CHAPITRE VI
Le Pauvre Henri a un caractère plus religieux que Grégoire. — Analyse du poème. — Appréciation des critiques adressées au sujet. — Les deux personnages principaux et le rôle de l'amour dans la légende. ~ Source de Hartmann.
Si Ton s'en rapporlail uniquement au Ion de l'inlroduction qui précède chacun de ces deux poèmes, il faudrait croire que Grégoire a été écrit sous l'influence d'un sentiment religieux plus profond que le Pauvre Henri, Tel est, en eftet, Tavis de quelques critiques 2.11 n'est pas cependant besoin d'un examen bien attentif pour reconnaître que, malgré l'étalage de réflexions pieuses au début de Grégoire et malgré le désir, avoué par Hartmann dans le Pauvre Henri^ de plaire aux gens du monde en leur contant cette histoire, celte opinion n'est pas juste. Grégoire est, plus que le Pauvre Henri, de nature à intéresser les cercles courtois ; il a un aspect plus profane ; les idées, les sentiments et les mœurs n'y ont pas le caractère d'austérité que nous leur reconnaissons dans le Pauvre Henri,
On trouve dans Grégoire la glorification du monde, de son idéal, de ses joies; les aventures chevaleresques y ont leur
1. Peut*étrc le titre exact serait-il Henri le Li'.preuxî V. Cassel : Die Symholik des JUutes und dev arme Heinrich, p. 222 et s. — U est à remarquer que Hartmann ajoute répithétc de pauvre au nom do son héros pendant la période de sa maladie, v. 133, 140. 205, 233, 284, 350, 378, 1022, 1233, 1280, 1348, alors qu'avant et après il l'appelle wessire Henri (der herre Heinrich), V. 48, 75, 112, lîW2. Seul le vers 1484 fait exception; arme y est au lieu de herre, mais il peut y avoir là une négliij'oncc do copiste. — 2. V. notamment SchonI»., op. c , p. 130.
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place ; les personnages, qui y sont de très haut rang, s*y meuvent dans une atmosphère de luxe ; et, comme aux grands coups d'épée, le poète s'y intéressée la splendeur des vêlements et au tasle de Texislence. Ces données, dira-ton, étaient dans le sujet. Mais Hartmann s'est, plus que son modèle, soucié d'être agréable au siècle. Il fait un chaleureux plaidoyer en faveur de la vie chevaleresque, qu'il proclame aussi morale que toute aulre ^ de l'honneur mondain, sans lequel on ne peut vivre 2, de l'ambition qui pousse aux nobles actions 3, Un dernier écho du Minnesang y frappe l'oreille : le poète disserte sur la nature de l'amour ^, il assimile de la façon la plus profane le service de Dieu à d'humaines fiançailles ^, il fait intervenir la passion fort mal à propos 6. Le poème de Grégoire n'est pas, à proprement parler, une légende pieuse : il se distinguo de ce genre par un certain nombre de traits essentiels qui le rattachent au poème arthurien, et c'est avec raison qu'on lui a donné le nom de légende courtoise 7,
Dans le Pauvre Henri^ au contraire, il n'est pas question du moTide, sinon pour l'abaisser, on ne parle de ses plaisirs que pour en montrer le néant, de ses honneurs que pour en faire voir l'instabilité. On n'y trouve pas de combats. Les beaux coursiers et les riches habits n'y font qu'une unique et timide apparition 8. Le lieu principal de la scène n'est pas une cour brillante, mais une ferme isolée, perdue dans un coin de campagne. Les personnages sont de race roturière, sauf un, qui est de naissance princière, mais qu'une affreuse maladie rend, comme il l'avoue, plus misérable qu'un vilain ^. L'action relate le dévouement d'une jeune paysanne que le désir de gagner la félicité éternelle pousse à sacrifier sa vie. Les réflexions y sont d'une profonde gravité et mettent toujours la religion au premier plan.
Loin d'exalter la gloire chevaleresque, le PaMurc/Zenn semble en poursuivre la condamnation. Son héros, en effet, est bien ridéal du chevalier, dont il possède toutes les vertus et dont il
1. Orég , 1531 et S8. — 2. Grég., 1714. — 3. Grég., 1675 et ss. — 4. Grég., 451 et M. — 5. Grég., 871 et as. — 6. Grég , 1958 et s». — 7. Paul, Grég. (Halle, 1882 . p. Vll.l. — 8. P. II.. 1030. - 9. P. II., 428 et *.
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remplit tous les devoirs *. Il est loyal, fidèle à son serment, humain, équitable : aussi est-il estimé du monde 2. 11 semblerail qu'il eût le droit de compter sur la protection divine. Loin de là, il est frappé de la plus terrible des épreuves :1a lèpre, la hideuse et redoutée maladie du moyen âge, Talteinl au milieu de sa prospérité. Qu'a-t-il commis? Il a simplement négligé de rendre grâces à Dieu du bonheur dont il jouit 3, faute, certes, bien vénielle et dont njaint chevalier des poèmes arthuriens n'est pas innocent. Le poète a bien marqué son intention dévole en constatant que c'est parce qu'il tourne toutes ses pensées vers Dieu et observe ses commandements que le Pauvre Henri, après sa guérison, obtient une gloire duralîle *.
Toutes les réflexions faites par le poète et la fréquente intervention de Dieu dans son œuvre démontrent clairement que c'est le souci de la religion qui l'a inspirée. 11 n'est pas une pensée qui ne soit animée d'une vraie piété et qui ne tende à rédiflcalion. Dieu est représenté comme l'arbitre du monde, dispensateur des biens comme des maux, consolateur de ceux qui souffrent 5; il est l'auteur des résolutions des hommes ^ ; on fait appel à son aide et on se réjouit de ses bienfaits '^; la vie terrestre y est opposée avec ses troubles, ses inquiétudes, ses adversités, aux félicités de la vie céleste «; les devoirs de l'homme envers Dieu sont mis en lumière 9; le souci du salut est souvent mentionné *o ; enfin les allusions aux personnages bibliques, aux saints, et les citations latines donnent au poème l'aspect d'une véritable légende pieuse ^K
Si dans Grégoire nous voyons Hartmann faire très grand cas de la naissance *2, nous constatons que, dans le Pauvre Henri, il donne aux préjugés aristocratiques une grave atteinte par la plus complète des mésalliances. Un prince y épouse la fille d'un
1. P. H., 32 et 88. - 2. p. H.. 5() et ss. — 3. P. IL, 383 et ss. — 4. P. H., 1442 et ss. — 5. P. H., 120 et ss.. 204, 295. 395, 409, 458. 506. 680 et s., 1046 et 8., 1375 et s«., 1381 et ss., 1414 et s., 1491. — 6. P. IL, 347 et s., 607 et s.s., 701 et 88., 869 et ss.. 884. —7. P. H., 952 et s., 995, 1121, 1165, 1327, 1510, 1516. — 8. P. II., 97 et .ss., 6% et ss., 717 et ss., 730 et ss., 787 et ss. — 9. P. IL, 383 et ss., ÇA\ et ss., 824 et ss , 1442 et ss. — 10. P. IL, 605 et ss , 690 et ss., 708 et ss., 814 et s., 11()8 et ss., 1.302 et ss. — IL P. IL, 85, 128, 138. 139, 1374; 875; 92 et s., 13t)7. ~ 12. Grég., 2575 et ss.
simple paysan ^ On objectera le mariage d*Énide avec Érec : mais Énide était de race noble et n'avait contre elle que sa pauvreté.
Quelques lignes nous suffiront pour exposer le résumé de celte légende, qui est le plus court des quatre poèmes narratifs de Hartmann.
En Souabe, vit un chevalier de haute naissance nommé Henri d'Aue '^, Sa destinée est incomparablement heureuse. Aux plus rares perfections de l'esprit et du caractère il joint les avantages de la beauté et de la fortune. 11 sait même chanter d'amoureuses poésies.
Mais quoi de plus instable que le bonheur humain? Media vita in morte sumus, comme dit l'Écriture 3. Un instant suffit pour détruire toute cette félicité. La lèpre frappe le brillant seigneur et soudain il devient plus misérable que Job. Une seule espérance le soutient. Il croit que le mal n*est pas incurable. Il se rend d'abord à Montpellier puis à Salerne ^ où un habile médecin lui affirme qu'il ne guérira jamais. Il faudrait, chose impossible, qu'une vierge consentît à donner son sang pour le sauver ^.
Désespéré, le Pauvre Henri reprend le chemin de la Souabe. Là, il distribue ses biens à ses amis, aux pauvres et aux cou-
1. La mésaUiance est considérée comme contraire à la chevalerie, « Chevaliers fausse molt ses loys, — Quant il prend fille de hor'joh* {Roman des Sept Sages^ cité par M. A. Schultz, op. c, II, p. 615). — 2. V. plus haut, p. 4. — 3. M. Schônb., op. c, p. 193, a déjà fait voir que par Écriture Hartmann n'entendait pas ici la Bible. Complétons sa démonstration par de nouvelles citations. Grég. : Luz., p. 3, v. 13 : p. 3, v. 23 ; p. 4, v. 3; Débat du corps et de Vàme [Erlanger Beitr. z. engl. Phil., I, 130) ; Fahliauj: de Montaiglon et Raynaud III, 63, VI, 151. — 4. Nostre-Dame plus d'enfers cure — Que tuit li haut physicien — Ni tuit li bon cyrurgien — De Montpellier ne de Salerne (Gautier de Coinci, op c, p. 179). Salerne est cité par Chrétien de Troyes, Cligés, v. 5813, et aussi dans Aie d'Avignon, v. 968 et s. et Garin le Lorraiyi^ II, p. 89.