CHAPITRE V
Analyse du poème. — Personnage qui en a été le héros. — LégendeB analogues. — Comparaison du poème allemand avec l'original français. — Modifications apportées par Hartmann. — Il a rapproché la fiction de la réalité. — Ses altérations ne sont pas toujours heureuses. — Il a rehaussé le rang de ses personnages. — La conception du rôle de Grégoire différente chez Hartmann. — La form« chez le poète français et chez Hartmann. — Vie extérieure et vie morale. — Des
caractères.
Le xîi* siècle, qui avait vu naître les romans de chevalerie, assista aussi à la diffusion d*un genre différent, destiné même» dans la pensée de ceux qui le cullivèrent, à entrer en lutte avec lui : c'est la légende pieuse. Les Minnesingerj les jongleurs, les poètes épiques avaient exalté le monde et ses joies ; les moines, dont Texemple fut bientôt suivi par des laïques, firent le procès à la société chevaleresque. Ému de Texlraordinaire succès des œuvres où Ton célébrait les charmes de la vie, où Ton faisait à Tamour une place si importante, où Ton rêvait d'une existence élégante, riante, ouverte à tous les plaisirs, le clergé, qui craignait pour le salut des âmes confiées à sa garde et, sans doute aussi, pour son influence, condamna les poèmes qui glorifiaient le péché ^. 11 fit mieux. De même qu'au siècle précédent il avait
1. Scherer : Litt. gesch.^ p. 8L — Dans les premières années du xiii* siècle, Gautier de Coinci constate le succès des poèmes profanes : « Chevaliers, prince et haut homme — Aiment miex atruperies, — Risées, gas et trufcries. — Sons et sonnez, fables et faintes, — Que vies de sainz ne de saintes.... De la parole Dieu n'ont cure — Cil haut seigneur, ces hautes dames ; — De la réfection des âmes — N'ont mes ces riches genz talent (Gautier de Coinci : Les miracles de Xostrc Dame, p. 378).
Ûii ÉTUDE SUR HARTMANN Î^Al^E.
porté un coup mortel aux chansons destinées à accompagner les danses en créant lui-même des poésies religieuses qui se subslituèrent aux lais K de même alors il combattit les productions qu'il tenait pour des instruments de péché par une nombreuse série d*œuvres d'édification 2. Du fond des monastères surgirent des légendes pieuses qui firent une active propagande pour la morale et la religion. Aux mœurs relâchées du siècle elles opposèrent les rigueurs de la vie ascétique, aux séductions de la passion les duretés d'une impitoyable pénitence, aux joies éphémères de la vie terrestre les châtiments de l'éternité. L'idéal chevaleresque, avec son vain désir de gloire, son culte de la femme, qui devient trop aisément son amie 3, son admiration du luxe, n'est pour elles qu'une suggestion de l'esprit malin, toujours aux aguets pour « faire trébucher en enfer » la faible humanité. Au9ci de temps en temps la main de Dieu s'appesantit-eirè sur Tun de ces coupables dont elle châtie sévèrement les fautes et dont la légende s'empresse, à titre d'exemple, de nous raconter la lamentable histoire 4.
Par un singulier privilège, la poésie de Hartmann reflète les tendances, contradictoires cependant, de son époque. Après avoir fait de l'amour le thème préféré de ses poésies, après avoir proclamé que le bonheur et l'honneur [saelde und ère) sont le seul but digne des efforts de l'homme ; après s'être intéressé aux grands coups de lance et aux aventures héroïques, il se montre soudain saisi de scrupules religieux. Nous le voyons brûler ce qu'il a adoré, renier sa foi chevaleresque, faire amende honorable et condamner, par un sévère acte de contrition, les œuvres légères échappées à sa plume Dans l'espoir qu'il est encore temps pour lui de racheter le mal fait par ses œuvres profanes, il emploie son talent à des poèmes d'édification. Pour sauver son àme du « gril de l'enfer, » il travaille au salut des
1. \V:ickcrn., Litt. gesch.^ p. 80. — 2. Bossert. op c, p. 351. — 3. « P^uions tout tans les bêles dames — Qui les cors poilent et les âmes, » s'écrie Gautier do Coinci, op. c, p. 645. — 4 Déjà le Pauvre Hartmann, auteur du poème « De la Foiy » se sert do la légende pour donner plus de force A ses exhortations, qui ont pour but de détourner de la vanité, do la violence et de l'honneur mondain.
aBÊOOlHE. ^\"i
autres et à son propre salut. S'il a écrit Ivain pour cliarmer ses heures d'oisiveté et plaire à un audiloire choisi i, il veut, en composant Grégoire, se faire le conl'esseur de la vérilL-, afin (l'alléger le fardeau de ses péchés '. Il se reperit que son cœur ail trop souvent conlrainl sa bouche à proclamer les louanges du monde 3, çi ce n'est pfis par suite d'un vain désir de renummée qu'il se livre à la poésie ; mais s'il entreprend de mettre en vers l'histoire de Grégoire et celle du J'ouvre Henri, c'est afin de mériler les prières de ceux qui le liront *.
La légende de Grégoire est, en effet, écrite dans le dessein de servir la religion. Les exhortations pieuses y abondent. Le poète invile ses lecteurs, > entraînés par le démon sur le chemin de l'enfer. > à augmenter le nombre des enfants de Uieu '■>. 11 leur i-ecommande de ne pas prêter l'oreille aux perfides suggestions du diable, mais de faire pénitence pendant qu'il en est encore temps s, u leur affirme que le repentir sincère effacera leurs fautes, si graves qu'elles soient '. 11 leur donne des conseils à la façon d'un directeur de conscience ». On trouve dans la bouche de ses personnages des sentences que ne désavouerait pas un prédicateur <'. EnBn ta donnée générale du poème est édifiante : il s'agit, en effet, de démontrer par un éclatant exemple que le pécheur ne doit pas désespérer de la miséricorde divine et que celle-ci est toujours prèle â accuÊillir le repentir.
Voici, brièvement présentée, l'analyse du poème de Hartmann'".
Le souverain de l'Aquitaine a de sa femme deux enfants, les plus beaux qui se puissent rencontrer, un fils et une fille. Leur mère meurt en leur donnant le jour. Dix ans après, le père suit
1. |v,. il et sa. — a.arL'K,, 35 bi bs. —3- (irsg.. 1 et ss. — i. Orég-, 30iS etB.; P, H.. 18 et ta. —5. Orég.. 56 et as. — ti. Orég, 6 et s». — 7. Grég,, *6 et ss. — S OrÉjr.. 415 et ss. — 9. Elle possAdait lu rraia tonlriiion qui absout da péfhe. Wi et h. Celai qai prie pour le pi>clieur fuit aan talul, 3571 et s. Dien ne laisie aucun crima impuni. 3583 ot s — Reflétions >ur l'itauigODlsmc de la chair et de l'esprit. 2655 et ss. — 10. Le poèiuB de Uarunonn a Ëié plusieurs fois publié en Altemagne. Nos citationa se refèreui U l'édiiion de M. Paul fHaUe. 1883). (jui contient l'introduction, conservée seulement dsos un manuil'i'it <icroiiï»rt p.ir M. HitlVr. au nhlteau de Spiei. siu' le Isi" de Thouue.
216 ÉTUDE SUR llAllTlfANN D*AUE.
sa femme dans la tombe. Le frère et la sœur, restés seuls au monde, s'aiment d'une tendresse qui, pure à l'origine, ne tarde pas, sous raiguillon de Satan, à prendre, du côté du Jeune homme, un caractère coupable ^ Le frère fait violence à sa sœur. Bientôt les suites de l'inceste ne pourront plus être dissimulées au monde. Le jeune seigneur, éperdu, recourt aux conseils d'un de ses vassaux, serviteur dévoué de son père. Le loyal baron engage le coupable à partir pour le < Saint Tombeau '^. > Quant à la jeune femme, elle l'accompagnera dans son chàleau, où sa délivrance aura lieu dans le plus grand secret. C'est ainsi, en effet, que les choses se passent. Après de douloureux adieux, le frère prend le chemin de la Palestine, où il trouve la mort, et la sœur met au monde, dans la demeure du Adèle vassal, un fils, qui sera le bon pécheur, le héros de cette histoire.
Le loyal baron, sa femme et la mère du nouveau-né se demandent ce qu'il faut faire de l'enfant. Obéissant à l'inspiration divine, ils décident de l'exposer sur les eaux. On l'enveloppe d'une pièce d'étoffe précieuse, on le dépose dans un tonnelet, on met à ses côtés vingt marcs d'or et une tablelte où, sans donner de noms, sa mère révèle son origine incestueuse ^,et on confie le « petit navigateur » à la grâce de Dieu.
La dame retourne dans son pays, dont elle est devenue la souveraine par la mort de son frère. Elle y vit dans la retraite et consacre tous ses instants à la prière, au jeûne et aux bonnes œuvres. Non loin d'elle habite un noble et riche seigneur qui demande sa main. Éconduit, il lui déclare la guerre et enlève successivement toutes ses villes, ne lui laissant que sa capitale. Il vient même investir cette dernière place qui, selon toute prévision, ne tardera pas à tomber entre ses mains.
1 V. Jléroide, XI, épllre de Canacé à Macaréc, même amour incestueux, et dans la Bil»lo, l'hisloire d'Amnoii et de Thamar {Samuel, 1. H, chap. xiii). — 2. Le voyage en Terre Sainte était la punition infligée à ceux qui se rendaient coupables d'inceste (Schônb., op. c, p. 1)4). Souvent aussi il était entrepris pour expier tout autre crime ou manifostor un regret quelconque. Ainsi, dans le Conte des Sept Sages, un chevalier part pour Jérusalem après avoir tué son chien fidèle (2* exemple); un bourgeois fait le mî^mo pèlcriniige après avoir tué sa pie (6* exemple). — 3. « Celle qui l'a mis au mondo est sa tante, son père est son onclo » (trég.. 735 et «s.}.
• GRÉGOIRE. ^il
Le récit înlerrompl ici Thisloire de la dame pour raconter ce qui esl advenu à Grégoire. Nouveau Jonas, il a échappé 'au péril des eaux. Après avoir été ballotté par les vagues deux jours et une nuil, le tonnelet où il est renfermé a été recueilli par deux pécheurs qui, le matin, se sont saisis de celte épave, dont le mauvais temps les empêche d'examiner le contenu. Par hasard, l'abbé du couvent, dont les pécheurs sont les serviteurs, se promène sur le rivage au momenl où ils abordenl. Il découvre Tenfanl et lit son hisloire sur les tablettes déposées près de lui. Charmé par sa douce figure et le sourire qui s'épanouit sur ses lèvres, il prend la résolution de Tadopler *. Il charge l'un des pécheurs, qui a de nombreux enfants, de le garder dans sa maison et de l'élever en le faisant passer pour le fils de la fille de son frère, mariée à quelque dislance. Comme salaire, il recevra deux des vingt marcs d'or qui sont dans le berceau. L'autre aura un marc el devra, en revanche, garder le silence sur celle aventure. Le jour même l'enfant est baptisé et on lui donne le nom de Grégoire, qui est celui de Tabbé.
A l'âge de six ans, le fils supposé du pêcheur entre au couvent comme élève. Plein de zèle, il apprend « sans être battu » ce que son maître lui enseigne. A onze ans, il est devenu un parfait grammnlicus ^; trois ans plus tard, il connaît à fond la théologie ; ensuite il se livre à l'étude du droit 3. H aurait abordé d'autres sciences, si son travail scolaire n'avait été soudainement interrompu.
Le pécheur qui l'a élevé a vu, à la suite du don des deux marcs d'or, l'aisance faire place chez lui à la pauvreté. Sa femme a voulu savoir d'où lui était venue cette fortune et a réussi à lui arracher son secret, qu'elle garde quelque temps. Mais, un jour que Grégoire, jouant avec daulres enfants de son âge, a frappé le fils de son père adoptif, celui-ci, en pleurant, vient se plaindre à sa mère. Emportée par la colère, la méchante femme accable d'injures Grégoire, qu'elle traite d'enfant trouvé.
1. Œdipe auKsi, dans la forêt où les serviteurs de Laïas Tont emporté, « Tendi ses mains et si Tor rist — Corn à sa nourice fesist » {Roman de Thèbes^ 225 et s.). — 2. C'est-à-dire, a appris le trivium et le qtmdrirîunK — M Vrai^rmhlablement du droit ranon (V. Soh^nh.. p. 222 et s.)«
2i8 ÉTUDE SUR HARTMANN D'aUE.
Atlerré, Grégoire se rend auprès du bon abbé, à qui il raconte ce qu'il vient d'entendre. Il ne peut, dit-il, supporter la honte de savoir le secret de sa naissance dévoilé et il partira sur-lechamp. L'abbé l'engage à rester au couvent, où il est aimé de tous : après sa mort, c'est lui qui deviendra le chef de la communauté. Cette offre ne tente pas Grégoire. II n'a pas le goût de la vie monacale. Depuis longtemps il s'est senti le désir de devenir chevalier. En vain l'abbé lui représente que se faire chevalier, c'est compromettre son salut, que d'ailleurs il n*est plus temps pour lui de s'assouplir aux exercices physiques et que sa maladresse excitera les railleries *. Avec une fière confiance en lui-même, Grégoire réplique que, depuis qu'il est doué de raison, il ne songe qu'à la chevalerie. « Sans cesse ma pensée a été obsédée par le tournoi. Lorsqu'on dirigeait mon attention sur les livres, mon cœur et mon esprit allaient au bouclier. De tout temps j'ai souhaité échanger le crayon conlre la lance, la plume contre l'épée. Jamais je ne me suis senti plus joyeux que lorsque je me figurais être en selle, l'écu au cou, la lance au poing, emporté par un fougueux coursier. » L'abbé, stupéfait, s'imagine entendre du grec 2, et en présence de cette irrésistible vocation, acquiesce aux vœux de son pupille.
Avec le paile 3 trouvé dans son berceau, on fait à Grégoire un magnifique vêlement de chevalier 4. Le bon abbé, cependant, tente un dernier effort pour le retenir : si son filleul veut rester près de lui, il lui fera faire un riche mariage, chose importante, car t à quoi bon le nom de chevalier si la pauvreté te force à rougir &? » Grégoire ne se laisse pas éblouir par cette
1. Dans une lettre à son frère cadet, le landgrave Louis de Tliuringe l'exhorte à entrer dans les ordres et à laisser là les jeux guerriers, dangereux et inutiles pendant la paix (cité par M. Wilmanns : M'alther....^ p. 67). — 2. Peu do gens savaient alors le grec. Xù lehet der liute niht se vil^ die kriechisch kunnen verstdn (Rod. d'pjiiis, Barliiam, 402. 28). — Casca, dans le Jules César de Shakespeare, raconte que Cicéron parlait grec et ajoute : « C'était bien du grec pour moi » {Jules Césai\ acte I, se. 2;. — 3. Sur le mot paile et son dérivé allemand pfellc, v. Litiré : Histoire de la langue française, II, p. 263 et s. — •}. Les chevaljors portaient un costume spécial. Er yeloubet sich der heider^ — vf()uden m^de cleider, — r die ndch riterliohen siten — sint gestalt ode gesniten (/t\, 2813 et ss.). — 5. Conrad do Wurzbourg estime, comme l'abbé de Hartmann, qu'un peniilhoinmc ne peut avoir grande considération s'il ne possède
GRéeutEtE. iiQ
perspective. !l proclame virilenierl sa volonté de tout devoir à son courage el son espoir d'arracher à la Fortune ses faveurs. Il a de bons chevaux, des valols dévoués, une excellente armure, bref, tout ce qui est retjuis pour réussir là ofi il y a à • gaaigner. •
Jusqu'alors Grégoire ignore les circonslances parliculières de sa naissance et la souillure doiiL elle est entachée. L'abbé lui remet les lableltes qui doivent l'éclairer, puis profile de l'accablement où le jette celle révélation pour tenter une dernière fois de le détourner de la vie chevaleresque. Effort inutile! Grégoire veut se mettre à la recherche de ceux qui lui ont donné le jour. Il prend congé de l'abbé en d'émouvants adieux el s'embarque, laissant a la Destinée le soin de diriger sa course.
Une tempête le jette sur les terres de sa mère, en vue de la ville même où, comme il a été dit plus haut, elle est serrée de près par son persécuteur. Grégoire entre dans In place, dont il apprend la situation critique. 11 parvient à se faire présentera la souveraine, en qui il ne voit qu'une étrangère el dont il n'est pas davantage reconnu, malgré quelques souvenire évoqués par la vue du vêlement dont il est habillé. Il prend du service dans l'armée de la dame ', el bientôt l'occasion s'offre â lui de se signaler par un coup d'éclat.
Le persécuteur de sa mère vient renouveler ses attaques. Celle fois il rencontre un adversaire digne de lui. Grégoire, aguerri par une série de combats journaliers, excité à un coup d'audace par les louangi>s qu'on prodigue à son adresse et à sa valeur, attaque ce redoutable ennemi et parvient à l'emmener prisonnier dans la ville assiégée.
La guerre se trouve ainsi heureusement terminée. Mais pour éviter le retour de pareils dangers, les gens de la dame la pressent de choisir un épous qui protégera le pays. Le défenseur est tout désigné : c'est le jeune étranger qui vient de donner de
qu'un (leiii ijioir [I ilil lufiue fori r.rÙBieot : liât lilber in den bulgen — dringet fur die hihen tiigent (Engelhard, 269 ft sa ]. Spervogel aasei mnndii la paoTrolé. qui rai'il i Vbomtne l'esprit el le sens iM. S. F., ïî ; 9 ei s» ). — 1. Ami et .\inile vont de lafme i t'arii « ea M>uilëe« a Charloa. > c'e«i-iV-(ltre ''engaiter l'omme (inmiupï irLirmi-* rton' l'iiriiiBp Je Chorlemapne.
250 ÉTCDE SUR HARTMANN d'aUK.
lelles preuves de sa valeur et de sa force. Le mariage s^accomplit.
Grégoire n*oublie pas le crime auquel il doit sa naissance. Il a caché ses lableltes dans une chambre, à Tabri des regards indiscrels, ot tous les jours il va les relire, ce qui le fait fondre en larmes. Une servante observe ses allées et venues ; elle remarque que sa physionomie est bouleversée lorsqu*il sort de la chambre où il fait de fréquents séjours et informe sa maîtresse de la bizarre conduite de son époux. Un jour que Grégoire est à la chasse, sa femme, désireuse de percer le mystère qui excite sa curiosité, se met à chercher et finalement découvre les lableltes, qu'elle reconnaît. Désespérée, elle envoie un messager qui ramènera au plus vile celui qui est à la fois son fils et son époux. La douloureuse reconnaissance a lieu. Après la première explosion de chagrin, les deux infortunés prennent leur parti. L'époux incestueux quittera son château et cherchera un endroit solitaire pour y faire pénitence. Quant à la malheureuse femme, elle s'efforcera, par les bonnes œuvres et des expiations de toute sorte, d'apaiser la colère de Dieu, qu'elle a doublement offensé.
Au cours de son voyage, Grégoire arrive chez un pêcheur à qui il demande l'hospitalité. Le rustre le reçoit très mal et ne consent que sur les prières de sa femme à lui donner une place à son foyer. Des mets qui lui sont offerts, l'étranger accepte seulement une croûte de pain d'avoine et un peu d'eau claire. Répondant aux questions du pécheur, il lui apprend qu'il est un grand coupable et qu'il cherche un lieu isolé, roc ou caverne, pour y passer le reste de ses jours dans la pénitence. Le pécheur lui propose de le conduire, le lendemain, sur un rocher situé au milieu de la mer et de l'attacher là avec des entraves de fer. Grégoire accepte avec joie. Au point du jour, le bourreau et la victime se rendent sur le rocher connu du pêcheur; Grégoire y est solidement enchaîné et la clef des chaînes est jetée au fond de l'eau par son guide. Pour toute nourriture, le solitaire n'a que l'eau qui suinte de la pierre.
Dix-sept ans se passent. Le pape vient à mourir. Un songe apprend à deux des principaux Romains qu'il faut lui donner
oaÉGOiftE. 251
pour successeur un ermile nommé Grégoire, qui vit sur un rocher en Aquitaine. Les deux vieillards parlent pour ce pays. Ils arrivent chez le pêcheur qui a si mal accueilli Grégoire. Par une miraculeuse coïncidence, cet homme, en ouvrant un poisson destiné à ses hôles, découvre dans les entrailles la clef avec laquelle il a fermé les entraves du prisonnier. Il reconnaît la main de Dieu et raconic toute l'histoire aux deux Romains, qu'il conduil, le jour suivant, sur le rocher habile par le solilaire. Ils trouvent le futur pape dans le plus lamentable étal. Les messagers lui exposent leur mission. Mais il refuse de les suivre. Loin de mériter, dit-il, d'être à la tète de la chrétienté, il en est le rebut. Son forfait est si odieux et sa chair si impure, que les arbres, les plantes, la verdure, se dessécheraient à son souffle empesté et au funeste contacl de ses pieds nus. C'est trop déjà que les caresses des douces brises, le bienfait des pluies rafraîchissantes et le radieux éclat du soleil lui soient départis comme à un innocent. Vouloir faire de lui le chef de l'Eglise est une dérision.
Cependant la découverte de la clef, manifestation évidente des volontés célestes, triomphe do sa résistance. 11 se dirige vers Rome avec les envoyés. Après de longs jours de marche, pendant lesquels leurs provisions se renouvellent d'elles-mêmes, ils arrivent en vue de la Ville sainte. Les cloches des églises se meltent spontanément à sonner, les habitants se portent en procession à la rencontre de leur nouveau maître, les malades se pressent, espérant une guérison qui, en effet, leur est accordée. Grégoire remplit ses devoirs de chef de la chrétienté avec intelligence, douceur et fermeté.
Un jour, la dame d'Aquitaine, ayant appris que le pape est miséricordieux aux pécheurs, se rend à Home afin de se confesser et de se faire absoudre de ses fautes * . Grégoire, en entendant sa triste histoire, n'a pas de peine à reconnaître sa mère dans la coupable repentante. Tous deux vivent réunis jusqu'au jour où Dieu les appelle pour grossir la phalange de ses élus.
1. Tannhâuser. après la vie coupable menée en compagnie de dame Vénus, au Hôrselberg, se rend également à Rome pour implorer son pardon. V. aussi Srhonb.. op. c. p. 111.
252 ÉTUDE sua DARTMANX DAUE.
Harlinann lerniine sa légende, comme il Ta commencée, par de pieuses exhortations et, chose utile, avertit le lecteur de ne pas s'auloriser de l'exemple de ces grands pécheurs pour perjsévérer dans le mal, sous le prétexte que la clémence divine répargnera aussi.
Le Grégoire de Hartmann est une imitation d'un poème français composé au commencement du xn® siècle. De cette œuvre on connaît actuellement cinq manuscrits classés en deux groupes * et dont un seul a été publié 2.
Si Ton en croyait le manuscrit de Londres, la rédaction du poème serait très ancienne. 11 y est dit du héros :
Ceo ne fud cil Gregories mie.
Qui Ûst les livres e les chanz Ainz fud un altre si vaillanz Kar cum distrent li saint home.
Ke cinc oui en a rume Ki tuit furent saint apostoire Si furent tut apele Gregorie De cels fud uns icil bons sire Dont vus me oez la vie lire.
1. Groupe A : A* ms. de la Bibliothèque communale de Tours, A< ms. de la Bibliothèque de l'Arsenal n* 283; A* ms. de la Bibliothèque nationale, n» 1545; Groupe B : B* ms. Egerton, n* 612, conservé au British Muséum, B* ms. do la Bibliothèque de l'Arsenal (Belles Lettres, n" 325). Ces deux groupes présentant des divergences assez importantes, on conçoit qu'il était d'un grand intérêt de déterminer celui auquel appartient le manuscrit dont 8*est servi Hartmann. Des travaux de MM. Hugo Bieling : Ein Beitrag zur Ueherlieferung der Gregorlegende ; E. K()lbing : Beitriïge zur vtrglcichenden Geschichte der romantischen Poésie nnd Prosa des Mittelaltersy p 42-49; et surtout Neussel : Ueber die altfranzOsischen niittelhochdeutschen uyid mittelenglischen Bearheitungen der Sage von Gi'egorius, il résulte que le modèle de Hartmann se rapproche plutôt du groupe B que du groupe A. Mais le groupe B lui-même ne représente pas le texte dont s'est servi Hartmann. Il a eu sous les yeux une version qui a également été utilisée par la traduction anglaise du poème de Grégoire, puisque, comme l'a montré M. Kolbing dans le travail cité plus haut, il a avec celle-ci des traits communs étrangers à toutes \c» versions françaises. Nous supposons que l'original de Hartmann appartient à. la famille B*, mais que cet original contenait certains passages éliminés du représentant qui nous reste (v. Appendice, 111). — 2. Le manuscrit de Tours a été publié par M.. Luzarche (Tours. 1857), dont Liitré a corrigé un certain nombre d'erreurs {Histoire de la langue française, II. p. 170 et ss.). Nous désignons ce texte imprimé par rabréviation Luz.
(iRKGOIKK. 253
Il résulte de ce passage que le copiste ne corinait que cinq papes du nom de Grégoire. Comme Grégoire VI est arrivé à la papauté en 1045, la légende aurait été écrite avant cette époque el après 999, date de là mort de Grégoire V. Mais le scribe a vraisemblablement péché par ignorance. Ni les traits de mœurs ni la langue de son poème ne permettent de croire qu'il a élé écrit à une époque si reculée. D'ailleurs, lorsqu'il prétend que le héros de la légende n'est pas le pape Grégoire c qui fit les livres et les chants, » il est en contradiction avec le manuscrit de Tours, qui prétend que son Grégoire est c un de ceux qui chant Irova K »
Bien des raisons nous autorisent à croire que le copiste du manuscrit de Londres est dans l'erreur, et que c'est la vie du pape Grégoire le Grand, à qui on attribue le chant d'église appelé grégorien, que l'auteur de notre poème prétend conter. Ce pape, qui vivait à la fin du vi« siècle, jouissait au moyen âge d'une grande renommée. La Chronique des empereurs, pour déterminer l'époque du pontificat de Boniface, indique, comme point de repère, celui de saint Grégoire 2. Le même poème raconte comment saint Grégoire, deux cents ans après saint Pierre, sauve l'àme de Trajan de l'enfer, en acceptant d'être frappé de sept maladies 3. La popularité de ce pape au moyen âge était telle qu'on en a fait le héros préféré des légendes pieuses et sa vie a été plusieurs fois mise en vers 4. Comme notre trouvère, l'auteur de la légende intitulée Trentalle sancti Gregorii a, afin de donner plus d'intérêt à son récit, identifié le héros obscur de son poème avec le célèbre pape ^. Enfin la vie
1. Luz., p. 117, V. 11. — 2. Kaiserchronik : 193 (Boniface l'ut le quatrième pape après saint Grégoire). — 3. Kaiserchronik : 6040 et sa. — 4. V. Legenda axirea, p. 46; Vincent de Beauvais, XXI, 132; XXII : 9, 11. 19-24, 117; Ran : 12, p. 145 et ss. ; Rom. : 8, p. 519 et ss. — 5 « L'auteur du Trentalle peut avoir fait de Grégoire le Grand le héros de sa légende parce qu'on a attribué à ce pape l'institution du Trentalle (trente messes dites pour un défunt). » V. Erlanger Beitrage zur engl. Phil., I, 1889, III : 5. 31. Note 31. On peut faire entre cette légende el le poème français de Grégnre quelques rapprochements intéressante : 1) La mère de Grégoire, héros du Trentalle, a, comme celle de notre poème, conçu son fils dans le péché; 2) elle est aussi de haute naissance et fait disparaître son enfant (non pas en Texposant, il est vrai, mais en l'étranglant. « For shf traa comen of hy'.gh)g paragc — Of riche kynne and gcntyl hjnage
<25i KTUDE SUR HARTMANN D AUK.
légendaire de saint Grégoire, telle qu'elle est présentée dans le Passional, oftre beaucoup de traits communs avec celle du hérosde noire poème. Le Grégoire du Passional, comme Grégoire sur le rocher, est de haute naissance ^ Après la mort de son père, il quitte le monde pour la solitude 2. Parti pour aller évangéliser l'Angleterre, il est rejoint par des légats romains qui le ramènent à Rome, où le pape fait de lui un cardinal 3. S*étant enfui pour échapper aux instances des Romains qui veulent relever à la papauté, il est miraculeusement désigné par une colonne de feu aux regards de ceux qui se sont mis à sa recherche *. U remplit ses devoirs de pape avec humilité et charité ^. Enfin de lui ausri on dit qu'il trouva le chant < que nous chantons encore 6. »
Le fond de ces aventures se rencontre dans la vie du Grégoire historique, qui eut une jeunesse très mondaine, résista longtemps avant d'accepter la papauté et gouverna sagement. l'Église 7. Si nous ajoutons que Grégoire I**" est l'auteur du fameux Dialogue, si souvent reproduit au moyen âge, on comprendra facilement que le trouvère ait jugé bon d'attribuer à ce pape, célèbre à tant de tilres, les aventures qu'il raconte s.
La vie de Grégoire, on l'aura remarqué, a quelque ressemblance avec celle d'Œdipe. Les principaux traits des deux légendes concordent : exposition de l'enfant, jeunesse du héros passée en pays lointain, mariage du fils avec la mère, expiation du crime. De notables divergences, il n'y a que la naissance incestueuse du fils dans le poème du moyen âge et le meurtre
^ He the ncck the chyld she wyvyede — And privcly fhe chyld she hyryede;* 3) elle obtient par dos œuvres pieuses la n^niission de son crime; 4^ cnân, elle est aussi la mère d'un pape. — 1. Son père est sénateur romain {Pass., éd. Kôpke. p. 192 . - 2. Pass., p. WS. - 3. Poss., p. 195 — 4. Pass., p. 198. — 5. Pass., p. 291. Il s'appelle le serviteur des serviteurs de Dieu [Paxs., p. 202). Il fait de nombreuses libéralités aux indigents, aux couvents, etc. La charité joue aussi un grand rôle dans le poème français. — 6. Pass., p. 210 — 7. V. Bossert. op. c, p. 365 — 8. M. Seelisch {Zeit. f. d. PhiL, 19. p. 397) pense que notre Grégoire n'est autre que saint Grégoire do Langres. né à Autun en 449 et évéquo de Langres do 507 à 539. Mais il n'apporto comme preuves à l'appui de sa thèse que la sévérité de ce saint vis-à-vis des autres et de lui-raéme el la proximité do son diocèse de la région de l'Aquitaine et de Clunv.
(iRÉGOIRE. 25ti
du père dans la légende antique. Malgré la simililude de la donnée, on a nié que le poème français ail élé écrit sous Tinfluence de riiisloire d Œdipe i. Une autre légende très répandue au moyen âge a aussi certaines analogies avec la nôtre : c'est celle de Judas. Comme Œdipe, Judas est un enfant légitime. Exposé par sa mère, il est adopté par la reine de Tile Skarioth. 11 tue le fils de sa mère adoptive, puis son propre père 11 épouse sa mère sans savoir qu*il est son fils, et après la découverte du secret, se fait disciple de Jésus ^. Nombreux sont les poèmes, récits, même chants populaires, où se rencontrent des traits concordants avec ceux du poème français 3. De la comparaison de ces œuvres, qui ont toutes commrî donnée commune ce qu'on peut appeler Ténigme généalogique ^ avec notre Grégoire, il ne ressort pas d'une façon bien évidente que celui-ci se soit inspiré d'elles ou les ait inspirées.
En transportant le Grégoire français dans sa langue, Hartmann, suivant la méthode adoptée pour ÉreCy s'est permis une
1. Comparetti : Edipo e la Mitologia comparata (Pise, 1867), p. 88. L'opinion do Comparetti n'est pas partagée par tous les critiques : M. Lippold, op. 0., p. 53, et M Paul : Gregyriits (Halle, 1873), XVI, pour no citer que ces deux savants, voient l'origine du Grègnre français dans VŒdipe antique. Dans sa petite édition do Grégnre (Halle, 1882), p vu. M. Paul est moins atiirmatif. — 2 Creizenach : Judas Ischarhth (P. B. B., II, p 19o et s). — 3. Paul : Grtgjriu^i (Halle, 1882], vi et ss. Constans : La légende d'Œdipe. p. 95 et ss. — 4. « Les pieux auteurs do léjfcndes (analogues «i celles de Grégoire) ne manquent jamais d'exposer avec satisfaction que le même personnage est à la fois époux, l'rôro et Hls de la même femme, que le père est en même temps oncle et beaufrùrc de son lils » , Creizenach : Judas [skarioth, P. li. Ji., II, p. 200). Cetie constatation est faite eu eflet dans le Grégoire français et allemand : Or sui s'esposc e su mère. — Cil est mi Hz de mon frère (Luz., p. 78, v. 119 et s.)- — Sin, rnuoter, sin base, sin inp — {diu driu heten einen Up (H., Grég.. 3831 et s.). C'est une énigme de ce genre que la reine de Saba pose, dans le MidrascK au roi Salomon. « Une femme dit à son tils : Ton père est le mien, ton grand père est mon époux, tu es mon époux et je suis ta sœur. » Alors il répondit : « C'étaient certainement les ttlles do Loth » (Gelbhaus : Mittelhochdeutsche Dichhtng in ihrer lieciehung jsur biblisch-rabbinischen Litteratur, IV, p. 17). Aussi Choie vi us prétend-il que ces légendes n'ont pas toujours leur source* dans l'intérêt religieux et qu'une imagination malsaine aussi bien qu'un passetemps de désœuvrés a pris plaisir à combiner ces parentés contre nature et énigmatiques (Cholevius : Geschichte der Poésie naoh ihren antihen Elemen- 'f/i, I. p 16T c( s/.
350 ÉTUDE SUR HARTMANN d'aIK.
grande liberté. Il ne s'est pas fait scrupule d'altérer assez profondément l'original, éliminant ici, ajoutant là, de telle sorte que son poème offre un aspect que n'a pas le texte primitif. Le plus souvent il nous est possible, étant donnée la connaissance que nous avons du caractère de Hartmann, de découvrir la raison de ses modifications. Ce n'est qu'en de rares endroits que le motif n'apparaît pas.
Pour ce qui est des faits, Hartmann, quoique se tenant assez près du texte, n'a pas hésité à les présenter parfois d'une façon quelque peu différente. Examinons ses altérations les plus importantes.
Le trouvère, dans la scène des adieux du comte à ses enfants, a réservé la première place à la jeune fille. 11 loue plusieurs fois sa beauté ; il insiste sur les soucis du mourant à son sujet ; il décrit longuement sa douleur, alors qu'il ne fait aucune mention de celle du frère. C'est une figure de premier plan, qui réclame impérieusement l'attention du lecteur i. Le poète allemand, au contraire, s'est attaché à mettre en saillie le rôle du jeune homme. C'est celui-ci qui est devenu le personnage principal, c'est à lui que s'adressent les suprêmes recommandations du moribond, qui glisse rapidement sur les dangers qui menacent sa fille ^.
Nous ne pensons pas qu'on ait eu raison de voir la manifestation d'un art profond dans ce déplacement de l'iniérèt 3. Croire que Hartmann se soit rendu compte que l'inquiétude du père au sujet de sa fille soit de nature à ravir au lecteur toute liberté d'esprit et à l'impressionner péniblement, c'est attribuer au poète allemand un raffinement psychologique dont il n'est pas coutumier, et peul-èlre, après tout, plus de subtilité que de bon sens. La raison de celle modificalion réside plutôt dans le désir de rapprocher les faits de fiction des faits réels. Il a accordé au jeune homme la place que celui-ci aurait occupée dans la réalité, c'est-à-dire la place d'honneur au foyer familial, la place qui lui revenait comme enfant mâle du mourant, comme
I. Lii7., p. 4, V. 19 et 88. — 2. Orég., v. 233 et 88. — 3. V. Lippold, op. c, p. 22 cl s.
GRKGOIHK. â.S7
son futur successeur, chef de la maison el reprùsenlanl delà race. Et la vérilé historique trouve peut-être mieux son compte à cette modification que la vérité supérieure de Tari. Le légendaire, en laissant entrevoir le triste avenir de la jeune fille, en faisant pénétrer dans notre àme, au sujet de sa destinée, un sinistre pressentiment, va droit à son but. U évoque dans notre esprit d'inquiètes pensées : ce sont les grondements du tonnerre, signes avant-coureurs du terrible orage qui va éclater. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que, dans la première partie du poème, c'est sur la jeune fille que se portera tout l'intérêt : il est jusle dès lors que notre sympathie aille à elle dès le début.
C'est vraisemblablement le même désir de peindre plus fidèlement les mœurs féodales qui a inspiré à Hartmann une autre retouche à son original. Celui-ci accumule les marques de politesse, ou mieux, d'humilité, prodiguées par le jeune seigneur au loyal vassal dont il a réclamé le secours. Il le prend dans seâ bras, le baise étroitement. Les deux jeunes gens tombent à ses pieds, qu'ils embrassent, restent prosternés jusqu'à ce qu'il les relève <. Un critique, en faisant remarquer que Hartmann se contente de dire : « Tous deux se jetèrent en pleurant à ses pieds 2, > admet qu'il a voulu donner au jeune homme une attitude plus ferme et plus virile 3. Telle n'est pas la vraie raison. Hartmann a tenu à rester fidèle à la vérité en respectant la nature exacte des rapports entre vassal el suzerain. Le trouvère lui a paru donner au seigneur un rôle trop humble : il n'a pu consentir à cette déchéance. Le discours qu'il fait tenir au vassal confirme cette manière de voir. Ce qui domine dans les pa« rôles que celui-ci adresse aux jeunes gens, c'est la surprise que lui cause un tel abaissement (bien moindre cependant que chez le poète français), sa confusion d'être traité ainsi, son désir de rétiblir les distances, de faire éclater aux veux sa condition de vassal et sa soumission envers celui qui, par le fait de sa nais* sance, est son maître *.
A ces deux modifications apportées au texte primitif nou»
1 Luz.. p. 14, V. 9 et ss. — 2. Gré^' . 534 el «. — 3 M. Nea^s'^l. op. c. p. 28. — 4. Aui>si le vassal du Grêgoim allemand ^e j^arde-l-îl d*ï luu>yer \«t jeune
«^-iirnf-ur. ••■'• qn** fait 1"^ vn*i<il du \*i**'ii\f; fruni;:!!».
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pouvons donc assigner un même molif, le souci de rapprocher la poésie de la réalité el de donner aux héros de la fiction les mœurs des hommes que le poêle connaissait.
Un autre remaniement, si important qu*on a pu se demander si Hartmann, en écrivant le passage où il se trouve, n'avait pas eu sous les yeux un manuscrit incomplot ou défiguré, a la même origine K II est inutile, en eflfel, de recourir à l'hypothèse de la* mutilation d*un manuscrit pour expliquer la modification de Hartmann : il suffit de se rappeler ses opinions sur le caractère des femmes. D'après le légendaire, dès que Grégoire est né, sa mère exige qu'on la laisse disposer de son fils à son gré. Ni les plaintes, ni les exhortations, ni les prières du loyal baron et de sa femme ne prévalent contre sa ferme volonté. Seule elle prend et exécute la résolution d'exposer le nouveau-né •. Hartmann a enlevé à la jeune mère la farouche énergie, on peut dire la barbarie que lui suppose le légendaire. Non seulement elle ne prend pas seule, el contre l'avis de ceux qui l'entourent, l'initiative de l'acte cruel, mais c'est sous l'inspiration directe de Dieu que le sort de l'innocente créature est décidé •^. Le doux poète a encore atténué la culpabilité delà mère en lui faisant exprimer l'espoir que son fils sera recueilli par des gens charitables *.
Il est arrivé parfois à Hartmann la bonne fortune de trouver dans son modèle les linéaments d'une scène à peine esquissée et de tracer d'après celte simple ébauche un aimable et gracieux tableau. Son Grégoire lui a fourni l'occasion de plusieurs succès de ce genre, (i'esl d'abord la découverte faite par le bon abbé du t petit navigateur » au fond de son tonnelet. La sèche relation du poème français est devenue chez lui une peinture animée. L'avidilé des pêcheurs, leurs plaintes, leur désir de tromper l'abbé en dissimulant leur trouvaille, leur embarras quand ils ne savent plus à quel mensonge recourir : comme contraste, la douceur de « l'homme de Dieu, » sa confiante bonhomie prête à se laisser abuser, son indifférence pour les choses de ce monde (il partirait en effet sans savoir ce que renferme le
1. M. Kôlbing, op. c, p. 5(). — 2. Luz., p. 20, v. 13 cl ss. — 3. Grég., 686 et ss. — 4. Qr^<j: . 729 ot ss.
GRÉGOIRE. 2o0
lonnelel si Tenfanl ne poussait un cri), loul cela est finement analysé et présenlé avec cliarme K
Pleine de vivacité est également la scène de la reconnaissance de la mère et du fils, après que celui-ci est devenu pape. Dans les textes français, Grégoire se découvre immédiatement 2. Chez Hartmann, après qu'il s'est convaincu que c'est bien sa mère qui est devant lui, il lui demande si elle sait ce qu'est devenu son fils et époux. — Non, répond-elle, mais il s'est soumis à de telles épreuves que je doute qu'il vive encore. — Si on vous le montrait, le reconnaitriez-vous? — Oui, certes. — Seriez-vous heureuse ou fâchée de le revoir? — Aucune joie ne m'irail davantage au cœur. Puis, comme dans la comédie bien connue, Grégoire, redoutant sans doute pour sa mère l'émotion d'une joie trop vive, la prépare au bonheur qui l'attend par une série de révélations qui se font de plus en plus précises jusqu'au cri final : « C'est moi votre fils 5! »
En un autre endroit, Hartmann a su pallier une invraisemblance choquante de son original. Celui-ci met aux prises avec le persécuteur de la dame d'Aquilaine le jeune Grégoire dès son arrivée dans le pays, avant qu'il se soit essayé aux armes, et le fait triompher facilement de son adversaire. Chez le poète allemand, il s'aguerrit par une suite de combats, et c'est seulement lorsqu'il a conscience de sa force et de son adresse qu'il affronte le redoutable chevalier *.
Ces exemples prouvent que le poète allemand a gardé une entière liberté envers son original. Agissant ici comme il l'a fait pour Érec, il s'est livré à une étude approfondie de son sujet, il l'a vivifié par une longue méditation. 11 a évoqué devant son imagination les personnages, vu leurs attitudes, entendu leurs discours, assisté à leurs actes. Pénétré de sa matière, il a reconnu que l'auteur français était parfois trop concis, que tel fait était insuffisamment développé, qu'un trait nouveau accroi trait l'intérêt du récit. Est-ce là le sens de l'éloge que Godefroi de Strasbourg fait de son talent en disant qu'il « anime son
1. Lu2., p. 35, V. 13 et s».; Qrég., 977 et ss. — 2 Luz., p. 113, v. 13 et ss. — 3. CrréfT.. 3880 et »». — 4. Lm.. p 59. v. 6 et s-: : arôir.. 1970 ot ss.
èVfk) KTl'DK SUR HARTMANN 1»'aUK.
sujet par le coloris et les ornements < ? » Très vraisemblablement. Cette tendance à l'adjonction de nouveaux éléments, à la peinture achevée d'une situation, se retrouve en différents endroits de Grégoire. Tantôt il s'agit de mettre en relief l'attachement d'un personnage pour un autre et le poète imagine un nouveau motif ^. Tantôt un sentiment, que n'exprime pas le trouvère français, est attribué à l'un des personnages, qui prend ainsi un caractère plus individuel ^. Tantôt une supposition ajoutée à un discours rend la situation plus dramatique ^. Tantôt un monologue nous révèle l'état d'àme d'un personnage et nous met dans la confidence de ses pensées, de ses espérances, de ses douleurs •*». Tantôt enfin des dialogues viennent animer la narration et en couper heureusement la monotonie ^».
Certaines de ces additions ont pour nous un plus grand intérêt. Ce sont celles où Hartmann, mêlant ses souvenirs aux faits qu'il expose, raconte d'une façon détournée sa propre histoire ou parle de choses qui ont le don de le passionner. Telle est la description de la vie scolaire de Grégoire. Le développement donné k celte partie de l'ouvrage, l'usage des termes techniques, l'abondance et l'exacliludo des détails ^ témoignent quo le poète se sentait là sur un terrain bien connu, dont les accidents lui étaient familiers et agréables. Comme Grégoire, il avait acquis son instruction dans une école de couvent, comme lui peut-être il avait été destiné à la vie ecclésiastique et, séduit par le brillant mirage de la carrière des armes, avait échangé le froc contre le haubert ».
Ce qu'il avait sûrement de commun avec son jeune héros, c'est l'enthousiasme de la vie chevaleresque. Avec quel accent
1. Durchvnnret t^nd durchiievet {Tristan^ 4623). — 2. L'abbé pour retenir (Vr«'»goirc près de lui propose de lui faire faire un riche mariage (Orég., 1659 et »8.), — 3. La dame, informfic par sa femme de chambrodu chagrin de Grégoire, l'accuse do parler ainsi par jalousie (Orég., 234Î) et as.) — 4. A la question posée par sa mère au sujet de son origine. (Grégoire i>'imagine qu'elle le croit do basse lignée : elle répond mélancoliquement qu'elle craint qu'ils ne soient de naissance trop égale (Orég., 2575 et ss.;,. — 5. Orég.. 2028 et ss.. 2405 et ss — 6. Orég., 2332 et ss. (le dialogue français est beaucoup plus bref;; 1299 et 88. — 7. Schfinb., op. c, p. 220 et ss. — 8. Oreve, op. c, p. 15; Schônb., op. c, p. 12t.
(iHÉaoïKE. SGI
de sincère conviction il en exaile les belliqueux exercices ! Avec quelle compêLente ardeur il parle de l'arl de diriger le coursier fougueux ! Quelle adiuiraliou pour le cheviilîor idéal, non pas le lourdaud de Bavière ou de Franconie, mais l'agile écuyer el l'adroîL jouleur des Flandres! Certes, lui aussi a • toujours rêvé de tournois ' • el dans la peinture de ce noble exercice il a mis toute la nainme de son àme.
En elievalier épris de luxe, admiraleurdu beau, imbu des préjugés de caste, ll.irlmann s'est efforcé de rehausser la condition sociale de ses personnages. Nous l'avons vu respecter plus que le légendaire français les mœurs féodales de son époque '. Il s'est aussi ingénié à donner une plus haute idée du milieu matériel dans lequel vivent ses héros. L'auteur du Grégoire français, moine ou jongleur, n'avait qu'un médiocre souci de l'élévation du rang, des splendeurs mondaines, des raflinemenls de l'élégance. 11 n'en est pas de même pour Hartmann. Celui-ci a transformé le comte d'Aquitaine en un duc 3 el son Grégoire prend également le titre de duc *. L'épîthèle < précieux ■ ajoutée à un nom d'étoffe ne satisfait pas le poète allemand : il ajoute que cette étoffe est d'une soie si belle que personne n'en possède de meilleure >, Une somme se composant de quatre marcs d'or et de dix marcs d'argent est portée par lui à vingt marcs d'or ^. Des lablelles. qui dans le texte sont simplement d'ivoire • bien ovrées, • deviennent ornées d'or et de pierreries "- Une modeste nef de localion se transforme en un vaisseau de haut bord pourvu d'un équipage de matelots «. Contre toute vraisemblance, le Grégoire allemand, à la sortie du cloUre, a un train de maison et une suite d'écuyers ^.
Non seulement le héros principal, mais encore les personnages accessoires, sont favorisés des biens de la fortune. L'hûle de Grégoire, qui, dans le poème français, • meslier a de gaaigiieer t'>, • est devenu chez llartujauti un des premiers de la cité ■<, un homme riche, menant une vie fastueuse <!.
1 10 iwnUrie min gedanc (Orég , ISftl). — 2. V, p. ÏM el ». — 3. Orég.,
8581. - 4, Orég , Î5!!. - 5. Qrég.. 710 ei ta. - S. Orég., 714 el s. - 7. Grég., :Wel».-8.Grég,. 1809 M.b, —9. Ortg.. I7Î1 el -.. - 10, l.iw,, p. 55. v. «1. — 11. Greg., 1SR7. — U r.rep,, IRRR et ««.
Il ne faudrait cependant pas croire que toutes les modifications de Hartmann aient été heureuses. 11 en est de si étranges qu'on ne parvient pas à les expliquer. Telle celle qui concerne les dispositions prises par Tabbé pour faire élever Grégoire. Selon l'original, des deux pécheurs, qui sont frères, Tun est pauvre et père de nombreux enfants, l'autre est riche et n'a qu'une fille mariée en un lointain pays. L'abbé donne dix marcs d'argent au pécheur pauvre et confie l'enfant au riche, qui le fera passer pour le fils de sa fille '. Tout autre le récit du poète allemand. Le pécheur pauvre et chargé de famille habile près du cloître, son frère une lieue plus loin. C'est l'indigent que l'abbé charge d'élever l'enfant. Aux questions des curieux il répondra que c'est le fils de la fille de son frère 2.
Hartmann prétend que l'abbé ne pouvait imaginer ruse mieux combinée, et ses commentateurs 3 reportent sur lui les éloges qu'il décerne à l'abbé. Nous ne nous attarderons pas à réfuter les arguments invoqués pour justifier cette appréciation. Nous nous bornerons à faire remarquer :
1) Que le poète français a eu raison de faire demeurer côte à côte deux frères accoutumés, selon toute apparence, à se livrer ensemble à l'exercice de leur profession ;
2) Que Hartmann omet de dire que la mère supposée de Grégoire habile un pays éloigné, circonstance indispensable pour que la version de l'abbé trouve créance;
3) Qu'il est beaucoup plus vraisemblable que le grand-père se charge de l'enfant plutôt que le grand-oncle;
4) Enfin que l'invention de Hartmann fait paraître sous un jour odieux la conduite de la mère adoptive de Grégoire. On ne comprend pas que pour une futile querelle d'enfants elle se laisse aller à trahir un secret dont la révélation va désespérer le pauvre abandonné qu'elle a élevé et pour qui elle doit par suite avoir quelque affection.
Ce n'est pas la la seule inspiration malheureuse de Hartmann. Il n'a pas eu la délicate légèreté de louche du poêle français et
1. Luz , p. 38, V. 11 et ss. — 2. Grég , 1063 et ss. — 3. V. Lippold., op. c, p. 28; Neussel, op. c, p. 31.
au lieu de glisser, comme celui-ci, sur un point délicat, il a lourdement appuyé et s*est exposé à d'acerbes critiques. Cest ainsi que dîips le récit de Tentrevue enire Grégoire, sortant du cou-^ vent et se présentant comme soud"yer, et sa mère, le poète insiste de la façon la plus maladroite sur le Irouble où la jeune femme esl jelée à la vue des vêtements de l'étranger. (On se sou-^ vient que ces vêlements avaient été faits avec le paile déposé dans le berceau de Grégoire au moment de son exposition.) Hartmann nous décrit ainsi les sentiments de la dame, c Elle se dit à elle-même que Tétoffe de soie qu'elle avait déposée de sa propre main aux côtés de son enfant ressemblait tout à fait, par la qualité et la couleur, aux habits de l'étranger. Certainement, c'était le même tissu, ou bien tous deux avaient été faits de la même main *. » Gervinus, dont les jugements sur Hartmann sont d'une grande sévérité, feint de croire que la mère a reconnu son fils et l'épouse quand même 2. Rien ne justifie, il est vrai, cette monstrueuse accusation. La malheureuse femme, comme le prouvent surabondamment ses paroles et son désespoir lorsque le mystère est dévoilé, ignore les liens qui l'attachent à l'étranger. Mais pourquoi Hartmann a-t-il donné un semblant de raison à Gervinus en s'arrètant sur ces soupçons de la mère ? Que n'a-t-il imité son texte, où nous lisons : c Elle aurait bien reconnu le patte, s'il n'arrivait que plusieurs paîles se ressemblent 3. >
Regrettable est aussi une transposition de Hartmann. Le Grégoire français, après la découverte de son mariage incestueux, part à l'aventure et arrive à la porte de la cabane d'un pécheur qui l'accueille très mal. Le rustre jette sur lui un regard soupçonneux. L'embonpoint de ce prétendu mendiant, la fraîcheur de son teint, la blancheur de ses pieds, ne lui disent rien qui vaille. C'est sans doute un malfaiteur en quête de rapine *.
1. Wider sich selben si desjach, — da^ das sidine gewant — daz si mit ir selber hant, — zuo ir hinde het geleit, — unde disse gastes kUit, — geliche waern begarwe^ — dev giiete und der varwe : — ez icaere benamen daz sclbe geiuant^ — ode daz si von einer hant — geworht waeren beide (Grég , 1944 et ss ). — 2. Gervinus : Geschichte der deutschen Dichtung^ p. 550 « .... und sieheirathet ihn ^ ihren Sohn ^ da sie doch rorher ihre Kleider an ihm wieder rrknnnf, haff*' ! * — 3 Luz., p. 56, v, 10 et ss. — 4. Luz., p. 86, v. 11 et S8.
26 i ÉTUDE SUR HARTMANN d'aUE.
Supposition 1res vraisemblable cl parfaitement motivée ! Aussi croyons-nous voir un bizarre caprice dans le procédé de Hartmann, qui reporte l'expression de la méfiance du pécheur et les raisons sur lesquelles elle est fondée un certain nombre de vers plus loin, alors que le pécheur a déjà admis Télran^er sous son toit et qu'il n'a plus, par conséquent, à expliquer pourquoi il refuse de le recevoir K
Ces remarques ont démontré que Hartmann n*a pas toujours amélioré en lransfor*nant. La chose était à signaler. Les admirateurs de Hartmann ont prétendu qu'il n'y a rien à reprendre dans son poème et qu'il laisse bien au-dessous de lui le conteur français, dont le mérite, si on les en croit, serait insignifiant. Il nous a paru équitable de faire voir que l'auteur anonyme de Grégoire n'a manqué ni d'intelligence ni de talent.
Terminons cette comparaison de la façon dont le légendaire d'une part, Hartmann de l'autre, ont présenté les faits de leur récit, en signalant une différence essentielle dans la conception du rôle de Grégoire.
On a remarqué avant nous ^ que le Grégoire français est, comme TCEdipe grec, une victime de la Fatalité et qu'il expie par un dur châtiment une faute dont il est innocent. Par une singulière inconséquence, il se révolte contre l'injustice de la Destinée, tout en s'imposant à lui-même sa punition. « Si j'ai fait ta volonté, crie-t-il au démon, je n'ai pas agi à escient 3. » Le Grégoire allemand ne dit rien de pareil. U accepte résigné et la faute et ses conséquences. Nulle apostrophe à la Force supérieure qui lui a en quelque sorte imposé le crime, nulle protestation d'innocence fondée sur l'innocence de sa volonté ! N'aurait-il pas la conscience absolument pure 1 A-l-il le sentiment d'avoir donné prise à la Fatalité par quelque acte coupable ? Hartmann a bien eu en effet celte pensée. Froissé sans doute dans ridée qu'il avait de la justice et de la responsabilité, il a voulu rendre le malheur de son héros moins immérité. Pour
1. Grég., 2001 et s». — 2. Littré : Histoire de la langue française, II, p. 184 et 8. — 3. Si je ai fait ta volenté — Ne l'ai ti escient ovrê Luz., p. 81, V. 5 et s.).
cela, il a chargé Grégoire d'un péché, cause originelle de la
complication d'événemenls qui a amené son inceste. • Qu'il ne se laisse pas aller à l'orgueil, qu'il tourne toutes ses pensées vers Dieu, qu'il expie sans cesse par l'accoinplîssemenl Je ses devoirs la faute de son père ', » voila les recommandalions que sa mère, avant do le confier aux flots, écrit sur ses tablettes, voilà le vœu qu'elle forme pour son avenir, vœu sacré auquel il devra se soumellre lorsque les années auront fail de lui un homme et qu'il prendra connaissance de son origine. Comment ijrégoire a-l-il exéciilé ces volontés? Lorsqu'il apprend la tache qui souille sa naissance, il devrait suivre le conseil de l'abbé, el vouer sa vie à la calme et pieuse solitude du cloitre.oii, mieux que partout ailleurs, il peut • tourner ses pensées vers Dieu. » Loin de là. il poursuit un vain rêve de gloii-e. Il aspire à l'honneur mondain. Il veut se jeter duns le torrent dont l'écume une première fois a jailli sur lui. Inspiration de la vanité dont l'amer souvenir se présente à son esprit après la découverte de son mariage incestueux ■ !
Sentant bien que là est le point essenliel de l'action, Hartmann l'a longuement développé, alors que le poète français a glissé rapidement.
Si maintenant nous tenons compte de la sévérité avec laquelle le moyen âge jugeait le péché d'orgueil '■', si nous nous rappelons que c'est l'orgueil qui, dans le Kibelungenlied, a causé la perte de Siegfried, ainsi que la mort de Gunther el de ses hommes *, que le Pauvre Henri a mérité d'être frappé de la lèpre, pour ne pas s'être humilié devant Dieu -^, nous comprendrons que le Grégoire allemand n'est pas tout à fait exempt de faute. Il mérite quelque peu son châtiment. S'il n'a pas commis l'inceste consciemment, il n'a pas fait non plus ce qu'il devait pour l'éviter. Aussi les dernières paroles que lui adresse l'abbé ont-elles une sorte de sens prophétique, elles contiennent une mystérieuse menace, dont la réalisalion n'excite pas une 1res grande surprise 6.
1- Grég,. 752 n «s — ï. lîrég,. 2609 et »s. — 3 V (luutier de Coinci : Ui Miraclei de Sosli-r-Dai-ie. p. 69 el as. — i. II. Lichtenberger. op. c, p. 163. — T). P. H.. 3!6 ei t». — rt. Sun. He> bfH'r tticli rfrr. - Hfr dirh nnrh im <)chU-
Pour ce qui esl plus particulièrement de la forme, pour ce qui concerne le style et l'oxposilion, Hartmann est le plus souvent en progrès sur son modèle. Ne nous en étonnons pas trop, et surtout n*en faisons pas un trop grand mérite au poêle allemand. De longues années se soni écoulées entre la rédaction des deux ouvrages. L'art littéraire a, pendant ce temps, réalisé des perfectionnements dont Hartmann a profilé et fait profiter son poème.
Dans le Grégoire français se rencontrent certains procédés puérils et qui trahissent l'inexpérience d'un conteur naïf et inhabile. De ce nombre senties répétitions sous forme presque identique d'un récit déjà fait, répétitions que Hartmann se garde bien de reproduire et qu'il remplace par des résumés rapides *. H sait que ces suppressions sont un gain, et il fait remarquer que redire une aventure déjà conlée est une faute, car « on aurait ainsi deux discours au lieu d'un 2. » il est difficile de ne pas voir là une malicieuse critique à l'adresse de son devancier. Il aurait également pu le blâmer d'un autre défaut dont lui-même s*est sagement gardé. Fréquemment le trouvère annonce les événements futurs. 11 dévoile les mystères de l'avenir, anticipe sur les faits, laisse entrevoir les conséquences des actes qu'il raconte, bref, semble prendre à tache d'émoussor l'intérêt de son récit 3. Plus habile, Hartmann s'efforce de ne jamais laisser deviner la suite de sa narration. Loin de satisfaire prématurément la curiosité, il s'ingénie à l'exciter davantage. Il lient le lecteur en suspens, aiguillonne son désir d'entendre le reste. Au besoin, il le dirige sur une fausse voie 4, pique son attention par un brusque revirement, laisse, par un singulier artifice, attendre le contraire de ce qui est en réalité &.
det hàt, — sU dïf venvirfest minern rat 'Grég., 1806 ei ss.). — 1. Luz , p. 36, V. 16 et 8R.; Grég., 1027 et s.; Luz.. p. 50, v. 1 et ss.; Grég., 1746 et s.; Luz., p. 53. V. 23 et .ss.; Grég., 1865 et s ; Luz , p. 78, v. 4 et ss.; Luz., p 103, v. 20 et ss.; Grég., 3318 et ss. — 2. Grég., 3321 et ss. — 3 Luz.. p. 3, v. 7 et ss. (Il y a en cet endroit interversion des vers 7 et 8); Luz., p. 10, v. 3 et ss.; Luz., p. 33, V. 1 et ss.; Luz., p 52, v. 21 et ss.; Luz., p. ^, v II et ss. (ce passage manque dans le ms. B'). — 4. Le pêcheur, ayant appelé Grégoire pour lo conduire sur le rocher et ne recevant pas de réponse, part tout seul. On peut croire que c'en est fait du projet de Grégoire 'Grég., 3055 et ss ). — 5. Tableau
Comme nous Tavons déjà constaté en comparant les poèmes arlliuriens de Hartmann avec ceux de Chrétien, le poète allemand prend soin de motiver ri^^oureusement tous les fails. Moins encore que Chrétien, le légendaire se soucie de donner la raison des événements ou de la conduite des personnages. Aussi Hartmann a-t-il eu ici plus de lacunes à combler, et nous n'avons que le choix des exemples. 11 nous apprend que si le diable s'acharne tant à perdre le jeune seigneur d'Aquitaine et sa sœur, c'est que sa jalousie ne peut supporter le bonheur des hommes *. Lo loyal baron conseille de réunir les vassaux du seigneur d'Aquitaine et de leur faire jurer obéissance à sa sœur, car si le frère trouve la mort dans son pèlerinage, les vassaux, liés par leur serment, devront reconnaître la dame comme leur suzeraine 2. La cause de la mort du jeune duc n'est pas indiquée dans le texte français. Hartmann la connaît : c'est l'amour qu'il a pour sa sœur qui consume son corps 3. Comment se fait-il que la méchante femme du pécheur, celle qui révèle à Grégoire qu'il est un enfant Irouvé, soit en possession de ce secret? Le trouvère ne le dit pas. Hartmann explique que l'argent reçu de l'abbé par le pécheur a mis celui-ci dans une aisance relative, et que sa femme ne lui laisse pas de repos qu'il ne lui ait appris la source de cette fortune *. Pourquoi Grégoire, avant de se rendre sur le rocher, oublie-t-il ses tablelles chez le pécheur? 11 a passé la nuit en prières, et, épuisé de fatigue, n'entend pas, au matin, l'appel de celui-ci, qui s'éloigne. Pour le rejoindre, Grégoire se hâte, et, dans sa précipitation, ne songe pas à ses tablettes ^. H ne faut pas s'étonner si Grégoire conserve son éloquence et sa science pendant les dix-sept années qu'il passe dans la solitude : c'est le Saint-Esprit qui a fait ce miracle ^.
Hartmann, il est impossible de le méconnaître, n'a pas su garder la mesure et a voulu motiver là où il n'y avait pas lieu de le faire. Était-il bien utile de nous apprendre qu'un pécheur a établi sa demeure en un endroit où le poisson était plus abonde ce que les lég'ats.... n'ont pas trouvé lorsqu'ils cherchent Grégoire sur son rocher (Grég., 3379 et ss.). — 1. Grég., 303 et ss. — 2. Grég., 583 et ss. — 3. Grég., aSl et ss. — 4. Grég., 1201 et ss. — 5. Grég., 30-17 et ss. — 6. Grég., IU66 et ss.
268 ÉTUDE Sl-R HARTMANN D AUE.
danl qu*ailleurs *?Tel motif est d*une invraisemblance qui fait sourire. L'enfant trouvé sur les eaux (il y a quelques heures qu'il est né) regarde l'abbé avec un doux rire, c car il n*avait à craindre aucun danger ^. »
Préciser, expliquer, éclairer, tel semble être le souci constant de Hartmann. Nous l'avons déjà dit et démontré plus haut, à propos de ses poèmes arlhuriens : le Grégoire nous offre de nouvelles preuves de cette tendance de son esprit. Les indications de temps et de lieu y sonl données de la façon la plus exacte. Nous apprenons quelle est la situation de l'Aquitaine par rapport à la mer 3, l'âge des personnages du poème *, le montant d'une somme donnée ^, le temps que le tonnelet où est enfermé Grégoire passe en mer 6, Theure, ou au moins le moment do la journée où se passe un événement 7. Pour ne rien laisser d'obscur, pour épargner tout travail à l'intelligence du lecteur, le poète n'a pas craint d'allonger, de délayer sa pensée. Cest là un des défauts de Hartmann. On s'impalienle de ses longueurs », on s'indigne de ses explications superflues, on maudit ses répétitions qui redisent la même chose souvent dans les mêmes termes, ou refont, sans y ajouter de trait nouveau, une peinture déjà tracée î>.
De tout cela, le texte français est innocent. Ce poème, d'ailleurs, suivant l'opinion du meilleur juge, est « un des plus remarquables monuments de noire ancienne poésie ^o. » Il mérite cette appréciation élogieuse et par la qualité de la langue et par l'intérêt que l'auteur a su répandre sur un sujet assez ingrat. Vivacité et fraîcheur de l'exposilion, naïveté des sentiments, juste sobriété dans les développements, coloris de la narration : ces qualités, qui séduisent dans Tœuvre du trouvère, ne se rencontrent pas ou ressortent moins vivement chez le poète allemand. Celui-ci a eu, certes, à un moindre degré l'intelligence des con-
1. Orég., 2878 cl ss. — 2. Grég., 1035 et ss. — 3. Grég., 179. — 4. Grcg., 187 et s. — 5. Grég.. 1766. — 6. Grég., 939 et ss. - 7. Grég., 977. - 8. V. Texplosion de colère de la mère du jeune garçon frappé par Grégoire (Grég., 1306 et S8.). — 9. Qtv^ , 1319-1320 = 133M332; 2406 = 2422 et ss.; description du chagrin de Grégoire (v. 2282 et ss., 2316 et ss., 2286 et ss.); désolation de la mère de Grégoire (2481 et sj«., 2559 Pt ss., 2666 et s».). — 1^. G. Paris : La Iht. fi\ au m. f't.. p. 212.
ORÉtiOlRE. 2G9
(ii lions du récit poétique, ou, s'il les a comprises, son talent a été impuissant à les observer. Tel n'est pas, nous le savons, l'avis de la critique allemande, pour qui Hartmann est le type du poêle pur, à qui l'on ne peul découvrir une tache et qui laisse son original bien loin derrière lui <. Aussi est-il besoin d'appuyer notre opinion d'un exemple choisi entre plusieurs.
Le poème français fait un tableau saisissant du désespoir de la mère de Grégoire à la découverte de son mariage conlre nature. Elle tombe pâmée, court à son lit profané par Tincesle, s'arrache les cheveux 2 el pousse des cris déchirants 3. Elle se répand en plaintes émouvantes sur son affreuse destinée. Triplement pécheresse, elle a été l'épouse de son frère, elle a livré son enfant aux flots, et maintenant la voilà devenue l'épouse de son fils ! Le résumé de ses fautes justifie l'énergie de son exclamation : t Je m'étonne que la terre ne s'effondre pas sous moi 4. »
(lombien faible el décolorée est l'exposition de Hartmann! H imagine de la façon la plus maladroite que la dame, après avoir trouvé les tablettes, s'accroche à un dernier espoir : peut-être ces tablettes ne sont-elles pas la propriété de celui qui est devenu son mari ». Inutile de faire remarquer l'invraisemblance de ce motif. Si les tablettes ne content pas l'histoire de Grégoire, pourquoi s'enferme-l-il pour les relire, et pourquoi cette lecture fait-elle jaillir ses larmes? De plus, la certitude n'étant pas entière, l'explosion de douleur parait prématurée 6. Enfin, Hartmann, cédant à ses tendances moralisatrices et à son penchant à la réflexion, fait un exposé, bien peu en situation, de l'antagonisme de la chair et de l'espril, et prête à son héroïne, en ce moment si pathétique, des sentences d'une lamentable froi^ deur 7.
1. Metlons cependant à part Gervinus, qui a sa reconnaître les mérites du poète français (Gervinus. op. c , p 552). — 2. Cf. lex' cOOù irpô; ta vuji^txà — 'ké^/T^, x(î{XT,v ffwoa' ipLqpi6e${oi; dxfix?;. Sophocle : Œdipe »*oï\ v. 1242 et s. — 3. Luz., p. 72 : 24, 731 et ss. — 4. Luz., p. 79, v. 5 et s. — 5. Grég., 2506 et ss. La même obsiination à ne pas croire, contre toute évidence, caractérise aussi les personnages de l'Œdipe grec et a été sévèrement appréciée par V^oltaire {Lettre III sur Œdipe à M. de Genonville), — 6. Grég., 2559 et ss. — 7 Grég . 2655 et ss., 2667 et ss.
370 KTUDE SUR HARTMANN d'aTK.
L'indifférence de Hartmann pour certains actes de la vie extérieure nous a frappés lorsque nous avons comparé ses poèmes arlliuriens avec ceux de Chrétien K On voit, en lisant sqn Grégoire après celui du poète français, quMl est dans sa nature de se désintéresser des menus incidents d*ordre matériel, comme de tout ce qui a rapport aux foules. Les réceptions, voyages, messages, préparatifs de toute sorte, bref, ce minutieux enchevêtrement d'actes accessoires qui accompagnent les choses essentielles, comme les arbustes verdoyants se pressent à la base des arbres à haute cime, est banni complètement de son poème ou bien y est présenté en un sec résumé. Des scènes assez importantes du texte français î, des traits de mœurs caractéristiques 3, des indications parfois utiles ^ disparaissent du Gj'égoire allemand.
Hartmann délaisse tous ces détails pour porter ses regards sur ce qui, à ses yeux, importe par-dessus (out : l'étude de la vie morale de S(*s personnages. 11 décrit par le menu les états d'àme de ses héros, leurs sentiments, leurs émotions, leurs incertitudes avant de prendre une détermination. Pas de décision de quelque portée qui ne soit justifiée soit par un exposé du poète, soit par un monologue du personnage intéressé; pas d'événement dont les conséquences ne soient notées avec soin; pas d'occasion prêtant à quelque réflexion sur un fait de vie intérieure qui ne soit avidement mise à profit. Le raisonnement et l'observation morale sont la grande préoccupation de Hartmann. 11 examine les mouvements de Tàme humaine et exprime ses remarques lout au long. Un exemple intéressant de cette tendance nous est fourni par la comparaison du rôle du diable chez lui et chez le légendaire.
Ce dernier motive l'union de Grégoire et de sa mère par l'intervention diabolique. C'est le malin qui amène le jeune chevalier au pays de la dame d'Aquitaine •». C'est lui qui travaille à
1. V. p. 203. — 2. Luz., p. 30, v. 2 et ss. ; 31, v. 1 et ss. Jl est vrai que la plus grande partie de ce passage manque dans le nis B'). — 3. Luz.. p. 57, V. 13 et ss. Au bruit do l'arrivée de Grégoire dans la ville assiégée « a son ostel vont maintenant, — Pour lui veir, petit e grant. » — 4. Luz., p. 28. v. 21 ft ss. : p. '22. V. 1 Pt »s. — 5. Lu/ . p. h2, v. 22.
GHÉGOlhE. ^71
rapprocher ses deux viclimes et se flalle de l'espoir d'ajouter un nouvel inceste au premier K Cest lui, enfin, qui, présent au conseil que tiennent la dame et le sénéchal, en vue de récompenser Grégoire, « de péché les amoneste — E de mal faire les apreste ^ • Afin qu*on ne se méprenne pas sur ce point capital, le Irouvère a soin de résumer Tœuvre du diable dans ces vers :
Tant s'est Déables entremis Que la mère a son enfant pris 3.
Ainsi le légendaire, pieux et naïf, attribue exclusivement à Tesprit du mal les machinations qui ont pour effet de perdre deux innocents. C'est le Tentateur, celui qui éprouva un jour la piété de Job et qui dispose à son gré du sort des hommes, qui serre le nœud de l'action *.
Tout autre est la conception de Hartmann. Il a réduit le rôle du diable à une sorte de hors-d*œuvre. Il s*esl efforcé de chercher dans le cœur de ses héros les motifs de leurs actions. A rinfluence de Satan il a substitué celle de Famour. Nous allons le voir.
En différents endroits, le poète a indiqué d'une façon très claire que le mariage de ses héros n'est pas l'effet d'une puissance extérieure à eux, mais d'une inclination de leur cœur.
C'est après avoir appris que la comtesse est jeune et sans époux, et que la cause de la guerre que lui fait le duc est son refus de l'épouser, que Grégoire éprouve le désir de la voir. D'autre part, la dame, informée de la courtoisie et des nobles vertus de l'étranger, souhaite le rencontrer 5. Il ne s'agit donc plus ici, comme dans le texte, de la banale présentation d'un homme d'armes à un chef: c'est le désir des deux intéressés qui motive l'entrevue. Curiosité qui se changera bientôt en un sentiment tendre.
L'imprécision que, dans l'entrevue, fait la dame sur le jeune homme est ainsi notée par le poète : « Elle lui plut autant que
1. Luz., p. 66 V. 13 et ss. — 2. Loz., p. 68, v. 15 et ss — 3. Luz., p. 69, v. 1 et ss — 4. On a fait remarquer que la description des sentiments d'envie attribués par Hartmann au démon a quelque analogie avec le discours de Satan dans le livre de Job (Gelbhaus : MiUelhochdeiitsche Dichtting in ihrer Beziehung zur hihlist^h-rahhinhrhen Ijfferatftr, IV. p. 13). — 5. (rrôg., 1895 cl ss.
273 ÊTL-DK SUR HARTMANN d'aIH.
peut plaire à un homme une femme à qui ne manque nulle qua* lilé K » Celle que produit Grégoire sur la dame est de même nature : « Elle vit son hôle avec plus de plaisir qu'elle n'avait vu aucun homme jusque-là 2. »
L'amour qu'éprouve Grégoire est explicitement déclaré par le poète. Il laissa, dit-il, son cœur auprès d'elle et se sentit à l'âme Taiguillon qui pousse aux hauts faits et aux glorieuses actions 3. Et en fait, c'est par amour qu'il affronte le duc ennemi en combat singulier 4.
Hartmann ne s'en tient pas là. Après la victoire de Grégoire, la dame est priée par ses vassaux de prendre un époux. Dans le texte, le choix de Grégoire lui est en quelque sorte imposé par ses gens qui obéissent aux suggestions du diable. Chez le poète allemand, c'est librement, en cédant à son penchant, qu'elle épouse Grégoire &.
Enfin, après le mariage, Hartmann se plaît à décrire l'amour et le bonheur conjugal des deux époux. 11 y revient même à deux reprises 6.
Ainsi là où le texte français a mis une influence extérieure, Harlmann a disposé un ressort intérieur. L'œuvre diabolique de la légende ancienne, indépendante de la volonté des personnages, a été remplacée par l'effet des passions humaines 7.
On est fondé, il est vrai, à se demander si l'appareil psychologique de Harlmann est toujours bien à sa place et s'il a su le manier habilement ». Tantôt, en effet, il prèle à ses personnages des réflexions d'une absolue invraisemblance 9; tantôt il les insère en un endroit où elles ne sont pas en situation tO; tantôt enfin il énumère, classe, additionne, comme s'il s'agissait d'une véritable comptabilité, les sentiments et mobiles de ses personnages. Ainsi il a compté quatre sortes de séductions qui ont entraîné le jeune seigneur d'Aquitaine à abuser de sa sœur * * ;
1. Grég., 1955 et ». — 2 GK'g., 1958 et s — 3 Gré{jr., 1966 cl ss. — 4. Grég.. 2070 ol ss. — 5. Grêjir . ^^^ et ss. — 6. Gréf,'., 2252 ot ss. ; 2550 et s. — 7. Si Hartmann (ait mention du diable au commoncoment et à la Hn de Thistoire du mariage (1960 et s., 2246), il ne faut voir lA qu'une marque de respect envers le texte, dont il n'a osé supprimer l'un des personnages essentiels. — 8. V. plus haut, p. 213. — 9. Telle celle du jeune Grégoire sur l'indiscrétion dos fommcs (Grég., 1427 et ss.^. — 10. Grég , 2655 cl ss. — 11 Grég., 323 et ss.
les sujels d'affliction et d'aballemenl de la mère de Grégoire, après la naissance de celui-ci, sont au nombre de trois * ; Grégoire est déterminé à fuir le pays où il a passé sa jeunesse pour trois raisons, dont le poète annonce le total avant do les exposer *'.
Inutile d'insister sur la sécheresse de ces nomenclatures et la pédantesque raideur de ce procédé qui, au lieu de faire parler et agir les personnages, arrête brusquement leur vie pour les disséquer, les anatomiser. Mais comment a-t-on pu dire que Hartmann « ne joint pas la réflexion aux faits pas plus qu'il n'ajoute la description au récit, » qu'il « n'a pas coutume d'exposer le caractère de ses personnages, mais les fait se caractériser eux-mêmes par leurs actes 3? » Uien de moins exact. La réflexion aussi bien que la description morale sont les procédés d'exposition préférés de Hartmann, et bien moins que ses modèles français, il s'est soucié de mettre en scène ses person-
nages.
Entendons-nous par là que Hartmann n'a pas étudié ses caractères, qu'il s'est substitué toujours à ses personnages et leur a enlevé toute individualité? Non, certes. 11 faut reconnaître, au contraire, que, malgré les raisonnements, les observations morales, les études psychologiques, Hartmann s'est appliqué à donner plus de souplesse, de variété et de vérité à ses caractères. Dans l'original, ils sont tout d'une pièce, figures hiératiques aux raides mouvements, au visage à peine ébauché. Hartmann a fouillé davantage leurs traits. 11 leur a donné une physionomie propre, qui les distingue et les rend facilement reconnaissables. Il exagère leurs défauts et leurs qualités, les fait valoir par le contraste, les détache vigoureusement.
A propos du jeune seigneur d'Aquitaine, nous avons remarqué que Hartmann l'a mis plus en relief que le poète français ^. 11 s'est aussi efforcé de le faire paraître sous un meilleur jour. A cet effet, il a lâché de diminuer l'énormité de l'attentat com-
1. Gré^., 805 et ss. — 2. Grég., 1487 et ss. Hartmann a fait école; Godefroi de Strasbourg énumèrc également les trois sujets de désespoir de Blanchelfiorc au moment où Uiwalin veut la quitter ^Trùftatif 1461 et ss.). — 3. Jlarfmanns Arme Ilt'inrirh^ AVarkom.-Toisclior. p. '^2. — 4. V. [iliis haut. p. 256 et s.
!27i KTrDK SIR HARTMANN i/aTE
mis par lui sur sa sœur, en présentant avec force les séductions auxquelles cette âme faible et sans appui pouvait difficilement résister, en alléguant sa grande jeunesse, en insistant sur le pouvoir et les artifices de Tesprit du mal. Afin de diminuer notre éloignement pour lui, il nous assure que, la faute une fois commise, il déplora le malheur de sa sœur plus que le sien. Enfin il lui fait courber humblement la tète sous les reproches de la jeune fille qui le réprimande de pleurer comme une femme alors qu*il devrait agir en homme.
Malgré tout, Hartmann n'a pas réussi à rendre ce personnage sympathique. Il n*en est pas de même de Tabbé, que le texte français appelle le bon abbé et dont le poète allemand a su mieux faire ressortir la bienveillante nature, en lui donnant aussi une personnalité mieux accusée. Ce n'est pas un savant, quoique Hartmann lui accorde cette épithète ^ ; le grec lui est totalement inconnu -. Cependant les locutions in der minne 3, crede mich *, in gole '», décèlent bien en lui l'homme de couvent. H a, de plus que Tabbé du poème français, le sens des affaires : entre ses mains le petit capital de Grégoire s'est sensiblement accru ^>. Mais ce qui surtout le distingue, c'est sa bonhomie et son dévouement. Si les moines se montrent railleurs envers le pécheur qui vient faire baptiser l'enfant trouvé dans la barque, lui l'accueille comme doit le faire un « homme humble 7. > Son affection pour son filleul se manifeste non seulement par l'insistance avec laquelle il s'oppose à son départ, mais encore par les regrets et la douleur avec lesquels il suil, lorsqu'il le voit s'éloigner, le vaisseau qui emporte vers des rivages inconnus son cher protégé ^. Devons-nous voir dans la complaisance avec laquelle Hartmann a fixé cette aimable physionomie un hommage rendu à la bienveillance d'un de ses anciens maîtres?
Si l'abbé de Hartmann plait davantage que celui du texte, en revanche le pécheur qui conduit Grégoire sur le rocher est plus
1. Grég., 1040. — 2 Grég., 1630. — 3. (Jrég., 1022. — 4. Gn'g., 1025. — 5. Grog., 1764. — 6. Comme l'a démontrô M. Schonbach (op. c, p. 66 et ».), c'eat par le commerce que l'abbo a obtenu ce résultat. — 7. Grég., 112H. — S. Gros., 18Iλ ot s«.
r.HKrtOlRE. 275
anlipalhique que celui du Irouvère. La grossièreté, la dureté, la méchanceté du personnage de Hartmann laissent bien loin derrière elles celles du pécheur français. 11 injurie son hôte de façon plus insolente. Lorsqu'il essaie, sans succès, d*éveiller Grégoire pour le mener dans sa retraite, il s'empresse avec bonheur de déclarer qu'il avait bien vu que ce n'était qu'un imposteur. Son injuste méfiance persiste jusqu'à la découverte de la clef » . El cependant, comme l'a fait remarquer Gervinus, Hartmann, pas plus que les autres poètes de cour, ne peut se résoudre à mettre en scène de personnage foncièrement méchant. Voilà pourquoi, dès qu'il a trouvé la clef des chaînes de Grégoire, notre homme revient à de meilleurs sentiments. Plus vivement que dans le texte français, il exprime par des prières, des larmes et les coups dont il se frappe la poilrine, ses remords d'avoir mal agi envers l'étranger qui lui avait demandé asile.
Une telle dualité n'existe pas dans le caractère de la comtesse, à laquelle Hartmann, comme d'ailleurs à toutes ses héroïnes, donne en partage douceur et bonté. Gervinus reproche à la légende d'avoir fait participer la pécheresse doublement coupable (il serait plus exact de dire la victime d'une double fatalité) à la rémission dont son fils a été l'objet, sans qu'elle Tait mérité par une aussi terrible expiation 2. A cela on peut répondre que si elle n'est pas soumise au dur châtiment de son fils, la mère de Grégoire ne partage pas non plus sa glorieuse destinée de chef de la chrétienté. De plus, elle est femme et ne peut supporter la vie ascétique que Grégoire s'est imposée, et qu'il n'aurait pas longlemps menée si Dieu ne l'avait miraculeusement soutenu 3. N'acceple-t-elle pas, d'ailleurs, toules les pénitences compatibles avec son sexe et sa situation? Le poème ne nous apprend rien de sa vie après la tragique rupture de son mariage, mais nous savons qu'auparavant, pour se punir de sa première faute, elle s'est imposé une existence de recluse, s'interdisant toute relation avec le monde, ne s'occupant que d'aumônes et de fondations pieuses. Accuser est toujours chose facile. Mais qu'on se
1. n en est de niAmc, il est vrai, dans le texte français. — 2. Gervinus, p. 550 et s. — 3. (tréjr.. 3115 et «s.
270 KTrPE SUR HARTMANN D AIE.
représente l'alroce deslinée de celle femme : ignorante des choses de la vie, elle est prise de force par son frère qui abuse indignement de sa faiblesse; mère, elle est contrainte de se séparer de son enfanl, pour ne pas être couverte de honle ; épouse, elle croît avoir enfin trouvé le calme et le bonheur, lorsqu'un coup plus terrible que les autres vient la plonger dans le plus affreux désespoir. Comme la Phèdre antique, elle est le jouet d'une puissance supérieure, et, comme elle, mérite plutôt la pitié que la colère.
De tous les caractères qui apparaissent dans son Grégoire, c'est celui du héros principal que Hartmann s'est appliqué à mellre en relief. C'est son personnage de prédilection, et il n'en est pas un dans ses autros ouvrages qui lui ait inspiré le même intérêt. A cela il y a plusieurs raisons. Grégoire est un saint, et le pieux Hartmann (il Tétait du moins lorsqu'il écrivit ce poème) ne pouvait qu'éprouver respect et vénération pour un élu de Dieu. Puis, la première partie de la vie de Grégoire ressemble à celle de Hartmann, qui, en racontant l'enfance de son héros, évoquait ses propres souvenirs et se rappelait ses Iravaux et ses joies d'écolier. Il y a plus : le tempérament didactique de Hartmann devait s'accommoder merveilleusoment d'un personnage qui est le modèle de toute vertu et le plus parfait exemple qui puisse être proposé à l'imilation.
Sur les bancs de l'école, il se distingue par son zèle infatigable; chevalier, sa valeur le met immédiatement hors de pair; chef d'un grand pays, son courage, son équité et sa libéralité font de lui un prince sans égal; pécheur repentant, ses remords cherchent les dernières expiations el le mettent au-dessus des anachorètes les plus austères; chef de l'Église, il est à la hauteur des devoirs considérables qui lui incombent, et gouverne avec autant de sagesse et d'intelligence que de fermeté.
La perfection de son héros importe tant au poète, qu'il voudrait effacer toute tache, si légère qu'elle soit, de sa vie. Il est curieux de voir à combien de circonstances atlénnanles il recourt pour excuser la querelle de Grégoire avec son camarade de jeu K Dans la discussion avec l'abbé, il lui attribue une logique
1. ('»r<»)r.. 12S5 ol •««<. : c'est une aventure étonnante (\2S9 : la volonté de l'en-
de raisonnenienl, une maturité d'esprit, une connaissance du monde qui nous surprennent chez cet adolescent. Il ne se contente pas, comme le poète français, de vanter sa beauté et sa bonne mine. Il insiste sur ses qualités morales. Il n'oublie pas de dire que les charmes de son caractère aussi bien que de son corps excitent l'admiration ' et met dans la bouche du monde réloge de sa courtoisie et de sa vaillance.
Aucune vertu n'a manqué à ce héros idéal, qui, dans toutes les situations, a été à la hauteur de ses devoirs, et qui, dans la bonne et la mauvaise fortune, n'a cessé de mériter la sympathie et le respect.
Nous avons essayé de montrer les mérites respectifs du Grégoire français et du Grégoire de Hartmann. Malgré les critiques que nous avons pu adresser à ce dernier poème, il n'en reste pas moins une des œuvres importantes de la littérature allemande du xn® siècle. Aussi a-t il eu une très grande vogue. 11 a exercé une influence plus ou moins directe sur une foule de poètes dont nous citerons seulement Conrad de Fussesbrunnen, Conrad de Heimesfurt et Rodolphe d'Ems.
fant n'y eut pas de part (1290) ; il nVst pas question de coups portes, comme dans le texte français : Hartmann dit vaguement que Grégoire fit mal au fils du pécheur (1292); Grégoire éprouve un profond repentir de son action (1360). — 1. Grég., 1877 et ss.