‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 33 sur 42 · L£ ROI · texte numérisé non relu

L£ ROI

Le roi est sacrifié au chevalier dans le poème arthurien. — Inaction d'Arthur. — Son caractère chez Chrétien et chez Hartmann.

Le poème arthurien esl destiné à la glorification du chevalier : c'est celui-ci qui est le héros, ce sont ses prouesses qui intéressent le monde féodal. Le roi n'a dans celte société d'autre privilège que d'être « le chef d'un ordre égalitaire où tous s'assoient à la même table, où l'homme ne vaut qu'à proportion de

sa bravoure él de ses dons naturels. » 11 porte la lance et Técu comme le simple gentilhomme, se mesure avec lui et n'en est pas toujours vainqueur. La société chevaleresque n'a plus de place pour le roi belliqueux, chef des guerres, menant les peuples à la conquête de nouveaux pays : aussi Arthur est-il devenu une sorte de monarque justicier. Au lieu de la lance il tient le sceptre; il apparaît sur le trône et non dans le champ clos. Règle et arbitre des usages, il est le gardien des antiques coutumes. Il dirige le tournoi sans y prendre part *, préside le combat *, décerne l'éloge aux braves 3 et procède à l'adoubement des nouveaux chevaliers *. Il remplit tous les devoirs de la royauté. Sa libéralité dépasse celle d'Alexandre et de César s. 11 donne aux dames des habits somptueux 6, aux chevaliers armures et coursiers 7, aux jongleurs de l'or, des chevaux et des vêtements ». 11 réunit ses chevaliers dans des fêtes brillantes 9, leur offre chasses et banquets. Son hospitalité est large autant que fastueuse.

S'il a les charges du pouvoir, il en a aussi le prestige. Tous les chevaliers le reconnaissent comme leur maitre. Ivain ne veut pas d'une marque de respect qui, dil-il, serait trop haute pour Arthur lui-même i^. On s'accorde à lui attribuer toutes les vertus. L'un vante sa générosité ^ * , l'autre sa loyauté <2.Tous se montrent pleins de déférence pour lui '^J. Les poètes aussi énumèrent ses brillantes qualités : Chrétien déclare que nul ne peut se comparer à lui*4; Hartmann le donne comme un modèle d'honneur et proclame que son nom est impérissable *•».

11 n'est pas inutile qu'on vante ainsi sa gloire. A ne considérer qne ses actes, nul ne consentirait à voir en lui le plus brave des preux. Les auteurs de récits arihuriens lui assignent un rôle analogue à celui de l'empereur « à la barbe fleurie » des chansons de geste. Il est surtout le speclaleur des hauts faits de ses compagnons. Le premier de la Table Ronde par le rang, il en

1. Clifjès, 4906 et ss.; Er., 2:>20 et ss. — 2. Iv., 6929 et ss. ; Cligés, 4951 et ss. — 3. Iv.. 3075 et ss. — 4. Chr.. Er., 666-t. — 5 Chr., Er., 6673. - 6. Er., 9957 et ss. — 7. Er., 228-1 ot ss. — 8. Er , 2175 ot ss. — 9. Iv., 31 et ss. — 10. Iv., 4782 cl ss. — 11. iv., 45:^S el ss., 4560 cl ss. - 12. Iv.. 4584. — 13. Iv,. 885. — 14. Chr., Er., [iSi<l. — 15. Iv., 5 cl ss.

LA SOCIÉTÉ ClIEVALERESyUK d'aPHÈS HARTMANN. 3^7

est le dernier par les œuvres. Réfugié dans les hauteurs sereines de la domination paisible et incontestée, il contemple les exploits qui s'accomplissent autour de lui, se contentant tout au plus, comme dans Érec^ d'une prouesse de chasse. Ni dans I\)ain ni dans Erec il ne donne un coup de lance. Cependant les occasions de se signaler ne lui manquent pas. 11 jure, dans Ivairxy de tenter l'aventure de la fontaine et part effectivement avec sa cour pour accomplir cet exploit. Mais il laisse à Kei l'honneur et les périls du combat i. Sa femme lui a été ravie par un audacieux chevalier. Montera-t-il à cheval pour châtier l'insolent? Nullement. Ce sont les héros de la Table Ronde qui, successivement, affrontent le combat et sont vaincus. Quant à lui, il se lamente et attend, les bras croisés, que Gauvain revienne et vole au secours de la reine 2. U secoue l'indolence de ses chevaliers au tournoi de Tanebrog, mais ne descend pas dans la lice 3.

Sorte de roi fainéant, il a, comme l'Arthur des récits gallois, quelque chose de patriarcal. Pendant que ses hôtes se livrent aux jeux guerriers ou écoutent la narration d'aventures héroïques, il se retire pour faire un somme aux côtés de la reine ^. Les poètes l'appellent communément le bon roi ^. Il est, lui fait dire Hartmann, le pair plutôt que le maître de ses compagnons 6. En effet, ceux-ci s'érigent en juges de sa conduite et n'hésitent pas à lui adresser des remontrances. C'est ainsi qu'ils le blâment d'avoir laissé partir un chevalier étranger sans lui avoir accordé sa requête 7.

Chez Chrétien, il est plus effacé que chez Hartmann. Le poète français le montre plus docile aux conseils de ses compagnons. Ce n'est qu'après avoir eu leur approbation qu'il se décide à mettre ses projets à exécution s. Hartmann lui a donné plus d'initiative et de fermeté. Dans ses poèmes, Arthur se montre plus indépendant de ses chevaliers, il agit sans leur demander au préalable leur avis î^, et les lance à l'occasion *o. plus soucieux du renom d'Arthur que Chrétien, le poète allemand voile

1. Iv.. 2547 et ss. — 2. Iv., 4601) et ss. — 3. Er., 2522 et ss. — 4. Iv., 77 et ss. — 5. Holiand, op. c , p. 166. — 6. Iv., 887 et s. — 7. Iv., 4566 et ss. — 8. Chr., Kr.. 308 et ss.. 1789 et ss. — î). Er., 1749 et ss. — 10. Er.. 2525 et ss.

ses faiblesses. 11 explique, par exemple, que ce n*est pas par paresse que le roi se relire dans sa chambre, où il se laisse aller au sommeil, mais qu'il s'éloigne pour donner loule liberté à ses hôtes <.

Pas davantage que Chrétien, cependant, Hartmann n'a fait de son Arthur un personnage agissant, aventureux, guerrier. Il a, lui aussi, subordonné le roi aux chevaliers de sa cour, se tenant dans la tradition créée par Chrétien et la léguant à ses imitateurs qui, Wirnt de Gravenberg aussi bien que Henri du Tûrlin, s'intéressent moins au roi qu'à ses glorieux compagnons.

LK CHEVALIEU

Le chevalier au commencement et à la tin du xii** siècle. — Progrès de l'idéal chevaleresque. — Qualités du chevalier arlhurien. — La force. — L'hahileté. — Le courage. — Empirer, — La libéralité. — La courtoisie. — La loyauté. — Qu'est-ce (jue l'aventure ? — Le redresseur de torts. — Le chevalier arlhurien est indifférent à Tcnthousiasnie reliffieux et à raiiiour de la patrie. — Heureuse influence de la chevalerie sur les mœurs.

Le chevalier est le personnage important des poèmes arthuriens. Ses aventures de guerre et d'amour charment un public avide d'exploits extraordinaires, ses vertus servent de modèle, le conflit de ses devoirs de caste et de ses devoirs de famille est l'objet de développements pleins d'intérêt pour les auditeurs qui, eux aussi, ont à sacrifier le foyer à l'aventure ou l'aventure au foyer.

Ce n'est que dans le courant du xii* siècle que l'institution de la chevalerie a acquis tout son éclat. Les légendes du commencement du siècle ou antérieures à celte époque, Grégoire, Ami et Amile, ne connaissent pas encore le chevalier des poèmes arthuriens. Dans ces œuvres, le chevalier n'est qu'un aventu-

L Iv., 83 et «.

LA SOCIÉTÉ CUEVALERESOUE d'aPRÈS JIARTMaNN. 320

rier vulgaire, vendant son épée au plus offrant i, un condolliere en quèle de bonnes « sodées î, • toujours prêt à quitter un service où il ne gagne pas assez 3, et n'oubliant pas de réclamer son dû avant de quitter le maître qui l'a employé *. « Quérir chevalerie » ne signifie pas autre chose que louer son épée. Le chevalier est souvent assimilé au « sodéer 5, > et la chevalerie confondue avec la cavalerie 6. Les mœurs de cet homme d'armes sont celles d'un soudard avide et débauché. Aussi nous dit-on que « sa vie est mauvaise ?» et entraine la perte de l'àme «.

Quelle différence entre cette figure de guerrier cupide et grossier et le noble caractère du chevalier arthurien ! Lorsque Hartmann traduisait pour ses compatriotes la légende française de Grégoire^ il y avait à peine trois quarts de siècle que celle-ci avait été écrite. Néanmoins, si le poète allemand avait reproduit fidèlement son original, il aurait commis un anachronisme impardonnable. Aucun des chevaliers qui lisaient ou entendaient son œuvre n'aurait consenti à se reconnaître dans le portrait du vulgaire aventurier, dont le seul mérite est la force physique et le courage brutal. Aussi Hartmann a-t-il dû, pour rapprocher le héros de son poème du chevalier contemporain, recourir à un certain nombre de modifications. 11 n'a pas admis qu'on pût devenir chevalier subitement, en endossant le costume militaire. 11 proclame au contraire qu'un long noviciat est nécessaire à quiconque aspire à ce lilre ^. Le chevalier n'est plus seulement pour lui un combattant d'une extraordinaire vigueur : il se distingue surtout par son habileté à diriger le cheval, à manier les armes '0. Il recherche moins les coups furieux que la belle tenue, la correction de la position ii, l'aisance des mouvements, l'art de frapper l'adversaire à l'endroit voulu^2. S'il se montre maladroit, il deviendra la risée des autres *3. Le trouvère français ne con-

1. Ëtdooz francs contes qu'il ont prins et loies — par lor chevalerie (Ami et Amile, 240 et s.). — 2. Ce est un cuens qu'ot ja mil chevaliers {Ami et Amile, 2636). — 3. Lu2.. Orég., 68 : 6. — 4. Luz., Oré^j . 68 : 8. — 5. Luz., Grég., 57 : 11 et s. — 6. Luz., Orég., 59 : 9 et s. — 7. Luz., Grég., 48 : 9. — 8. Luz , Grég., 51 : 17 et s. — 9. H., Grég., 1564 et ss. — 10. H., Grég., 1595 et ss. — 11. H., Grég., 1606 et s.— 12. « Entre les quatre clous.» H., Grég., 1620. Sur cette expression, v Niedncr : Das dentsche Turnicr, p. 57 et s. — 13. H.,

nail pas la joule, cel exercice chevaleresque par excellence, que Hartmann, nalurellomenl, n'oublie pas de mentionner *.

C'est non seulement par l'adresse, la souplesse et l'élégance que le chevalier nouveau se dislingue de l'ancien; il l'emporte aussi sur lui par les (jualilés morales. Le Grégoire du trouvère français n'est qu'un soldat au sens étymologique du mot, faisant de la guerre une profession et vivant de son épée : le héros de Hartmann ressemble davantage au redresseur de loris, mettant sa valeur au service d'une cause juste. 11 recherche les combals non pas pour lmi tirer un salaire, mais pour défendre ceux qui sont injustement allaquùs ♦. 11 se décide à sacrifier sa vie, non en vue d'un gain matériel, mais pour proléger Tinnocencc viclime de la force '^. Nulle part il n'a le mot de « sodées » à la bouche. En revanche, il parle souvent d'honneur et de gloire, idées totalement inconnues au Grégoire français *. Cest le désir de la renommée qui l'excite aux grandes actions ^. Il préfère, dit-il, une mort glorieuse à une existence obscure «. Loyauté, courtoisie, humanité, dévouement, esprit de sacrifice : tels sont les principaux traits qui caraclérisent le chevalier de la fin du xn° siècle.

Ce n'est que peu à peu, par une lente éducation, grâce à des influences de diverse nature, que s'est dégagé ce type chevalere.sque que nous admirons dans les récits arthuriens. Les héros des poèmes populaires, passés maitres en l'art du mensonge, empressés à duper leurs adversaires, recourant à la ruse pour se dispenser d'en venir au combat *, sont à une distance infinie du chevalier idéal. Le guerrier du N ibelungenlied n'est pas davantage son image. Certes, Siegfried, Hagen, Gunther, sont vaillants el donnent les preuves du plus magnifique mépris de la mort. Mais que d'indignes supercheries! quelle grossiàjreté de maîurs ! que d'horribles trahisons! On sait à l'aide de quelle substitution Siegfried conquierl une femme à Gunther. On connaît la colère à la fois sournoise et féroce de Hagen, ne se con-

Oré^jT., ir>;iO ««t ss — 1. II., GrtV., 1(U7. — 2. IL, Oréf?., 1895 cl ss. —3. H.. (in-f,'.. 2^)12 el ss. — A. II., Grc^^r., 1677. 1714, 5?041 ot ss , 2061. »J70, 2167. — 5. II.. (îiv;: . 2<»17. — 6. H . (Ireir . 2<h)l cl ss. — 7. II. Lichteiiherger, op. c. i:^^ Cl >s.

LA SOCIÉTÉ CHEVALERESQUE d'aPRÈS HARTMANN. 331

lenlanl pas d'assassiner Siegfried, mais plaçant, par un raffinement de cruauté, son cadavre sanglant à la porle de Chriemhild. Innombrables sont les guets-apens à l'aide desquels on se débarrasse d'un ennemi. C'est Hagen, se faisant indiquer par la confiante Chriemhild l'endroit où son mari est vulnérable, sous prétexte de mieux le défendre, en réalité pour l'assassiner plus aisémenL C'est le meurtre lâche et odieux du jeune héros auprès de la claire fontaine. C'est l'embûche tendue par Chriemhild à ses frères et à leurs compagnons, à qui elle offre une affectueuse hospitalité pour les massacrer sans danger. Affreuse est cette boucherie qui clôt le poème : la tête d'un enfant innocent volant dans la salle du festin, les flammes se mêlant au sang, une femme prenant 1 epée pour assouvir sa vengeance, un vassal demandant la mort de son seigneur pour rester seul mailre d'un secret, un vieux guerrier renommé pour sa bravoure tuant une femme sans défense !

Dans les anciennes chansons de geste aussi, le chevalier se distingue souvent par sa férocité. Raoul de Cambrai, Aubri le Bourguignon, Ogier le Danois, ressemblent par instants à des êtres sauvages, aux cruels instincts, sortes de brutes couvertes de sang, ne semblant vivre que pour tuer, violer, brûler, saccager. « Ne t'avise pas, dit l'un d'eux à son filleul, de servir Dieu, et ne dis jamais la vérité. Si tu rencontres un honnête homme, déshonore-le. Brûle villes, bourgs et maisons. Abats les autels et brise les crucifix ». » Un autre se réjouit de déclarer la guerre, qui aura pour conséquence la mise à sac des églises - ; il ordonne la destruction des couvents et la profanation des autels 3, brûle les nonnes avec le cloitre *. Un troisième, pour un motif futile, se livre à de brutales voies de fait sur sa sœur et la tuerait si on ne l'arrachait de ses mains 5. Enfin Charlemagne lui-même menace de détruire « toute chrétienté • et d'abattre « autels et crucifix, » si Dieu ne rend Olivier vainqueur 6.

On respire, soulagé, lorsque, quittant ces hommes aux indomptables passions, à Tàme perfide et barbare, on arrive dans

1. Aptii et Amilc, 1545 et ss. — 2. Haoul de Cambrai, 1210 et s. — 3. Raoul de Cambrai, 1231 et ss. — 4. RujuI de Cambrai, 1462 et ss. — 5. Aliscans^ p. 84 et s . éd. (Tucssard et de Montaiglon. — 6 Ficrabras, p 2^ et 36.

832 ÉTUDK SLR IIAKTMANX iJ^AlE.

ratmosplière pure du poème arlhurien. Il y a, certes, dans les œuvres de la Table Honde, des niéclianls et des félons. Mais lo nombre en est restreint. De plus, le poêle apprécie sévèrement leur conduite, et le chàliment qui ne manque jamais de les atteindre est une consolation et un exemple. A côté d'un Méléaguant, d*un Kei, combien de nobles et belles figures, de cœurs généreux, d'âmes élevées, pour qui le désintéressement est une habitude, lo renoncement une loi, le sacrifice une satisfaction î Mœurs polies, parfum do courtoisie, hauteur de vertu : tout en eux attire et plait. Us se combattent sans haine, s'aiment d'une affection prèle à tous les dévouements, se montrent partout et toujours les fidèles serviteurs de l'honneur. Diverses et nombreuses sont les qualités qui les distinguent des autres hommes et dont voici quelques-unes.

Comme chevalerie est synonyme de combat et que la principale raison d'être du chevalier est la bataille, il lui faut la force et l'adresse, qui assurent lo triomphe dans la lutte. Aussi toute son éducation tond-elle à le rendre robuste et habile. De bonne heure il est exercé au maniement du cheval, à l'usage dos armes, parfois même ii l'art de la lutte. A la vigueur doit s'allier la grâce. La belle tenue sous les armes est chose absolument nécessaire. Acquises par l'éducation, la solidité musculaire et la souplesse doivent être conservv'îos par l'exercice, car « l'habitude donne l'audace au timide et lui permet de mieux combattre que le liéros hardi mais inexpérimenté K » Comme les combats ne sont pas fréquents, il faut des simulacres de bataille qui permettent un entrainement ininterrompu. De là la nécessité des tournois, joules, behourdis et autres jeux militaires, auxquels, même pendant les fêtes, une jeunesse belliqueuse aime à se livrer ^. De toutes ces images de la guerre, ce sont les tournois qui jouissaient de la plus grande faveur. 11 en existait un certain nombre de variétés -K Comme nous le voyons dans Erec, ils étaient parfois donnés en l'honneur d'un bon che-

1. Iv.. 6097 et s8. — '4. Iv., tW) et ss.; Engelhard, 751 ot S8. — 3. Niedner, oj). c, p. 18 et ss.

LA SOCIÉTÉ CIIEVaLERKSOUK d'aPRÈS HARTMANN. 333

valier ». Ils semblent avoir été presque aussi nombreux dans la réalité que dans la poésie 2.

Mais la force n*est rien sans le courage, et la masse de chair, comme dit Hartmann, sert peu si le cœur est plein de lâcheté. Le chevalier des poèmes arthuriens n'est que bravoure. Les aventures les plus périlleuses, loin de le faire reculer, ont pour lui un invincible attrait. Il ne craint qu'une chose, c'est qu'on ne l'accuse d'avoir peur 3. A la vérité son courage ne va pas toujours jusqu'à la témérité. « Folie n'est pas vasselages, » dit Chrétien 4. Aussi ne tente-t-il pas toutes les entreprises impossibles, et après avoir échappé à un danger mortel, il se jure de ne plus recommencer &. La valeur n'est pas seulement une garantie de succès dans le combat, c'est aussi une raison d'être aimé des dames. Le lâche ne doit pas compter sur l'amour, car il ne vaut pas un félu aux yeux des femmes 6. Même au risque de le voir périr à la fleur de Tâge, la femme se réjouit d'avoir un époux vaillant 7. La seule excuse d'un amour illicite est le courage de l'homme aimé ».

La bravoure du chevalier ne se témoigne pas une fois pour toutes. Il ne suffit pas de faire ses preuves pour se croire autorisé à renoncer aux armes, et celui qui interrompt sa carrière de gloire et d'exploits pour se livrer au repos se déshonore. 11 « empire, » disent les poètes français. Les auteurs allemands donnent à cet amollissement le nom de Verliegen 9. Pour les uns comme pour les autres, l'oisiveté est le plus redoutable écueil du chevalier <o, le danger qui le guette s'il est comblé de biens ou si un mariage l'a uni à une femme dont l'amour l'enchaine au foyer. Érec en est une preuve. La lune de miel le fait

1. Er , 2221 et 88. — 2. Le duc de Brabanl, Jean 1-' (f 1294) figura dans soixante -dix tournois, et, comme le roi Henri II, reçut dans une de ces passes d'armes une blessure mortelle. — 3. Er., 7943. — 4. Chr., Er., 231. — 5. Iv., 675 et ss. — 6. M. S. F., 98: 34. — 7. Er., 2844 et ss. — 8. P. Paris, op. c, IV, p. 72. — 9. Tennyson rend cette idée par le mot uxoriousness qui n'est pas suffisamment compréhensii' (V. Geraint and Enid^ p. 41, Londres, 1870). — 10. Maint haut home par lor perece — Perdent grand los que il porroient — Avoir si par le monde crroicnt {Clitfès, 154 et ss.). Vie commode et renommée chevaleresque ne s'accordent pas {Tristan, 4425 et s.).

33 i KTi:i»K SIR HARTMANN h'aUE.

renoncer aux aventures et il sacrifie honteusement sa gloire à son bonheur conju<>al. Aussi Gauvain est-il inquiel pour Ivain après le mariage de son ami avec la belle Laudine. 11 le conjure de ne pas empirer s'il ne veut être honni de sainte Marie, mais de conserver son renom en fréquentant les tournois. C*est qu'il ne s agit pas seulement d'un amoindrissement de gloire, mais en réalité d'une disqualification complète. Le chevalier qui eynpire est méprisé par ses égaux, blâmé par ses vassaux, maudit de tous ceux qui le connaissent. Sa cour est dénuée de joie. Jamais l'étranger n'y parait. Lui-même ne quitte pas son château, où il vit d'une existence parcimonieuse, vêtu en vilain, absorbé par le souci de conserver ses biens ou d'en amasser *. C'est surtout cette avarice qu'on ne lui pardonne pas ! La libéralité est la vertu cardinale du chevalier. « Elle éclipse toutes les qualités, comme la rose les autres fleurs : elle l'emporte sur la courtoisie, le savoir, la gentillesse, la force, la chevalerie et la beauté '-. » H faut que le chevalier ait toujours la main ouverte, qu'il donne généreusement à tous, vassaux, jongleurs, étrangers. Qu'il ne dise pas, comme ce gentilhomme campagnard dont Gauvain fait le plaisant portrait, qu'il lui faut acheter le blé, que la grêle a anéanti ses récoltes, qu'il ne sait d'où tirer sa subsistance, que personne ne s'imagine ce que coûte l'entretien d'une maison. On lui répond qu'il lui convient de montrer de temps à autre ses vertus chevaleresques. Le chevalier soucieux de remplir ses devoirs doit dépasser en libéralité le libéral Alexandre -^ Plus il est élevé dans la hiérarchie féodale, plus il se montre généreux. « Nous sommes des hommes de marque à proportion qu'on a recours à nous, dit Arthur; plus grande sera notre générosité, plus grandes seront notre noblesse, notre gloire et notre considération 4. » Ce n'est pas assez de faire d'abondantes distributions d'armes, de vêtements

1. O molil* ost passé du Jlo^Ino arthurion dans la poésie populaire. Dans Gtidrun la reine l.'le reproche à son époux do ne pas paraître dan» les tournois. XXX et s. — Raoul de Iloudan, dans le li nmin des AcleSy expose que la deuxième aile veut qu'un chevalier ne »'a])plique pas trop à hes affaires personnelles, ce qui n'est i>as un chemin pour j)arvenir à l'honneur. — 2. Cligéê, ;^01 et ss. — n. Kr.. 2820. - 4. Mab. do Kidhirdi et OUrenn, Loth, I, p. IW.

Page 1