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el de chevaux, il faut encore renoncer, quand on a le cœur haut placé, au droit de conserver les chevaux des adversaires vaincus dans le tournoi ^ La largesse se manifeste aussi par la magnificence des réceptions faites à l'étranger. Le chevalier donne l'hospitalité la plus fastueuse. Loin de faire à son hôte le tableau de ses misères pour l'amener à s'éloigner au plus vite 3, il bénit les chemins qui l'ont conduit chez lui 2 et n'épargne rien pour lui rendre le séjour agréable dans sa demeure 4.
« Meis gardez que moût soiiez larges — Et cortois et bien afeiliez, • dit le père de Cligésà son fils lorsque celui-ci se rend à la cour d'Arthur ^, lui recommandant la courtoisie après la libéralité. Si les héros des poèmes populaires s'inquiètent peu de pratiquer la courtoisie 6, le chevalier arthurien la considère comme une vertu essentielle 7. C'est elle qui le met en garde contre tout acte indélicat, qui est le principe de la générosité et de la loyauté, par où ses pairs se distinguent des autres hommes. Il n'assaillira pas un ennemi endormi, « ce serait, ditil, détruire le noble ordre de chevalerie s. > Il ne frappera pas l'adversaire désarçonné; la gloire qail recherche, comme il le proclame fièrement, est de meilleur aloi 9. 11 ne restera pas à cheval pour combattre à l'épée, afin de ne pas ressembler à un vilain 10. La courtoisie le rend maître de lui, lui confère un empire absolu sur lui-même. Sous l'injure de ses provocateurs il observe le calme ; l'insulte des géanls et autres rustres est impuissante à le faire sortir du bon ton. Après le combat il ne reste en lui aucune trace de haine. Il aide le vaincu à ôter ses armes et panse ses blessures *'. Souvent même une lutte acharnée est l'origine d'une inaltérable amitié 12.
La déloyauté est la pire des hontes pour le chevalier ; « plutôt que d'en être accusé il préfère qu'une lame d'épée lui perce les
1. Er., 2616 et ss., 2703 el ss. — 2. Iv., 2845 cl ss. — 3. Iv., 357 el 88. — 4. Iv., 281 et ss., 4399 ot ss.. 8187 et ss. — 5. Cligt's. 184 cl s. — 6. Schwarze, Z. f. d. P.. 16. p 435. — 7. Iv.. 113 el sa., 124, :^37 et ss.— 8. Morte Darthur, L. IV, chap. XXII. — 9. Er., 823 et ss. — 10. Iv., 7116 el ss. — U. Er., 4480 el ss. — 12. Érec ei Guivrel, Er., 4477 et ss.
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deux cuisses *. » Il estime par-dessus tout la valeur franche, qui s'affirme en plein soleil, étrangère aux manœuvres louches, aux ruses déshonnèles. C'est pourquoi, s'il voit aux prises un lion et un serpent, il va au secours de c ranimai noble > donlles qualités sont les siennes, t Fins cuers ne puel mentir, » dit Tauleur de Raoul de Cambrai. Cette maxime est celle du chevalier arlhurien, dont la parole est sacrée, qui tient toute promesse, même arrachée par surprise, et quelque regret qu'il en éprouve 2. Aussi n'hésile-l-on pas à le laisser libre dès qu'il a donné sa € fiance. » On sait qu'il ne faussera pas sa parole, dût-il en mourir 3.
La vie du chevalier est consacrée à l'aventure. Hartmann nous donne la définition de ce mot. « Chercher aventure, dit-il, c'est pour le chevalier se mettre en quête d'un chevalier semblablement armé. Lorsqu'il le rencontre, il le provoque. S'il est vaincu, la gloire de son adversaire est accrue ; s'il est vainqueur, il en est plus estimé *. » Les conditions du combat chevaleresque sont nettement indiquées par le poète. C'est une lutte à armes égales, dont le but est la gloire, et qui peut entraîner mort d'homme. Mais la définition de Hartmann est loin d'être exacte. Le plus souvent, ses poèmes en sont la preuve, le héros ne combat pas pour le simple motif de montrer sa supériorité sur un adversaire rencontré au hasard des chemins. Les combats ont une raison plus sérieuse et plus louable. Parfois il s'agit de venger une insulte, parfois de payer un service rendu; dans la plupart des cas, et c'est ce qui enlève noire admiration pour la vie chevaleresque, de prendre la défense des opprimés. On a raillé le chevalier errant, le redresseur de torts courant les routes pour combattre l'injustice ; nulle profession ne pouvait être aussi noble et utile pourtant dans une société où régnait le culle de la force, où le droit était victime de la violence. Si le chevalier n'avait été le grand justicier, qui donc aurait protégé la veuve menacée par d'avides voisins? Qui aurait
1. P. l^aris, op. i-., V, 141. — 2. Kr., 9587 cl ss. — 3. P. Paris, op. c, V. p. S21'. — 4. Iv., 5lJ<) el .ss. Dojà Kilhurt d'Ubcr;,' uvaii dêlini ù, peu près de la mêino [\n;ou ravuiilure [TrisfuN, 5010 et ss.).
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sauvé la femme condamnée au bûcher à la suile des accusations de jaloux audacieux? Qui aurait soutenu les intérêts de l'orpheline dépouillée par Tastuce de sa part d'héritage? Qui aurait satisfait au sentiment d'équité en entreprenant la lutte contre les persécuteurs et les traîtres ? Qui se serait montré dur aux félons, doux aux pauvres et aux affligés? « Quand les plus faibles commencèrent à tout craindre des plus forts, dit le roman de Lanceloi en expliquant les origines de la chevalerie, on établit des gardiens et des défenseurs pour prêter appui aux uns et arrêter les violences des autres <. » Ce sont ces « gardiens et défenseurs » qui forment la cour d'Arthur. Quiconque est en péril n'a qu'à se rendre près du roi breton. Dix bras s'armeront sur-le-champ pour sa défense. « Pourquoi, dit Ivaîn au seigneur victime de Harpin, n'avez-vous pas cherché aide et protection au pays d'Arthur....? il a des compagnons, vous auriez trouvé parmi eux quelqu'un qui vous eût délivré du géant 2. » « Tout homme qui a besoin de mon assistance et en est digne, déclare l'un de ces généreux héros, ne la réclamera pas en vain 3. » Comme c'est surtout la femme qui a à craindre dans la société féodale, c'est elle que le chevalier a spécialement mission de protéger. Longue serait la liste de celles qui ont dû la conservation de leurs biens ou de leur honneur à l'intervention dévouée du redresseur de torts. Les lois de la chevalerie le contraignent à prêter son appui aux dames ^. il n'est pas besoin d'ailleurs de cette obligation. Gauvain,Érec, Ivain, Palamides et les autres volent d'eux-mêmes au secours de celles que menace un danger.
Mais le chevalier errant n'est pas invincible. N'est-il pas à craindre qu'il ne succombe quelquefois et que sa défaite ne consacre le Iriomphe de la violence? Il a dû en être ainsi dans la réalité et le duel judiciaire a assurément accordé plus d'une fois l'impunité au criminel. La poésie, au contraire, ne connaît pas la défaillance de l'équité. Le jugement de Dieu indique nécessairement de quel côté est le droit ^. C'est un axiome que le
1. P. Paris, op. c, III, p. 115. — 2. Iv., 4510 et ss. — 3. Iv., 6002 et ss. — 4. / require y ou of knighthood to avenge me y dit une dame à Sir Dinadan {Morte DavthHi\ L. IX, chap. xli). — 5. S6 rade ich. dat st re?htfn, — si
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comballanl donl la cause est bonne no peut être vaincu ^ Tout le courage, toute la force du meilleur chevalier ne peuvent prévaloir contre les arrêts de la justice 2. De là le souci constant du champion de s'assurer que son protégé a raison 3. De là, surtout dans les anciens poèmes, ces substitutions et distinctions qui ont pour but de mettre la vérité du côté d*un combattant 4 et assurent sa victoire. Le chevalier arihurien ne recourt que fort rarement à ces artifices. Ni Chrétien ni Hartmann n'offrent d'exemple de ces habiles équivoques. Leurs héros sont purs de toute ruse et ne comptent comme secondants que sur Dieu et sur le droit ^.
Cet appel à la Divinité n'a pas lieu de nous surprendre. La religion a eu sur le développement de la chevalerie une grande influence. Pour quelques-uns même cette institution parait avoir eu comme but essentiel la protection du clergé. « Tout votre sang devez espandre — Pour la sainte Église deffendre, » dit VOrdene de chevalerie. Le roman de Lancelot ne parle pas autrement : « Ils (les chevaliers) durent s'attacher à défendre Sainte Église, qui ne peut maintenir son droit par les armes et doit tendre la joue gauche à celui qui la frappe sur la joue droite «. • Les poèmes qui traitent la matière de France font à la religion une large place. Leur sujet est souvent la lutte contre les païens ; leurs héros professent le plus souvent un zèle ardent pour la foi, et les cérémonies religieuses y sont fréquentes. Le poème arihurien montre plus d'indifférence pour la religion. Li Jheau Chevalier de la Chanson dAntioche lui est inconnu. Certes, Arthur, (iauvain, Ivain, Erec, sont de bons chré-
tif't^nc aUltU'n cinr, — und gnt flaf rechf hcahrinc {Enéide, 8612 et ss.). — Muî.s au josinr fîiilli <1«^1 tout li rois. — Car il ot tort, sions no lu })a» li drois [Raoul dt' i'.nmhrni, WX)\ ot s.). — 1. Iloine qui tort a coinbalro ne se doit [Ami et Aniilr, W\). — 2. Iv.. r>2S2 c-t ss.: 7022. — W. Iv., tS()2; 41V)3. — 4. Ami prond la plaro d'Aniilo «lans lo duol ou <loit ('clalcr rinuoconce de ce dernier qui, coupable, eut èK' inlaillildoinont vaincu s'il («tait descendu dans la lice. Lancelot fait sprcilior à Mch-aguant (|ue c'est lo san^r de K^i qu'il a vu sur le lit do la Ff'ino. Coninie l'aflirniation est faus>e i c'est lui (|ui a laissé ces trace» do san^'":. il triomplic de laccus.tii'ur. — 5. Iv.. 4>*()2. — 0. 1*. l*aris, op. c, III, p. 115.
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tiens. Ils ne monlenl pasà cheval pendant la semaine sainte, ilsne manquent pas d'assister à la messe avant le combat, font bénir leur mariage par l'Église, observent les rites religieux pour les funérailles et se tiennent liés par un serment fait sur les relir ques. Mais ils se désintéressent complètement des destinées de l'Église. Si on les voit souvent rompre des lances pour l'honneur, on ne remarque jamais qu'ils entrent en lice pour proléger le clergé. A rencontre du jeune Vivien des chansons de geste, ils s'inquiètent peu, lorsqu'ils sont en danger de mort, de se confesser et de recevoir la communion. Us n'ont avec les ministres de la religion que de lointaines relations et ne paraissent pas même les traiter sur le pied de l'égalité. Chrétien et Hartmann énumèrent consciencieusement les nombreux rois et chevaliers qui vivent à la cour d'Arthur ou s'y rendent en certaines occasions : nous n'y constatons la présence d'aucun évèque ou abbé. On dit incidemment que l'archevêque de Canlorbéry a bénit le mariage d'Érec et d'Énide < : il ne semble pas que ce soit un des familiers du palais d'Arthur. La Table Konde ne reçoit que des chevaliers : elle n'a pas de place pour les ecclésiastiques.
Pas plus que l'enthousiasme religieux, le poème arthurien ne connail l'amour de la patrie. La c douce France.» pour qui respirent et meurent les héros de l'épopée française n'apparaît jamais à sa pensée. 11 ignore ses devoirs envers son pays. A-t-il d'ailleurs une patrie? La Bretagne, où se trouve sa demeure fixe ou son séjour temporaire, est une région idéale, sans limites assurées, dont il est impossible de connaître même la situation exacte. La cour d'Arthur est une sorte de pays neutre où se donnent rendez-vous tous ceux qui veulent acquérir quelque renommée. Dès qu'ils y arrivent ils perdent tout sentiment de leur nationalité. Ils oublient les grandes luttes, les guerres de peuple à peuple, pour ne songer qu'aux rencontres individuelles. Recueillir la plus grande somme de gloire possible, par le déploiement de leur valeur personnelle, tel est leur désir, leur aspiration suprême.
Désir égoïste! dira-t-on, dépense inutile de sang et de vies! Folie belliqueuse ! Ces reproches ont un fond de vérité. Trop
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souvent le chevalier arlhurien combat pour une vaine réputation. Mais nous n'avons pas le droit de méconnaître les immenses services rendus au monde civilisé par la chevalerie, et surtout par la chevalerie telle que nous la présentent les poèmes arthuriens. D'un demi barbare qu'était le guerrier du \ï^ et du commencement du xii'^ siècle, elle a fait un homme doux, humain, appliqué à vaincre ses défauts, à réprimer ses instincts, à dompter ses passions. Elle lui a imposé un grand nombre de devoirs, dont quelques-uns sont parmi les plus beaux qu'aucune morale ait jamais recommandés. Elle a adouci son humeur, plié son orgueil, poli ses manières; elle lui a fait concevoir comme but à atteindre un idéal élevé, que distinguent les plus précieuses vertus. Elle Ta amené à pratiquer la loyauté el la générosité, lui a inculqué Tesprit d'abnégation et de sacrifice, lui a fait comprendre le prix de la grâce et de la politesse, lui a inspiré le respect de la femme et le culte do l'honneur. Elle a, en un mot, fait du chevalier le galant homme, le héros vaillant, l'être pur de (outo souillure dont le type a pu recevoir celte belle qualification : Sans peur et sans reproche.
L\ FKMME
Situation de la fomme dans le poèmo arlhurien. — Respect qui lui est lémoiKiH^ — L'rpouse. — L'amie. — La suivante. — Supérioritt^ intellecluelle de la tennn»». — S(»s connaissances. — Son intérêt pour les choses de la littérature. — La femme et la médecine. — L'amour courtois. — La femme maitresse de biens exj)osée aux j>ersécutions. — La femme chez Hartmann.
« Si le monde n'avait pas de dames, pourquoi regarderait-on les chevaliers? (lommonl se feraient-ils coimaîlre? .\ quoi bon leurs beaux vôlenieiits? Que leur importerait la joie, l'éloge et l'honneur i ? » Ces paroles du Slricker nous laissent mesurer l'im-
L Fruufnehrc, /. f. <l. A , 7 p. 41^}
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porlance du rôle de la femme dans le monde chevaleresque. Sortie, grâce, en parlie, au Minnesang, de la condition subordonnée qui était la sienne au moment où écrivaient les jongleurs et les auteurs des chansons de geste, elle s*est élevée presque subitement au premier rang de la société féodale. On reconnaît sa suprématie, on lui prodigue les marques du plus profond respect, on suit ses destinées avec un tendre intérêt.
Dans les poèmes qui sont plus spécialement une histoire d'amour, les femmes partagent la gloire du héros auquel elles sont associées dans la joie, la souffrance et la mort. Elles forment avec lui un couple indissoluble, et le nom de Tun évoque nécessairement celui de l'autre dans la mémoire des hommes. Lancelot et Guenièvre, Tristan et Iseult, Cligés et Fénice sont aussi inséparables que Roméo et Juliette, Othello et Desdémone. Mais comme le poème arthurien a eu surtout en vue la glorification de la gloire chevaleresque, l'exaltation des beaux coups d'épée, il ne peut faire intervenir directement et activement la femme dans l'aventure. Une Chrîemhild prenant part à la bataille et tranchant de ses propres mains la tète de son ennemi, une Brunhild entrant en lutte avec les hommes et maniant le javelot, ne sont pas des héroïnes dignes de l'épopée féodale. Ici c'est le chevalier avec son coursier écumant et sa lance de frêne habilement dirigée qui parait au premier plan du tableau. La femme se tient un peu en arrière. Parfois même elle n'est pas l'occasion de l'aventure. Ce n'est pas dans le dessein d'épouser la Dame de la fontaine qu'Ivain se rend dans la forêt de Brocéliande. Érec ignore l'existence d'Énide, lorsqu'il se met à la poursuite d'Yder. Il n'y a pas d'exemple cependant de poème arthurien où la femme ne soit pas mêlée à l'histoire du héros, et sa condition y apparaît telle que les Chriemhild, les Brunhild et les Gudrun de l'épopée populaire lui eussent porté envie.
Elle est souveraine. On s'agenouille devant sa beauté. « A la plus belle femme convient ce qu'il y a de plus beau K » L'homme qui réclame son amour la supplie humblement. Plus de conquête brutale, comme dans le Mbelungenlied, plus d'es-