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jour de délices; le manoir où il n'y en a point, la plus triste des demeures. « Seigneur Dieu! s'écrie Érec à la vue des quatrevingts prisonnières de Joie de la Cour, c'est avec raison qu'on dit les desseins insondables, puisque ta volonté a réuni en ce lieu celte foule de dames qui pourraient orner tant de pays dépourvus de joies K »
On comprend cet attrait qu'exercent les femmes. Elles recourent à tous les arts de la séduction pour plaire. Elles savent rehausser leur beauté par de précieux ajustements. Les robes taillées à la française, les manteaux d'hermine, les bijoux éclatants leur font de magnifiques parures 2. Leur chevelure est artistemenl arrangée 3. A la richesse de son costume, à l'élégance de son maintien on reconnaît sur-le-champ la dame de noble condition *.
Ce souci des avantages physiques n'est pas, certes, particulier à la femme du xii® siècle : on le retrouve plus ou moins prononcé à toutes les époques. Ce qui dislingue les héroïnes des poèmes chevaleresques, c'est surtout leur supériorité sur les hommes par l'instruction. Bien que cerlains critiques sévères leur conseillent la simplicité et l'ignorance 3, elles ont acquis, par les charmes de l'esprit et par la culture de l'intelligence, un ascendant que l'homme, le plus souvent rétif au savoir 6, reconnaît et subit. Leurs qualités intellectuelles leur ont créé une situation intermédiaire entre le clerc et le laïque. « Pendant que l'homme est élevé par la vie et pour la vie, la jeune fille, dans la solitude, sous la direction de religieuses et de prêtres, s'occupe de lecture et d'arts divers 7. > Parfois même elle fréquente les écoles de couvent s. Elle apprécie d'ailleurs hautement l'instruction. L'altière dame du Minnesang s'humilie au point de vouloir servir l'homme qui la mettra en possession de cet élément de succès mondain 9, et sa reconnaissance pour son précepteur la dispose quelquefois à un sentiment plus doux <<>.
1. Er., S294 et ss. — 2. Er., 1543 et ss. — 3. Er., 8944. — 4. Er., 6191 et s. — 5. Welscher Gast, 837 et ss. — 6. Weinhold : Die dentschen Fratten, I, p. 125 et s. — 7. Wilmanns, IVaither, p. 9 et s. — 8. Weinhold, op. c, I, p. 123. — 9. M. S. F., 35 : 32 et s. — 10. M. S. F., p. 221 et ss.
3i(> ÉTUDE SUR HARTMANN D AFE.
Que sait exactement la femme instruite, celle qu'en français on nomme bien aprise, à qui on attribue bone doctrine, en provençal enseyihamen? Dans celte rude société, elle seule, en dehors des clercs, est à peu près capable de lire *. Elle écrit et rédige, en se conformant à Tusage des bons auteurs et à la grammaire 2. Elle entend les langues étrangères. L'Allemande se plait à lire les livres français 3. Le latin même ne lui est pas toujours inconnu. Une jeune fille écrit à son précepteur une lettre en latin 4. iseult sait celte langue, et de plus le français et rirlandais ^. 11 en est qui ont appris Tastronomie, Tastrologie et la philosophie s. À ces connaissances solides elle joint les arts d'agrément. Les dames de Joie de la Cour, non seulement chantent, mais composent des poésies 7. iseult joue de la harpe et sait de douces chansons ^. La lyre, la gigue et la rote lui sont également familières, ainsi que les différents jeux qui servent de distraction à la bonne société o.
Joignant à ses dons naturels une sérieuse instruction, la femme du xii® siècle est du plus agréable commerce. Sa conversation est pleine de sagesse ï<^. Elle sait écouter et répondre i^. Le charme de ses paroles et de sa noble décence ravissent le chevalier *2, qui trouve trop courtes les heures passées en sa compagnie ï*^. Elle est surtout, comme le dit Veldeket*, la gardienne de la courtoisie. Nous pouvons croire que c'est elle qui a établi les lois de celle science compliquée, appelée par Godefroi de Strasbourg moralité >'^, qui enseigne à plaire à Dieu et au monde *« et dont on trouve les règles et les exemples dans les livres.
La femme s'intéresse aux choses littéraires. Elle met à profit sa science de la lecture pour s'initier aux productions des poètes. Werner, Wolfram d'Eschenbach, l'auteur de la Bonne Dame,
1. Schultz. op. i\. I, p. 1:^ ftt 160. « Vax livre lient et si i lit » {Éracle, 4265). — 2. Dos aut(?urs sut et «le frrumuiro — Kt sot bien faire vers et letrc. » Chrétien (lo Troie, dans YOr'uJc niomlist'. — 3. Iv., t>ll5. — A. M. S. F., p. 221 et ss. — 5. Trist., (},)(!., 7i»St) et ss. — 0. ïùviih-, 2270 et ss. — 7. Chr., Kr., (n87et.s. — S. 2ViV., Ood., VAn et ss. — y. Ciiretien. Ovide moralisé.'^ 10. Iv., ;j;îO. — 11. Iv., 342 et ss. — 12. Iv., t>ll>7 et .ss. — 13. Iv., 314 et ss., 6478 et ss. - 14. M. S. F., GO : 21 et ss. — 15. God., Trist., ÎS008. — 16. God. 7'//.s7., 8O10 et s.
LA SOCIÉTÉ GHEVALERESOUE: d'après HARTMANN. 347
comptent sur des lectrices «. On dit que la comtesse de Clèves avait en sa possession, afin de la lire, YÉnéide de Veldeke, lorsque ce poème lui fut dérobé 2. C'est une comtesse, Agnès de Loos, qui détermina Veldeke à entreprendre sa légende de Saint Servais 3. C'est la comtesse de Champagne qui fournit à Chrétien non seulement la matière, mais encore le sen, l'esprit de son Conte de la charrette. Nous avons montré plus haut quelle part les femmes avaient eue dans l'épanouissement de la littérature en Flandre *. L'exemple, d'ailleurs, venait de haut. Des souveraines comme Aliéner d'Angleterre, Ermenjart de Narbonne, Marguerite de Flandre, Aéliz de France, se faisaient honneur de protéger les lettres et accueillaient avec bienveillance les poètes, qui, en retour, les célébraient et les prenaient pour arbitres dans leurs discussions d'amour •"».
Le rôle de magiciennes et de médecins est fréquemment attribué aux femmes par la poésie courtoise et notamment par Hartmann. Déjà, dans la poésie populaire, elles font l'office de pythonisses et pronostiquent l'avenir à l'aide des songes s. Dans les récits arthuriens ce sont elles surtout qui connaissent l'art des enchantements. Après Merlin, de qui Viviane et Morgane tiennent le secret de leur magie, ce sont les femmes qui préparent les philtres, onguents merveilleux, poisons de toute sorte. La reine de Sorestan, Morgane et Sébile l'Enchanteresse sont les trois femmes les plus réputées pour leur science occulte. A côté d'elles, la Dame du lac, Thessale « née de Thessalie, où sont feites les deablies 7, » font des baumes infaillibles, composent des breuvages aux vertus miraculeuses. La belle Camille, sœur du roi des Saisnes, rend, par ses sorlilèges, Arthur éperdument amoureux d'elle et le retient prisonnier au château d'Arestuel s. C'est la mère d'Iseult qui prépare le boivre^ source du fatal amour qui consume Tristan et Iseult 9. La connaissance des simples fait aussi des femmes d'habiles et précieux médecins.
1. Wackern., Litt, gesch , p. 134. — 2. Enéide, Behaghel, CLX. — 3. Enéide, Behaghel, CLX. — 4. V. chap. III. — 5. G. Paris, Rom., 12, p. 523 et p. 528 ot s. — 6. Schwarz, Z. f. d. Phil , 16, p. 458 et s. — 7. Cligés, 3251 et a. — 8. P. Paris, op. c, IV, p. 55 et ss. — 9. Gocl., Tvist., 11,433 et ss. — Schultz, op. c, II. p. 202,
Ce monde batailleur, qui passait sa vie à donner et à recevoir des coups, avait souvent besoin de soins médicaux. C'étaient les femmes, qui, ayant appris dans leurs heures de loisir la composition des remèdes, se chargaient du traitement des malades. Deux gracieuses infirmières enireprennent de guérir Ivain après son duel avec les accusateurs de Lunele. Ce sont des mains féminines qui appliquent sur les blessures d*Érec Tonguent de Morgane K La sœur de Morold prend soin de Tristan malade, Morphea de Parides, Ade de Lancelot î. Gauvain éprouve les bienfaisants effets de Tonguenl d'Anzansnuze s, et la suivante de Blanchefleur introduit sa maîtresse près de Kiwalin blessé, en la donnant comme une femme médecin (arzâlinne) *• Pour toutes ces raisons, la femme a une situation honorée dans le monde féodal. Elle a su la relever encore en imposant à rhomme une sévère retenue. Loin d'imiter les héroïnes des anciens poèmes qui se tiennent pour comblées quand Thomnie accepte leur amour 'a, qui opposent leur ardeur à son indifférence, leur dévouement à son égoïsme, qui luttent à Tenvi pour obtenir ses faveurs ^ et qu'il prend et délaisse au gré de sa fantaisie 7, elle tient Thomme à distance. Peu à peu elle lui fait concevoir l'amour comme une vertu d'essence supérieure, inspiratrice des hautes actions. Elle établit comme principe que Pamour sensuel est chose vulgaire ^ et que la dame qui s'y laisserait aller se ravalerait au niveau de la vilaine ••. L'amour que recherchent les hommes, fait dire Heinmar à une dame, est triste chose; « ce qu'ils demandent, c'est la mort et la perte des femmes, cela les fait tantôt rougir, tantôt pâlir. Les hommes appellent cela
1. Er., 5212 et ss., 7208 oi h8. — 2. (loil., Tvixt., 71)1.5 ol ss. ; Eracliut, Groof, :U72 el ss. ; Lamclct, 2\\H et ss. — A. Krotir, ^-iH et sa. — 4. Ood., Trist., 1270; V. P. Paris, op c, III, p Hi:î: IV, p 2;C) ; IV, p. 207. — 5. H. Lichtenherp^er, op. c, p. l^iS M ss. — G. « Car tant estoil de corys bien fais et sus ot jus. .. (^u*:ï (laino/. a puoollez avciii leur <*uers tollus. » ][uon Chapety 324 et .*»s, — 7. « YI»er^ mes pcro*» par sa lorce la \)y\^\ — «le in' dis pas que noces en feisi.. . Kl (juaiMi il vost. autre Irnio rfprist. » liaonl de CaathraL p. 56. Floretie court à riiôicl do Kloovant, et s'a.sseyaul pn>s do lai : « Car me baisiez, beau sire, dit Florolo au cors fraiit ; — Il n*ai oino au cesl segle que je dcssiere tant » [Flonrant, p. loi. 1/auicur du laêine poème prête à Maugalio an lan^M'.'c fi.rt indOcent ip. 5t>). - S. Veldokc, M. S. F.. 57 : 30. — 9. Eilh., Trisf.. (Wi72.
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amour, c'est plutôt le contraire d'amour {unminne) K » Aussi s'efforcent-elles d'épurer celte passion charnelle, de faire de l'amour l'éducaleur de l'homme, le mobile des nobles actions, le principe de toute générosité. Elles ont lié sa cause à celle de l'honneur et proclament que l'un accompagne nécessairement l'autre 2. « Qui songe à l'amour, dit Hartmann, doit renoncer à ce qui n'est pas le bien. L'amour exige des sacrifices.... 11 veut qu'on agisse droitement sans jamais s'en vanter, qu'on ne viole pas la foi promise; son service requiert douceur et virile fermeté, hardiesse et délicatesse.... L'amant doit être prêt à sacrifier son âme et son corps 3. »
L'amour courtois diffère, on le voit, de l'amour des chansons de geste. 11 s'en distingue surtout par la décente réserve des femmes. Si dans certains poèmes chevaleresques on trouve encore des amantes osées qui, comme Orgueilleuse, offrent leur amour à celui qu'elles ont distingué, ou qui, comme Blanche*» fleur et Conwiradmur, entrent sans honte dans son lit, c'est qu'il s'agit là d'une donnée ancienne, que le poète, respectueux de son sujet, n'a osé modifier. Le plus souvent la femme commande à ses sentiments. La Didon de Veldeke se refuse, malgré Vénus, à découvrir son amour à Enée *. La Fénice de Cligés résiste à son entraînement et n'avouera pas à Cligés qu'elle l'aime, car « ce n'avint onques — Que famé tel forfeit feist, — Que d'amer home requeist — Se plus d'autre ne fu desvee •'>. » Laudine, Énide, la comtesse d'Aquitaine constatent que c'est violer les lois de leur sexe que de prier les hommes d'amour 6. iHe partage les mêmes sentiments t. Aussi les héroïnes courtoises sacrifient-elles vaillamment leur inclination et laissent partir celui qu'elles aiment plutôt que de se charger de la honte d'un aveu 8. La délicatesse de quelques-unes s'offenserait d'appartenir à deux hommes à la fois, et, malgré l'exemple d'iseult, Fénice rejette avec dégoût l'idée d'un tel partage 9.
1. Reinm., M. S. F., 178 : 29 et ss. — 2. Veld., M. S. P., 61 : 18 et s. ; Trist., God., 189 et ss. — 3. /. BilchL, 607 et m. — 4. Enéide, 1303 et ss. — 5. Cligés, 998 et ss. — 6. Iv., 2329 et s. ; Kr., 5886 et as. ; Orég., 879 et ss. — 7. « .... Qu'il n'afiert pas que feme die : — « Je vucil devenir vostre amie. » nie et Galeron, 1223 et s. — 8. Iv., 3810 et h. — 9. Cligis, 3152 et ss.
.TiO ÉTUDE SUR HAhTMA.NN d'aUE.
Celte pudeur a contribué à donner aux femmes un empire universellement accepté et dont elles ont parfois abusé. Les unes condamnent leur amant à une existence solitaire et pleine de périls * ; d'autres le contraignent à se comporter si mal au combat qu'il devient la risée de tous « ; d'autres enfin le traitent avec une inhumaine coquetterie 3.
Comme nous sommes loin des mœurs des chansons de geste ! Là rhomme méprise la femme et craint de perdre son courage en Taimant ^. Aujourd'hui cet amour lui parait chose si noble et si haute, qu'il ne recule devant aucun danger pour le conquérir. L'affection de la femme, loin de lui ravir sa valeur, Taccrolt. Avant de tenter une périlleuse entreprise, il se recommande à sa dame ^. La pensée de l'aimée le rend insensible à des spectacles ou à des contacts qui font reculer les plus intrépides ^, « N*aurais-je que l'épaisseur d'un cheveu de courage, ditÉrec à Énide, rien ne serait à craindre pour moi : chaque fois que mon âme songe à vous, mon bras est sûr do la victoire, car voire amour donne la force ii ma vaillance 7.» Les héros combattent avec un redoublement d'ardeur si la lutte a lieu sous les yeux de leur amie. La vue de la femme aimée leur est un puissant stimulant, une aide dans la bataille, un gage de succès ».
Ce tableau a cependant quelques ombres. Si, en tant qu'amante, la femme est la maîtresse absolue de l'homme, il n'en est pas de mémo lorsque l'amour est absent, surtout si elle possède des biens qui tentent l'avidilé de cupides voisins ou d'aventuriers sans scrupules. En dépil de la courtoisie dans la fiction, la lutte pour la richesse est âpre et ardente. La femme, inhabile aux armes, a tout à craindre pour ses domaines en l'absence (l'un défenseur. On demande sa main pour acquérir en même temps ses terres, et si elle refuse, on lui fait une guerre sans merci '\ On ravage son pays si on est sur de l'impunité *o.
1. Kr., 9533 01 ss. — 2. V. Paris, op. c, IV, p. ÎK). — 3. V. conduite d'Orfruoilleiise envers (îauvaiu (/'</rj., X à XIVj. d'II<?lènp sans pair envers Por- Kiiio (P. Paris, oj). c, IV, p. 3>*j. — 1. « Aiiiisiot do fomc fait tout muer — Lo cora^ro do Ihoino ot trostorn^^r * {.[i<ml. '^220 ot s.). — 5. P. Paris, op. c, IV^ p. 280. — (). P. l»aris. op. c. , IV. p. 2S(> ot s. — 7. !•>., 8802. — 8. Enéide, 12131 ; Kr.. 800. \K^. — 1». Iv.. 3107 ot ss. : Crô^r , 8<n> ot ss. — 10. Iv., 7816 cl ss
LA SOCIÉTÉ CIIBVALE&RSOUE DIAPRÉS HARTMANN. 351
Sans un serment préalable et en quelque sorte obtenu par surprise, les vassaux d'une femme ne se croiraient pas liés envers elle, quoiqu'elle soit leur suzeraine K Le déchaînement des convoitises fait souvent craquer le vernis de politesse. Un grand seigneur ne rougit pas de soumettre les femmes que lui livre un contrat inhumain à une odieuse exploitation '-'. Malgré la délicatesse et le désintéressement si souvent affichés, la femme ne trouve de mari que si elle est convenablement dotée 3. Aussi les dures nécessités de la réalité contraignent-elles les femmes à imposer silence à leur cœur et à choisir entre deux prétendants celui qui saura le mieux les protéger et défendre leurs biens *.
Parmi les poètes qui se sont faits les avocats des femmes, qui ont imposé aux hommes les devoirs les plus rigoureux envers elles, qui ont propagé leur culte avec le plus d'enthousiasme, il faut citer Reinmar et surtout Hartmann. Henri du Tûrlin les associe dans son éloge funèbre, t Bonté féminine, s'écrie-t-il en déplorant leur mort, tu as fait la plus grande perte s. » Reinmar, en effet, n'a jamais médit d'elles 6. H a proclamé leurs vertus, montré aux hommes ce qu'ils leur doivent et déclaré qu'elles sont la source de tout bonheur ?. C'est lui qui a poussé ce cri : « femme, combien pur est ce nom! Qu'il est doux à prononcer et à entendre»! » Hartmann s'est montré encore plus ardent champion des femmes. Il leur a témoigné une vénération pure et désintéressée, puisque, si nous en croyons ses poésies lyriques, il a été assez maltraité par elles. Mais il était dans sa nature douce et aimante de prendre en pitié la faiblesse de leur sexe. 11 a compati à leurs peines, souffert de leurs maux, confondu leurs calomniateurs. Il proclame que les hommes doivent dire du bien d'elles et leur être soumis '*. 11 affirme son dévouement pour elles ^o. n les déclare dignes de tous les éloges, car • elles sont la source du bien qu'accomplissent les hommes et c est grâce à elles qu'ils peuvent
1. Grég., 584 et ss. — 2. Iv., 6349 ot ss. — 3. P. H., 758 cl ss. — 4. Iv., 3811 et S9. — 5. Krone, 2431 et ss. — 6. M. S. K., 163 : 2ÎÎ et ss. — 7. M. S. F., 183 : 27 et ss — 8. M. S. F., 165 : 28 et s. - 9. M. S. F., 206 : 19 et s». — 10. M. S. F.. 214 : 3.
3r>2 KTL'DE SUR HARTMANN d'aUE.
échapper au mal ^ > 11 aurait volontiers, comme Freidank, fait dériver le mot frau de freude, • parce que les femmes sont la joie du monde. »
De la femme, c'est la faiblesse qui parait avoir surtout frappé Hartmann. 11 ne se lasse pas d'y faire allusion. Féminin est pour lui synonyme de débile, d'impuissant. L*bomme sans armes est comparé à une femme 2; des coups portés sans vigueur son l des coups de femme 3; des paroles où perce Tinquiétude sont des paroles de femme ^ ; se laisser aller au découragement est digne d'une femme '>. Les femmes pleurent souvent, car les larmes sont leur seul recours c, la seule défense qu'elles puissent opposer à la Destinée 7. Aussi les hommes leur doivent-ils appui et protection. Hartmann flétrit le brutal qui les mallraile » et maudit le félon qui se fait un jeu de leur honneur ô.
Les femmes de Hartmann méritent l'aide de l'homme par leur douceur et leur bonté. Sauf une exception, ses héroïnes sont d'une inaltérable mansuétude. Douce est le qualificatif le plus fréquent qu'il leur attribue, et leurs actes ne démentent pas le caractère qui leur est prêté. Elles s'apitoient sur les souffrances des blessés, veulent les retenir pour les soigner *o. C'est un besoin pour elles de consoler les misérables >*. Plutôt que de laisser poursuivre un combat qui peut entraîner mort d'homme, l'une d'elles renonce à ses justes prétentions. « Mieux vaut, dit-elle en souriant, que mon corps et mon domaine soient réduits en cendres, que d'exposer la vie et Thoniieur d'un brave chevalier i*. » Elles s'aiment entre elles plus tendrement que ne font les hommes, et lorsque deux amies se rencontrent après une lon^'ue séparation, elles se prodiguent les marques d'affection et, dans le chagrin, les coiisolations i^.
Nous serions surpris que Hartmann, qui se montre généralement observateur perspicace, n'ait pas découvert de défauts dans la belle moitié du genre humain. Il en a vu et ne s'est pas
1. M. s. K , 214 : î» 01 ss. - 2. Kr., 103. — 3 p:r.. Î)S4. — 4 l\ H., 1122. — 5. Iv , 3(K)1. — T). Kr.. ôTtiT) oi s<. - - 7. Kr., r)7t)7 oi ss. — 8. lir., 5769 et ss. — 9. /. Jiih'hl., 241 ri Ms. — 10. Iv.. 54(iO ^t s<. U. Kiv. •>7«M> et ks. — 12. Iv.. TMi i'\ ss. — 1:î. Kr.. 0<H1> oi ^s.
LA SOCIÉTÉ CflEVALERESOUE D*APRÈS BARTMANN. 3o3
abstenu de les signaler. Il a d'abord conslalé que les femmes se laissent emporter par la passion au point d'en venir à l'injure • . C'est là certes un grave manquement à la courtoisie, à la mesure, dont nul ne se doit départir. Mais les filles d'Eve font pis. Notre poète constate mélancoliquement que toutes n'ont pas le souci de Thonneur et reconnaît que certaines sont à surveiller, car les perfides conseils d'une entremetteuse peuvent aisément les détourner de leurs devoirs 2. Ce qu'il leur reproche le plus souvent, c'est l'indiscrétion, la soif du bavardage, l'amour des caquets. Avant Rabelais 3 et La Fontaine *, il sait que garder un secret leur est chose impossible. « Si Tune Ta dit, trois ou quatre vont bientôt le savoir, puis tout le pays sera dans la confidence ^. » Il prétend que réunies, elles ne peuvent s'empêcher de se livrer à d'inutiles babils 6. Leur loquacité les amène à parler inconsidérément. L'une de ses héroïnes en fait le piquant aveu, t II arrive facilement qu'une femme dit ce qu'elle devrait taire. Si l'on voulait nous reprendre pour cette faute, on aurait bien à châtier. Nous autres femmes, avons journellement besoin qu'on nous passe de sots discours, car souvent nos paroles sont dures quoique sans méchanceté, dangereuses quoique sans haine *?. » Une autre reconnaît que sa précipilalion Ta mise dans la plus dangereuse situation «.
Avec cela elles ont un regrettable penchant à la contradiction. Elles sont aisément portées à enfreindre Tordre qui leur est donné 9. La logique n'est pas leur fait et « raisonner comme une femme » est une sévère critiqueio. Elles sont incapables de bon conseil**. Elles n'ont pas la profondeur de sentiment qui distingue les hommes et Hartmann démontre, par l'exemple de la comtesse d'Aquitaine, que c'est à tort qu'on dit qu'elles aiment mieux qu'eux *2.
En dépit de ses taches, Hartmann a admiré le soleil. Plutôt
l. Iv., 5012; Kr., 5912. — 2. Iv., 2894 et ss. - 3. Liv. 111, chai). »4. — 4. Us femmes et le secret^ VllI, 6. — 5. Oréj;?., 1427 et ss. — 6. Iv.. 62î>3 et ss. — 7. Iv., 7674 et ss. — 8. Iv., 4143 et s. — 9. Er.. 3241 et ss. Gautier d'Arras blâme en elles le même déiaut, « car feme et oufaiit font souvent — La chose quom plus lour defcnt » {ÈracU\ 31U6 et s.. — 10. Iv.. 1921. — 11. Iv.. 7851 et ss. — 12. Gré^^, 842 et ss.
Witi ÉTUDE SUR HARTMANN D AUE.
que (le relever les imperfections du sexe faible, il s*esl appliqué à faire valoir ses qualités. Non seulement il a répété tout le bien que les auleurs qu il a imités disaient des femmes, mais il a encore renchéri sur eux. Ses héroïnes sont plus douces elplus aimables que celles de Chrétien. La Laudine allemande témoigne à sa suivante plus de véritable bonté, plus de confiante affection ^ Elle est plus juste envers elle et répare largement le tort immérité qui lui a été fait et les angoisses qu'elle a su-
bies '^. Nous avons constaté, en étudiant le caractère d*Enide, qu*elle est plus compatissante et d*âme plus tendre chez Hartmann que chez le poêle français. Telle dure appréciation, faile par Chrétien d*un acte féminin, a été modifiée par Hartmann. Ce n'est plus folie, comme chez le poète français, si la suivante de la dame de Narison épuise tout le précieux onguent pour guérir ivain, mais doux vouloir ^, 11 a prêté à ses héros son respect de la femme. Nul d'entre eux ne se permettrait de tenir à une dame les propos discourtois que le Galoain de Yivain français tient à Énide *.
Le poète allemand s*est appliqué, mieux que Chrétien, à mettre en relief le pouvoir de la femme. 11 nous montre les animaux eux-mêmes subissant son gracieux et irrésistible ascendant. Un cheval reçoit volontiers sa provende des mains d'une femme '\ Les coursiers fougueux, conduits par Énide, abandonnent sur-le-champ leur impétueuse nature et se laissent docilement diriger ^\ Les prières des femmes ont une telle force de persuasion que Dieu lui-même ne saurait leur résister ". Chrétien n'a aucun de ces traits, inspirés à Hartmann par sa vénération pour les femmes.
Le respect de la fennne, devenu, par lleinmar et Hartmann, un des premiers articles du code de courtoisie, l'est resté pendant bien des années. La galanterie n'a cessé d*étre considérée comme Tune des vertus nécessaires des héros chevaleresques.
1. l'.llo craint, clioz Clirulion. do nuTonlonier sa maitresse en accompagnant l'ainio «le la fillo «lu romio «le Noiro-Kpine (Chr., Iv.. 50(Mi oi h.), H;iriniann la moiiire plus imji'iwmiaiiie. — 'Z. Iv.. 5415 oi ss. — 3. Chr.. Iv , ZJ^ et «s.; Iv., ;«7^<. — 4, Chr., Iv.. WXik) oi ss. — 5. Kr , ao:J ol s. — 6. Er., 3467 et 8S. — 7. Iv , 5357 ei ss.
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De sévères chàliinents atlendenl les ruslres qui, comme Urians, usent de violence envers les jeunes filles *. Les écrivains satiriques, comme Henri de Melk, n'osent prendre les dames à partie. Si la fin du xn® siècle a vu un léger obscurcissement de la gloire de la femme, les poèmes courtois ont rendu impossible le relour à Tancienne barbarie. A eux revient l'honneur d'avoir donné à la femme le rôle qui lui revient dans une sociélé civilisée.
1. Pendani un muis Urians partage la nourriture des chiens i\ la cour d'Arthur.
Malgré les nombreuses éludes publiées sur Hartmann, il resle, comme nous Tavons vu, bien des points obscurs dans la vie et les œuvres de l'intéressant chevalier-poète. Nous nous sommes efforcé d'en élucider quelques-uns. Voici le bref résumé des résultats auxquels nous sonmies arrivé.
Hartmann d*Aue est vraisemblablement né en Souabe, à Obernau, près de Hotenbur^ sur le Neckar, vers 1170, d'une famille de minislériaux au service des comtes de Hohenberg. Sa première enfance a dû s'écouler dans une école de couvent, où il aura appris le latin et les autres sciences qu'on enseignait dans ces établissements. H a passé probablement les années de Tadolescence à la cour de son suzerain, où il s'est préparé à la carrière militaire. Nous croyons avoir démontré que, dans sa jeunesse, il a fait un séjour, dont la durée est difficilement appréciable, dans le nord de la France. C'est là qu'il a appris le français, qu'il a lu les œuvres de nos auteurs du xii*' siècle, qu'il s'est épris de l'idéal de courtoisie si raffiné dès lors en France et encore peu développé en Allemagne.
Le retour de Hartmann dans sa patrie a été suivi de deux événements qui ont laissé des traces dans ses poésies : la mort de son maitre et sa participation à une croisade que nous croyons être celle de llîH.
Jusqu'à ce moment, Hartmann s'est borné à composer des poésies lyriques, imitateur habile, il a traité les sujets communs aux Minnesinger, soit dans de courtes pièces, conformes au modèle courant, soit dans un poème de longue haleine, le /. Bûchlein. Après la croisade, le jeune poète, enfin éclairé sur la véritable nature de son talent, et sans doute sollicité par le
prodigieux succès des récils arthuriens, se décide à aborder Je genre épique. Il obtient sur-le-champ une éclatante renommée. Ii)ain ei Érec sont des adaptations des œuvres du même nom de Chrétien de Troyes. Dans le premier de ces poèmes, Hartmann imite d'une façon presque servile son modèle. Il se défie de ses forces et n'ose se laisser aller à sa fantaisie. Il suit docilement la voie tracée, et lorsqu'il s'en écarte, il se montre généralement fort inférieur au poète français. Cette raison serait déjà de quelque poids pour motiver notre classement chronologique des œuvres de Hartmann, et nous autoriserait à admettre qix'Ivain est antérieur à Érec, Mais nous avons fait voir que l'opinion de Lachmann et de Haupt, qui n'étaient pas en possession des textes français et comparaient les poèmes allemands à'Érec et d'/oam, alors qu'il faut manifestement s'attacher aux passages ajoutés par Hartmann dans l'un et l'autre poème, et examiner la valeur respective de ces additions, n'a pour elle que l'autorité de la tradition. La discussion des arguments présentés par les partisans de l'antériorité d'Érec, l'examen des renseignements donnés par le poète, du vocabulaire et de la rime, enfin la présence dans YÉrec allemand de passages tirés de VIvain français, auront justifié notre chronologie.
Après fvain, Hartmann a écril Érec^ où se rencontre plus d'élévation morale, un art plus personnel, un ton plus grave, une expérience plus vaste des choses humaines, ce qui confirme encore la postériorité de ce poème relativement à /vain.
/vain et Érec sont les deux seuls récils arthuriens de Hartmann Malgré io succès de ces œuvres, obéissant sans doule à des scrupules religieux, il se tourne vers la légende. Grégoire est aussi l'imitation d'un poème français, mais où, suivant la méthode adoplée pour Érec, Hartmann ne craint pas de modifier souvent son texte. C'est une légende hagiographique dont l'auteur espère tirer profil pour son salut, et qu'il écrit avec l'intention de ramener les pécheurs dans la bonne voie.
Le Pauvre Henri levmine la série des ouvrages de notre poète. La religion parait au premier plan dans celle œuvre, qui marque le dernier terme de l'évolution de Hartmann. Tout à fait profane dans les poésies lyriques et le A Bûchlein, consacrés à
célébrer ï Amour, nous l'avons vu mondain seulement dans les poèmes chevaleresques, destinés à la glorification de Y Aventure, enfin résolument pieux dans les légendes, dont le but est VÉdiflcation.
Hartmann élâit poêle : mais il était aussi chevalier. Sans pousser l'orgueil de sa profession aussi loin que Wolfram d'Eschenbach, il aimait passionnément la carrière des armes ; ministérial, ses fonctions ont dû être surtout militaires. Cependant, s'il a bien servi son maitre de l'épée, il a du, comme les vassaux qu'il met en scène dans ses œuvres, èlre pour lui un éclairé el sage conseiller.
C'est entre 1210 et Mif) que Hartmann est mort.
Au début de sa carrière poétique, Hartmann est un Minnesingei\ 11 a les défauts des poètes connus sous ce nom. Nous avons expliqué le caractère languissant et froid du Mmnesang par le respect du bon ton, qui interdit au poète les naïves effusions; par la haute situation sociale de l'aimée, qui lui impose une stricte réserve; par l'influence de la mode, qui lui prescrit une attitude mélancolique, et enfin par l'habitude des subtiles déductions et de l'étude psychologique. L*examen des poésies de Hartmann nous a montré qu'il ne se distingue pas de ses prédécesseurs par l'originalité. Ses Lieder, ses strophes de femme et ses chansons de croisade sont une imitation habile des motifs traités avant lui. Idées et forme, il a presque tout emprunté à autrui. 11 n'avait d'ailleurs rien de ce qui fait le grand poète lyrique, ni l'émotion profonde et communicalive, ni l'élan de la passion, ni la fertilité de l'imagination.
De Hartmann comme des autres Minnesinger, on est autorisé à penser que ses poésies ne sont pas l'expression de faits réels. H n'a pas, dans ses vers, épanché une passion véritablement ressentie. C'est à une dame imaginaire, en tout cas à une dame qu'il n'a pas vraiment aimée, que s'adressent ses protestations. L'inspiratrice de ses poésies est vraisemblablement la mode. De là la vanité des classifications chronologiques tentées par tant de critiques qui, voyant dans ses chansons des allusions à une ou plusieurs liaisons réelles, prétendent fixer la date de chacune d'elles et reconstituer la vie amoureuse du poète.
Les différentes strophes réunies par Hartmann (qui suivait en cela Texemple des autres Minnesinger) en un même ton ne constituent pas des poésies au sens moderne du mol. Elles ne sont reliées entre elles que par des lois identiques do rythme et do rime, mais ne présentent pas un enchaînement logique. Elles sont le plus souvent indépendantes par les idées et quelquefois inspirées par des situations différentes.
Le /. Bûchlein, composé après les poésies lyriques, n'est, comme nous lavons vu, ni une lettre d*amour, ni une plainte, ni un plaidoyer juridique. C'est un débat, écrit à l'imitation des nombreux débats français, et où se retrouve aussi l'influence d'Ovide, soit que Hartmann ait directement mis à contribution le poète latin, soit qu'il en ait connu la traduction faite par Chrétien de Troyes. Nous n'avons pas plus retrouvé dans le /. Bûchlein que dans les autres poésies lyriques de Hartmann le ton ému qui nous permettrait de conclure qu'il a présenté là un incident de sa vie.
Malgré les doutes récemment émis par un critique, nous pensons, et nous avons tâché d'en donner la preuve, que le poème qui fait suite au Débat est bien la conclusion de celui-ci et a réellement Hartmann pour auteur. Bn revanche, la poésie à laquelle Haupt a donné le nom de //. Dûchlein, et qu'il prétend être rœuvrede Hartmann, ne peut, pour des raisons tirées du caractère du poème et du tempérament de l'auteur, lui être attribuée.
Des récits chevaleresques de Hartmann, Ivain partage les qualités et les défauts du Chevalier au lion de Chrétien, Comme l'original français, il manque d'unilé : les épisodes qui en forment la principale partie sont inutiles, et nulle des raisons invoquées pour justifier leur présence dans l'ouvrage n'atteint ce résultat. L'incohérence de la plupart des données révèle clairement que nous sommes ici en présence d'une série d'aventures diverses et anciennes réunies par un habile rapso^le.
Le sujet d'£r^c est également emprunté au cycle artfaurien. Ce poème n'a pas tous les défauts qu'on lu: a rrprocliés : il Hsi notamment mieux encLainé qu'on ne l'avoue; les épîi?//'jes y sont, sauf un. utiles, bien reliés et bien disposée.
il était impossible d'étudier les poèmes arlhurieri-r d<r Hart-
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mann sans jeler un coup d'oeil sur la question si obscure et si controversée de leur origine. Des deux théories en présence, celle qui voit dans les œuvres de Chrétien le produit d'une lente transformation des légendes bretonnes (qu'elle se soit opérée en Angleterre ou ailleurs) nous a paru plus vraisemblable que celle qui prétend faire sortir Ivain et Erec tout d'une pièce du cerveau de Chrélien. Il nous a été possible de prouver par un rapprochement de l'arec français, du Mabinogi de Gerainl et de YÉrec de Hartmann, que ce poète a dû connaître une version antérieure à Chrélien. Cette version lui a sujy:géré certaines modicîitions qui concordent avec les données du Mabinogi^ également écrit avant Chrétien.
La comparaison des poèmes arthuriens de Hartmann avec ceux de Chrélien a été l'objet d'un certain nombre de travaux en Allemagne. Nous avons dû ramener à des proportions plus modestes l'enthousiaste éloge décerné à Hartmann aux dépens de Chrétien. Celui-ci, malgré les critiques qu'il mérite, reste de beaucoup supérieur à son imitateur par la rapidité, la couleur, le mouvement de la narration. Le poète allemand, en revanche, s'est ingénié à mieux agencer son récit, à en motiver tous les faits, à le compléter par de nouveaux traits, à l'orner de développements intéressants ou de petits tableaux de genre. L'action est devenue, chez lui, plus vraisemblable. 11 montre plus de respect pour la bienséance et pour la courtoisie. La réflexion morale, le raisonnemenl, la description des états d'âme jouent dans ses poèmes un rôle plus important, parfois, il est vrai, au détriment de la vérité. Nous avons reconnu en lui un poète subjectif attribuant à ses personnages ses idées et ses sentiments, et nous avons regretté qu'il sacrifiât la vraisemblance à la rhétorique. Hartmann, enfin, est un didactique ne négligeant aucune occasion d'instruire le lecteur soit par les préceptes, soit par l'appréciation des actes de ses personnages.
Les modifications apportées par le poète allemand à son original ne sont pas la preuve d'un haut génie. Elles témoignent que leur auteur possédait un esprit atténlif à l'enchaînement logique des faits et soucieux de la clarté. Elles ne permettent nullenienl de l'égaler à son modèle.
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Grégoire^ qui a élé^crit immédiàlemeni après Érec, comiue le prouvent de nombreux passages identiques dans les deux poèmes, est une légende pieuse, dont le héros, malgré l'indication contraire d'un manuscrit, est, pour le trouvère français comme pour son imitateur allemand, le pape Grégoire le Grandi La légende d'Œdipe, qui a certains traits communs avec celle de Grégoire, ne peut Tavoir inspirée, pas plus que la légende de Judas à laquelle on Ta également comparée.
L'auteur du Grégoire français écrivait un demi-siècle avant Hartmann. Aussi celui-ci s'esl-il vu dans la nécessité de modifier assez profondément son original pour l'adapter aux mœurs et aux idées de son temps. Il a fait du simple sodéer du texte un chevalier élégant et courtois. Au diable, qui joue dans le poème français un rôle important, il a substitué, comme facteur des événements, les sentiments humains. Enfin, profitant des progrès que l'art littéraire avait accomplis depuis la rédaction du Grégoire français, il a réalisé certains perfectionnements de forme dont il est juste de lui tenir compte. Mais pas plus que dans É7*ec et Ivain il n'a atteint ici l'éclat et la vigueur de son^ modèle. Ses tendances moralisatrices et sa prédilection pour rétude des sentiments l'ont plus d'une fois amené à commettre des maladresses, comme l'invraisemblable discours mis dans la bouche de l'adolescent qu'est Grégoire à sa sortie du couvent. Nous avons reconnu, en revanche, que ses personnages, en général, sont mieux étudiés, plus vivants, ont un caractère plus individuel que ceux du conteur français.
Le Pauvre Henri est aussi une sorte de légende pieuse, bien qu'elle ne raconte pas l'histoire d'un saint. Nous avons, en efltet, vu dans cette œuvre un souci religieux plus accentué que dans Grégoire. La forme, plus achevée, de ce poème, et qui décèle l'auteur arrivé à l'apogée de son talent, est Tune des causes du succès qu'il obtient aujourd'hui. Nous avons essayé, en tenant compte des mœurs du temps et en mettant en lumière certains motifs peu apparents du récit, de faire voir que l'œuvre de Hartmann ne mérite pas les critiques sévères que lui ont prodiguées Gervinus et d'autres auteurs.
L'origine du Pauvre Henri est vraisemblablement une légende
laline dont Ilarlmann a peut-être modifié quelques parties.
Si Hartmann n*a pas été mêlé aux événements importants de son époque, comme Walther de la Vogelweide, si ses poésies ne présenlent aucun intérêt historique, si ses jugements ne portent jamais sur les hautes questions qui passionnaient son peuple, il est, en revanche, dans le domaine de la poésie pure, Tun des premiers, le premier, à beaucoup d'égards, de son temps. Talent d'une remarquable souplesse, il a cultivé quatre genres littéraires différents : il a tenu sa partie dans le chœur du Minnesang^ il a inauguré la poésie didactique amoureuse, ses poèmes arthuriens régalent aux plus grands poètes épiques allemands du moyen âge, enfin il a ouvert à une foule d'imitateurs de nouvelles voies en mettant à la mode la légende courtoise.
Ce serait lui faire tort que de le comparer aux génies créateurs. Mais s'il n'a pas la puissance d'imagination et la vigueur de pensée des grands poètes, ses ouvrages renferment assez de beautés pour faire de lui un auteur plein d'intérêt et digne de la gloire dont il a joui.
L'étude de la société chevaleresque telle que nous la présente Hartmann nous a fait voir comment notre poète a conçu les trois principaux types qu'elle connaît : le roi, le chevalier, la femme. Hartmann a laissé au roi le caractère patriarcal et inactif que lui attribue le poème arthurien. il a vu dans le chevalier l'idéal de toutes les vertus, d'un zèle religieux modéré, il est vrai, et indifférent à l'idée de patrie, mais plein de loyauté, d'humanité et de générosité, un redresseur de torts toujours prêt à voler au secours de l'opprimé. Quant à la femme, Hartmann a contribué, par le respect qu'il lui témoigne et par les vertus qu'il lui reconnaît, à rehausser encore sa situation dans le monde féodal, qu'elle enflamma pour les idées de pudeur, de courtoisie et d'héroïsme.