CHAPITRE PREMIER
L HOMMK
Lieu de naissance de Hartmann. — Sa famille. — Son enfance. — Voyage en France. — La croisade. — Chronologie des œuvres. — Le minislérial. — Caractère de l'homme d'après ses œuvres.
De son vivant, Hartmann d*Aue élail considéré comme Tune des gloires lilléraires de l'Allemagne. Aujourd'hui il est rangé parmi les trois grands maîtres de la poésie épique du moyen âge. Malgré celte éclatante renommée, nous ne savons presque rien de sa vie. Quand est-il né? En quel pays ? Quels ont été les événements de son existence? Où et quand est-il mort? A toutes ces questions il est impossible de donner une réponse sûre. Quelques vagues indications trouvées dans ses œuvres, des renseignements sans précision fournis par ses contemporains, des conjectures faites d'après certains noms rencontrés dans les documents hi.^îloriques de l'époque, voilà la base fragile sur laquelle on est réduit à construire la biographie de l'auteur d'Érec et d'/vain.
Si incertaine est la question de son origine qu'on a pu se demander s'il était né en Souabe ou en Franconie. A vrai dire, en faveur de cette dernière hypothèse, il n'y a guère qu'un
2 ÇT^K. SUR llARTJâANN d'aUK.
argument sériQtf5^':;£Vsl. le passage d'une chanson de croisade, où le poète. ctpcTlaré que Saladin et son armée ne le feraient pas quitter la>Yarîconie si Tamour divin ne le contraignait à franchir, les mers K Mais on a objecté que Hartmann a pu habiter
.ïjîOinênlanémenl la Franconie. Dans le séjour plus ou moins
;Vt(*g qu'il y a fait, il a écrit sa chanson de croisade. Uien n'em- •;.. ■ pèche qu'il soit né et ait vécu dans un autre pays. Un certain nombre de raisons autorisent à croire que ce pays est la Souabe. Un conlemporain, Henri du Tûrlin, parlant de VÉrec de Harlmarm, dit que cette œuvre a été faite par un poète de Souabe 2. Hartmann lui-même, dans son Grégoire^ parle avec un certain mépris des chevaliers de Franconie 3 : se serait-il permis ce jugement sévère sur ses compatriotes? Nous n'avons pas le droit de le penser. En outre, le héros du Pauvre Ifenri^ autre œuvre de Hartmann, s'appelle d'Aue, comme Hartmann lui-même. Cette similitude de noms n'est certes pas l'effet d'un pur hasard et il y a quelque relation entre le héros du poème et l'auteur. Hartmann ne dit-il pas avoir lu l'hisloire de Henri d'Aue 4? Elle était peul-être conservée dans les archives de la maison, dont il était soit un membre, soit un vassal. Mais comme il ressort clairement des affirmations de Hartmann que ce Henri d'Aue élait Souabe 5, il nous faut bien admettre que Hartmann appartenait à la même province. L'éloge que, dans le même poème, il fait des Souabes et de leurs qualités de cœur, semble prouver qu'il parle de gens qu'il connaît et qu'il aime, au milieu desquels il a été élevé et a vécu <5. On découvre enfin certaines particularités de langage, dans les œuvres de Hartmann, qui semblent fournir une preuve de son origine souabe t.
1. M. S. F.. 218 : 19 el s. — 2. Den von der Strabe lande, — Uns hrâhte ein (ihtaere (Kronr, 23o3 ot s.). Pour celte inlorpréUition, v. Llin^on : War Ilartitiann ron Ane ein Franke oder ein Schivahef p. 27. — 3. On'i^»^., 1573 ni ss. — 4. P. H.. 2î). — 5. P. H., 31, 1421^ — 6. Ceux qui se sont étonnés que dans cp passaj:o Hartmann n'ait pas fait ressortir davanla^'o les liens qui rattachaient A ce pays ont oublie que le modeste poète a voulu éviter de paraître se jfloritier lui-même en faisant l'élofre de ses compatriotes. H était plus discret de dire : Les Souabes sont jrens de cu^ur, que d'atlirmer : Nous autres, Soualjcs. etc. — 7. Jlimes pflach : sprach, hestè'cich : siceih, Paul, /'. li. li., I,
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Mais la Souabe est vaste, el nombreuses sont dans cette région les localités portant le nom d'Aue, dont le sens, bas-fond, prairie humide, explique la diffusion. On a songé à Heichenau, qui s'appelait aussi Ouwe, et dont l'abbaye avait pour vassaux les seigneurs de VVesperspûl, possesseurs d'armoiries identiques à celles que certains manuscrits attribuent à Hartmann. Cette opinion de Lassberg, von der Ilagen et Greith a été réfutée par J. Grimm et notamment par M. Schmid *, qui a fait une étude approfondie de la question. Certains savants ont placé la patrie de Hartmann dans le Brisgau, près de Fribourg. Cette hypothèse, dont les principaux défenseurs sont Lachmann, Stalin et Wackernagel, et qui se fondait aussi sur la similitude des armes de Hartmann avec celles de Fribourg, a été abandonnée. 11 a été remarqué que les armes peintes sur les manuscrits datent d'une époque de longtemps postérieure à la mort des poètes et, ce qui est le cas pour Wolfram d'Eschenbach, peuvent facilement induire en erreur. La plupart des critiques s'accordent aujourd'hui à reconnaître que la patrie de Hartmann est Obernau, non loin de la petite ville de Rotenburg, sur le Neckar. Un fait assez important vient à l'appui de cette opinion. Nous savons par une chanson de croisade de Hartmann que son maitre est mort vers 119C '*. Il se trouve justement qu'un comte Frédéric de Hohenberg, qui tenait en fief de l'évèque de Bamberg le domaine de Rolenburg avec ses dépendances, dont faisait partie le château d'Aue, disparait des documents à partir de 1195, sans laisser trace de descendance. Tout fait croire que c'est là le suzerain dont Hartmann déplore la perle '^. Il ne peut, en tout cas, être question, comme on l'a prétendu, du jeune duc Conrad de Souabe, fils de l'empereur Frédéric P% tué à la
539. V. Grève : Lcben und Werke Jlartmanns von Aue^ p. 45 et ss. Nous n'attachons ptOs grande iniportan^^o ;\ cotte preuve, la langue de Hartmann étant presque pure de particularités dialectales (V. Weinhold : mhd. Gram., p. 4). Certains faits phonétiques, très rares d'ailleurs, semblent démontrer que Hartmann a connu un autre dialecte que le soualic. (V. Kaull'mann : Gcsch. det achtrah, Miindart. p. 2S2.) — 1. Des Minuearingcrs Hartmann ron Aue Stand, Heimat und Gesvhlecht^ p. 127 et ss. — 2. Nous donnerons plus loin les raisons qui nous font croire que Hartmann a pris j)art à la croisade de 1197 et non à celle de 1189. — 3. V. Martin, .1. f. d. A.. I. p. 127.
bataille de Durlacli, en 1196, dont le caractère violent n'aurait certainement pas été sympathique au doux et humain Hartmann K
11 est donc vraisemblable que c'est dans la verdoyante vallée du Neckar que s'est écoulée la plus grande partie de la vie de Hartmann. Reste une autre question^ Quelle était sa condition sociale? Il déclare, dans le Pauvre Henri^ qu'il était ministérial. Dienstman was er ze Ouwe 2. Mais ce vers admet deux interprétations. Les uns ont entendu : il était le ministérial des seigneurs d'Aue et portait le nom du domaine de ses maîtres. L'explication est plausible et justifiée par des cas analogues. Bernard de Ventadour tire également son nom de la famille qu'il servaiL D'autres, cependant, se fondant sur une variante d'un manuscrit 3 ainsi que sur le titre d'Aue que Hartmann s'attribue régulièrement et que lui donnent ses contemporains, pensent que ce titre est celui de sa famille et que, tout en étant ministérial, il était de condition libre et de naissance noble.
L'histoire du seigneur Henri d'Aue, qui fait le sujet du Pauvre I/enrij fournit quelque éclaircissement sur cette question. Bien que Hartmann ne dise pas expressément qu'il y a un lien de parenté entre sa famille ou celle de son suzerain et le héros de son poème, il serait surprenant que ce Henri, qui porte le même nom que lui, lui soit complètement étranger. Etait-ce son ancêtre? Était-ce celui de son maître? La seconde opinion est plus vraisemblable. Dans son récit, Hartmann donne le héros comme étant de naissance princière et le dit possesseur de grands biens. Malgré toute l'exagération permise à un poète et le bon marché que le Pauvre Henri fait lui-même de sa noblesse (il laisse entendre qu'il ne se mésallie pas en épousant la fille d'un vilain ^), nous ne pouvons croire que le grand seigneur Henri
1. Dans un article récent do la Z. f. d. A., 41, p. 261 et ss., M. Aloss Schulte a essayé do démontrer que la patrie de Hartmann est Eglisau, dans le canton de Zurich : nial^rré rinjronieuso argumentation du savant critique, cette « hypothèse » est trop pou étayëo pour remporter sur colle qui prévaut actuellemont. — 2. V. n., 5. Sur les fonctions des ministériaux, v. plus loin. — 3. Lo manuscrit H., dont lo texte porte : Kin dienstman von oice. — 4. P. H , 1507.
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d*Aue ait eu pour descendant le minislérial Hartmann d'Aue. Nous estimons donc que Hartmann n'était pas un seigneur d'Aue, mais le vassal d'une famille portant ce titre K
L'époque exacte à laquelle a vécu Hartmann n'est pas fixée. Les renseignements qui se trouvent dans ses œuvres et les témoignages des contemporains ne permettent de donner que des dates approximatives.
Dans les premières poésies de Hartmann se montre l'influence de Keinmar de Haguenau, dont il a imité des locutions, des pensées et même des strophes entières 2. Comme Heinmar était dans la force de son talent vers 1190, c'est à cette date que Hartmann aura commencé à écrire ses poésies lyriques, qui sont ses premières œuvres, et nous ne nous tromperons pas de beaucoup en donnant l'année 1170 comme date de sa naissance.
L'année de la mort de Hartmann n'est pas mieux connue. Godefroi de Strasbourg fait de lui, dans son Tristan, un éloge enthousiaste et en parle comme s'il vivait encore. D'autre part, Henri du Tûrlin, dans sa Couronne, déplore sa mort. Le Tristan ayant été écrit vers 1210, la Couronne entre 1215 et 1220, c'est donc entre 1210 et 1220 que notre poète est mort.
De la jeunesse de Hartmann nous ne savons rien de positif. Les connaissances que décèlent ses divers ouvrages témoignent qu'il a eu une instruction rare pour son temps. Alors que nombre de poètes ne savaient ni lire ni écrire, qu'un Wolfram d'Eschenbach se targuait de son ignorance, Hartmann non seulement lisait l'allemand, mais entendait le français et le latin. L'emploi de certains mots latins dans Grégoire 3, la citation de Lucain dans £rec ^, certains emprunts faits à Virgile s, à Ovide 6
1. Hartmann est ministérial d'Aue \m Aue) comme Henri d'Ems, ministérial des comtes de Montfort, se nomme, dans le Willielm ron Orlens, dietistmann zu Mont fort (Schulte, Z. f. d. .4., 41, p. 263). — 2. V. Burdach : Reinmar und Walther...., p. 52 et s. V. aussi appendice II et chap. ii de cet ouvrage. — 3. Crede mich lti28, Divinitas 1187, Grammaticns 1183, Legibui 1193. — 4. H. Er., 5216 et ss. — 5. V. ScUônbach : Uebei' Hartmann von Aue, p. 181 et 186. — 6. Schonbach, op. c , p. 185. L'influence d'Ovide nous parait démontrée dans les deux passages suivants : Owé war taetes einetn man — Dem si doch vient waere, — SU si sô tvol verderben kan — Ir friunt
et à Lucain lui-même ^ démonlrenl que la lillérature et la langue latines lui étaient familières.. Il était également versé dans la littérature sacrée. Il connaissait la Bible pour Tavoir lue lui-même et non pas seulement par les citations des prédicateurs î. Dans Grégoire et dans Érec apparaissent un certain nombre de personnages bibliques étrangers au texte français 3. Un grand nombre d'images, de sentences, d^allusions révèle une étude approfondie de TEcriture et des légendes hagiographiques *, de même que certaines comparaisons et locutions, dont les équivalents se retrouvent dans la littérature ecclésiastique de répoque, démontrent que ce domaine n'était pas étranger à Hartmann.
'Où notre poète a-t-il acquis celte instruction? Un passage de Grégoire, curieux parce qu'il constitue une addition à la source française, semble fournir à ce sujet quelques renseignements. Hartmann expose exactement le cours des études faites par le héros dans une école monastique. « Après qu'il eut, dit-il, appris la science des livres (à lire et à écrire), on lui enseigna la grammaire (le trivium et le quadrivium), puis la théologie et enfin le droit canon •">. » Ces indications, ajoutées assez inutilement au texte original, l'exacte énumération des matières enseignées, l'appréciation des rapides progrès du jeune écolier, trahissent de la part de Hartmann un intérêt qui ne s'explique que par un souvenir du temps où lui aussi était assis sur les bancs de l'école ^. Il a assurément évoqué ici les années de son
9nit mancger ao-acre f (M. S. F,, 209 : 15 et ks.) Cf. Quid fu<'cros hosti, qui sir cxcludis ainantomf (Ainour«, I, VI, 31j; des spectaclos qu'offre lo fond des mers liartinunn dit : Dà irerdent si in danne hunty — Mit grôzetn schaden, mit liitielin frutnen — nù rate ich minen friunden sutnen — Das si die niugevnc làn — Und hie heime bestfhi. (Ev., 7t>32 et ^*s.), et Ovide : Ha.»c ulii référant : at vos, quod quisque loquutur, — Crédite : credenti uuHa procella nocet (Aniour«. XI, 21 et «.). — 1. Schonbach. op. c, p. 183 et s. Ce n'est peutêtre pas A Ovide, comme le» trroit M. Schonbaeli, qu'est due l'allusion j\ l'Iiistoiro de Pyrame et Thi»l)é. mais à Chrétien do Troyes, qui a traduit cette léjrende en fran(:ais. — 2. Schonluich» op. c, p. lUl. — 3. Al)el, Adam, .Judas. Davi<l. Saiil, Jonaiha», Alisalon. Kve. Jonas; Ahsalon, David, Ooliath, Samson. — 4. Schônbach, op. c, i>. 101 ri ss. ; 1*. H., 873 et ss. — 5. Gré|.'., 1163 et ss. — 6. Il n'est pas exact que, comme le croit M. Sclionbacli (p. 224), la source française représente le couvent oti Gré^j^oire est recueilli comme un petit établissement. La contradiction remarquée entre le mot zelle (petit mo-
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enfance, dont le^souvenir lui était agréable, car nous pouvons croire que, comme son héros, il a facilement dépassé ses condisciples Jet appris « sans être battu. » L'éloge qu'il a fait de rinsiruction comme moyen d'éducation est une preuve qu'il en avait reconnu les avantages ^. C
Grégoire était destiné à l'élal monacal. Ses études étaient une préparation à la vie ecclésiastique. Hartmann peut avoir fréquenté ^une école latine dans les mêmes conditions. 11 est possible aussi qu'il n'ait jamais songé à celle vocation. Nous savons, en effet, que les écoles de couvent étaient accessibles aux laïques, qui s'armaient là d'une solide instruction en vue des luttes du siècle 2. Les ministériaux, chargés de défendre les intérêts de leurs suzerains, avaient plus que personne le devoir d'étudier pour se préparer aux fonctions de conseillers 3, d'administrateurs *, de juges &, de précepteurs 6, etc., qu'ils remplissaient à la cour de leurs maîtres. Ceux-ci, d'ailleurs, se rendant compte de l'intérêt qu'il y avait pour eux à posséder des serviteurs instruits, plaçaient eux-mêmes les fils de leurs ministériaux dans des écoles 7. Peut-être Hartmann a-t-il été l'objet d'une faveur semblable? La reconnaissance qu'il en a éprouvée expliquerait son attachement pour le maître dont la mort lui a été un si grand deuil.
Nous devons confesser cependant que si Hartmann a été à l'école un excellent théologien, il a, plus tard, oublié une partie de sa science. 11 a commis, en parlant des usages religieux, un certain nombre d'erreurs graves, qui trahissent une singulière ignorance des prescriptions de l'Église, à moins que ce ne soit l'insouciance, excusable chez un chevalier, de conformer rigoureusement les données de sa fiction aux coutumes religieuses ».
naslère), employé pour désigner labbayo, ci l'importance des études qui y sont faites est une de ces inconséquences dont Hartmann est coutumier. — 1. Orég., 1164 et s. — 2. Z. f. d. .1., 36. p. 160. — 3. Sclimid, op. c, p. 18 et s. — 4. Schmid, p. 15. — 5. Schniid, p. 18. — 6. Schmid, p. 19. — 7. Schniid, p. 20. — 8. Citons quelques-unes de ces erreurs de Hartmann. L'archange saint Michel ne tire pas les âmes de l'enfer, comme le croit Hartmann (Er., 3649), mais du purgatoire. Le poète fait de son Grégoire un pape, sans qu'il ait préalablement reçu les ordres, ce qui est contre les usages. I/abbé est à la fois officiant et parrain lors du baptême de Grégoire, ce qu'interdisent les règlements.
Après les années de classe, Hartmann revint sans doute au manoir du suzerain. C'est là, en effet, que les enfants des vassaux faisaient leur éducation militaire et sociale. Dans ce milieu, le jeune écuyer apprit à connaître la vie chevaleresque sous ses deux principaux aspects : les exercices militaires et les distractions de Tesprit. H a eu, pour les uns comme pour les autres, un véritable enthousiasme et pris en main avec une é^ale ardeur la plume et l'épée. A lui comme à Grégoire, comme à Érec *, Texistence du chevalier a paru la plus enviable. Nous constatons en effet que c'est avec une véritable joie et une science consommée qu'il décrit les jeux, les exercices, les joutes, les tournois, plaisir et nécessité de la vie féodale. Encore se plaint-il que les cours, à son époque, soient un séjour moins brillant qu'au temps d'Arthur 2. Nul doute qu'il ne se soit livré avec succès à ces travaux belliqueux. Il a tracé de main de maître les règles de l'assaut d'armes, exposé l'art de manier le cheval, énuméré et illustré, par l'exemple de ses héros, les qualités d'élégance, de souplesse et d'habileté qui doivent distinguer le chevalier.
Si la chasse, l'équitation et les exercices militaires remplissaient les journées des habitants du château, les soirées restaient inoccupées. C'est alors, vraisemblablement, qu'intervenaient les t dits et les chants. » Nous savons, par des témoignages de l'époque, que composer des poésies était un moyen de faire sa cour au suzerain 3. Nous savons également par les œuvres de Hartmann lui-même que < dire et chanter » constitue un plaisir de la journée *. Dans le tableau des réjouissances à la cour d'Arthur, nous trouvons, à côté des divertissements corporels, les jouissances plus nobles de l'esprit : certains chevaliers écoutent les récits de dangereuses aventures, les autres des poésies où il est question d'amour ^. C'est probablement à cette époque (vers 1190) que Hartmann a lu ou entendu chanter les
1. (rrôK- 1«>31 Cl S8., Kl*., 7256 oi ss. — 2. Iv.. 31 et kh. — 3. Vous grani seigneur, vous damoiscl — Qui à compas, qui à cisel — Taillez et compassez les rimen, — Equivoques et léoniues — Les biaus diiiés et les biaus contes — Por conter aus Roys et aus contes.... Les miracles de la Vierrje, Oauticr de Coinci, p. 377. — 4. /. Btichl.y 681. — 5. Iv., 71 et s.
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poésies des Minnesinger célèbres du temps, des Feuis, des Hausen, des Keinmar, dont Tinfluence sur lui est incontestable «.
11 est à présumer que Hartmann s'est bientôt élevé du rôle d'auditeur à celui de poète. L'étroit cercle du manoir seigneurial a eu certainement la primeur de mainte poésie bientôt connue dans tout le pays.
Dans ces années de jeunesse de Hartmann, se place un événement important de la vie du poète. La traduction que fit Hartmann du poème français de Grégoire, ainsi que celle d'/vain et à*Érec, de Chrétien de Troyes, prouve qu'il connaissait noire langue. Où Tavait-il apprise? Dans une croisade où il se serait trouvé en relations avec des Français, a-t-on répondu. Mais si, comme la plupart des critiques le croient et comme nous le pensons aussi, Hartmann a pris part à la croisade de 1197, l'explication est inexacte, cette expédition ayant été faite par des chevaliers allemands, à l'exclusion des Français. H nous parait plus sâr d'admettre que Hartmann, comme le Lauzidant de Parzival 2, comme Tristan 3, comme maint de ses compatriotes *, a séjourné quelque temps en France, et notamment dans la France du Nord. Nous donnerons tout à l'heure des témoignages de diverse nature, qui paraissent probantsà ce sujet.
Les provinces du Hainaut, du Brabant, de la Flandre et de l'Artois étaient alors le centre d'une civilisation florissante. C'est là que la chevalerie se développa le plus rapidement, que le luxe se montra le plus brillant, que la poésie fut le plus en honneur. Un roi des ménestrels était attaché à la cour du comte de Hainaut. L'art de la ménestrandie était en honneur dans toute la province *. Lorsque Philippe-Auguste chassa de sa cour, en 1181, tous les jongleurs et ménestrels, la Flandre, le Brabant et le Hainaut leur firent un accueil empressé. De fréquents et renommés pnys d'amour étaient tenus à Arras. Dans ces con-
L V. chap. II et appendice II. — 2. Der ist ze Kârlingen komen — und hàt die spràche an sich genomen (Parz., 87, 21 et ss.). — 3. God. Trist., 2061. — 4. Manger hin ze Paris vert — Der tnenlk lernet und vil versert (Hugo de Trimberg, Renner, 13390). — 5. Dinaux : Les trouvères de la Flandre et du TournaisiSy p. 54.
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Irées, les princes étaient les protecteurs des poètes, et les princesses, leurs éclairées lectrices. Henri l" de Brabant (1183-1235) attirait les trouvères à sa cour. Philippe d'Alsace, comte de Flandre, fut le Mécène de Chrétien de Troyes, à qui il fit cadeau d*un manuscrit du SaintGraal et qui lui dédia son Tristan. Baudouin V le Courageux fit copier le Turpin K La femme de Baudouin VI de Hainaut, qui devint plus tard empereur de Conslantinople, était la fille de Marie de Champagne, qui choisit le sujet du Lancelot de Chrétien, et la petite-fille de la célèbre Aliéner do Poitiers. Elle hérita de sa mère et de sa grand'mère le goût des choses de l'esprit. La comtesse Yolande, sœur de Baudouin le Bâtisseur (f 1171), reçut de son frère, comme un cadeau qu'il savait devoir lui plaire, la Vie de Charlemagne^ que cette princesse fil traduire en roman. Elisabeth ou Isabel de Vermandois, femme de Philippe d'Alsace, est Tune des dames qui, dans le livre fameux d'André le Chapelain, Flos amoriSy sont chargées de prononcer les « jugements d'amour 2. > Ces goûts littéraires remontaient bien loin dans le passé de la France du Nord, puisque, dès Tannée 1125, un moine dédiait à Aélis de Louvain un poème sur la légende de Saint Drandan,
Parmi les souverains de cette région, quelques-uns ne se contentaient pas de protéger les poètes : ils étaient eux-mêmes des poètes de mérite. Baudouin V cultivait les sciences et les lettres 3. Baudouin VI de Hainaut se fit un nom comme poète provençal. Baudouin II, comte de Guines (1169-1206), fut également un amaleur capable d'égaler les jongleurs les plus renommés in canlilenis gestoriiSy sive in eventuris nobilium, sive in fabellis ignobilium *.
La cour de ces princes lettrés était, comme on se l'imagine facilement, le rendez-vous des poètes du pays et même des régions éloignées. Chrétien de Troyes, qui composa son Conte du Graal chez Philippe de Flandre, Raoul de Houdan, Iluon d'Oisi, Conon de Béthune, Gautier d'Arras étaient les chefs du chœur qui fit retentir de ses harmonieux accents les résidences sei-
1. G. Paris, Rom.» 12, p 525, note 2. — 2. V. Rum., 17, p. 591. — 3. Maxime in potitica imhutus fuit, — 4. O. Paris : La litt. fr. au moyen âge *, p. 110.
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gneuriales de ces heureuses contrées i. La plupart étaient en possession d'une belle renommée lorsque Hartmann, soit en accompagnant son maître, soit dans d'autres conditions, se rendit dans leur pays.
Ébloui par cette abondante et remarquable production poétique, le jeune et intelligent Souabese mit à Técole avec ardeur. Il étudia les poésies de Chrétien, dont il traduisit plus tard ïlvain et VÉrec, mais dont il avait lu, avant de faire ce travail, le Conte de la Charrette 2 et probablement aussi la traduction des Métamorphoses d'Ovide 3 et de VArl d'aimer *. 11 a connu là les chansons de Conon de Béthune, tout au moins sa chanson de croisade, dont il a imité plusieurs motifs 5, les poésies de Baude delà Kakerie (ou delà Quarrière), dont le Dialogue du cœur et de Cœil lui a fourni matière à un développement de
1. V. la liste complète dans Wackern., Afr. l. u. /., p. 190. — 2. Comme le prouve l'épisode de renlëvement de Guenièvre, inséré dans son Ivain. — 3. C'est probablement là qu'il a lu l'histoire de Pyrame et Thisbé, qu'il résume en quelques vers dans Érec. — 4. V. chap. m. — 5. Comparez les passages suivants :
Si li cors va servir nostre signour Sich mac mîn lip von der guoten wol scbeiden
Li cuers remaiot del tout en sa baillio min herze min wille muoz bi ir beliben.
Dinaux : Trouvères artésien», p. 397. M. S. F., 215 : 23 et s.
Tuit U clcrgies et li home d'éuge Swelch vrowe sendet Ueben man
Qui en aumosne et en bienfals mainront mit rehtem muote ùf dise vart,
Partiront tout à cest pèlerinage dlu koufet halbcn lOn daran,
Et les dames qui chastement vi\Tont ob si sich heime also bewart
Se loiauté font à ceux qui iront.... daz si verdienet kiuschiu wort.
Dinaux : op. c, p. 398. M. S. F., 211 : 20 et ss.
Et sachent bien li grant et li meneur Swes schilt le was zer werlte bereit
Que là doit-on faire chevalerie ûf hôhen pris,
Où on conquiert Paradis et honour ob er den gote nû verseit.
Et pris et los, et l'amour de sa mie. der ist niht wls.
Dinaux : op. c, p. 397. wan swem daz ist beschert
daz er dà wol gevert, daz giltet beidiu tell der werlte iop, der sèle heil.
M. S. F., 210 : 3 et ss.
Peut-être sont-ce les regrets exprimés ci-dessous par le trouvère que blâme Hartmann quand il dit :
Âhi ! amors, com dure départie Oucb ist ez niht ein kleiner haft Bie convenra faire de la millour dem turitben man
Qu'onques fust aimée ne servie ! der sime libe meisterschaft Oiex me ramainc à li par sa douçour niht halten kan.
Si voirement que je m'en pars à doulour. M. S. F., 209 : 29 et ss.
Dinaux : op. c, p. 397.
son /. Buchlein ^, le poème du Débat du corps et de rame, auquel il a fait certains emprunts 2. Nous trouvons la trace de cette influence des poètes français sur lui, non seulement dans les idées 3, mais encore dans les locutions * et même les mots, formés sur le français ^.
C'est, pensons-nous, dans les œuvres des trouvères français qu'il a trouvé le charme magique que, dans le /. Buchlein, il dit avoir rapporté de Carliiigie c, et qui n'est autre chose que l'ensemble des vertus nécessaires à l'homme qui veut se faire
1. V. chap. m. — 2. V. chap. m. — 3. Lorsque Hartmann regrette dans ses chansons d'amour d'avoir trop peu de courtoisie pour mériter l'amour de sa dame, il ne fait que reproduire une pensée de Chrétien de Troyes : Nuls sil nest cortois et saiges — Ne puet riens damors aprendro (Wackorn., Altfr, l. und l.y p. 15). Si dans le /. UUchlein il dit qu'il n'y a rien de meilleur que sa dame (587), il répèle un passage d'une chanson de Conon de Béthune : or sai-je bien ke riens ne puet valoir — Tantcom celi decui jai tantchantei (Wackern., op. c, p. 15). La possibilité de se faire aimer d'une grande dame pour sa vertu (/. Biichl., 1474 et ss.) a été exprimée avant Hartmann par Conon de Béthune : Et nonporcant maint poure clievalier — Fait riches cuers venir a liaute honor (Wackern., op. c, p. 15). Les malédictions sur les amants félons (/. BilcfU,, 217 et ss.) sont le développement d'un passage de Guiotde Provins : Cil jangleor nos font grant dcstorbier, ki se vantent dameir per traixon. — As amans font lor joie dclaier — Et as dames sont crueil et félon. — Jai dame deus no lor faico pardon (Wackern., op. c, p. 30;. — 4 Von minne marne siie^e spil (/. Biichl., 278) : Tant li est ses jeus douz et buens (Lancelot, 4674). Got si der uns gelUche gebe (/. Biichl.^ 1068] formé à l'instar de je suis cil qui (W'ackern, op. c, p. 198). Anjagencin honht an fluht ein zageî {Ctrég.» 19WJ) : A l'issir fu touz li premiers, — Et al rentrer touz li darriers {Illo et Oaleron, 2409 et s.). Sam ez waere ein fuies hast (Er., 2798) : Or ne vaut pas un pouri fust (Eracle, 1869). Diu kint diu vor drin jàren — Zuo gesetzct irdren — Mit kunst ez diu sô scfiiet^ erruor..,, Wie gerne ez Ane siège mit hete — Stnes meisters wiilen tête! (Grég., 11T3 et ss., 1167 et s.) : Moût est .senez, car il aprent — Plus en un an qu'autres en quatre ; — Ne se fait laidengier ne batre (Eracle, 264 et ss.). Alsam ist in ervallen — Da: honec mit der gallen (Grég.» 455 et s.) ; Amer et douceur a en miel — Ou a mcsié et suie et miel (Eracle, 2486 et s.). Des muge tcir an der kerzen sehen — Ein wàrez bilde geschefien, daz si z'einer eschen trirt — Enmitten dà si lieht birt (P. H., 101 et ss.) : moût par ert bien espris mes cierges — Et bien me chandoile aluméo — Quant cil le tourna en fumée — Qui l'aluma premièrement (Eracle, 3359 et ss.). — 5. Starker muot (/. Bitchl., 97) : fier coraige (Girard de Valenciennes. Dinaux : Trouvères brabançons, p. 312). Si underkusten fusent stunt (Iv., 7503) : Souvent se sont enirebaisié (Ille et (Jaleron, 450). Tempern (/. Bûchl.^ 1306) paraît tiré du français atanprir (Cligès, 3249). Remarquons enfin que c'est peut-être dans le nord de la France que Hartmann a connu le mot rofcwange qu'il a employé dans Erec (6717). — 6. /. BOchl., 1280.
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aimer, c'est-à-dire des qualités que les poètes français reconnaissent au parfait chevalier ^. Ce n*estpas en Allemagne qu'il avait trouvé Tidéal chevaleresque qu'il propose à l'imitation : ni les poètes lyriques ni les poètes épiques de ce pays n'avaient songé à tracer les devoirs de l'homme courtois que Hartmann admira en France dans la fiction et dans la réalité 2.
Le souvenir de la perfection physique et morale du chevalier français et spécialement du chevalier du Brabant, du Hainaut et du pays d'Hasbain, resta pour toute sa vie fixé dans son esprit. Plus lard, lorsqu'il composa son Grégoire, il fit, par la bouche de son jeune héros, un parallèle entre ce type accompli d'adresse et d'élégance et le lourdaud de Bavière ou de Franconie. Où avait-il appris à connaître et à apprécier les gentils seigneurs des Pays-Bas? Là même où il avait connu et apprécié les œuvres des poètes flamands, hennuyers et artésiens.
11 est enfin un passage du /. Bûchlein qui nous contraint à admettre, avant la rédaction de ce poème, un voyage en France. « Ils ne savent pas, dit l'auteur, que mon âme se comporte comme les flots de la mer ; lorsque souffle une brise favorable et que l'onde est calme, la navigation est douce ; mais voilà que tout à coup s'agitent les profondeurs (ceux qui aussi y ont élé le savent bien) ; du sein des eaux s'élève un ouragan que l'on nomme selpwege, qui entre-choque violemment les vagues et qui a, par un funeste échange, donné la mort à beaucoup d'homiiies en prenant leur vie et englouti plus d'un solide navire dans les abîmes de la mer 3. » Le phénomène dont parle ici Hartmann est particulier à la mer Baltique et à la mer du Nord. Les matelots lui donnent, de nos jours, le nom d'Ours marin (Seebâr). Le poète n'a donc pu en être témoin, comme on l'a dit, ni sur le lac de Constance ni sur la Méditerranée. Il faut ou que les
1. Pourquoi cette allusion de Hartmann à un voyage en France serait-elle, comme l'a dit M. Erich Schmidt (/Îtfi7i;>ia?' und Rugge, p. 114;, une réclame? Hartmann n'a pas l'habitude de se vanter et encore moins de mentir pour se donner de l'importance. — 2. Les Français de l'époque parlaient avec mépris des Allemands. « I^s Allemands sont grossiers et communs. Quand l'un d eux se met en tête de faire le courtois, c'est d'un ennui mortel. » Peire Vidal : Bon* aventura. « Ele n'est pas d'Alemaigne — Ysahiaux que savon. * Huon d'Oisi : Li tornois des dames Monseigneur. — 3. /. Bitchl., :fôO.
Li ÉTUDE SrR llAhTMANX d'aUK.
liabilants du liUoral de la mer du Nord ou de la mer Baltique le lui aient raconté, ou quMl l'ail vu de ses propres yeux. Mais l'exactitude des circonstances, confirmée par une récente relation ', ainsi que le souvenir du terme technique, montrent que le poète a dû subir personnellement l'assaut de cette sorte d'ouragan et être surpris par cette tempête éclatant dans le calme des airs. Il a, d'ailleurs, bien soin de remarquer que ceux qui aussi y ont été connaissent ce phénomène, ce qu'il n'aurait pas dit s'il n'avait lui-même été l'un d'entre eux.
Ce voyage dans la France septentrionale, accompagné d'une traversée, a précédé le /. Bùchlein : il est, à plus forte raison, antérieur à Érec, Il ne faut donc pas s'étonner si, dans ce dernier poème, Hartmann fait à diverses reprises allusion à la mer. Tantôt il compare l'état d'Érec, près de succomber à ses blessures, au naufragé qu'une planche fragile soutient au milieu des flots -. Tantôt il parle des poissons et des monstres qui habitent le fond de l'océan et dissuade ses amis d'aller contempler ces spectacles 3. Tantôt enfin il donne l'idée de l'allure paisible et douce d'un palefroi, en faisant appel à l'image d'un navire qui vogue sur une mer unie ^.
Revenu dans sa patrie, Hartmann a continué à composer des poésies lyriques. C'est alors qu'il a probablement écrit le /. nuchleiriy où se rencontrent tant de traces de l'imitation françnliàP ^. C'est également à ce moment qu'il a éprouvé l'un des grands chagrins de sa vie. Le maître pour qui il avait une profonde affection vint à mourir, emportant avec lui les plus pures joies du poète, qui donna cours à sa douleur dans des vers émus et promit à Tàme du défunt une partie de la récompense qu'il allait mériter par la croisade.
A ce moment, en effet, c'est-à-dire à la fin de l'année 1195, un mouvement puissant entraînait l'Allemagne entière. L'empereur Henri VI, mû par un désir ambitieux plus que par la vo-
1. V. Siiran : Hartmann von Ant: als Lyrikci\ p. 112. — 2. Er., 7061 et ss. — W. Kr., 7<K)y et ss. — 4. Kr., 771H) ot ss. 11 est vrai que ee inolil' se rencontre chez Chrétien JKr., 1401 et s.). C'est à tort que M. Nauniann [Zeitsch, f. (l. A., 22, ]}. Î30 et s.) et M. Kauflfmann [ither Ilai'hnannti Lyrik^ p. 45] ont pr«»ien<lii l(î contraire. — 5. \. cliap. m.
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lonlé de reconquérir à la chrétienté le royaume de Jérusalem, avait à Bari (Pâques 119S), à Gelrahausen (octobre 1195), à Worms (décembre 1193), annoncé une nouvelle croisade. A la diète tenue dans celte dernière ville, une foule de princes, d'évèques, de grands seigneurs jurèrent de prendre la croix. Hartmann s'associa à Tenlhousiasme général. Chevalier, il promit son épée ; poète, il fit résonner sa lyre. Ses vers enflammés expriment la joie de la résolution prise, Tardeur du sacrifice, le désir d*entrainer les indifférents.
La participation de Hartmann à cette croisade de 1197 n*a pas été admise par tous les critiques. Un certain nombre, et non des moins autorisés, pensent que c'est à la croisade de 1189, celle où Frédéric Barberousse trouva la mort, que Hartmann a pris part. A côté de raisons de moindre valeur *, on a invoqué un passage de Tune des chansons de croisade de Hartmann. Ce sont deux vers qui peuvent s'interpréter de deux façons : « Si mon maître vivait encore, Saladin et son armée ne me feraient pas quitter la Franconie. » Si ce passage est ainsi entendu, il est certain que, Saladin n'étant mort qu'en 1193, la croisade chantée par Hartmann ne peut être que celle de 1189. Mais il y a un second sens, plus conforme d'ailleurs à la ponctuation du manuscrit, que l'on a donné aux vers en discussion : « Si messire Saladin vivait encore, lui et son armée ne me feraient pas partir de la Franconie 2. > Saladin était donc morl au moment où écrivait Hartmann : il s'agit donc de la croisade de 1197. C'est cette seconde manière de voir qui nous paraît la plus plausible. Elle seule tient compte de la lecture exacte du manuscrit,
1. M. Paul cl M. Saran affirment à tort que seule la croisade de 1189 a pu susciter l'enthousiasme qui anime les vers de Hartmann. M Saran, remarquant qw, la croisade do 1189 a été proclamée au printemps, s'inia^'ine que c'est à cette saison et aux fleurs qu'elle produit que Hartmann doit la comparaison de la croix avec les fleurs du Christ (Saran, op. c. p 21). Los ima^^cs tirées de la nature peuvent, pensons-nous, venir à l'esprit en toute saison. Knfin, comme Hartmann se réjouit de n'être retenu par aucun obstacle matériel, on a cité l'ordonnance de Frédéric Barberousse interdisant la croisade ù ceux qui possédaient moins de trois marcs. M. Schonbacli (op. c, p 161 et s ) a réfuté cet argument. — 2. L'emploi de min herrc devant un nom jiropre, dans le sens do monsieur^ n'est pas particulier k Hartmann. Wolfram en fait usaj:o plusieurs fois : Parz., 143 : 21, 184 : 4.
10 ÉTUOR SUR IIAHTMA.NN 1) AUK.
elle seule aussi concorde avec lous les faits que nous avons présentés jusqu*ici : rimilalion de Reinmar, qui ne peul remonter avant U90, la mort du maître de Hartmann, qui a eu lieu en 1196, la connaissance des poètes français qu^il est difficile de reporter au delà de 1190 K
On sait ce qu*il advint de cette croisade. Les chevaliers allemands se mirent en route au printemps de 1197, sous la conduite du chevalier Conrad, et arrivèrent par bandes sur les côtes orientales de ritalie, où étaient préparés les vaisseaux destinés à les transporter en Palestine. L'armée allait s'embarquer, lorsqu'elle reçut la nouvelle de la mort de l'empereur Henri VI (28 septembre). Le promoteur de l'expédition disparaissant, celle-ci avorta. Les croisés rentrèrent en Allemagne.
Hartmann faisait donc partie de cette armée qui. parait il, laissa d'assez mauvais souvenirs sur son passage 2. Bien que certains poètes aient chanté la croisade sans s'y associer 3, il nous répugnerait de croire que le loyal Hartmann n'ait pas conformé ses actes à ses paroles. Celui qui a si vertement fait la leçon aux Minnesinger, « prodigues de paroles, mais dont on ne voit pas les œuvres, » ne peut être resté paisiblement assis à son foyer, alors que l'élite de la noblesse allemande affrontait les dangers de la lointaine guerre.
La croisade termine probablement la première partie de la vie poétique de Hartmann. A partir de ce moment il cesse d'écrire des poésies lyriques. Le ton religieux et moral de ses chansons de croisade, le regret qu'il y témoigne d'avoii cédé aux séductions du monde, le souci qu'il y fait paraître de la vie
1. Pour la croisade de 1197 so sont prononces : Sclireycr, W'ilmanns, Wolfram, Burdach, Schônbach, haron d'Ow, Egjj^crt, Heiuzol, Rauffmann, Naumann, Lemkc; pour la croisade de 1189 : Paul, (Irevo, Boch, Saran. Quelques critiques ont admis que Hartmann a participé aux deux croisades : Baier, Schmid et LUngen. Cette hypothèse conciliante paraît peu fondée. — 2. En Apulic ils se comportaient moins en pèlerins qu'en loups ravisseurs (Zeller : Histoire résutèièe de V Allemagne^ }^. 561). —-3. V. Lan^'o : Walther ron der Vogeltreide, p. 210 et ss. 11 est très douteux que Rugge ait participé à une croisade (P. B. B., ii, 526). L'archevêque de Canlorbèry écrivait : Mnlti sunt in Anglia qui.... crucem assumpserunt^ f't licet vofuni possint ^yerficere^ ta- >fien ah executione ejusdem se subtrahehant in siiarutfi pericitlum anima ' ruiH. \Volfram : /. /*. d. A., !30, p. 110.