemporains ou successeurs immédiats envisageaient cette queslion, nous voyons que la poésie courtoise, loin de réprouver et de rejeter progressivement les termes empruntés à notre langue, leur a, au contraire, fait une place de plus en plus large. Si déjà Eilhart d'Oberg avait introduit un certain nombre de locutions françaises dans son Tristan^ afin de satisfaire à la mode du temps, c'est après Hartmann une véritable débauche de mots français. Le Lancelot de Zalzikhofen, le Tristan de Godefroi de Strasbourg, le Parzival de Wolfram d'Eschenbach, le Wigalois de
es aher doch undenkbar, da^z Hartmann in einem kreise, der doch im tcesentlichen ans rittern (hezw. damcn) hestand, sich mit seinev ritterwiirde 80 andauernd aiifgespielt hutte; als neugcbackener ritter mag er es vielleicht getan haben; spiHer iviire es albern gevescn^ » op. c, p. 55. — l. Il se dit ministériul d'Aue, ce qu'il ne fait nulle part ailleurs et nous rensoigne même Rur son goût pour la lecture. — 2. V. appendice IV. — 3. Si l'on objecte que Grégoire, écrit après Éree, contient moins de termes français que celui-ci, nous répondrons que la raison en est dans le sujet. Grégoire est une légende pieuse où l'élément chevaleresque ne joue qu'un rôle secondaire. Érec, au contraire, est la glorification de la vie chevaleresque et do ses manifestations, empruntées à la France et pour lesquelles le bon ton et aussi la nécessité >n l'absence do mots allemands) exigeaient l'usage de vocables français.
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Wirnl de Gravenberg en sont remplis. Fréquemment nous rencontrons dans ces œuvres des vers entiers écrits dans notre langue K t L'allemand de Wolfram, dit un critique, est bigarré de mots français 2. t On a prétendu, il est vrai, que l'auteur du Parzival avait, par ce copieux usage de vocables exotiques, voulu railler la coutume de son temps, mais justice a été faite de cette bizarre allégation ^. La vérité est, qu'avec les coutumes, les modes et les livres de Carlingie 4, la langue française avait acquis droit de cité en Allemagne, et qu'il était de bon ton, dans les cercles courtois, d'en faire usage. C'était un signe do bonne éducation. Thomasin de Zirclaria •'», quoique faisant la guerre aux mœurs importées de France, ne blâme pas le si jie mélangé de mots français. Par là, dit-il, l'Allemand qui ne sait pas le français apprendra facilement de jolis termes g. n serait donc singulier que Hartmann se fût, contrairement à la mode régnante, appliqué à bannir de ses poèmes ce qui, aux yeux de son époque, en constituait l'un des agréments. N'est-il pas plus juste de prétendre qu'il a simplement suivi le couranl, et que, dans Érec, postérieur à Ivain, il a hasardé certains mots français qu'il n'avait jusque-là pas osé employer, de même que Wolfram d'Eschenbach en a fait un usage plus fréquent dans son Willehalm que dans son Parzival 7.
A côté des mots français, Hartmann aurait, dans Érec, admis un certain nombre do termes populaires tenus dédaigneusement à l'écart par la poésie de cour, et dont il s'est gardé plus tard dans Ivain,
H importe tout d'abord de faire une constatation dont personne n'a apprécié l'importance au point de vue de la chronologie d'£rec, et qui, cependant, mérite considération. Alors que les autres poèmes de Hartmann, notamment loain, nous ont été transmis par plusieurs manuscrits, dont quelques-uns ont été
1. V. les listes données par Otto Steiner dans Bartsch : Germanistische Studien, II, p. 250 et 252. - 2. P. H., Wackern.-Toiscber, p. 24. — 3. Wolfr. d'Eschenbach, éd. Bartsch, XII. — 4. H., Kr., 1545, /. nuchl., 1280. —5. Welscher Gast, écrit en 1215 ou 1216, par conséquent au temps où écrivait Hartmann, ou immédiatement après. — 6. Wan dû lernt ein tiutsche man, — der liht niht tvelhischen han. — der spaehen wOrter harte vil. — 7. V. Steiner, op. «•., p. 255.
5IW ÉTUDE SUR HARTMANN D^ACK.
écrits peu de temps après la mort de Harlmann <, il ne nous reste d'Érec qu'une seule rédaction. Ce manuscrit, postérieur de trois siècles à la mort de Hartmann, est mutilé et fourmille d'incorrections ^. Il suffit de comparer la liste des chevaliers de la Table Konde chez Chrétien et dans cette œuvre pour voir, par rhorrible déformation des noms, combien défectueux est ce texte. Il est d'ailleurs facile de comprendre que, dans Ténorme laps de temps qui s*est écoulé entre la composition du poème et la transcription qui nous reste, les nombreux copistes {Érec a eu une très grande vogue et a dû être fréquemment transcrit), qui prenaient maintes libertés avec leurs manuscrits 3, aient défiguré l'œuvre de Hartmann. Ne nous dit-on pas que celui des manuscrits à'Ivain qui a été conservé dans la même collection qu'arec n'a aucune valeur pour la reconstitution du texte authentique? Aussi croyons-nous, avec l'un des éditeurs &Ivainy qu'on devrait, vu le déplorable état du texte d'Érec, s'interdire toute comparaison entre ce poème et les autres œuvres de Hartmann ^. Mais les critiques allemands, suivant l'exemple de Haupt, ont traité Érec comme un ouvrage de transmission excellente. Ils ont fait le relevé des taches qu'ils y constataient, et les ont simplement portées à l'actif de Hartmann &. Dans l'ignorance où nous sommes actuellement de l'état exact du poème tel que Harlmann l'a écrit, nous ne devons, en bonne justice, accorder qu'une confiance très limitée aux critères tirés de la langue, du style et de la versification 6.
1. Kt cncoro M. Henrici, qui a étudié ot comparé ces manuscrits pour son édition d'Ivain, n'ose-t-il aftirmcr qu'il présent*» au public 1(» travail de Hartmann lui-même (Henrici : Iwein, H, p. XXXIX) — 2, Non seulement le début manque, mais il y a plusieurs lacunes dans le corps de l'ouvrage (après le vers 4628 et probablement aussi après le vers 3224 où Harlmann devait conter la défaite du troisième brigand). Ce manuscrit a été conservé dans la fameuse collection d'Aniljras. — 3. Les copistes du moyen Age écrivaient les (ouvres antérieures «lans leur dialecte (1*. H.. \Vackern.-Toischer, p. 29). — Henrici, Jtrein, II. p. XXXIII. — 4. Henrici, op. c, XXXV — 5. Haupt reconnaît bien que la responsabilité de maintes fautes doit peser sur les copistes (Krec, XIV;, mais il ne les impute pas moins toutes :\ Hartmann. — 0. Cotte opinion était déjîl celle de Wackernagel, qui renonçait pour celte raison h établir la cbronologie des autres œuvres de Hartmann, mais qui, par une bizarre inconséquence. aci*.'j)iait l'antérioriié d'/wvv 'V. H.. Wafkern.-Toj^cji'^r. p. IS .