Sollicitusque tuis possit conferre salutem
Quo pacto membris, quierit id a medicis.
Comperit ut, nullo medicamine, ni puerili Sanguine, curari vulnera posse tua....
(Radulfus Tortarius, cité par Hofmann : Amis et Amiles, introd., v. 187 et ss.)
282 ËTUDB SUR HAKTMANX D*AUB.
venls ^ n ne se réserve qu^une mélairie où il se réfugie et où il vil dans risolement le plus complet ^. U n*a auprès de lui, pour le soigner, que le mélayer el sa famille. Une jeune fille, ou, plus exaclemenl, une enfant (elle n*a que huit ans), lui témoigne le plus absolu dévouement. Elle ne le quitte jamais, passe la journée à ses pieds et le sert avec attention. Réchauffé par celle sympathie inattendue, le Pauvre Henri rend à Tenfant affection pour affection, l'appelant plaisamment sa fiancée ^.
Trois ans se passent ainsi. Un jour, le mélayer demande au malade pourquoi il ne va pas consulter quelque savant médecin. Le Pauvre Henri lui raconte son voyage à Salerne el lui répèle les paroles désolantes qu'on lui a dites.
La petite « fiancée » a tout entendu. Pendant deux nuits elle réfléchit, en proie à la douleur, jusqu'à ce qu'une inspiration subite la console. C'est elle qui sera la victime ; elle est vierge et versera son sang avec joie. A ses parents qui essaient de la détourner de son projet et lui représentent Thorreur de celle chose mystérieuse qu'on nomme la mort, elle répond que, puisque mourir esl la fin inéluctable de toute créature humaine, mieux vaut mourir avec la certitude du salut éternel. En vain sa mère l'adjure, par les souffrances qu'elle a endurées pour elle, par l'autorité de Dieu, qui ordonne aux enfants d'aimer el de respecter leurs parents, par le doux espoir qu'elle a de trouver un jour en elle le soutien de sa vieillesse, de ne pas la contraindre à fouler sa tombe * : la jeune fille reste inébranlable. « Qu'est-ce, dit-elle, que le bonheur de ce monde? Ses plus grandes joies ne sont que Irislesses, ses douces caresses qu'a-
1. Sur celte répartition, v. Sch^nb.. op. c, p. 140. — 2. Le poète Jean Bodel atteint de ]a lèpre se retire dans la solitudo et compose un congé pour faire ses adieux à ses amis. Baudc Fastoul, frappé de la mémo maladie, Timite (G. l'aris : Litt. fr. au m. a., p. 184). — 3. Le mot allemand gemahele signifle fiancée, mais il a aussi le sens de bien-aiméo. V. Engelhard de Conrad de Wurzbourj:, v. 35'J2. — 4. Ces supplications ont une grande analogie avec celles des parents de Marcel et Marc dans la légende de Saint Sébastien, Le ton général esl identique et certaines pensées concordent exactement. V. P. H-, 057 et ss.. ot ir soldet helf*: und stap — tuir und uwerre muter wescn [Pass., Kôpkc, p. 102, v. 46 et s.); — P. H., 631 oi ss., et ia han ich uch ron inlnrr brunit — uf su tnannen gezogen — und utrer lieblirh gepflogen — nui drr gfftzrn frinf-c otin ' Pass., p. 101, v. 00 et ss.).
nier chagrin, la plus longue des vies terrestres qu'une fin soudaine. Rien n'est assuré ici-bas. Aujourd'hui la prospérité, demain la douleur et au bout de tout cela la mort K • D'ailleurs quelle perspective lui offre l'avenir? Soit qu'elle reste fille, soit qu'on la marie, elle ne prévoit que maux. Mieux vaut pour elle devenir l'épouse du Christ : elle sera ainsi à l'abri des misères terrestres, dont elle fait un sombre tableau '•.
Touchés par l'enthousiaste ardeur de leur enfant, le paysan el sa femme l'autorisent à exécuter son projet. Le Pauvre Henri, après avoir résisté, cède enfin aux supplications de la jeune fille et de ses parents et consent à accepter son sacrifice.
Montée sur un superbe coursier et vêtue de somptueux habits, la jeune victime se rend à Salerne avec celui qu'elle veut sauver. Loin de perdre sa sérénité, elle s'impatienle de la longueur du Irajet qui retarde le moment suprême. Enfin on arrive el le Pauvre Henri présente la vierge décidée à mourir pour lui au médecin, qui ne peut en croire ses yeux et s'efforce de vaincre la résolution de la magnanime enfant. 11 lui dépeint les affreux préparatifs: la violence faite à sa pudeur quand il lui faudra se tenir nue devant lui, son frissonnement quand on lui liera bras et jambes, sa douleur sous l'acier du couteau tranchant. Et tout cela en vain si elle éprouve le moindre regret : car alors le remède restera sans vertu. Le sourire aux lèvres, la jeune fille affirme sa volonté de subir le supplice : elle n'a qu'un souci, c'est que le courage de l'opérateur ne soit pas à la hauteur de sa tâche. Le maître sur-le-champ se met à l'œuvre, il ordonne à la victime d'ôler ses vêtements, de s'étendre sur une haute table, puis il prend en main un long couteau qu'il aiguise lentement....
1. Sébastien, dans le Patsionalj fait éj^alement le procès au monde (p. 104, V. 18 et 88. 1, mais avec un art bien inférieur ii celui de Hartmann. — L'instabilité des choses humaines est un thème fréquent chez les ^finnt'sinyer (Ilugge, M. S. F , U7 : 39 ; Albert de Johansdorf, M. S. F.. 88 : 19; Kolmas, M. S. F., I;i0 : 11 et ss.). — 2. Le poème du Royaume céleste (rédigé vers 1187 par un moine bavarois; déroulc'^ mais avec une navrante prolixité, la liste des maux de la terre, que Hartmann expose brièvement \Z. f. d. A., 8, p. 145). Dans un autre poème, le Ciel et VKnfer^ le bonheur céleste e«t opposé aux peines des damnés ■/. f. d. A , 3, \t. 44IÎ^.
28i ÉTUDE SUR HARTMANN d'aUE.
Ce bruil sinistre éveille une vive émotion dans le cœur du Pauvre Henri resté dans une chambre voisine. A travers un trou de la paroi il essaie de voir ce qui se passe ^ L^aspecl de la € belle créature » et de son corps ravissant détermine en lui un revirement complet. Mieux vaut subir sa destinée que d'accepter l'immolation d'un être innocent. 11 pénètre dans la salle où va se consommer le sacrifice, et malgré les violents reproches de la jeune fille, il la ramène dans leur commune patrie.
Mais la générosité de l'héroïne et la résignation du chevalier méritent une récompense. Celui qui sonde les cœurs fait un double miracle : il rend au malade la santé et à la jeune fille la quiétude de l'àme. Redevenu jeune et beau, rentré en possession de ses biens, le Pauvre Henri est pressé par ceux qui Pentourenl de se marier, il convoque ses vassaux et leur demande qui il convient de choisir pour son épouse. Comme ils ne parviennent pas à s'entendre, il met fin à leur discussion en déclarant, avec un doux regard du côté de la jeune • fiancée » debout près de lui, qu'il épousera celle à qui il doit sa guérison. Après une longue et heureuse vie, tous deux entrèrent dans le royaume céleste.
La légende du Pauvre Henri ne parait pas avoir eu un très grand succès au moyen âge. Peut-être paraissait-elle trop sombre au public, que charmaient les gais et brillants récits de la poésie chevaleresque. Peut-être en Irouvait-il la forme trop simple et dénuée des agréments que lui fournissaient tant d'oeuvres profanes. Peut-être n'y Irouvait-il ni assez d'amour, ni assez d'aventures, ni assez d'exotisme. Toujours est-il qu'elle n'est citée par aucun contemporain '♦, qu'elle ne semble pas, comme le (irégoire, avoir été traduite en laliii, enfin que le nombre des manuscrits qui nous l'ont conservée n'est pas considérable. En
1. C'esl èg-alcmect par une fente de la muraille que les feniiiies voient Icu tortures auxquelles les médecins de Salerne soumettent Phénice pour la tirer de son sommeil léthargique (Cliyrs, 6016 et ss ). — 2. Uhland : Svhrifteti, U, p. 118 On se demande sur quoi s'appuie W'ackernagel pour affirmer que le poème du Pauvre Henri était « connu et aimé au moyen tige. » V. Hartmonns Ar/ner JlcinrirJi : W'ackern.-Toisclier, p. 2^.
revanche, elle a eu la plus enviable destinée de tous les poèmes qui, depuis la renaissance des éludes germaniques, se sont partagé la faveur des lettres. On en a donné de fréquentes éditions; de nombreuses traductions et adaptations Tout mise à la portée de ceux à qui Tancienne langue est inconnue i.
Les critiques cependant n'ont pas tout approuvé dans le Pauvre Henri, Gervinus notamment s*est attaché à en faire ressortir et à en blâmer le côté surnaturel. Il s*élève contre la part qui y est faite au miracle ; il s'étonne qu'on admire une œuvre qui s'applique à masquer les véritables sentiments humains ; il proteste contre la convention qu'il y découvre et condamne nettement ce qu'il appelle le fanatisme religieux de Théroïne 2. u est certain que le Pauvre Henri, de même que la grande majorité des œuvres du moyen âge, manque de cette vérité générale qui assure à l'œuvre d'art un accueil favorable à toutes les époques et par là une éternelle durée. Nous comprenons mieux sans doute l'attitude de la vierge grecque qui, sur le point de mourir, adresse de touchants adieux à la vie et regrette si sincèrement la t douce lumière du ciel 3 » que la mystique Germaine rompant délibérément les liens sacrés de la nature, quittant allègrement le foyer paternel pour courir à la mort, s'oflfrant sans une seconde d'hésitation, sans un frémissement de ses nerfs, sans un cri de révolte de sa chair, au couteau meurtrier, dont les lugubres grincements ne la font même pas tressaillir. Nous sommes assurément obligés de faire effort pour nous transporter dans l'esprit d'un monde si différent du nôtre. Mais est-ce chose réellement impossible? et l'art antique aussi bien que l'art moderne ne connaît-il pas ces créatures d'exception, en dehors et au-dessus du lot commun ? Alceste ne nous a-t-elle pas familiarisés avec le sacrifice de la vie volontairement offert pour l'homme aimé? N'avons-nous pas, depuis Polyeucle, appris à admirer l'enthousiasme religieux, même poussé jusqu'à un certain oubli de l'humanité? Si de la galerie des héroïnes immortalisées par la poésie il nous fallait bannir toutes
1. V. Wackern.-Toischer, p. 29 et ss. — 2. Gesch, d. d. Dichfung, p 556. — 3. IphUynie en Atdide, v. 1211 oi ss.
28(i KTUDK MR HARTMANN î) AIE.
celles qui ont souffert pour un idéal qui nous parait incompréhensible, combien en resterait-il ?
Eslil vrai, d'ailleurs, de prétendre que dans le Pauvre Henri les sentiments humains n'apparaissent pas? Ne serait-il pas plus exact de dire que ce poème nous met en présence d'une nature humaine différente de la nôtre, par cela quelque peu malaisée à comprendre, mais dont les mobiles, à la réflexion, se montrent clairement? Nous entendrons mieux le poème si nous le replaçons dans Tépoque où il est né et si nous examinons attentivement le caractère de Théroïno.
Ce que le xii* siècle recherchait par-dessus tout dans la poésie, c'est rétrange. De cette littérature on peut dire : « Quel temps fut jamais si fertile en miracles? » Plus les données des œuvres narratives s'écartaient des conditions normales de l'existence, plus, semble-t-il, elles avaient chance de plaire à un auditoire que les croisades, les belliqueuses expéditions, les grandes guerres de conquête el les fabuleux récils de l'Orient avaient mis en goùl de choses extraordinaires. Aussi voyons-nous les genres littéraires les plus en vogue, les poèmes chevaleresques, les légendes, etc., faire au merveilleux la part la plus lar^e. Mieux que cela, l'histoire elle-même n'avait d'attrait (la Chronique des empereurs en est la preuve) que si elle était imprégnée d'élémenls surnaturels, agrémentée d'épisodes surprenants. Ajoutons à cola un goût prononcé de mysticisme, et nous comprendrons que Hartmann ail pu croire intéresser ses lecteurs en leur racontant l'histoire d'uno jeune illuminée prête au dernier sacrifice.
Illuminée! est-ce bien le nom qui convient à l'héroïne du Pauvre Henri? Oui, si l'on considère son magnifique élan d'enthousiasme, son ardeur de dévouement, qui contraste avec l'égoïste bon sens de ses parents, ses transports de néophyte, son ardent désir de conquérir le bonheur éternel au prix du suprême sacrifice. Mais bien que toutes ses pensées soient tournées vers la religion à partir du moment où elle s'est décidée à se dévouer pour son mailre, rien ni avant ni après celte sorte de crise ne dénote en elle le tempérament d'une fanatique. Aimable, douce, empressée, oljp ne song*^ qu'à entourer de soins
LE PAUVRE HEXftI. ^Hl
le inailre qu'elle voil si aftligé : la religion ne parail pas la préoccuper outre mesure. Quand le miracle a eu lieu et que le malade est guéri, le calme rentre tout à coup dans son âme, son exaltation tombe et elle est soudain regagnée à cette vie qui lui semblait si sombre. Ce n*est donc pas sa pitié. Tentrainement irrésistible d'une foi ardente qui, quoi qu'elle prétende, la pousse à la mort, et il nous faut chercher ailleurs le mobile auquel elle obéit. 11 est facile à découvrir.
11 y a dans ce jeune être (elle est à Tàge indécis où s'opère la transformation de l'adolescence à la jeunesse <) la pureté de la vierge, mais aussi la passion de la femme. Sans qu'elle se l'avoue, sans même qu'elle se rende compte de ce qui se passe dans les profondeurs de son cœur, ce qui la pousse à se dévouer n'est pas le désir des joies éternelles, c'est l'amour. Le poète ne dit pas tout à fait cela, mais il le laisse entrevoir. « Dans sa bonté d'enfant, elle avait voué toute son âme à son maitre 2. > Cet amour, né d'une douce accoutumance, est fait de pitié et de sympathie, de reconnaissance et de respect, d'attendrissement et d'admiration pour cet homme d'une naissance illustre, qui la traite avec bonté et cherche à gagner son inclination 3. S'il suffit de quelques instants pour allumer dans le cœur de la bayadère * une passion capable de la déterminer à ne pas survivre au die» qu'elle aime, comment s'étonner que des années de vie commune développent chez la jeune paysanne une affection qui, la pitié aidant, prime tous les autres sentiments, même l'instinct de la vie? Appelée • fiancée » par l'homme vers lequel la pousse une secrète impulsion, elle prend ce rôle au sérieux. C'est plutôt l'amante que la rédemptrice dont nous entendons les paroles violentes, que nous voyons t se déchirer et se frapper s, » lorsqu'elle apprend qu'on ne veut plus de son sacrifice. Les martyres subissaient le supplice : elles n'avaient pas coutume de le rechercher avec cette fureur frénétique.
1. ËHe n'a en réalité que douze ans (v. Schônb., op. c, p. 140) ; mais les héros des poèmes de l'époque sont d'une étonnante précocité. Grégoire sort du clottre ù. quinze ans (Orég., 1234) et exécute à cet âge ses brillantes prouesses. — 2. P. H., 321 et 88. — 3. P. H., 328 et ss. — 4. V. lo poème do Gœtho : Dcr iittff Kutl dit' liajtnhi'r. — .">. P. H.. 12ÎM o\ ss.
288 ÉTUDE SUR HARTMANN D'aIK.
Aussi pensons-nous qu'on a eu lorl de dire que Hartmann ne s'est pas rendu compte de l'importance du rôle de l'amour dans son poème *. S'il s'est contenté de le laisser discrètement percer, c'est afin do ne pas donner à la légende un aspect trop profane. Mais il savait bien ce qu'il voulait qu'on vît sous le voile, et il a indiqué son intention par les sentiments qu'il a prêtés à son héros vis-à-vis de sa libératrice. Le poète fait en plusieurs endroits allusion à la grande beauté de la jeune fille, « qui serait digne d'être la fille d'un roi -, » à ses qualités de cœur 3, à sa pure bonté *. Nul doute que ces perfections n'aient fait quelque impression sur le Pauvre Henri. Mais il ignore encore lui-même l'état de son àme. il ne s'en rend compte qu'au moment tragique où sa jeune amie va mourir. Il est ému en la voyant • nue et € chargée de liens, » en considérant son corps • délicieux. » t Jetant les yeux sur elle el sur lui-même, il prit une nouvelle résolulion 5. > 11 esl évident que ce revirement est causé par un subit mouvement d'affection. Une nouvelle preuve de cet attachement nous est fournie par l'allilude du Pauvre Henri dans l'assemblée de ses vassaux, par la tendresse avec laquelle il regarde sa t fiancée, » et par sa catégorique affirmation de vouloir mourir sans épouse si elle ne lui est pas donnée c.
Le caractère du Pauvre Henri est des mieux composés. Tout d'abord, c'est un éléganl chevalier qui ne respire que joie et plaisir. Il possède à profusion tous les biens de la naissance et de la fortune. Ses vertus lui assurent une place enviée dans la société des grands de la terre. Mais à lui conmie à maint chevalier, le souci de l'honneur fait oublier le soin du salut 7. L'épreuve survient, soudaine et terrible. Loin de le ramener à Dieu, elle ne fait que susciter chez lui le découragement et le désespoir. 11 ne songe qu'aux bonheurs perdus et maudit le jour qui l'a vu naitre. U pourrait s'humilier comme Job et demander au ciel de lui rendre la santé. H préfère recourir aux hommes. U consulte les plus savants médecins et leur offre, inspiration de la vanité,
1. V. Burdach, / f. d. A , 12, p. 200. — 2. P. H., v. 311 et ss. — 3. P. H., 520 et ss. - 4. P. H., 322. — 5. P. H., 1241 et ss. — 6. P. H., 1501 et ss. - 7 Sclieror : f.iff. (jr.<rh.. p. 221.
(le payer leur science aussi cher qu'il faudra. Le séjour de Irgis ans dans la solitude et la tristesse le fait rentrer en lui-même. H comprend la raison de son malheur et reconnaît qu'il l'a mérité par son orgueil et son ingratitude envers Dieu. Cependant, la conversion n'est pas encore complète. Il n'est pas encore revenu à l'humilité : il craint les railleries du monde; son amour du faste se fait jour dans le soin qu'il a de revêtir de beaux habits la jeune fille qu'il conduit à Salerne. Ce n'est qu'au moment de l'immolation de l'innocente victime que ses yeux s'ouvrent tout à fait à la lumière. Il reconnaît, la pitié et son affection pour la jeune fille aidant, que c'est folie de résister aux desseins de celui contre qui nul ne peut rien. Puique c'est Dieu qui lui a donné cette misérable existence, il la supportera avec résignation. L'humihation est complète : le pécheur est digne de miséricorde. Il donne sur-le-champ une preuve du changement qui s'est accompli en lui : il supporte patiemment les reproches de la jeune fille irritée qui l'appelle le pire des lâches, et il ne montre plus qu'indifférence pour les risées qui l'accueilleront lorsqu'il rentrera dans son pays sans être guéri. C'est cet instant qu'attendait celui qui scrute les consciences. H accorde à la créature purifiée par l'épreuve le pardon qu'elle a mérité. A celui qui, comme Job, s'est abaissé, il fait don de la récompense de Job, et lui rend, avec la santé, la jeunesse et la beauté. La leçon, d'ailleurs, a porté ses fruits, et à partir de cet instant, le Pauvre Henri montre la plus parfaite soumission envers Dieu.
Les mérites du Pauvre Henri sont assez visibles pour que nous ne nous arrêtions pas à les détailler. Le sujet en est, pour le lecteur moderne, plus intéressant que celui des poèmes arthuriens : il est plus humain; il fait, en dépit du miracle qu'il contient, une moindre part à l'extraordinaire. La lamentable destinée du héros excite la pitié; le sublime dévouement de la jeune fille, l'admiration; la désolation de ses parents, la sympathie. Dans le détail, nulle longueur, pas de descriptions, pas de répétitions, rien qui rappelle la préciosité du Minnesang. L'enchaînement des faits y est rigoureux, et, plus que dans toutes les œuvres de Hartmann, strictement logique.
^^H) tllbE SUR HARTMANN I»'Al'f:.
On a fail à Hartmann le reproche d'avoir prêté à la jeune fille des idées et un langage au-dessus de son âge et de sa condition. En eflfel, le discours qu'elle tient à ses parents a lieu de nous étonner. Mais si Hartmann n'a pas reculé devant cette invraisemJjlance, c'est qu'il lui fallait motiver la conduite extraordinaire de son héroïne : il Ta fail de la façon la plus convenable, la plus acceptable pour les idées du temps, en adoptant la donnée de l'enthousiasme religieux t.
Bien que Hartmann, fidèle à sa coutume, ail surtout porté son altenlion sur la vie intérieure, son poème est néanmoins une gracieuse idylle où les préoccupations du campagnard, les mœurs simples de l'existence champêtre sonl décrites en une langue naïve, exactement appropriée au sujet.
Il faut féliciter Harlmann des qualités de composition et de style qui brillent dans son poème; il faut également le féliciter d'en avoir éloigné certains détails réalistes propres à oflfenser une sensibilité délicate, il a d'autant plus de mérite qu'il a dû lui en coûter, à lui qui manifeste pour l'exactitude de la description une prédilection si évidente, de s'être abstenu de toule allusion aux effets physiques de la maladie de son héros. Ni lorsqu'il annonce la venue du mal, ni pour en indiquer les progrès, iii pour en raconter la guérison, il ne laisse passer un seul Irait qui puisse évoquer la pénible image du lépreux. Aussi a-l-on le droit de s'élonner de la condamnation sommaire de Gœlhe, qui, en deux lignes, fait le procès au Pauvre Henri, t .... 1/afifreuse maladie qui sert de motif à l'acte d'héroïsme exerce sur moi une si violenlcî action qu'au seul contact du livre je mo figure être atteint par la contagion 2. » Le blâme de Gœthe a d'autant plus lieu de nous surprendre, que la discrétion de Harlmann ne s'est pas rencontrée chez tous les auteurs qui ont mis des lépreux en scène. L'un dit de son héros : « Ses. cheveux et sa barbe s'éclaircirent. Ses yeux prirent une teinte jaunâtre. Ses sourcils tombèrent comme s'ils étaient dévorés
1. La liltôrature religieuse do l'époque abonde en pensées analogues à celles exprimées dans le Pauvre Henri. V. Schônl).. oj). c, p. 144 el s8. ; Casscl, op. c, p. 261, rem. 25î> el 260. — 2. Tag- itnd Jahreshefte, 1811. V. également le jugement sév^ro de Haumer : (ieschichte fier Ifoliensfanfcn, (i. (i37.
LE PAUVRE IIEXRT. 29!
par des insecles. Son teint, auparavant agréable et sain, devint plus rouge que le sang. Sa voix, claire et douce, se fit rauque au delà de toute expression. La chair de ses mains et de ses pieds se fondit si couiplètement que je ne puis revenir de ma surprise *. » Un autre parle de chairs se détachant des cuisses 2. Un troisième décrit ainsi l'aspect du malade :
Tant a la char ordc et sulente
Tôt entor lui l'air en puUento ;
Enflez est si qu'il ne voit ^^ote,
Li venins li sort et décote
De lotes parz aval Ion viz :
Tant par est lex qu'il n'est hoins vis
N'en doie avoir poor et hide 3.
Sachons gré à Hartmann d'avoir eu le tact d'éloigner de nous ces répugnantes images et de nous permettre de lire son poème sans qu'aucun sentiment de dégoût vienne troubler notre plaisir.
Ilarlmann nous dit expressément au début du Pauvre Henri qu'il n'a pas inventé le sujet de son poème et que son rôle se borne à le reproduire (dluten). t H (l'auleur) entreprend de vous conter un récit qu'il a Irouvé écrit *. » t U a lu cetle histoire 5. » t II s'esl nommé, afin que le travail qu'il y a dépensé ne reste pas sans récompense 6. » Si nous nous en lenons à ces affirmations de Hartmann, nous constaterons donc : 1) que sa source était écrite; 2) qu'il l'a racontée d'une autre fanon que l'auteur primitif (tel est vraisemblablement le sens du mot travail cité plus haut). Quelle était cette source? Pour Ivain, Érec, Grégoire, nous sommes en possession de l'original que Hartmann a traduit. Du prototype du Pauvre Henri rien n'est resté, ni manuscrit, ni allusion dans d'autres ouvrages. Sans la déclaration catégorique de Hartmann nous y verrions certainement, étant donné surtout le nom de famille du héros, une œuvre originale. 11 faudrait alors admettre que Hartmann a voulu nous tromper lorsqu'il déclare qu'il n'est qu'un imitateur. Cetle sup-
1. Conrad de Wurzbourg : Engelhard, 5150 et ss. — 2. Ami et Amile. — 3. Gautier de Coinci : De Vempereri qui garda sa chastèe par )n<mlt tempta* dons. Méon ; Nouveau recueil de fahliau.v et contes inédits des xii', un* et xiv siècles, IK p. 1. — 4. P. IL. 10 cl s. - 5 P. II , 21). — 6. P. H., 18 et ss.
"2M-2 KTUPE SUIl HARTMANN i/aTE.
position, il est vrai, n'a rien d'inadmissible, el bien des écrivains ont imaginé, pour se donner plus d'autorité, une source qui n'existait pas ». Cependant personne jusqu'ici n'a révoqué en doute la parole de Hartmann.
La légende qui a servi de modèle pour le Pauvre Henri n'a probablement pas été écrite en allemand. Ce n'était guère la coutume des poètes allemands du xn* siècle de reprendre un sujet déjà traité sous forme poétique dans leur langue; ce n'est que plus lard qu'on s'adonna à ces remaniements. On préférait alors s'adresser soit à la littéral ure française, soit à la liltéralure latine. Mais il n'est pas vraisemblable que le Pauvre Henri ail été composé par un poète français. Des légendes françaises de l'époque (celles qui nous sont connues du moins), aucune ne ressemble, pour la donnée, au poème allemand. De plus, les indications locales, les mœurs spéciales, le nom du héros, montrent que nous sommes en présence d'un sujet national. Reste donc l'hypothèse d'une source latine. Tout semble faire croire qu'il est exact que llarimann ail traduit en vers allemands une légende issue d'un couvent. Le ton austère du récit, la condamnation de la vie mondaine, l'inlervention du miracle, l'exaltation des joies de l'élernité montrent que l'ouvrage primitif est dû à un auteur à qui les intérêts de la religion étaient chers 2.
1. Henri do Freiberg déclare faussement qu'il imite le Tristan de Thomas de Bretagne [Ileipirich's ron Freiberg Tristan, éd. Bcchstein, p. x). « Henri du Tiirlin, qui a pris au Parcecal une partie de sa Couronne^ n'hésite pas à invoquer .son autorité pour des parties de son ouvrage qui ne lui doivent assurément rien et il no le nomme nulle part avec plus de complaisance que l.\ où le p<)^te parait ôtre non pas niAme traducteur, mais inventeur » (Jlisf. litt , XXX. p. 24). Lamprocht (v. li;W) déclare traduire Albéric de Besançon. De même le Stricker, dans son Daniel vont hlûhenden Thal^ mais pour ce dernier la supercherie est manifeste illist litt., XXX, Golthcr : Gesch d d. Litt., p. 240). Sur le faux Dures, le faux Callisthène et le faux Turpin, v. I*. Paris, op. c, H. p. 113. V. aussi Wackern. : Gesch. d. d. IMt.\ p. 1S<) V. (lodefroi : Tristan, v. 131 et ss. — 2. Les rares échos du monde ot l'unique échappéo sur la vie chevalorcsquo qu'on y rencontre no justirient pas l'opinion de M. Casscl lop. c, p. 21«^), qui croit que le Pauvre Henri a son origine directe dans une tradition poj)ulaire. Il est vraisemblable qu'il faut voir W des additions de Hartmann à sa source latine, additions qui s'expliquent par le milieu dans lequel vivait l'auteur et dont Grt^yoire nous ofl're le peuilant.
LE PAUVRE UBiNRI. 293
Nous montrerons plus loin * que des légendes où se Irouvenl des données identiques à celles qu*oflfre le Pauvre Henri, il n'en est aucune dont on puisse dire avec certitude qu'elle a été utilisée par Hartmann.