‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 31 sur 42 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LKS QUALITES DU POKTK

IMaco (le ll.'irlin.inn dans la liUrraturo allemande. — Son sens de la mesure. — L'humorisle dans Hartmann. — Sa sensibilité. — Hartmann moraliste. — 11 n'a pas eu le sentiment de la nature. — Sa eonception de la vie. — Sa morale. — Sa reli^çion.

Les contemporains de Hartmann ne se sont pas trompés sur la valeur de sa poésie. Ils ont fait preuve de goût en ne l'admirant pas comme poète lyrique (Gliers, qui parle de lais aujourd'hui perdus «, et Henri du Tûrlin, dont l'éloge en cette matière est quelque peu suspect, puisqu'il ignore Walther de la Vogeiweide, sont ses seuls panégyristes) ; ils ont également bien jugé ses autres œuvres, dont ils ont apprécié et vanté les qualités. Ciodefroi de Strasbourg lui accorde l'impérissable laurier, et rehausse le prix de sa louange, en faisant une acerbe critique d'un rival abstrus et maniéré qu'il ne nomme pas, mais en qni on a reconnu Wolfram d'Eschenbach ; Pleier et Hodolfe d'Ems le citent; Henri du Tiirlin lui reconnaît le pouvoir de glacer ou de réchauffer son cœur, de le faire palpiter ou éclater 2. Combien nombreux sont ceux qui l'ont étudié et imité, les uns se bornant à de brefs emprunts, les autres s'emparant de passages entiers; les uns se réglant sur lui pour le style, les autres développant les genres dont il avait donné le premier modèle! Nul poète allemand du moyen âge n'a eu la môme influence sur ses contemporains et ses successeurs; nul n'a été plus aimé, plus lu et, hommage qui a son prix, plus pillé ^,

1. M. S. II., I, 107^ — 2. Krone, 2406 et ss. — 3. V. rintorminablo liste de loiis ceux qui doivent quelque oho^e à Hartmann dans Henrici : Hartmann von Ane. ItrciH, 2"' Tcil. IX ot ss.

LK? QUALITÉS Dr l'oÈTK. 307

Hardiiann doil sa gloire à ses qualités : il la doil aussi aux immenses progrès qu'il a fait faire à la littérature allemande. 11 a été question, dans le chapitre précédent, de ce dont le style, la langue, la versification lui sont redevables. A cela ne se borne pas son rôle de novateur. 11 a contribué pour une large part à introduire dans la littérature de son temps le souci de la bienséance, de la délicatesse, de la mesure. Ses personnages sont des modèles parfaits de bonne éducation. Ses héroïnes ne se permettraient pas, comme celles deVeldeke, des exclamations dont la familiarité étonne dans la bouche de grandes dames K Ses chevaliers ne risqueraient pas des plaisanteries du goût de celle que Tarcon aventure dans VÉnéide 2. Hommes et femmes chez lui ne s*écarlent pas du ton de la bonne compagnie, et restent habituellement corrects, même quand ils s'injurient avant d'en venir aux mains. Dans la description des combats Hartmann a évité plus qu'on ne l'avait fait avant lui les images violentes. Les ruisseaux do sang dans lequel marchent les guerriers, l'aspect répugnant des blessures, tout cela esl soigneusement éliminé de son œuvre. 11 s'est efforcé de donner à la poésie une dignité d'allures qu'elle ne connaissait pas auparavant.

Le sens de la mesure esl la qualité la plus communément reconnue à Hartmann. En effet, il s'efforce de se tenir dans de justes limites, il fuit l'exagération, se plait sur les « coteaux modérés. » 11 met même la mesure là où nous ne l'attendrions pas. C'est ainsi qu'il ne veut pas aimer avec transport, mais avec modération, comme l'exige la bienséance ^. Le caractère d'un excellent remède est, selon lui, de ne guérir ni trop mie ni trop lentement, mais suivant la règle *.

Chose singulière, le sentiment de la mesure n'a pas empêché noire poète de lâcher la bride à sa fantaisie dans certaines descriptions. Cédant probablement au goût de son temps, si atiamé de merveilleux, il a parfois cherché à frapper Thnagination par

1. Enéide, 11446, ltk)22. — 2. Êtiéide. 8î*73 et ss. - 3. /. Biichl., II. — 4 Kr., 51:î8 et v

rélrange et rextraordinaire. Les cbâleaux dont il évoque Taspect sont aussi bizarres que grandioses. Dans Tun se trouve un palais de marbre de forme circulaire i. Un autre est perché au sommet d'un rocher escarpé, parfaitement rond. Au pied, un torrent roule ses eaux mugissantes. Au-dessus des créneaux se dressent trente tours groupées trois par trois. Les tours elles-mêmes sont surmontées de coupoles d'or rouge projetant au loin leurs feux 2. Un troisième est situé au milieu d'un lac qu'entoure une vaste forêt partagée en trois enceintes, dont chacune est peuplée d'une unique espèce de gibier 3. Certaines données constituent une mise en scène destinée à frapper Timaginalion. Ainsi les quatre-vingts femmes de Joie de la Cour, uniformément vêtues d'une sombre toilette de deuil ^ les deux groupes de rois venus au mariage d'Erec se composant l'un de cinq vieillards, l'autre de cinq jeunes hommes, chaque troupe portant des vêtements identiques et montant des chevaux de même robe s. Pour obtenir un plus grand effet, Hartmann remplace les taureaux de Chrétien, animaux qu'il aura trouvés trop pacifiques, par de sauvages bisons el aurochs ^>.

De là aussi la tendance à Thyperbolo, qui vient souvent sous la plume de Hartmann, sans qu'il se donne, hélas! la peine d'en varier la forme. « Le meilleur qui se puisse rencontrer » est une formule commode pour exprimer l'admiration. Hartmann l'a répétée h satiété. Veut-il caractériser la beauté d'un certain nombre de femmes, il dit de chacune d'elles en particulier qu'elle est parfaite, mais quo la suivante la surpasse encore, et cela vingt fois de suite ^î

Mais ceci est une négligence autorisée ou du moins excusée par la coutume du temps. Ne nous y arrêtons pas et considérons plutôt les côtés intéressants du talent de Hartmann.

En maints passages de ses poèmes, nous voyons paraître un conteur malicieux et qu'on a quahfié d'humoriste. Cette désignation est peut-être inexacte. Elle peut au moins créer une confu-

1. Kr., 8208 ol ss. - 2. Kr., Ifm et ss. — 3. Kr., 7122 et «s. — 4. Kr., 8220 01 ss. - 5. Kr , llUl et ss. — 6. Iv., 411. — 7. Er., 82t>0 et ss.

sion. L'humour de Hartmann, en effet, ne ressemble pas à la sensibilité également prête au sourire et aux pleurs (dt'e lachende Thrdné) d'un Heine. Ce n'est pas non plus le mélange d'élégie et de satire d'un Jean Paul. Ce serait plulôt une gaieté sereine, amusée par le côté comique d'une situation et qui se plait à le faire ressortir. A l'aspect d'Erec sortant subitement de la bière oii on le croit mort, les gens de Limors s'imaginent voir un revenant et prennent la fuite. L'autenr remarque avec une ironie narquoise que les droits de préséance sont oubliés dans la déroule. « Nul ne dit à l'autre : Seigneur, passez le premier. » On voit de braves chevaliers sous les bancs, ce qui, ajoute le poète avec un sérieux plaisant, est contre toute coutume chevaleresque ^ Ailleurs, le conteur prête à la délurée soubrette qu'est Lunete l'idée friponne de mystifier Ivain, qui se morfond dans l'attente de sa destinée. Avant de le conduire près de sa dame, elle lui laisse supposer qu'il doit s'attendre à paraître devant une geôlière, alors que c'est, en réalité, une épouse qu'il va trouver 2. Hartmann va plus loin. 11 met en scène le lecteur et se plaît à se jouer de lui. 11 lui fait deviner de quelle matière est fabriquée la selle d'Énide et quels en sont les ornements, t Elle est peutêtre en bois de charme. -— En quoi, en effet, voudriez-vous qu'elle fût? — Rehaussée d'or étincelant. — Qui a pu si bien vous renseigner? — Solidement fixée. — Vous l'avez dit. — Recouverte d'écarlale. — Vous me rendez tout aise. — Vous vovez que j'ai deviné. — Certes, vous êtes un homme plein de sens. — Vous semblez vous moquer. — Non, par Dieu.... — N'ai-je pas dit la vérité? — Pas un brin. » Puis tout joyeux de la déconvenue de son interlocuteur, le poète lui annonce qu'il est resté bien loin de la réalité. La selle est en ivoire, enrichie de pierres précieuses, etc 3. Un peu plus loin, il prie plaisamment le lecteur qui voudrait apprendre le nom des poissons et monstres marins figurés sur la couverture de la selle d'Énide d'aller au bord de la mer et de les attirer sur le rivage, mieux encore, de descendre au fond de l'eau, ce qui, ajoute-t-il gravement, pourrait causer grand dommage *.

1. Kr.. 6624 el ss. — 2. Iv., 2223 el ss. — 3. Er.. 7492 et ss. — 4 Er., 761l> et ss.

310 ÉTCDE ftia HARTMANX d'aUE.

C'csl quelquefois un Irait d observation qui lui fournit matière à une remarque dont il s'amuse. Un seigneur convoque ses vassaux pour les consulter au sujet de son mariage. Mais ils ne parviennent pas à s'entendre, les uns s'obstinanl à donner un conseilles autres un autre. 11 faut que Tintéressé les mette d'accord en portant son choix sur celle à qui personne n'a songé K Ailleurs c'est une boutade inattendue qui déride le lecteur. < Ma dame ne vous mordra pas, » dit Lunete à Ivain, qui reste interdit et muet devant Laudine, au lieu de lui faire l'aveu de son amour ^. Au sujet de deux combattants rendant avec usure les coups qu'ils reçoivent, l'auteur déclare qu'un marchand qui agirait de la sorte serait bientôt au-dessous de ses affaires 3. l-ne citation intervient à propos : Érec rappelle Mabonagrain à la modestie en lui rappelant la fable des montagnes qui accouchent d'une souris 4.

Si ses personnages se raillent les uns les autres, tel ivain, qui se moque agréablement de Kei en lui attribuant les vertus qui lui manquent, l'auteur en vient aussi à se railler lui-même. 11 conte qu'un coup d'épée sur un heaume a fait jaillir une fianmie telle quelle aurait pu mellre le feu à une torche de paille. Puis, étonné de celte affirmation, il se retourne avec prestesse : t Dieu récompense qui le croira, pour moi, je n'en puis jurer i>. »

l'n des procédés employés par Hartmann pour relever son récit consiste à s'étendre longuement sur la description de choses que, par un brusque revirement, il déclare ne pas appartenir ou ne pas convenir au personnage auquel il a paru les allribuer. Ainsi, à propos de la demeure du père d'Énide, le poète énumère les moelleux lapis, les riches couvertures doublées de velours, le lit spacieux orné d'or, les courtes-pointes de cendal qui.... font défaut ^. Les légats romains se mettent à la recherche de Grégoire sur son rocher : ils vont trouver un élégant chevalier paré pour le bal, étincelant de pierreries, vêtu

1. l\ H.. li:?< r\ >s. — 2 Iv.. t2iyx - 3. Iv . 711W n s. — 1. Er., y05(> et »8. — o. Kr., 'J2i.^ et s. — (i Jvr., Mh o\ ss.

de soie et d*or, les yeux riants, la chevelure plaisante à voir, la barbe soigneusement coupée? nullement, mais un être hâve, au teint noirci, aux yeux enfoncés et rouges, aux sourcils rudes, aux membres décharnés ^ Notre poète se plait également au contraste, il aime à faire ressortir une situation par Topposilion. La profonde déchéance du chevalier en proie à la folie et à la misère est mieux sentie lorsque le poète évoque la gloire et les splendeurs de son existence passée *^.

Doué d*une profonde sensibilité, Hartmann s'allache à ses personnages. Leur sort lui est un motif de joie ou de peine. 11 se réjouit de leur bonheur, souffre de leurs chagrins. C'est avec un sincère attendrissement qu'il s'associe au deuil d'ivain quittant sans espoir de retour le pays conquis par sa vaillance, traité en étranger par la femme si ardemment aimée, portant dans son bouclier son lion grièvement blessé, et défaillant luimême de fatigue et de faiblesse 3. Ses personnages se laissent plus souvent aller à la pitié que ceux de Chrétien. L'Érec allemand, en présence des quatre-vingts dames dont les arnis ont été tués par Mabonagrain, se sent touché de compassion 4. Les femmes de Brandigan, prévoyant la mort prochaine d'Erec, pleurent sur sa destinée &. La bonté du poète se manifeste dans la conduite et les paroles de ses héros. L'Énide française obéit à un simple sentiment de courtoisie en allant saluer ïarnie de Mabonagrain ; celle de Hartmann est poussée par sa bienveillance 6. L'Ivain de Chrétien voudrait, dùt-il lui en coûter mille marcs, voir les gens de Laudine brûlés 7; celui de Hartmann ne prononce pas ce vœu homicide : il se contente de dire qu'il ne donnerait pas un fétu pour les soustraire à la mort ».

De sa sympathie pour les personnes et de son intérêt pour les faits dérive l'impuissance de Hartmann à se dissimuler derrière sa narration. 11 arrive souvent que l'auteur ne peut garder le ton impersonnel. Entraîné par l'émotion, il se laisse prendre lui-même à sa fiction et entre en scène. Le plus intéressant

L Grég., 3371) et ss. — 2. Iv., 3515 et ss. — 3. Iv.. 7060 et ss. — 4. Kr., 8333 et 8s. — 5. Er., 8112. — 6. Er., 9700 et s>. - 7. Chr., Iv., 1277. — 8. Iv., 1410

et ss.

312 ÉrUDE Sl'K HARTMANN D AIE.

exemple de celle inlerveiilion de Harlmann dans le récil est fourni par Grégoire. Le poète expose les lenlalions dont le démon se serl pour perdre le jeune seigneur d'Aquilaine. Il voîl avec lerrcur les conséquences des machinalions diaboliques el, ne pouvanl résisler à un élan de pitié, s'écrie : « Hélas! Seigeur, hélas! Pourquoi faul-il que le dragon d*enfer nous soit si dangereux ? Pourquoi Dieu lui permel-il de se jouer de la créalure qu'il a faile à son image ^? » Celle sorlie personnelle n'est pas la seule dans le même poème. Hartmann, après avoir raconté que le méchant pécheur se désole d'avoir si cruellement traité le malheureux Grégoire, regrette de n'avoir pas été là pour l'aider à se frapper, « tant il est irrité contre lui 2. » Ailleurs, il exprime ses craintes au sujet d'un héros 3, implore Dieu en sa faveur 4, pousse un cri de joie lorsqu'il le voit hors de danger s, se réjouit de ce que le mal que le méchant prépare à autrui tourne à sa confusion «, s'étonne enfin que le chagrin qu'éprouve tel de ses personnages ne lui brise pas le cœur 7.

La bonhomie de Hartmann se révèle dans la facilité avec laquelle il franchit la dislance qui sépare l'auteur du lecteur. Nous sommes en présence d'un conteur familier, se plaisant à causer avec l'ami lecteur, lui faisant ses confidences, appelant son attention sur ce qu'il va lui narrer, le reprenant et le mystifiant à l'occasion. Ce trait est bien dans la nature du poète allemand : ni VIvain, ni VErec, ni le Grégoire français ne présentent d'exemples de ce genre de dialogues.

Wolfram d'Eschenbach se vante de son ignorance. 11 est chevalier et ne veut devoir ses succès qu'à sa lance et à son épée. 11 raille ceux qui, au début de leurs poèmes, se larguent de leur science ». C'est sans doute Hartmann que vise cette attaque. Notre poète savait que « les livres conduisent à la fidélité el à l'honneur 'K » Aussi se montre-l-il fier de ses connaissances. 11 a beaucoup lu et éprouve quelque plaisir à le dire^o. Précaution superflue, d'ailleurs, car à chaque pas de son récit se trahit

1. Grê^'., 332 cl ss. — 2. Grég., 3310 el ss. — 3. Kr., 9132. - 4. Iv.. IIKJO, 6752 ; Kr., (k)'.»: ot ss., vu\ — T) Iv., rtîîK) et ss. — (). Iv., m\\\ et «s — 7. Iv., 4946 et s.K. s Vurz., 115 : 11 el ss. — î>. Orég., 1164. — 10. P. H., 6 et s.

l'homme d*étude. 11 n'est pas de ceux qui dissimulent leur érudition : il aime au contraire à en faire étalage. Didactique par tempérament, il se plaît à instruire. S'il rapporte quelque action louable, quelque trait digne d'admiration, il manque rarement d'ajouter qu'il convient d'agir ainsi ^ 11 apprécie l'acte qu'il raconte, en flétrit l'injustice 2, en vante le mérite 3. 11 loue un personnage de sa libéralité *, s'irrite de la dureté d'un autre s, reconnail que la conduite d'un troisième a été correcte s. n fait l'apologie de certaines vertus, de la constance, qu'il proclame le premier devoir de l'homme qui aime 7, de la reconnaissance, qui est « un encouragement au bien » », de l'hospitalité, dont il ne cesse de rappeler la nécessité et de louer l'usage ^. Ce moraliste est un liomme d'expérience mettant au service d'autrui les leçons que la fréquentation des livres et le contact de la société lui a données. 11 apprend que c'est pour le méchant un crève-cœur de voir l'homme de bien honoré *o, que la chance est le facteur le plus important des événements humains ^i, que la colère n'amène que honte et dommage ^2, que l'homme éprouvé par la douleur est plus miséricordieux que celui dont le bonheur a été constant 13, que le regret d'un bien perdu à tout jamais est chose inutile *S que les femmes dissimulent souvent leurs pensées par crainte de leurs maris <&. c'est un observateur perspicace qui a remarqué que l'homme honteux de sa pauvreté a dû connaître des jours meilleurs <6^ et que la reconnaissance ne suit pas généralement le bienfait, l'obligé prenant souvent à làclie de faire du mal à celui qui lui a rendu un service i7.

Parfois le poète présente ces considérations en son propre nom, parfois il les met dans la bouche de ses personnages, qui sont pour lui de commodes interprètes de ses sentiments et de ses idées. C'est là un des défauts de sa poésie. Il est du nombre de ces poètes subjectifs qui n'ont pas su faire abstraction de leur

1. Er., 1456, 1517 et ss., 6282, 2614, 9823; Iv., 1417, etc. — 2. Er., 3677 et ss.

— 3. P. H., 1460. - 4. Er., 2064. — 5. Grég., 3312. — 6. Grég., 907. — 7. M. S F., 211 : 35 et «s. — 8 Iv., 2731, 3077. — 9. Er., 347 et ss., 3628 et ss ; Iv., 26i»3 et 8.H., 4398 et ss., 5526 et ss. — 10. Iv., 2485 et ss. — 11. Iv., 2770 et ss.

- 12. Iv., 2028 et s. — 13. Iv., 4389 et ss. — 14. Iv., :^91 et ss. — 15. Iv., 2873 et ss. — 16. Iv., 6307 et ss. — 17. Iv., 3854 et ss.

3Ji ÉTIDR Sril IIAHTMANN I)*Al'K.

personnalité el s'efTacer derrière leurs héros, mais se substituent à eux. Celle tendance se montre surtout dans les discours que tiennent les personnages de Ilarlmann. Ce n'est plus Énide, ni Grégoire, ni une jeune paysanne qui parlent : c'est le poète qui se plaît à développer un thème qui le séduit, sans se demander si ses amplifications sont en situation. On est choqué de voir Enide, en proie à une e.xtrème aftliction, faire étalage de belles phrases et d'ingénieuses comparaisons ; d'entendre un jeune élève de couvent tenir des discours qui témoignent d'une singulière connaissance du cœur humain el d'une invraisemblable expérience ; de surprendre dans la bouche d'une enfant de douze ans des paroles dont la gravité siérait mieux à un prédicateur en cliairc.

Lorsque nous avons comparé les poèmes arthuriens de Hartmann avec ceux de Chrétien, nous avons dû anticiper sur l'élude qui fait l'objet de ce chapitre et examiner certains côtés du Inlent de l'auteur d'Ivain et (ÏÉrec, Nous avons constaté son amour de la clarté, son souci de la vraisemblance el de la bienséance, son goùl de la psychologie el de l'abstraction. Nous aurons fini de le caractériser lorsque nous aurons étudié son sentiment de la nature, sa conception de la vie, sa religion, sa morale.

En appréciant les poésies lyriques de Hartmann, nous avons reconnu que le sentiment de la nature n'y apparaît pas i. Il fait également défaut dans ses autres œuvres, comme d'ailleurs, sauf de très rares exceptions, dans la poésie de ses contemporains.

Le XII*' siècle, en effet, n'a guère vu dans le monde extérieur que ralternance des saisons; et encore esl-ce plutôt leur influence sur la vie sociale que l'émotion produite par elles sur le contemplateur désintéressé qu'il a notée. L'hiver est délesté à cause de son morne ennui, de ses bises el de ses glaces qui condamnent l'homme à l'inaction, des neiges et des pluies qui rcndtMil les chemins impraticables el empêchent de sortir du

LES QUALITÉS DU POÈTE. 31o

manoir solitaire et baitu par les vents. L'été est accueilli avec joie : avec lui reviennent les joyeuses chevauchées, les joutes guerrières, les réunions de galants seigneurs et de nobles dames, les bals et les fêtes. C'est celte relation entre les inconvénients ou les plaisirs des saisons de la vie mondaine que Hartmann a connue K Ses yeux étaient fermés aux grands spectacles de la nature. 11 est resté insensible à l'infinie variété des aspects qu'offrent les champs et les forêts, la plaine et la montagne. U n'a vu dans toute la création que les oiseaux et les fleurs '*, et encore ne les cite-t-il que pour se conformer à l'usage du Minnesang. Il n'a su trouver ni une note émue, ni un trait senti, ni une image pittoresque. Chrétien au moins empruntait au monde extérieur des comparaisons originales ; Hartmann ne l'a pas fait. De lui on ne peut dire ce qui, peut-être avec quelque exagération, a été affirmé de Walther, qu'on t croit percevoir dans ses vers les désirs de l'homme moderne, souhaitant trouver au sein d'une nature le repos d'une vie agitée 3, »

Hartmann n'a rien de cette sourde inquiétude qui perce chez Walther. Il n'a pas non plus le dégoût de la vie des René et des Werther et se garde de professer pour son compte le superbe mépris de la mort qu'affichent ses héros. 11 trouve la vie bonne et ne désire pas en sortir prématurément. Comme le fabuliste, il estime que « mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré, » et si Chrétien dit : « Ancor vaut mieux un courtois mort qu'un vilain vis 4, » il proteste et déclare qu'il préfère vivre à une époque barbare plutôt que d'avoir été le contemporain des brillantes fêtes d'Arthur, car « il ne serait plus &. » C'est avec mélancolie qu'il songe, au milieu des joies et des fêtes, à la mort impitoyable qui viendra un jour séparer ceux qui s'aiment c. C'est avec tristesse qu'il reconnaît que ni la naissance, ni les biens, ni la beauté, ni la force, ni le courage, ni la vertu, ne mettent à Tabri du coup fatal 7. La mère de l'héroïne du Pauvre

1. Iv., 6528; M. S. F., 206 : 1. — 2. Iv., 679 et ss. ; Er., 9540 et ss. ; I. BUchl., 821 et ss. ; Iv., 6446; M. S. F., 206 : 1. — 3. Wilmanns : Walther...., p. 208. — 4. Chr., Iv., 31 et s. — 5. H., Iv., 48 et ss. — 6. Er., 2208 et ss. —7. P. H., 725 et ss.

316 ÉTUDE 8L'R HARTMANN U'aCE.

Henri fail comprendre à sa fille les angoisses qui accompagnent le passage de celle vie à celle dont on ne revienl pas. « Tu n'as jamais vu la morl. Lorsque arrivera le moment où tu auras irrévocablement fixé la destinée et qu'il le faudra mourir, lu voudras le rai tacher à l'exislence : car c'esl là la pire détresse *. » 11 n*esl donc pas permis de songer, comme on Ta fait 2, que Hartmann ail jamais été hanté par Tidée du suicide. Si, dans une poésie amoureuse, il se déclare prêt à mourir, il ne nous faut voir là qu'une proteslalion deslinée à démontrer la force et la sincérilé de son amour 3. S'il se plail à énumérer les maux de celle existence dans le Pauvre Hemiy c'est que ce pessimisme élail imposé par le sujel. Ce n'est pas d'ailleurs dans un ouvrage où paraît si clairement son sentiment religieux qu'il aurait fait l'apologie d'un acte réprouvé par la religion.

Quelles sont dans celle vie, que Hartmann aime malgré ses souffrances, les conditions qui la rendent agréable? C'est, nous apprend-il, le bonheur et l'honneur *.

Par bonheur il faut entendre le contentement de l'àme et les satisfactions matérielles. La richesse n'est pas pour Hartmann un élément de félicité qu'il faille négliger. Sans aller aussi loin que Conrad de Wurzbourg, qui prétend que les sacs d'argent remportent sur les nobles vertus ^, il sait que la pauvreté est un sujet de honle fi, que la qualité de chevalier importe peu si l'on n'a abondance de biens 7, et que l'honnne sans amis et sans avoir est destiné à une fin misérable s. Aussi ses héros poursuivent-ils ardemment la fortune, et lorsqu'ils quittent le pays qu'ils ont conquis par leur valeur, ils en éprouvent d'amers regrets ^.

L'honneur est surtout assuré par un haut rang social. Hartmann n'oublie pas de mentionner la naissance parmi les avantages de ses héros 10. Ceux-ci s*indignent lorsqu'on les croit de basse condition 1* ; vaincus, ils préfèrent mourir plutôt que de devoir la vie à un homme qui leur serait inférieur par l'ori-

1. 1». H., 57H et ss. — 2. Schônb., op. c, p. 465 et s. — 3. /. JiuchL, 202. — 4. Iv., 3. 5531, 6il2, 68(>4, 8166. — 5. Engelhard, 269 et 88. — 6. Orép., 1665. — 7. Grég.. 1666 et s. — 8. (irég., 1(>71 et hs. — 1». Iv., 3212. — 10. P. H , 39. 12. 15; Iv.. 2121. 6165. — 11. Grejr.. 2575 et ss.

IJ:S Ol'ALITKS DV POÈTE. 317

gine K Celle queslion du rang a une telle importance pour le poète qu'il rehausse fréquemment celui de ses personnages. II fait d*un comte du lexle français un duc el transforme un vavasseuren un comte -,

Hartmann est pénétré de Tidée que Técrivain doit donner des conseils et des leçons. En maints endroits de ses poèmes parait le moraliste prêt à reprendre et à exhorter.

La principale des vertus, celle qu'il s'attache le plus à recommander et à louer et qui d'ailleurs en renferme plusieurs, est la courtoisie. « La courtoisie comprend non seulement la perfection des bonnes manières, mais la possession des vertus sociales les plus raffinées, comme la douceur, la modestie, la générosité, la franchise 3. » C'est cet ensemble de qualités que Hartmann a réunies sous le nom de courtoisie, bien qu'il ait surtout en vue, quand il emploie ce mot, la politesse, la bienséance, l'art de se bien comporter dans ses rapports avec autrui. Nous avons remarqué ^ que Hartmann attache plus de prix à la courtoisie que Chrétien. De toutes les vertus chevaleresques c'est celle qu'il parait priser le plus. Elle ne manque à aucun de ses héros sympathiques; il blâme les rustres qui la méconnaissent. Elle est chez lui l'occasion de tant d'observalions qu'on a pu dire qu'il serait possible de rédiger un code de courtoisie chevaleresque en rassemblant les additions qu'il a faites à ses différents textes ^.

La modestie est une des formes de la courtoisie. Aussi Hartmann la recommande-t-il fréquemment. L'un des suprêmes conseils donnés par le seigneur d'Aquitaine à son fils est celui d'être humble 6. Ne pas se vanter de sa valeur 7, se tenir discrètement à l'écart lorsqu'on est sans renommée «, avouer franchement son manque d'audace 9, ne pas tirer vanité de sa naissance *o^ tels sont les devoirs de l'homme de bonne éducation. Au contraire, l'orgueil est censuré par le poète, et les personnages qui ne s'en gardent pas sont toujours punis. Les comballants qui,

1. Er., 9344 et ss. — 2. Orég., 2522, Er., 182, Er., 401. - 3. Hist. litt., XXX. —4. Chap. IV, 4. — 5. Schônb., op. c, p. 472. — 6. Orég., 249. — 7. Iv., 1040 et 88. — 8 Er., 2380 et s. — 9. Iv., 675 et ss. ; Er., 8620. — 10. Grégr., 752.

:ÎIK KTrMF. srH IIAHTMANN IK\UK.

se tianl à leurs forces, reçoivent leurs adversaires Tinjure à là bouche sont honteusement vaincus K

Nulle qualité n'est plus admirée au moyen âge que la fidélité. Elle seule permettait au monde féodal de subsister. C*est la clef de voûte de l'édifice social. Aussi en est-il souvent question dans les œuvres poétiques du xii* et du xin° siècle. Le traître Ganelon contraste avec la sympathique figure de Rudiger et le farouche mais dévoué llagen. Hartmann a célébré non seulement la fidélité du vassal au suzerain -, mais encore la fidélité que se doivent les amis 3 et la fidélité conjugale *. Ses héros se feraient un crime de violer la foi donnée, quoi qu'il doive leur en coûter. Les brigands eux-mêmes, qui vivent cependant en dehors de toute loi, tiennent leur serment ^. La félonie est odieuse et toujours punie. C'est avec satisfaction que le poète, après avoir conté la défaite du déloyal comte, ajoute : t Tel fut le prix de sa trahison 6.» Perfide est pour lui une grave injure ?.

« Dieu t'a donné fidélité et bon conseil, » dit le seigneur d'Aquitaine au loyal vassal ^. Pour Hartmann, en effet, c'est de Dieu que vient toute vertu. Si Chrétien attribue parfois à la nature le rôle du Créateur î>, le poète allemand ne reconnaît qu'à Dieu le pouvoir de donner aux hommes leur caractère moral et leurs dispositions physiques ^o. Pour Hartmann, c'est Dieu également qui est l'arbitre des actions humaines, qui dirige le monde, qui fixe la destinée des mortels i>. Aussi n'y a-l-il que les fous pour s'enorgueillir de leurs succès : les sages en font remonter l'honneur à Dieu i-. A chaque instani de la vie intervient la Providence, soit dans les actes matériels de l'existence *3^ soit pour déterminer ou modifier les décisions des

1. Yder, los doux ^t-ants d'/^'/vc, Mabonapraiii, elc. — 2. Le loyal baron de (inigoire^ Théroïno du Pauvre Henri. — \\, Oauvain et Ivain. — 4. Ivain et Knido. — 5. Kr., 3201 et ss. — 6. Kr.. 4Ji56. — 7. Kr., iH)26. — 8. Orég., 525 ot s. - \\ Iv., 412. 71>8, 141H»; Kr.. 431. - 10. Iv., DvS"). 1686 et ss. ; Kr.. îfôS. — 11. Kr.. 072, 2436; Iv., 085, 1686 ol ss.. 2426 cl ss.. (H)5l, 6345; Grég., 1263; P. H , 680 et 8s. — 12. Kr., 1(X)84 et ss. ; P. 11., 3Î<6 et ss. — 13. Kr., 6116, 6697 et ss.. 7071 et ss., 8204 et ss., 0586 et ss. ; Iv.. 5.*^ et ss. ; P. H.. 120 et s.. 295 ot s., 4nO Cl ss., K>S. ■M\ ihM) et ss. : <\rv*^., 021» et ss.. 030 cl ss., 3114 et ss., M<V1 cl <<>.

LES urALITÉS lU' l'dKTE. .'UO

liommos par une sorle de conseil, d'inspiralion directe K C'est Dieu qui adoucit les chagrins *, qui soulage les maux terrestres ^y qui est Fauteur des bienfaits dont les hommes se réjouissent 4, qui châtie sa créature ^, qui venge les crimes ^ et récompense les nobles actions ". Il peut, dans sa clémence, oublier ou pardonner les fautes des pécheurs s. C'est pourquoi le chrétien convaincu (il va de soi que tous les personnages de Hartmann le sont) implore son aide, atteste sa puissance, se met sous sa protection et le remercie de ses faveurs 9.

Celte conception du rôle de la divinité, le pouvoir qui lui est reconnu, la nécessité de la fléchir, entraînent certains devoirs envers elle. Si Dieu est le maître du sort des hommes, il importe que ceux-ci s'efforcent de gagner sa bienveillance. Leur premier devoir est donc la prière. « Érec se leva au point du jour. Sa première démarche fut d'un chevalier; il se rendit à l'église et se remit au pouvoir de celui qui est la source de toutes les grâces; il n'y a point d'homme vraiment vertueux qui n'ait fait appel à son aide. Celui qui peut compter sur son appui est assuré du succès. Erec lui confia son honneur chevaleresque ^o. » Celle sorte d'acte de foi de Hartmann nous convainc de sa croyance en l'efficacité des pratiques religieuses. Les actions de ses personnages nous en apportent un nouveau témoignage. Avant de tenter une aventure périlleuse, ses héros manquent rarement d'assister à la messe ii; c'est même quelquefois chez eux une coutume journalière i^. Non seulement ils prient pour eux-mêmes, mais ils pensent que prier pour un pécheur est un moven de sauver son âme i3.

Dans les poèmes de Harlmann,on invoque Dieu, Jésus-Christ, le Saint-Esprit ou les saints, mais jamais, et la chose a lieu de nous étonner, la Vierge. On a essayé d'expliquer cette omission.

1. Er., 6(H>8 et ss. ; P. H.. 348, 607 ot ss., 701 et ss., 869 et ss., 884 ; Grég., 690, 3155 et ss., 'STM et «. ; ïv.. 5864 et s. — 2. P. H., 1046 et s. — 3. P. II., 1375 et ss. — 4. P. H., 1381 et ss., 1414 et s.. 14ÎK) et s. ; Orcg.. 3730 et s.. 2223 et s., 785 et s. — 5. Grég., 2614 et s.s. — 6. Grég., 3583 et s., 3542 el ss. — 7. P. H., 1168 et ss. ; Iv., 5274 et s. ; Grog., 1393 et s. — 8. Grég., 3140 et ss.. 2701 et 8., 3612 et ss. — 9. Er., 1460 et s., etc. ; P. H., 1404 et s., etc.; Iv.. 3261 et ss., etc. — 10. Er.. 2486 et ss. — 11. Er., 662 et s.. 2540, 8635: Iv., 6589 et s., 4821. — 12. Er., 2943. — 13. Grég.. 3571 ot s.; P. Il , 26 et ss.

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en remarquanl que, la vénération pour Marie dalanl seulement de la fin du xii" siècle, les poètes allemands de la génération de Hartmann et de Wolfram n'étaient pas encore familiarisés avec cette forme de religion ^ Mais cela est inexact. Chrétien, dans les poèmes que Hartmann a traduits, aussi bien dans son Érec que dans son /vain, fait plusieurs fois allusion au culte de Marie -, rappelant sainte Marie, la reine du ciel, la mère de Dieu. De plus, certains Minnesinger antérieurs à Hartmann ont emprunté, pour louer leur dame, des expressions et images primitivement réservées à la Vierge 3. Enfin Wallher, qui est presque le contemporain de Hartmann, professe dans ses poésies une ardente vénération pour Marie *. Nous sommes donc forcés de reconnaître que le culte de Marie n'était pas inconnu à Hartmann, mais que, pour une raison qu'il est impossible de découvrir, il Ta écarté à dessein de sa poésie.

Outre les invocations à la divinité, Hartmann proclame les bonnes œuvres comme l'un des moyens de satisfaire aux obligations religieuses. La dame d'Aquitaine, deux fois coupable, s'efforce deux fois d'expier ses fautes par les aumônes et les fondations pieuses ^, Le Pauvre Henri, en se retirant du monde, partage son bien aux pauvres et aux couvents, « afin démériter la pitié de Dieu «. » L'expédition en terre sainte conduit au même résultat. Aussi le jeune seigneur d'Aquitaine se rend-il en Palestine pour fléchir le ciel 7 et Hartmann lui-même prend la croix pour se faire pardonner ses péchés «.

I-a religion a été mise par Hartmann au service de la morale. L'homme pieux ne remplit pas ses devoirs envers Dieu par la seule pratique du culte, mais encore en agissant généreusement à regard de ses semblables. Cette idée élevée a été plusieurs fois exprimée par Hartmann. Il atteste, dans Grégoire, que l'abbé qui a recueilli et élevé l'enfant abandonné a « honoré Dieu en lui » et accru sa félicité 9. l'n combattant vaincu supplie son vainqueur « d'honorer Dieu en lui, » en l'épargnant ^^^

1. Schônb., op. c, 410 et s. - 2. !>., 2371»; Iv., 2486, 4063 et «s., 4856. — 3. Hurdach : Reinmar, p. 60. — 4. Lango, op. c, p. IIH) et s». — 5. Orég., 604 01 ss., 3728 Cl .ss. — 6. 1». H.. 251 et ss. — 7. (irég., 571 et ss. — 8. M. S. F., 210 : 11 01 ss. - 0. (VrtV.. 14S1 o\ ss. — 10. Kr., 44t4ot s

Avec son lenips, Hartmann partage la croyance à la vie fuluro. La crainte des châtiments de Tenfer et Tespoir des joies du paradis jouent un rôle important dans sa poésie. Le désir de la « couronne céleste » ou la crainte d'être rangé au nombre des t fils de Tenfer, » des « compagnons du diable, » le décident à bien agir *. La pensée des supplices de l'autre vie se présente sur-le-champ à l'esprit de ses personnages lorsqu'ils ont commis une faute **. D'autre part ils font bon marché de l'existence terrestre s'ils peuvent assurer le salut de leur àme 3.

Hartmann est animé d'une foi plus profonde que Chrétien. Plus nombreux sont, chez le poète allemand, les passages où est attestée l'intervention divine dans les choses d'ici-bas 4. Les personnages de Chrétien ont souvent à la bouche le nom de Dieu : mais c'est pure formule. Une veuve recommande à Dieu l'àme de son époux qui vient de mourir ^ : c'est là une phrase traditionnelle, imposée par la circonstance. La même femme, dans le poème allemand, supplie Dieu de faire échapper son mari aux flammes de l'enfer et de l'admettre dans les phalanges angéliques s. Aux images mythologiques de Chrétien Hartmann substitue des comparaisons religieuses '. Chrétien a parfois une remarque irrévérencieuse au sujet des ministres de la religion. Il affirme que les prédicateurs enseignent le bien sans le pratiquer 8. Hartmann ne se permettrait pas une pareille satire, lui qui fait dire à l'un de ses personnages que la vie monacale est la plus douce et la meilleure que Dieu puisse donner aux hommes », et qui a tracé avec tant de complaisance le portrait du bon abbé de Grégoire ^^,

il est difficile de concilier cetle piété que nous devons estimer sincère avec les opinions de Hartmann en matière d'amour. Le chrétien convaincu et le moraliste sévère qu'il était aurait dû, semble-t-il, respecter l'un des commandements les plus impératifs de la religion au sujet des mœurs. C'est avec surprise que nous le voyons célébrer, dans ses poésies lyriques, l'amour dé-

1. /. BilchL, \(m et ss. — 2. Orég., 2690. - 3. P. H., 714 et ss.; Er., 6000 et ss. — 4. Schônb., op. c p. 24 et ss. — 5. Iv , 1288. — 6. Iv., 1472 et ss. — 7. Chr., Iv., 5375, H., Iv.. 6500; Chr., Iv., 6344, etc. ; IL, Er., 1843. — 8. Iv., 2535 et ss. — S). Orég.. 1507 et ss. — 10. Grég., passim.

:)'2^ KTUDF SUtt HARTMANN I»'aUK.

fendu. Impossible d'explifïuor ce désaccord par une conversion soudaine survenue après la composition de ces poésies. Il est vrai que Hartmann a subi dans sa carrière poétique une évolution constante, tournant de plus en plus ses pensées vers la religion. Mais à aucun moment de sa vie il n'a été ce que notre ancienne lan*^ue appelait un libertin : ses chansons de croisade, composées dans sa jeunesse, en sont la preuve, comme aussi l'intervention fréquente de Dieu dans celles-là mêmes de ses poésies dont le caractère licencieux nous choque.

Certes, le caractère factice du Minnesang, le fait que le poète n'expose pas des faits réels mais se meut en pleine convention est une excuse pour llarlmann. Cependant il parait impossible que le lecteur moderne qui partagerait les idées religieuses de Hartmann ne soit pas scandalisé en entendant le poète, dans la même chanson, se féliciter de l'heure de joie que lui a procurée l'amante et meltre cette amante, ainsi que son honneur, sous la protection de Dieu ^ Ce qui aggrave encore la contradiction, c'est qu'il s'agit, le plus souvent, d'une femme mariée 2. L'amour en question ne va donc à rien moins qu'à l'adultère. On a lieu d'i>tue surpris que rhonnêle Hartmann, même en se jouant, mêle Dieu à ces choses.

Tout aussi incompréhensible que le rôle de la religion est le rôle de l'honneur féminin dans le Mhmesatig en général et les poésies de Hartmann en particulier. D'une part, le poète représente à la dame qu'elle doit se donner à lui ; de l'autre, il ne peut méconnaître quelle court à la honte si elle cède à ses désirs. Les Mhmasinger no parnissent pas avoir été troublés par celte antinomie. Ils ont constaté qu'en les écoulant la femme sacrifie son bon renom et altire la réprobation sur elle 3, que ce qu'on appelle amour est le contraire de l'amour, car c'est ce qui cause la perte des femmes ^, mais cela ne les empêche pas de les solliciter de se laisser aller à cet amour. Ils vont plus loin. L'un d'eux reconnaît que par sa verln^ sa dame l'a débarrassé de son

1. M. s. F., 215 : 37 et ss. - 2. W. Wilmanns: }Valthn\ p. 161. C'est d'ailleurs ce que prouvent les allusions aux jaloux, aux surveillants, dont le poète craint sans doute lea rapports au mari. — 3. Hausen. M. S. F., 54 : 19 et s.; Hartmann. M .S. F , m^ : \^i et s. - 4. Kninm , M. S. F., 178 : 21^

mal ï, et Hartmann conjure la sienne, par sa pure vertu, de ne pas le laisser périr d'amour 2. Une femme, dit Ueinmar, doit garder son honneur et ne pas se refuser à son ami 3. Hartmann déclare que celle qu'il prétend séduire vit suivant les lois de riionneur ^.

Pour Hartmann et son époque, la religion d'une part, l'honneur féminin de l'autre, se conciliaient donc fort bien avec l'amour illégitime, avec l'adultère lui même. Constater la contradiction est facile, la résoudre Test moins. Elle n'est qu'atténnée par l'absence de réalité que nous avons reconnue aux poésies du Minnesang,

Les considérations qui précèdent nous permettent de porter un jugement définitif sur Hartmann. Ce n'est pas un de ces grands poètes dont la gloire brille sur les plus hauts sommets. Son génie n'a ni la vigueur ni l'originalité de celui de Wolfram d'Eschenbach; sa sensibilité est loin d'égaler celle de Godefroi de Strasbourg; sa poésie n'a pas le haut intérêt des lieder àe Wallher de la Vogelweide.Mais il a des qualités qui relèvent audessus de ces trois grands maîtres. Il est le modèle du conteur aimable dont le charme est fait de bonne humeur, de naïveté malicieuse, de candide honnêteté, de grâce souriante. S'il n'a ni la profondeur ni le relief, il possède les qualités moyennes qui font le narrateur intéressant et que ses rivaux ont eues à un moindre degré, il se distingue par la mesure, le bon sens, la logique. 11 a su être naturel sans trivialité, élégant sans manière, noble sans enflure, exact sans minutie, religieux sans mysticisme. Précurseur, Hartmann a rendu les plus grands services à la littérature allemande et fourni une nombreuse lignée d'héritiers, dont quelques-uns font bonne figure dans le Panthéon littéraire germanique.

Nous avons montré qu'il était au moins imprudent de le comparer à Chrétien. Mais cette infériorité à l'égard du grand conteur français, dont la gloire domine le monde civilisé du moyen

1. M. s. F . 4 : 21 ot s. —2. /. BnM., 1758 et s. — 3. M S. F., 200 : 36 et 88. - 4. M. S. F.. 208 : 36.

32 i KTUDE SIR HARTMANN d'aUE.

âge, ne nous autorise pas à traiter dédaigneusement son imitateur. « Être un boméride, dit Gœlhe, fût-ce le dernier, est encore une belle destinée. » Être le premier disciple de Chrétien est encore un lot enviable, et personne ne refusera ce titre à Hartmann. C'est avec justice qu'on Ta mis au nombre des classiques allemands du moyen âge.

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