‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 5 sur 42 · Saran, op. c, p · texte numérisé non relu

Saran, op. c, p

de son Parzival, Wolfram d'Eschenbach fait allusion à Ivain »; le sixième livre du Pa7*zival nyani été écril après Télé de 1203 *, il faul donc qu'Ivain ait été terminé dans les dernières années du xn° siècle ou au commencement du xiii*. Après loain (nous donnerons plus loin les raisons de celle chronologie, qui est en contradiction avec l'opinion généralement admise ^), Hartmann a composé Érec.

Malgré tout le succès ol)lenu par ces deux poèmes, Hartmann ne continuera pas à exploiter la mine féconde du cycle arthurien. Inaugurant la troisième et dernière phase de sa vie poétique» il délaisse V Aventure pour VÉdl/ication, le récit chevaleres(iue pour la légende pieuse. Las de servir le monde, il passe au service de Dieu. Après avoir évoqué les brillantes figures de la Table ronde, il s'attache à décrire l'histoire de ceux que la colère divine punit pour avoir trop aimé les joies terrestres. Après Ivain et AV^c, il écrit Grégoire et le Pauvre Henri. Que cette évolution soit la manifestation d'un désir de piété, une conversion analogue à celle qui fil de l'auteur de Phèdre celui iïEsiher et d'Athalie, nous ne pouvons nous refuser à le croire. Le poète du Pauvre Henri s'est expliqué nettement sur la vanilé des choses humaines et le néant des joies d'ici-bas; celui de Grégoire a déclaré qu'il espérait, « en confessant la vérité, » alléger le fardeau de ses péchés. A moins d'accuser Hartmann de supercherie, et cela dans un ordre de choses qui lui commandait le respect, ou d'instabilité dans les convictions, ce que dément son caractère, nous sommes forcés de reconnailre qu'il n'est pas revenu au poème arthurien après ses légendes pieuses.

A côlé de ces raisons tirées du caraclère de Hartmann, il en est d'autres qui démontrent la postériorité du Pauvre Henri relativement à /rain. Nous ne répéterons pas les arguments que l'on trouvera dans les œuvres des critiques qui se sont occupés de celte queslion *. Q^iî^nt à Grégoire, nous ferons

1. Parz , 2.">3, 10 et ss. — 2. Hciupt : I)er avme Heinrich *, p. xvii. — 3. V. diap. IV, 5. — 4. San Marte : Mien ttnd Dichten Wulframs ron Escfienbach, II, îî?î>; Siinrock : Jh'r arnu: Ileinrirh von Hart/nann von Ane t'ibersetsf, VIII; liechstcin : I)as ht'ifische JCpos. XII, note; Slahl : Die Reimhrechung

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remarquer que telle assertion produite dans Ivain serait étrange si ce poème avait été écrit après Grégoire ^

Entre Érec et Grégoire, il n'a pas dû s*écouler un long espace de temps. Ces deux poèmes, en eflfel, présentent une concordance d'idées et d'expressions qui prouvent que Hartmann, en écrivant le second, était encore sous l'influence des pensées et des sentiments qui l'inspiraient lorsqu'il Iravaillail au premier. Ses souvenirs n'avaient pas encore eu le temps de s'effacer ; de là les nombreuses et caractéristiques analogies dont nous signalons plus loin les principales 2.

Des deux légendes pieuses de Hartmann, c'est Grégoire qui est la première en date. L'esprit, en effet, comme nous le mon-

trerons plus loin 3, en est plus mondain, moins austère, moins détaché des choses terrestres. Mais Grégoire non plus n'est pas une œuvre originale : c'est l'adaptation d'une ancienne légende française ^ que Hartmann, procédant comme il l'a fait pour Érec, a traduite assez librement, retranchant, modifiant et surtout ajoutant.

Le Pauvre Henri est le dernier poème de Hartmann. Il est assurément le plus achevé pour la forme. C'est une gracieuse idylle, qui célèbre le triomphe du plus sublime dévouement.

Si nous en croyons Gliers, Hartmann serait l'auteur de lais •'». Dans le cas où Gliers aurait été bien renseigné, ces produits de la muse de Hartmann se sont perdus dans le cours dos siècles. Jusqu'ici, du moins, on n'en a pas trouvé trace.

Nous avons vu, dans ce rapide exposé, la vie de Hartmann se

bei Hartmann von Ane, p. 7 el ss. ; Saran, op. c, p 46 et ss. — 1. Dans Ivain, le poète, après avoir rapporté que son héros passe la nuit dans une chambre où dort une femme qui n'est pas sa parente, dit qu'il ne faut pas s'en étonner, « car un honnête homme peut imposer silence à ses désirs s'il le veut * ((i574 et ss.). n n'aurait vraisemblablement pas fait cette déclaration, qu'il n'a pas trouvée dans Toriginal français, après avoir, dans Grégoire, averti le lecteur de ne se permettre aucune familiarité ni avec sœur ni avec parente, sous peine d'attiser ainsi le mal que l'on doit conjurer (415 et ss.) — Celte exhortation de Grégoire se trouve dans l'un des textes français, v. Appendice IIL — 2. V. Appendice I. — 3. V. chap. vi. — 4. V. chap v. — 5. Oliers joint le nom de Hartmann à celui de plusieurs poètes dont il dit : Bas vâren aise guote man, — Dac tnan an leichen ir genôz — nicmer ruer gevinden kan (M. S. H., I, 42»»}.

âO KTUDE SIR HAUTMANN D*AUE.

dérouler de la façon la plus logique. Sa poésie prend un caractère de plus en plus austère, se préoccupe de plus en plus dos choses du salul. C'est suivant une progression ininterrompue que les intérêts spirituels, la tendance à l'édification, le souci de servir la religion se manifestent dans ses œuvres. Le jeune homme célèbre l'amour, ses plaisirs et surtout ses tourments; il donne des conseils sur les moyens de se faire aimer, supplie sa dame de l'écouler, se plaint de ses dédains, maudit les faux amants, bref, n'a en vue que la passion *. L'homme fait, encore sous l'empire des enchantemenis du monde, exalte dans /«amies dehors brillants de la vie chevaleresque. 11 considère l'honneur et le bonheur comme le but suprême de l'existence. Cependant, la légèreté morale a disparu. Le ton est plus grave, le sentiment religieux perce parfois. Érec nous montre le poète encore plus sévère, il est dominé davantage par les idées pieuses; il ajoute à son original un certain nombre de passages qui donnent à son œuvre un air moins frivole, et termine son poème en souhaitant à ses lecteurs les béatitudes éternelles ^ Avec Grégoire^ les considérations de salut et de vie future prennent le dessus, malgré quelques incursions sur le domaine chevaleresque. 11 s'agit ici de repentir et de pénilence : le poème a été écrit afin de faire comprendre aux lecteurs qu'il n'est jamais trop tard pour expier ses fautes. Enfin, le Pauvre Henri est l'œuvre d'édification par excellence. L'exemple du héros montre que riiomme doit s'humilier devant Dieu. Les réflexions sur l'instabililé des choses de ce monde, sur la futilité des joies terrestres, sur le néant de cette vie mise en regard de l'éternité, sont dignes d'un sermon.

Les travaux poétiques tenaient une large part dans la vie de Hartmann; ils ne la remplissaient pas cependant et n'en formaient même pas l'occupation la plus importante, il déclare que c'est lorsqu'il ne savait tirer un meilleur parti de son temps qu'il se livniit à la poésie '^ Quels étaient donc les travaux qui absorbaient ses journées?

\. Nous laissons do côté les chansons do croisade, qui sont l'explosion accidentelle et momentanée d'un enthousiasme reli^neux dû A des causes extérieures. — 2. V. chap. IV. — 3. Iv., 21 et ss.

l'homme. si

Hartmann nous informe qu'il était minislérial {dienstman). Il appartenait, étant chevalier, à la première classe de ces serviteurs liés au suzerain par un service personnel K Les devoirs des minislériaux étaient de diverse nature. Les quatre charges les plus importantes qui leur élaienl dévolues étaient celles de chambellan (Kdmmerer), d'échanson (Schenk), d'écuyer tranchant ou sénéchal (Truchsess) et de maréchal [Marschall), Moins considérés étaient les emplois de gouverneur, d'administrateur, de préposé aux routes, etc. A côté de ces fonctions civiles, les ministériaux fournissaient le service militaire. Us portaient les armes soit comme fantassins, soit comme cavaliers, et accompagnaient le seigneur dans ses expéditions et ses déplacements. Us étaient en quelque sorte sa garde du corps, son escorte personnelle, formaient la garnison du château, la troupe permanente toujours prête à l'attaque et à la défense. Le comte félon vient, dans Érec, pour enlever Énide, à la tète de dix-neuf compagnons à cheval 2 : ce sont vraisemblablement les ministériaux qui habitent le château et se tiennent à la disposition immédiate du châtelain 3. Leur réunion constitue làjani {Gesinde), qui, dans Ivai7i, se met en devoir de venger la mort d'Ascalon 4, et, dans Érec, forme la suite du comte de Limors 5.

Les chansons de croisade de Hartmann, sa dignité de cheva- Uer, l'intérêt qu'U témoigne aux joules, tournois et combats, prouvent qu'il était du nombre de ces gens de guerre prêls à servir leur maitre de la lance et de l'épée. Si, en plus, il a eu des fonctions civiles, U nous en a laissé ignorer la nature.

Comme tous les ministériaux, \\ était sans doute le conseiller de son maitre. Ses poèmes nous montrent les serviteurs de la maison soit unis aux vassaux et parents de leur maitre, soit, à l'exclusion de ceux-ci, assistant le seigneur de leurs avis. Us apprécient librement sa conduite, approuvent ou blâment ses actes, lui conseillent de se marier ou l'en détournent. La déci-

1. La seconde était occupée à des travaux manuels (Paul : Grundviss der gemt, Phil , II», p. 122). — 2. Er., 4039 et ss. — 3. Chez Chrétien c'est le sénéchal qui attaque le premier Érec, Chr. Er., 3572 et rs. — 4. H. Iv., 1160 et ss. — 5. H. Er., 6131. Hartmann déclare expressément que ce sont des chevaliers.

Û"! ÉTUDK SUH JIARTMANN D AUE.

sion que prend le suzerain est loiijours subordonnée à l'acquiescement de ses gens >.

Dans les circonslances importantes de la vie, ils interviennent en qualité de témoins. Non seulement leur présence est nécessaire aux mariages, mais ils se tiennent auprès du lit de mort du seigneur. Dans Grégoire, le duc d'Aquitaine réunit, lorsqu'il sent sa fin approcher, ses fidèles, parents, vassaux et ministériaux et leur recommande ses enfants ^.

Hartmann a dû remplir ces devoirs avec le bon sens, le tact et la prudence d'un sage éclairé par les livres et l'expérience des hommes et dont il fournit la preuve dans ses poésies 3. H a aussi connu les plaisirs que la vie du château réservait à ceux qui habitaient la résidence du seigneur. Comme les autres ministériaux, il prenait sa part des divertissements, joules, danses, chasses, festins, qui égayaient le manoir. Plus que ceux de sa condition il a dû être aimé et fêté. Ses talents de poète et la gloire qu'il devait à ses œuvres lui ont certainement concilié, comme il le désirait, la bienveillance de son entourage 4.

Son caractère, d'ailleurs, autant que nous pouvons en juger par ses œuvres, devait le rendre sympathique à tous ceux qui l'approchaient. Nul peut-être des auteurs de son temps ne mérite au même degré que lui l'épithète d'aimable. Partout où l'homme apparait derrière le poète, on se trouve en présence d'une figure respirant la bonhomie, non sans quelque pointe de malice, la gaieté avec un grain de mélancolie, la modestie et la loyauté, la' douceur et la sagesse.

Sa dignité est incontestable. Bien des poètes de son temps font un appel non déguisé à la libéralité des grands. Walther de la Vogelweide avoue franchement qu'il a en vue le profit : tantôt il demande, tantôt il remercie. Un fief, un diamant, des habits, il accepte tout î^. Spervogel, un prédécesseur de Ilart-

1. Nous trouvons rintervcntion des vassaux et ministériaux dans Ivain, 2382 ot 8.; Crréfc'., 21i*9 et ss.; Êrcc, 6204 et ss. ; T. Henri, 1478 et ss. — 2. Grég., 195 et 88. — 3. V. notamment les conseils donnés dans Grèy. (3793 et ss.) à ceux qui ont mission do gouverner, — 4. P. H., 14 et s. ; Iv., 26. — 5. Lange, op. c, p. 230 et s.

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mann, ne décerne d'éloges que contre récompense K Ruie se plaint de la parcimonie de l'empereur envers lui ^. Si Hartmann ne méconnaît pas l'obligation, pour les grands seigneurs, de se montrer libéraux envers les gens de leur maison 3 ou les jongleurs 4, en revanche il n'a jamais rien demandé personnellement. On ne peut pas citer un seul mot de lui, permettant de supposer qu'il ail jamais trafiqué de ses vers ou même qu'il ail sollicité la moindre faveur, le moindre don.

Ce serait un tort pourtant de croire que sa situation matérielle ait toujours été florissante el que la richesse lui assurait l'indépendance. A diverses reprises, en effet, il fait un plaidoyer si éloquent en faveur du pauvre qui, par sa vertu et sa vaillance, sait s'élever à un rang supérieur, qu'il faut voir là une allusion personnelle. Le jeune Grégoire, qui a beaucoup de Iraits coni. muns avec le poète, déclare fièrement que si, par son courage, il parvient à acquérir honneurs et biens, on l'estimera plus que l'héritier de grandes richesses 5. Ailleurs, Hartmann remarque que l'homme contraint de lutter contre le mauvais vouloir de la fortune, lorsqu'il est arrivé au but qu'il s'est fixé, ne doit de reconnaissance qu'à lui-même et peut porter haut la tète 6. Mieux vaut, dit un de ses personnages, être un homme de courage sans fortune que de se laisser aller à l'oisiveté au milieu des biens 7. a ceux qui veulent se rendre dignes d'être aimés Hartmann recommande Taclion, l'effort viril, l'énergique entreprise 8. Si cette idée de la valeur et du mérite de l'homme qui s'élève par ses seules qualités n'avait eu aucun rapport avec sa propre destinée, il ne l'aurait probablement pas exposée avec celle insistance et cette chaleur.

La noble et légitime fierté avec laquelle Hartmann parle des vertus qui l'ont fait triompher dans la lutte pour la vie n'a rien du sot orgueil du parvenu. Notre poète était par nature d'une rare modestie. 11 connaît peu ses beaux côtés, en revanche il se reproche souvent ce qui lui manque. Si, malgré sa constance et son loyal service, il ne parvient pas à se faire aimer, il s'en

1. Wilmanns : Walthev von der Vogeltceide, p. 33. —2. M. S. F., 116 : 25. — 3. Er., 29Ô4. — 4. Er., 2165 et ss. — 5. Grég., 1715 et ss. - 6. /. Biichl., 788 et 88. — 7. Iv., 2879 et ss. — 8. /. JJUchl,, 801 et ss.

2i ÉTUDE SLR HARTMANN D*AUE.

étonne peu : ses défauts délournenl sa dame de lui K II va plus loin, il approuve celle dont il veut conquérir la tendresse de le dédaigner 2. c De quel démon, dit son cœur à son corps, devrait être possédée la femme qui le voudrait du bien 3? > Use nomme fréquemment insensé et avoue quil n'a nulle prétention à la sagesse 4. Il est des poètes qui font volontiers parade de leur courage : Hartmann avoue que son cœur est accessible à la crainte. S'il décrit la frayeur de gens saisis d'une terreur panique, il ajoutera avec une charmante candeur qu'à leur place il aurait fait comme eux 5. Aussi humain que sensible, il déplore, lui l'admirateur des beaux coups de lance, les combats qui entrainenl mort d'homme (Iv., 6935).

Les regrets qu'il a témoignés à deux reprises de la mort de son maître montrent de quelle affection il était capable. Avec son bienfaiteur, dit-il, toutes les joies lui ont été ravies. Son chagrin est tel qu'il en a pris le monde en aversion. Mais il ne croit pas que sa dette de reconnaissance soit payée par les vers où il donne cours à sa douleur. 11 partira pour la croisade et attribuera à celui qui n'est plus une partie des mérites de la sainte expédition ^. Son âme aimante se révèle par l'intérêt qu'il prend au sort de ses personnages. Comme on l'a remarqué justement, ses héros sont pour lui de véritables amis ". Ce n'est qu'envers les déloyaux et les méchants qu'il se montre sévère et dur. Encore est-il si peu capable de rancune qu'il est rare de trouver chez lui un personnage absolument antipathique et qu'il excuse ou atténue les fautes des coupables «. 11 a eu le culte de l'amitié, dont il a tracé les devoirs à plusieurs reprises. 11 enseigne comment deux amis doivent s'y prendre pour régler un différend 'J, et considère comme une obligation de consoler un ami dans son malheur •«. De la simple camaraderie qui unit Ivain à Gauvain dans le poème de Chrétien, il a fait une profonde affection, plus forte que l'amour fraternel même et capable des suprêmes dévouements **.

1. M. s. F., 205 : 10 et ss. — 2. M. S. F., 205 : 22. — 3. /. BiichL, 818 et s».

- 4. /. Biickl., 1479 et ss. — 5. Er., 6679 et sa — 6. M. S. F., 210 : 23 et ss.

- 7. Bartsch : Genn., VII. p. 170. — 8. Grég., 323 et 88.; Er., 3717 et ss. —

9. /. BifchL, 986 et 8s — 10. Grég., 552. — 11. Iv., 2697 et ss., 2712 ot s.

l'homme. "25

« L'honneur el le bonheur sont le loi de l'homme dont le cœur s'applique à la véritable bonté, » dit Hartmann au début dVvam. 11 ne semble pas, si nous nous en rapportons h certains passages de ses poésies lyriques et si nous n'en restreignons pas la portée à sa vie amoureuse, que Hartmann ail joui pleinement de ce bonheur qui est le partage des hommes vertueux. 11 se plaint souvent d'être en butte aux attaques de la destinée. Là où tout autre, ami de la Fortune, aurait réussi, il a, lui, lamentablement échoué K Le bonheur, dit-il en poète, a croisé sa route comme un chien el lui a fait une morsure par où coule son sang 2. Le Destin l'a banni du séjour des joies el l'a poursuivi de sa haine 3. Aussi représente-l-il la Fortune comme décevante, hostile même. Il faut l'atteindre à la course, la dompter, lui arracher ses faveurs *.

Cette lutte, Hartmann Ta tentée el il en est sorti victorieux. Cependant la crainte qu'il avait de l'inconstante déesse le rendait facilement mélancolique. Le malheur d'autrui le fait craindre pour lui-même 5. H avoue être parfois en proie à de sombres pressentiments. S'il s'abandonne à la gaieté, ses soupirs viennent lui annoncer un prochain malheur 6. De là découle sa pitié pour les misérables, sa sympathie pour ceux qui souffrent, le vif intérêt qu'il témoigne aux persécutés de la Destinée. 11 est à remarquer que, dans tous les sujets qu'il a traités, se rencontre quelque infortune, souvent imméritée, et qui a excité sa sensibilité. Ivain est l'histoire d'un brillant chevalier banni de son foyer; Grégoire, celle d'un criminel que la Fatalité seule a rendu coupable ; dans Érec, le poète retrace les épreuves d'une femme dont l'amour conjugal est méconnu; dans le Pauvre Henri, la chute d'un grand seigneur du faite de la félicité dans la pire des misères.

Le siècle de Hartmann avait foi en celle puissance aveugle, que les anciens plaçaient au-dessus de tous les dieux. La philosophie des Minnesinger n'est qu'une soumission résignée à une prédestination contre laquelle il n'y a pas de recours. Guoten-

V. Settegast : Uartmanns hvein verglichen hut seiner altfranzôsischen Quelle, p. 29 et s. — 1. /. Buchl , 111. — 2. /. Bachl., 1671 et ss. — 3. /. Biichl., 1715. — 4. /. Btfchl., 1742 et ss. — 5. Grég., 644 et ss. — 6. Iv., 3098 et ss.

2f) ÉTUDE SUR HARTMANN d'aUE.

bure S Reinrnar '^, courbent la léle sous les coups de la Fatalilé, se contentant de murmurer, comme consolation : Ce qui doit arriver arrive. Hartmann a partagé celte croyance. Dans toutes ses œuvres, celles de la jeunesse aussi bien que de Tàge mùr, se fait jour cette conception d'un Destin lout-puissant et inflexible. « Quoi quMl fasse, Thomme né pour la souffrance ne goûtera jamais le bonheur 3. » C'est là une pensée qu'il varie de diverses façons. Tantôt il montre la Chance, diu Saelde, dirigeant les choses humaines et, déesse capricieuse, favorisant plus souvent l'indigne que le vertueux *. Tantôt il reconnaît que sansTaidc de la Fortune bien des choses seraient impossibles i>. Tantôt il lire du fatalisme un motif de courage : « Comporte-loi bien, sois inlrépide, il t'arrivera ce qui doit advenir ol non autre chose, » dit un de ses héros «, ou de résignalion ; il laisse, dit-il, se dissiper sa tristesse qui élail dans l'ordre des choses et garde sa foi en l'avenir 7.

Nous n'oublions pas que, surtout dans les œuvres où le sentiment religieux domine. Dieu se substitue souvent au Destin, ou, plus exactemenl, que le Deslin est une des formes de la Providence. Le poète, d'ailleurs, n'a pas toujours distingué nellement la Fortune (Saelekeit) et Dieu. Dans deux passages assez rapprochés et au sujet de la même action, il attribue une première fois à la Fortune ce qu'il dit ensuite être un effet de la volonté de Dieu ».

Il est vraisemblable que Hartmann n'a pas connu les violents chagrins pas plus que les grandes passions. Aucune de ses œuvres ne donne la sensation d'une àme endolorie par de sombres deuils ou ébranlée par le choc de profondes émotions. La modération qu'il recommande aux autres était assurément un trait de son caractère et lui a permis de goûter paisiblement le calme bonheur d'une existence qui n'a pas dû être traversée de gros orages.

1. M. s. F., 74 : 3. — 2. M. S. F., 164 : 2. 177 : 21. — 3. Kr., 6005. — 4. 1. Bilchl., 755 et ss. — 5. Er . 9898 et ss. — 6. Iv., 6566 et rs. — 7. M. S. F., 211 : 29 et ss. - 8. Er., 6712 et 6725.

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