‹ Étude sur Hartmann d'AueChapitre 6 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Coup d'œil sur le Minnesang. — Son caractère. — Causes de la froideur de celte poésie : ton courtois, rang de la dame, recherches psychologiques, tristesse des Minnesinger. — Récompense de Tamant. — But du Minnesinger, — La nature dans le Minnesang, — Les poésies lyriques de Hartmann. — Chansons de femme. — Chansons de croisade. — Les poésies des Minnesinger ne sont pas l'expression de faits réels. — Hartmann n'est pas un poète lyrique original, ni un grand poète.

A côté de la poésie épique, le genre littéraire qui, au xii* siècle, semble avoir été le plus goùlé des cercles aristocratiques est la poésie lyrique. Nous voyons en effet chevaliers, princes, empereurs même, s'y adonner, et les appréciations des auteurs de l'époque ne nous laissent aucun doute sur le prestige dont onl joui les Minnesinger et sur le succès de leurs œuvres.

Des .trois périodes que Ton peut compter dans le Minnesang i, une seule nous intéresse, c'est celle qui s'étend de H70 à 1190 environ, celle qu'on a appelée le printemps du Minnesang. Dans celle période même, nous envisageons plus spécialement les poésies nées dans l'Allemagne occidentale. Ce sont elles, en effet, qui onl exercé une influence considérable sur Hartmann, tout jeune encore lorsqu'il composa les siennes; motifs, sentiments, forme, il a presque tout emprunté à ses devanciers, comme va nous le prouver un coup d'œil jeté sur les œuvres de ces derniers et l'analyse de ses propres poésies.

L V. Golther : Geschichte der deutschen Litteratur^ p. 254 et s.

Minnesang signifie chanson d'amour : aussi Tamour est-il le thème presque exclusif des poèmes que Ton compreLd sous celte dénomination. Que l'auteur exprime son désir d'être aimé ou son désespoir de se voir dédaigné, qu'il déplore les chagrins de la séparation ou chante les joies du retour, qu'il envoie un messager pour attendrir sa dame ou lui offre son cœur en personne, c'est toujours un incident de la vie amoureuse qui fail l'objet de ses vers. Ne nous étonnons pas de celte large place faile à l'amour : rien, au xii* siècle, n'était assuré d'un succès aussi vif que les œuvres dont il faisait le sujet.

Malheureusement, l'amour comme le comprennent les Minnesinger ne ressemble que par quelques côtés extérieurs à la passion aux effels multiples qui, de Sapho à Musset ou à Heine, a suscité de si magnifiques élans ou inspiré des accents d'une tendresse infinie. L'amour des Minnesinger est un amour de convention, né d'un besoin social, restreint à certains cas, limité à certaines conditions, soumis à d'immuables lois. Le plus souvent dépourvu de sincérité, sorte de jeu de l'esprit, il siège dans la tète du poète et laisse son cœur en repos. Il ne connaît ni les éclats vibrants, ni la profondeur de sentiment, ni la naïve sincérité qui caractérisent l'amour vrai. Les poésies qui le célèbrent sont, le plus souvent, fades et dépourvues de vie.

Tout concourait à condammer le Minnesang à la plus terne monotonie, à la plus oiseuse répétition. Moins libre encore que le Français « né chrétien » dont parle La Bruyère, le Minnesinger se heurtait à chaque pas à des obstacles qui le ramenaient sans cesse dans un cercle infranchissable.

Les mœurs courtoises lui interdisaient les naïves et franches expansions de la poésie populaire : « Qui porte des habits usés, disait-on, n'est pas digne du Minnesang i. » Une sorte de code régissait la matière. De même que le chevalier devait, sous peine d'être disqualifié, s'abstenir de traiter le vilain d'égal à égal, de même le poète avait à éviter dans ses vers le ton, l'allure, la forme même de la poésie populaire : au moins était-il tenu de

L Duwenburjj:, M. S. H., 2, 263 b.

s'en écarter le plus possible. Produit d'une société où régnait le bon ton, où tout était réglé suivant les lois sévères d'une stricte étiquette, le Minnesang ne pouvait rien avoir de commun avec ces gaies chansons aux joyeux refrains, à la grâce mutine, pleines de fraîcheur, de saveur et de malice. La pastourelle ', éclose au coin des bois, tout imprégnée des parfums de la lande, faite par le peuple et vraisemblablement pour le peuple, diflfère de tout point de cette poésie blasonnée du monde féodal à l'air étriqué, aux mouvements guindés.

Non seulement le Minnesinger est limité à un nombre restreint de sujets, mais dans ces bornes étroites il doit encore compter avec certaines coutumes qui le privent de nombreuses libertés. La dame que chante le poète est généralement de condition élevée. Sauf, en effet, quelques poésies, la plupart anciennes, dont le ton est très libre, la dame des pensées du poète est d'un rang supérieur au sien. Lui-même fait souvent allusion à la haute situation sociale de celle à qui s'adressent ses vers. C'est toujours une grande dame 2, parfois même une princesse 3. N'aurions-nous pas, d'ailleurs, l'aveu précis des poètes, qu'il nous serait facile, par le Ion de leurs œuvres, de juger que ce n'est pas une égale dont ils se disent épris. L'amour du Minnesinger pour sa dame présente, en effet, un caractère singulier : il ne paraît que rarement inspiré par les charmes de l'aimée; l'amant ne se préoccupe que peu de la beauté de l'amante; il ne la détaille presque jamais *. Hartmann ne nous dit pas un mot (dans ses Lieder) des perfections de corps de sa dame; beaucoup gardent la même réserve. Si, comme Morungen, ils donnent quelques indications, ils prennent à tâche de rester dans la généralité et se contentent de traits sans précision. « Elle est plus belle, dit Morungen, que la lune envoyant dans la nuit sa sereine clarté î>. * S'ils parlent

1. Nous avons en vue ici la pastourelle ancienne, anonyme, et non le genre cultivé plus tard sous ce nom par les poètes courtois. — 2. Johansdorf, M. S. F., 87 : 11; Veldeke, M. S. F., 56 : 19; Morungen, M. S. F., 134 : 14 et ss. -

3. Burdach : Reinmar der AJte und Walthei-' von der Vogelweide^ p. 47. —

4. Il imite en cela les troubadours de la Provence. V. Diez : La poésie des troubadours (trad. Ferdinand de lloisin), p. 161. — 5. Mor,, M. S. F., 122 : 4 et ss.

des attraits qui les ont séduits, on peut èlre assuré qu'ils se garderont de les spécifier et se borneront à dire de sa bouche qu'elle est rose, de ses dents qu'elles sont blanches ^ D'aulres se dispensent même de ces vagues épilhèles. Veldeke déclare que de l'aimée les yeux, la bouche, le menton, ont blessé son cœur 2. On préfère célébrer ses qualités morales, sa courtoisie, sa noblesse, sa bonté 3, mais on ne dit rien de la couleur de ses yeux ou de ses cheveux, de sa laille, de son teint, rien, en un mot, qui puisse la désigner aux regards.

C'est que l'anonymat de la dame, conséquence de son haut rang, est une condition du Minnesang. Il s'agit, en eflfel, de no pas la compromettre. Nul ne doit savoir à qui s'adressent les vœux du poète 4. Aussi, pas de description exacte qui mette les indiscrets sur la trace, pas de circonstances particulières qui pfTmettraient de lever le voile. Plus réservés encore que les troubadours, les Minnesinger se sont abstenus des noms de convenlion, dont le mystère pouvait èlre et a été en effet percé ^ Bien qu'il ne s'agisse ici que d'une mode, d'une Iradition aveuglément suivie (l'amour des Minnesinger étant absolument fictif et, par suite, incapable de perdre les femmes de répulalion), tous les Minnesinger s'y sonl conformés, et d'aucun d'eux on ne peut savoir quelle a été l'inspiratrice de ses poésies.

Par quel moyen, d'autre part, ces amants croient-ils faire impression sur celles dont ils briguent la faveur ? Par leur belle mine, leur courage, leurs qualités de corps et d'esprit ? Nullement. Par un loyal et constant service. La plupart se réclament, à la façon des vassaux, de leur fidélité et du long temps passé à servir leur dame, pour mériter sa bienveillance. S'ils peuvent, comme Ilausen 6, comme Johannsdorf ?, comme Morungen «, comme Ueinmar «, comme Ilarlmann 'O, affirmer qu'ils lui obéissent depuis l'enfance, il semble qu'ils aient invoqué des droits à être écoutés.

1. Mor., M. s. F.. 122 : 22 cl s. - 2. Vold., M. S. P\, 56 : 21 et ss. — 3. Moinloh von Sevclingon : 12 : 33 et ss.. 15 : 2. — 4. /. Biichl., 23. — 5. Michel, Ileinvich von Morunfjcn und die Troubadours, p. 122. — 0. M. S. F., 50 : 11. — 7. M. S. F., 90 : 16. — 8. M. S. F., 134 : 31 et l:î6 : 11. — 9. M. S. F., 162 : 27. — 10. M. S. F., 206 : 17 et 215 : 29. — M. S. F., 181 : 12.

POÉSIKS LYRIQUES. 31

Ils ont pour elle le respect qu'ils témoigneraient au suzerain. « il n'est pas aisé, dit Reinmar, de conquérir son petit doigt. » De sa volonté dépend leur joie ou leur malheur *. Haute (hère) est répilhète adressée par Fenis à sa dame 2. Celle de Morungen dispose de son cœur en maitresse souveraine 3. Jamais le poète n*ose lui adresser de reproches : il ne l'accusera, par exemple, pas d'infidélité. Si, par hasard, le motif de la jalousie paraît, il est traité avec la plus extrême réserve et de façon à ne pas offenser le plus ombrageux orgueil *. Lorsque le poète croit avoir à se plaindre, il le fait du Ion le plus résigné, en s'attribuant à lui-même son insuccès 3. Les qualités qu'il vante en sa dame sont surtout celles qui conviennent au maître : la bonté, la douceur, la clém(3nce, la courtoisie. Bonne est, dans le Minnesang, une sorte d'épithète de nature qui désigne la femme; la clémence, la vertu de la dame à laquelle on fait appel «. La déférence, la subordination est le ton habituel du Minnesinger. La présence de sa dame le rend muet ^ et lui ravit l'usage de ses sens 8. C'est avec raison que l'un l'appelle sa reine 9, que l'autre promet de ne jamais enfreindre ses ordres ^o, que tous se soumettenl humblement à ses caprices.

Maintenant nous comprenons pourquoi Hartmann pense que sa dame le dédaigne par souci de son honneur plutôt que par haine **. Il est, toutes proportions gardées, le « ver de terre amoureux d'une étoile : » c'est pourquoi il se contente du plus maigre des salaires. Pouvoir nommer celle qu'il aime sa dame suffit à son bonheur 1^. C'est une consolation pour lui de ne pouvoir plaire à Vamante s'il peut conserver la bienveillance de la dame, Morungen n'agit pas autrement lorsque, après avoir déploré de recevoir un mauvais accueil de celle qu'il dit aimer, il déclare que, malgré tout, elle reste sa dame, et il persiste à ne pas quitter son service *^.

1. Johansdorf, M. S. F., 24 et ss. — 2. M. S. F., 83 : 35. — 3. M. S. F., 126 : 16 et s. — 4. Reinm , M. S. F , 179 : 30 et ss. — 5. Hart., M. S. F , 205 : 1 et ss. — 6. Rugge, M. S. F., 110 : 30. —7. Mor . M. S. F., 141 : 29; 126 : 6; 136 : 14; Reinm., 153 : 23. — 8. Mor., M. S. F., 138 : 33; Reinm.. 154 : 14 et s. — 9. Mor., M. S. F., 141 : 7 — 10. Reinm., 158 : 34. — 11. Hart., M. S. F., 205 : ;fô et s.; 208 : 35. — 12. Hart., M. S. F., 208 : 24 et ss. — 13. Mor., M. S. F„ 140 : 29 et ss.

32 ÉTl?DK SUR HARTMANN d'aUE.

Les relations du poêle et de la dame ont donc un caraclère particulier: ce sont celles d'inférieur à supérieur, de vassal à suzerain ^. Aussi ne chercherons-nous pas, dans le Minnesang, le joyeux el libre épanchemenl des amants ordinaires, l'aimable el confiant abandon, les tendres effusions. Le Minnesiiiger remplit une profession, s'acquitte d'un devoir. De là la froideur de ses poésies; ses vers ne sont pas et ne peuvent être Texpression d'une passion brûlante; c'est en vain qu'on prête l'oreille : on n'y entend pas retentir l'hosanna des cœurs.

Autant que la situation sociale, un certain tour d'esprit, devenu bientôt une mode lyrannique, a nui au Minnesang, Tous les auteurs de poésies ont, plus ou moins, cherché non pas à chanter simplement leur amour heureux ou malheureux, mais à se rendre compte de la nature de l'amour. Ils ont curieusement analysé leurs impressions, étudié les phénomènes moraux qui en sont les conséquences, bref, fait œuvre de psychologues. Au lieu de se laisser aller naïvement aux sentiments divers qui ont leur origine dans l'amour, ils ont raisonné, déduit, conclu, subtilisé sur l'essence de l'amour. Connaître exactement la passion, en scruter les effets, en noter les plus imperceptibles manifestations : tel est leur but. « Que peut bien être, s'écrie l'un d'eux, ce que le monde nomme amour 2? » Tous se sont posé celle question el ont cherché à la résoudre. Aussi, s'ils sont heureux d'aimer, ce n'est pas à cause des joies que donne la passion exaucée, c'est parce qu'ils seront renseignés sur la signification du mot amour. Ueinmar laisse échapper cet aveu caractéristique : s'il n'a pu gagner le cœur de sa dame, il s'en console, il sait du moins ce qu'est le tourment d'amour 3.

L'usage a encore d'autres exigences. Le poète courtois doit se conformer au bon ton. il faut qu'il choisisse parmi ses émotions celles qui sont tolérées par le savoir-vivre, celles que ne réprouve pas l'étiquette; il en est d'elles comme des citoyens

1. Die Dichter erscheinen aU IHenstmannen der Frauen. {Bischofs und Dienst/)iannenrecht von liasel^ 38. Wackern, Gesch. der d. Litt. *, I, p. 133, note 27 a ) — 2. Hausen, M. S. F.. 53: 15 et ss. — 3. Ueinm., M. S. F., 158 :

2<^ et s.

d'une ville de résidence moderne : les unes sont admises à la cour (Hoffdhig), les autres consignées à la porle. C*esl ainsi qu'il est bien porté d'être triste. Aussi le rôle de l'amant mélancolique, en butte aux dédains de la dame, est-il fréquemment tenu. Il n'est pas de bon Minnesinger qui, selon l'expression de Shakespeare, ne porte son cœur en écharpe. Être dans le deuil (trûren) est, on l'a dit justement, le mot d'ordre du Minnesang K Tout poète qui tient au succès se plaint des rigueurs de l'inexorable; il jette à tous les échos ses douloureuses lamentations. L'amour lui a ravi toute joie ; il en appelle à Dieu de l'amour ; il veut arracher à la Minne, l'Eros germanique, son œil torve ; il souhaite sa mort 2. Il constate que la fin nécessaire de l'amour est la douleur et il porte envie à ceux qu'épargne la passion 3. « Depuis Rietenburg, l'amour malheureux est un motif poétique, » a-t-on dit * ; on est en droit d'ajouter qu'il est le plus fréquent des motifs poétiques. Quoique Morungen dise qu'une poésie sans joie est dépourvue de charme ^ et que l'amour accroît la félicité du monde c, tous les Minnesinger pourraient commencer leurs poésies par ce vers de Johansdorf : « Il y a longtemps que je n'ai chanlé la joie 7, » et répéter avec Ueinmar : « Chaque fois que je veux rire, mon cœur s'y refuse ». » Le même Morungen, d'ailleurs, ne laisse pas d'êlre hanté parfois de pensées funèbres. 11 veut faire graver sur son tombeau une inscription qui rappellera son amour pour l'inflexible ^, Il est en proie aux soucis *o, chose nécessaire; Reinmar n'a-t-il pas dit que le souci est bon et que l'homme sans souci est sans mérile **? La désolation guette partout les pauvres poètes. Persévérer dans leur amour est source de douleur ; y renoncer, source de douleur ^2. Certes, si nous les en croyons, la faute en est à leur dame, dont les refus sont constants. « Tu dis toujours non, non, non, non, non, cela me brise le cœur ; ne peux-tu dire quelquefois : oui,

1. Erich Schinidt : Reinmar und Rugge, p. 54. — 2. Hauscn, M. S. F., 53 : 23 et ss. — - 3 Hart., M. S. F , 217 : 34 et ss. — 4. Scherer : Deutsche Stitdien, II. p. 36. —5. Mor., M. S. F., 123 : 37. — 6. Mor., M. S. F., 145 : 9. — 7. Joh., M. S. F., 91 : 1. — 8. Reinm., 174 : 5 et s. — 9. Mor., M. S. F., 129 : 36 et ss. — 10. Mop.. M. S. F., 128 : 29. — 11. Krich Schmidt, op. c, p. 54. — 12 Reinm., M. S. F., 171 : 32.

oui, oui, oui, oui, oui, oui K » Reinraar cherche en vain où l'aimée a caché le si doux mot oui 2.

Nous avons cependant le droit de croire que ces refus sont le plus souvent imaginés pour le besoin de la cause, c'est-à-dire pour motiver le désespoir du poète, qui, en réalité, se préoccupe peu de voir l'offre de son cœur accueillie ou repoussée. Ce qui le prouve, c'est que la douleur qu'il témoigne, lorsqu'il est dédaigné, manque de sincérité. Ces amoureux vivent en assez bons termes avec leur mal et savent, au milieu de l'explosion de leur désespoir, garder un calme surprenant. L'un se déclare un maître de patiente résignation et prétend que personne n'est capable de supporter sa douleur mieux que lui 3. Un autre affirme que son chagrin fait ses plus chères délices ^. Aussi leurs contemporains suspectent-ils leur bonne foi î> et parfois se moquent de leursairs penchés 6. Comme ces lecteurs sceptiques, nous nous refusons à croire qu'ils renonceraient à la vie plutôt qu'à leur amour ?, qui, quoi qu'ils en disent, n'est pas plus fort que la mort ». Eux-mêmes nous ont prémunis contre une trop grande crédulité, lorsqu'ils nous informent des invraisemblables noviciats qu'on leur impose et qu'ils acceptent. Veldeke a soupiré sept ans sans dire un mot à sa dame » et semble traîner allègrement ses chaînes, que l'insuccès de sa poursuite devrait singulièrement alourdir. Gutenburg jouit de la vue de l'aimée deux fois dans un an *o et il est la proie du mal d'amour depuis bien des années <>. 11 voit, sans s'en émouvoir, reculer à un millier d'années le jour où son service sera récompensé '2, Reinmar gyisonne au service de sa belle *3 et craint de mourir avant qu'elle ait pu lui témoigner sa constance **. A ces amants de profession qui, toute leur vie, ont chanté la même dame, on peut répéter la question de leurs lecteurs, qui leur demandaient malicieusement quel âge pouvait bien avoir leur adorée ^^.

1. Mor., M. s. F., 137 : 21 et ss. — 2. Reinm., M. S. F., 195 : 1 et s. — 3. Reinm.. M. S. F., 163 : 9. - 4. Fouis. M. S. F., 81 : 27. - 5. Mor., M. S. F., 133 : 21. — 6. Reinm., M. S. F., 158 : 11 ot s. — 7, Riito, M. S. F., 116 : 15 et ss. — 8. Fenis, M. S. F., 85 : 7 et s.s. — 0. Vehl., M. S. F., 67 : 3 et 88. — 10. Gut., M, S. F., 72 ; 5 et s. — 11. Out., M S. F., 77 : 19. — 12. Gut., M. S. P., 75 : 32. - 13. Reinm., M. S. F., 172 : 11 et ss. — 14. Reinm., M. S- F., 186 : 13 et s. — 15. Roinni., M. S. F.. 1()7 et ss.

De quelle nature est la récompense que souhaitent ces amants et qu'est-ce que Fenis entend par une heure de joie? Nous ne serons pas surpris, si nous nous rappelons le rang élevé de la dame, que le poète se montre platonique dans l'expression de ses vœux. Le plus souvent il ne réclame que la présence de Taimée, la faveur de vivre dans son voisinage *. Il est rempli de joie à son aspect ^ et se borne à souhaiter qu'elle le salue 3. Tantôt, plus hardi, il demande un doux entrelien ^, prêt à cesser toule plainte si, pendant la saison d'élé, il pouvait causer librement avec elle deux jours et une nuit ». Tantôt, allant encore plus loin, il imagine la joie qui inonderait son cœur s'il lui était permis de l'enlacer dans ses bras 6. La faveur la plus marquée qu'il ose demander, c'est un baiser. Morungen et Reinmar élèvent jusque-là leurs prétentions ?. Pour ce qui est de Hartmann, il laisse discrètement dans l'ombre la récompense espérée ou obtenue, et lorsqu'il nous apprend que sa dame lui a témoigné de la bienveillance, il omet de préciser de quelle façon 8. Quant aux désirs hardis, tels que reposer dans les bras de V aimée ^ ou autres analogues, on en trouve surtout l'expression dans l'ancienne poésie.

Si l'on se demande quel but se proposaient les Minnesinger en composant leurs poésies, on sera bien forcé de reconnaître qu'il ne s'agissait pas pour eux d'épancher des sentiments dont leur cœur aurait été agité ; leurs vers ne sont pas l'expression d'une passion débordante et qui réclame impérieusement une issue. Gœthe confesse qu'il s'était débarrassé de l'émotion qui l'obsédait dès qu'il avait pu en faire le sujet d'une fiction poétique. Ce n'est pas, bien qu'ils aient osé parfois le prétendre 9, un soulagement de ce genre que recherchent les poètes lyriques du xii° siècle. Ils ne chantent pas pour leur satisfaction, « comme l'oiseau qui demeure dans les branches *o. » Us veulent, nous l'avons dit, plaire à leur dame ; ils veulent aussi plaire au pu-

\. Gut., M. s. F., 74 : 15 et ss. — 2. Rug^re, M. S. F., 105 : 4 et ». — 3. Mor., M. S. F., 124 : 23. — 4. Reinm., M. S. F., 190 : 36 et s. — 5. Rugge, M. S. F., 109 : 18 et ss. — 6. Johansd., M. S. F., 92 : 2S et ss. — 7. Mor.. M. S. F.. 142 : 8; Reinm., M. S. F., 159 : 37. — 8. lîart., M. S. F., 215 : 22 et ss. — 9. Fenis, M. S. F., 81 : 30. — 10. Dev Snnger, de Gœthe.

blic. Veldeke Tavoue ingénument. Il exige que ceux qui entendent ses poésies lui en témoignent leur reconnaissance *. Reinmar, avec une certaine suffisance, se prétend en possession de la faveur des lecteurs ou auditeurs et fait dire à sa dame que, si elle lui ordonne de suspendre son chant, elle ait à craindre d*étre maudite par le monde, à qui elle aura ravi sa joie 2. Morungen exprime une idée analogue quand il représente à sa dame que, si elle reste inexorable, ce sont les auditeurs qui en supporteront la peine 3. Mais celui qui élale le plus naïvement sa prétention, c'est Gulenburg, qui fait la promesse, si l'aimée veut le récompenser, de répandre sa gloire dans le monde entier 4. Le Minnesinger a donc en vue la réputation. Il fait des vers pour obtenir de la renommée : aussi n'hésile-l-il pas à adresser des poésies à sa beauté, malgré la défense de celle-ci : d'où l'on peut conclure que ces prétendues tragédies d'amour sont, dans bon nombre de cas, de pures comédies &.

Au Minnesang a donc manqué, en général, la naïveté, la sincérité, l'heureuse variété, la fécondité et la fraîcheur. Comment s'explique son succès? Nous avons déjà dit que l'amour, thème presque unique do celle poésie, était la passion préférée du temps. De plus, les poètes chevaliers célébraient la femme, dont le culte se propageait avec lant de rapidité. Enfin le Minnesang se proposait, et il a en partie réalisé cet idéal, l'adoucissement des mœurs, l'éducation de l'homme; il préconisa la courtoisie, l'abnégation, la subordination de la force brutale à la faiblesse intelligente. Le commerce de l'homme et de la femme dépouille le premier de ses défauts et lui fait acquérir de hautes vertus.

C'est ce qu'explique, mieux que nous ne saurions le faire, une pièce de Johansdorf. Le poète trouve l'aimée sans gardien. 11 lui déclare son amour et la presse de mettre un terme à ses peines. Elle résiste. • Laissez, dit-elle, celte demande, qui ne sera jamais accueillie. — Quoi ! s'écrie-t-il, mes chansons et mon service ne m'auront servi de rien? — Si, vous serez récompensé. — Comment l'entendez-vous? — Vous deviendrez

1. Veld., M. s. F., 67 : 25 et ss. - 2. Reiniii., M. S. F., 177 : 28. - 3. Mor., M. S. F., 137 : 37. - 4. Oui., M. S. F., 74 : 8 et 8S. — 5. Mor., M. S. F., 123 : 22 et ss

meilleur et plus noble ^ > D^aulres poêles aussi se sonl rendu comple de Tinfluence éducalrice du Minnesang par la bienfaisante intervention des femmes. « Celui qui veut garder l'iionneur des dames, dit Reinmar, a besoin de courtoisie 2. » Gutenburg avoue qu*il doit son éducation à sa dame 3. Meinloh ^, Dietmar s, Reinmar 6, sont d'accord pour constater les heureux effets de Tamour, qui accroît la valeur morale de Thomme. Cette idée peut paraître de convention; elle est née cependant de la conviction qu'avaient les poètes des avantages de la fréquentation des femmes, près desquelles les mœurs grossières disparaissent et sont remplacées par des sentiments généreux 7.

A cette esquisse de Tétat du Minnesang avant Hartmann nous devons ajouter quelques réflexions sur la place que cette poésie fait à la nature.

A Torigine, le Minnesang, imitant peut-être les anciennes chansons destinées à saluer le retour du printemps s, se plaisait à caractériser les saisons d*un trait rapide et s'efforçait d*y trouver une analogie avec les dispositions de l'àme. Avec les joies de rété il faisait contraster les tristesses de Thiver et tiraitdece motif des comparaisons avec les sentiments humains. Les grâces riantes du renouveau accompagnaient la passion exaucée, comme la désolation des champs dévastés par Thiver s'alliait à Tamour dédaigné. De nombreux poèmes débutent ainsi par une allusion à la prairie reverdie, aux chants des oiseaux, à réclat triomphant du jeune et tout-puissant soleil, comme aussi à la forêt dénudée, à la campagne silencieuse et déserte, aux longues nuits des mois glacés. De là le poète passait à Texpositionde sa vie intérieure. « Rien, dit une chanson de femme, n'est comparable à Téclat de la rose et à Tamour de mon bien-

1. Joh., M. s. F., 93 : 11 et 88. — 2. Reinm., M. S. F., 188 : 29 et 8. Cette idée est souvent exprimée par les troubadours français. Quillem de Cabestaing déclare que par Tamour il est devenu plus humble vis-à-vis des bons et plus fier vis-à-vis des méchants {Der Trubador Guillem de Cabestaing. Franz Huffer, m, 7, 1 et ss.^. Gancelm Faidit reconnaît que c'est de l'amour que nous viennent plusieurs qualités (Raynouard, III, 295). — 3. Gut., M. S. F., 78 : 21. — 4. M. S. F., 11 : 7. — 5. M. S. F., 32 : 26. — 6. M. S. F., 103 : 24; 157 : 31 et 88. — 7. V. Scherer : Deutsche Studien, Il : 67. — 8. V. Z, f. d. il., 29t p. 207, et Jeanroy : Les Origines de la poésie lyrique: en France^ p. 289.

38 ETUDE sua HARTMANN D AUE.

aimé *. » Johansdorf met sur la même ligne joie et été -. Au retour du printemps, Uietenburgse reprend à espérer, « car il y a trop longtemps que les fleurs roses souffrent 3. • |1 serait facile de multiplier ces exemples ; il serait également facile d*en trouver de nombreux où le morne aspect des paysages assombris s'associe au deuil d'amour du poète. « Adieu, délices de l'été! Les oiseaux n'ont plus de chansons et le tilleul a perdu ses feuilles, » s'écrie la femme jalouse deDielmar *.

Bientôt ce banal parallélisme fut rompu. L'hiver peut avoir des charmes si une liaison amoureuse vient l'égayer ^. C'est ce qu'exprime Dielmar à plusieurs reprises 6. Hielenburg signale le silence du rossignol, mais il est consolé par un doux espoir 7. Penser aux joues délicates de sa dame fait oublier à Morungen l'absence du soleil et des fleurs ». Bien mieux, il arrive que le poète soupire après l'hiver, dont les longues nuits voilent de leurs ténèbres propices les rendez-vous des amants 9. Inversement, la sérénité des journées ensoleillées ne fait que mieux ressortir le chagrin du poète dédaigné. « On dit que l'été et ses délices sont arrivés, dit la dame désespérée par la mort de son amant, comment pourrais-je m'en réjouir alors que la mort m'a causé un chagrin que je ne puis surmonter 'o? • u peut se faire encore que l'évocation du monde extérieur soit sans relation visible avec le motif amoureux, t Au temps où les roses s'épanouissent, dit Veldeke, il faut maudire les espions ^^ » Allant encore plus loin dans cette voie, certains poètes font à la description de la nalure une place indépendante. Ainsi Veldeke nous apprend que le soleil a fui, que les oiseaux sont muets, que les fleurs ont perdu leur éclal, mais il n'en tire nulle conclusion, sinon qu'il est attristé *2. Johansdorf énumère les charmes de l'été et se contente de dire qu'il s'en réjouit *3. Mais ce n'est là qu'une exception. Les Minnesinger n'ont pas eu un

1. M. S. F., 3 : 17 et ss. - 2. .Joh., M. S. F., 00 : 31. — 3. Riei., M. S F., 10 : 7. — 4. Dietmur, M S. F., 37 : 18. — 5. 1)éj;\ Bernard <ic Ventadour chanto : « tant ai al cor d'amor — De joie c de doussor — Que l'ivcrns mo Rembla flor — Fila neus vcrdura. » Bartsch : Chtrst. pror., p. 62 : 31 et ss. — 6. Diotmar. M. S. F., 35 : 16; 39 : 3(); 40 : 3. — 7. Riet., M. S. F., 18 : 17. — 8. Mor., M. S F., 140 : 37. — 9. Dictmar, M. S. F., 40 : 3 et ss. — 10. M. S. F., 167 : 31. — 11. M. S. F., 60 : 2^). — 12. M. S. F., 59 : 11. — 13. M. S. F., 108 : 14.

sentimenl de la nalure assez vif pour consacrer une poésie enlière à Texprimer.

On se tromperait cependant si l'on s'imaginait qu'un usage régulier et uniforme a présidé à l'emploi de traits inspirés par la contemplation de la nature. Chaque poète a obéi en cela aux -impulsions de son tempérament. Si Hausen s'abstient de toute comparaison avec le monde extérieur, si Horheim, Uute et Steinach observent la même réserve, si Morungen s'intéresse surtout aux habitants ailés des forêts et des champs, prêtant au rossignol, à l'hirondelle, au sansonnet, des sentiments humains; si Meinloh n'assimile que rarement les incidents de sa vie amoureuse aux choses du dehors, si Hietenburg s'en tient au début traditionnel, Dietmar, en revanche, vit en communion intime avec la nature. Le rossignol est pour lui le messager d'amour; le vol libre du faucon, l'emblème des âmes qui se cherchent; le gazouillement des oiseaux, la verdure du tilleul, les fleurs épanouies sur la bruyère, pénètrent son àme de joie, comme le silence des forêts, les arbres dépouillés, le lugubre engourdissement des campagnes, le remplissent de mélancolie.

Quanta Hartmann, il ne possède pas le sentiment de la nature. Dans les trois passages où il évoque le monde extérieur, il s'en est tenu à la tradition. Comme ses prédécesseurs, il a fait contraster les charmes de Tété avec son deuil et ses plaintes ^ ou avec le malheur de la femme qui a perdu son amant 2 ; comme eux il a fait voir les compensations que l'hiver réserve à ceux qui aiment 3. u n'a pas innové sur ce point et s'est contenté de suivre la voie battue.

Se serait-il montré plus original ailleurs? Lui doit-on de nouveaux motifs, de nouvelles idées, une expression plus vive des pensées déjà connues, mieux en harmonie avec les sentiments? A-t-il, dans ce concert, donné une note personnelle, jeté dans ces plaintes, assez peu variées, un cri parti du cœur, montré une émotion plus sincère? La réponse à cette questionnons sera plus facile lorsque nous aurons examiné son œuvre lyrique.

1. M s. F., 205 : 1 et ss. — 2. M. S. F.. 217 : 14 et ss. — 3. M. S. F., 216 : 1 et ss.

Hartmann a composé un certain nombre de Lieder. Chaque Lied comprend une ou plusieurs strophes. Ce serait une erreur de croire que tous les Lieder des Minnesinger, comme les œuvres des poètes lyriques modernes, renferment un enchaînement logique d'idées, ou le développement progressif d'une situation, ou une narration suivie, ou une série de tableaux s'appelant et se complétant l'un l'autre. Le plus souvent, chaque strophe forme un tout, contient un sens complet, peut se lire et se comprendre si on l'extrait de la poésie dont elle fait partie *. Ce qui caractérise le Lied^ c'est uniquement la similitude du rythme et la disposition semblable des rimes dans les diverses strophes qui le composent. Le plus souvent, il est vrai, chacune de ces slrophes traite un sujet identique : c*est la même situation, ce sont des réflexions sur un même fait, des sentiments résultant d'un même ordre d'émotions, qui en font l'objet. Mais cela même ne se rencontre pas toujours : il peut y avoir discordance entre deux strophes d'un même Lied. Il arrive enfin que le même mot ou le composé qui en est formé est répété dans chacune des strophes '2. Mais ce fait paraît plutôt accidentel ; le même mot revient ramené par l'identité de la pensée. En réalité, sauf quelques exceptions -^ il n'y a que le ion^ c'est-à-dire la forme prosodique, qui constitue le Lied. Le même ion comprend des strophes indépendantes, écrites parfois à des époques différentes.

Des poésies de Hartmann la plupart présentent ce caractère : l'analyse que nous allons en donner le démontrera en même temps que les considérations dont nous les ferons suivre.

Ton 1 (M. S. F.,205:l —206:18). 1) Tout l'été le poêle a élé dans

1. Aussi comprend-on que les éditeurs se soient souvent trouvés embarrassés pour classer les différentes strophes d'un Lied et que l'ordre adopté par l'un ait paru inexact à l'autre. — 2. M. S. F., 205 : 12, 24 et 206 : 3, 4 (u'andel)\ M. S. F., 211 : 35 et 212 : 15 (staete). — 3. M. Saran [Hartmann von Atte ah Lynker, p. 6 et sa.) les range en quatre catégories : V les poésies où la dépendance des strophes est caractérisée par des moyens extérieurs, refrains, etc.; 2" celles où chaque strophe forme un fragment devant être complété par une autre (M. S. F., 211, 20, et non 220 comme la imprimé M. Saran); 3* celles où des circonstances précises indiquent l'unité de la poé.sie ; 4" celles enfin où existe d'une strophe à l'autre un développement progressif d'une même pensée.

la trîslesse. 11 a perdu son temps, son service, son long espoir. Cependant il ne maudira pas Taimée.

i) 11 ne peut attribuer son insuccès qu'à lui-même. Son corps et son âme sont remplis de défauts. Cest sa faute s'il est maltraité.

3) Le poète approuve Taimée de ne lui avoir témoigné qu'indifférence. Rien ne lui servirait d'ailleurs de se livrer à la colère. Ce n'est pas tant par haine que par souci de son propre honneur qu'elle le fait.

4) Elle le connaissait mal lorsqu'elle a agréé son service : c'est l'insuftisance de son mérite qui l'a éloignée de lui. Elle a accordé ce qu'elle lui avait promis et ce qu'elle lui devait.

5) Le poète a le droit de se consumer dans la tristesse. Il a expié toutes les joies qui lui ont été départies depuis l'enfance. La mort de son maitre l'a plongé dans le deuil. Un autre malle peine. Une femme qu'il a servie avec constance depuis qu'il chevauchait le bâton lui refuse sa faveur.

Les quatre premières strophes de cette poésie ont dû être composées lorsque Hartmann débutait. Le ton humble du soupirant évincé, la répétition des mêmes idées, sous une forme parfois identique ^ enfin les imitations nombreuses, soit d'expressions, soit de pensées de poètes antérieurs, en sont la preuve *.

Ces strophes sont indépendantes les unes des autres. La première est considérée comme telle par M. Burdach 3. M. Saran va plus loin et sépare également les trois suivantes *. Ajoutons aux raisons qu'il donne l'incohérence des idées. Dans la quatrième strophe, le poète reconnaît que sa dame a agréé son service pendant quelque temps &. Ce fait ne se concilie pas avec les afSrmations des strophes précédentes 6, qui excluent une entente antérieure.

Quant à la cinquième strophe, elle date d'une époque postérieure. Elle est animée d'un certain souffle poétique ; on n'y trouve pas de trace d'imitation, de répétition : une émotion sincère y règne. L'événement réel auquel le poêle fait allusion

1. M. s. F., 205 : 12; 205 : 24; 206 : 5-6; 206 : 8. - 2. Sur ces imitations, V. appendice IL — 3. Reinmar und Walther, p. 100. — 4. Saran, op. c, p. 9. — 5. M. S. F., 206 : 2. — 6. M. S. F., mm rrowe gert minniht, 205: 14, dô ir min dienest nihl se herjen gie^ 205 : 19.

42 ÉTUDE SUR HARTMANN d'aUB.

ne nous permet guère d'y voir un simple jeu d'imagination, comme dans les strophes précédentes.

Ton 11 (M. S. F., 206 : 19—207 : 10). 1) On doit dire du bien des dames et se soumettre à leurs volontés. C'est ce qu'a fait le poète, mais sans succès.

2) S'il pouvait dire à sa dame ce qu'il pense, il laisserait là les chansons. Mais il est éloigné d'elle. Aussi envoie-t-il le messager qu'elle entend sans le voir et qui ne le trahira pas.

3] C'est une plainte et non un chant qui est son interprète. Les jours d'attente lui paraissent trop longs. Heureux s'il pouvait abandonner une lutte pareille, féconde en douleurs et stérile en joies.

Comme la précédente, cette poésie est un exercice de débutant. La valeur littéraire en est médiocre. En l'absence d'un sentiment vrai, l'auteur recourt aux sentences, aux motifs traditionnels du Minnesang : envoi d'une chanson pour fléchir rinexorable, allusion aux espions. La liaison insuffisante des idées y trahit le novice U Enfin les réminiscences sont nombreuses. Tout le début de la première strophe est le développement d'une idée empruntée à Reinmar 2.

Quant à l'indépendance des strophes, elle est éclatante. A qui ne l'apercevrait pas cependant, il suffit de lire les raisons données par M. Saran 3, qui a encore omis un argument. Dans la seconde strophe, Hartmann se dit contraint de se plaindre par ses chants. Dans la troisième, il affirme que sa poésie est une plainte et non un chant, séparant ainsi ce qu'il avait réuni quelques vers plus haut. Il avait évidemment perdu le souvenir de la première idée quand il a exprimé la seconde.

Ton 111 (M. S. F., 207 : 11 — 209 : 4). Il semble qu'il y ait une liaison entre le ton II et le ton 111. Celui-ci, en effet, répète au début un vers du précédent ^, paraissant faire allusion à une affirmation énoncée plus haut.

1. Hartmanii dit d'une façon peu intelligible : « Quelque loin que je puisse être d'elle, je lui envoie le messager, 206 : 35-36. — 2. M. S. F., 171 : 15-17. — 3. Saran, op. c, p. 10. — 4. Und icil ir iemer leben^ 206: 28; ioh sprach, ick wolte ir ieynev leben, 207 : 11.

1} Le poète renonce à servir sa dame. 11 abandonne la lutte avec l'inflexible et va aimer ailleurs.

2) 11 fait des vœux pour que l'aimée soil heureuse et honorée. 11 sera en tout temps affligé de ses chagrins, joyeux de son bonheur.

3) Toujours il a détesté les inconstants. Cependant Tinconslance serait pour lui préférable à la fidélité. Malgré tout il ne veut pas médire d'elle.

4) Quel mal, d'ailleurs, pourrrait-il en dire ? Elle a accepté son service durant de longues années. C'est à ses propres défauts qu'il doit son insuccès.

5) 11 n'a pas perdu les années qu'il lui a vouées. Il ne demande que la faveur de l'appeler sa dame. L'espoir console bien des hommes.

6) 11 veut rester fidèle à celle qu'il a longtemps servie. Renoncer à sa dame est une félonie. Jamais il ne sera infidèle à la sienne.

Ici encore les sentences, les répétitions, les imitations fréquentes de Hausen, de Fenis et surtout de Reinmar nous autorisent à croire que nous sommes en présence d'une œuvre de jeunesse. Les strophes n'ont pas été écrites avec le dessein d'en composer une chanson une : le fait ressort des nombreuses discussions sur l'ordre à adopter. Presque tous les critiques proposent un classement particulier. La dernière strophe exprime des idées si contraires à celles des précédentes, que tout le monde est d'accord pour l'isoler K Mais les cinq autres présentent aussi des contradictions qui interdisent de les réunir. Ainsi la seconde et la troisième, que M. Paul prétend liées, n'ont rien de commun. Le sujet de l'une est la situation de l'amant après une rupture; dans l'autre, le poète regrette de ne pouvoir se séparer de celle qu'il aime. Non seulement elles ne se suivent pas, mais elles ont été conçues à des époques différentes, car les sentiments qui en constituent le fond sont sans analogie. On a, de plus, fait remarquer que, pour cette poésie

L Sauf cependant M. Vogt, qui voit \èk la pointe du poème, Z. f, d. .1., 24, 241, et M. Bech, qui la rattache au reste sous le titre de rétractation [palinodie).

comme pour la précédente, les périphrases employées afin de désigner la dame interdisent d^admetlre que le poète en ait composé les diverses strophes d'un seul jet *.

Ton IV (M. S. F., 209 : 8 — 209 : 24). 1) Le temps est bien long pour celui qui se consume dans un amour sans espoir.

2) Si elle traite ainsi son ami, que ferait-elle à celui qui serait son ennemi? Mieux vaudrait la haine de l'empereur.

Cette poésie est plus originale. Si on n'y trouve pas la sincérité de rémotion, on ne peut y méconnaître une certaine perfection de la forme.

Les deux strophes qui la composent sont unies d'une façon étroite. Dans la seconde, le mot t elle » exige la lecture préalable de la première, où se trouve la périphrase désignant l'aimée. 11 y a en outre, de l'une à l'autre, gradation de l'intensité de l'émotion. Nous sommes en présence d'un véritable Lied composé sous l'influence d'une inspiration unique.

Les tons V et VI, qui se rapportent à la croisade, seront étudiés plus loin.

Ton Vil (M. S. F., 211 : 27 - 212 : 12). 1) Le poète a dans son malheur une maxime qui le console : c'est qu'il faut que l'homme se résigne à sa destinée et se soutienne par l'espérance.

2) La constance seule sert en amour. L'inconstance du poète lui a coûté l'affection de sa dame.

3) Instruit par l'expérience, il veut se montrer à l'avenir d'une immuable fidélité.

Cette poésie se distingue par un tour dégagé et en même temps par un ton philosophique qui nous forcent à la dater d'une époque postérieure. Elle a en outre un caractère plus personnel, presque entièrement libre d'influence étrangère *^.

A la lecture du poème, on constate que les trois strophes sont sans enchaînement. La première est le développement d'une idée générale; la seconde nous initie à la vie intime du poète, qui nous apprend qu'il a perdu Tamour de sa dame. Dans la troisième, il proteste de sa fidélité envers une dame qui n'est

1. Saran, op. c , p. 12 et s. — 2. Si^oialons la rime inexacte undertân, gewan, 212 : 9, 12.

POÉSIES LYRIQUES. 4o

pas, la lecture de la poésie en témoigne, la même que celle dont il a été question auparavant.

Ton VUl (M. S. F., 212 : 13—212 : 36). 1) Le poète absent exprime son inquiétude au sujet de Taccueil qui lui sera fait au retour. Il a foi en la constance de son amie.

i) La longue séparation fournit à la dame le moyen de prouver sa constance. De quel service le poète ne paiera-t-il pas le salut amical qu'on lui adressera !

3) Ce n'est pas par la flatterie et l'inconstance qu'on peut conquérir un bonheur durable.

Cette pièce semble être une poésie de circonstance, où Hartmann met en jeu un événement de sa vie. 11 nous apprend qu'il est éloigné de celle qu'il aime (par conséquent de son pays). De plus, il est en nombreuse compagnie K Où était-il? A la croisade? Nous ne pensons pas que le poète, qui a renoncé si formellement au monde et à ses plaisirs dans ses chansons de croisade, se serait plu à prendre l'amour pour thème de ses poésies pendant sa sainte expédition. 11 n'aurait pas dit, d'ailleurs, qu'il se proposait d'expliquer à. sa dame pourquoi il était loin d'elle *. Celle-ci, en effet, l'aurait su. Était-il en France 3? La chose est possible. Mais il est également possible qu'il ait fait d'autres voyages, dont nous ne sommes pas informés. Enfin nous n'avons aucune certitude que cette poésie repose sur un fond réel. Hartmann en a pu imaginer le sujet de toutes pièces.

Ce Lied, l'un des plus entortillés de Hartmann, manque absolument de fraîcheur et de grâce. Le poète s'y laisse aller sans réserve à son penchant à la subtilité et au raisonnement. Cependant, sauf une idée empruntée à Fenis 4, et qui peut d'ailleurs bien être la propriété de Hartmann, on n'y trouve guère d'imitations. L'accumulation de mots à racine identique ^, comme nous en rencontrons dans les poésies épiques 6, semble indiquer une date assez reculée.

La troisième strophe n'a rien de commun avec les deux pre-

L 212 : 24. — 2. Und daz si vil icol wesse war umb ich si tneit, 212 : 18. — 3. V. Saran, op. c, p. 16 et 37. — 4. 212 : 24 ; 83 : 3-4. — 5. Jeu de mots sur gâhe. — 6. Iv , 6240 et ss. ; Er., 862.

46 ÉTUDE SCK HARTMANN d'aUE.

mières, qui elles-mêmes, quoique inspirées par une situa lion analogue, n'ont entre elles qu'un rapport bien vague. Toutes deux ont été écrites pendant une absence du poète : c'est le seul lien qui les unisse K

Ton IX 2 (M. S. F., 213 : 29 — 214 : 11). 1) Hartmann déclare qu'il n'est que médiocrement affligé d'être loin de sa dame, près d'elle il se sent trop malheureux.

2) Éloge des femmes en général et devoirs des hommes envers elles.

Comme le ton précédent, celui ci débute par un fait particulier, et finit par une remarque générale. Comme lui aussi, il est plus personnel. Si Fenis a donné l'idée de la première strophe 3, le développement en est assez original.

Kien dans les idées ni dans les sentiments ne montre la moindre cohésion entre ces deux strophes.

Ton X (M. S. F., 214 : 12 — 214 : 33). 1) Heureux celui qui n'aime pas; son cœur est exempt de mortels soucis.

2) Quitter ses amis est un grand malheur et la source d*une infinie tristesse.

Ces deux strophes, qui présentent un grand intérêt, car elles ont été reproduites presque lexluellement dans un ouvrage que quelques-uns ont attribué à Hartmann *, ne sont unies entre elles par aucun lien. Dans la première, le poète porte envie à ceux qui ne connaissent pas les tourments d'amour, car c'est une grande douleur d'avoir mérité la récompense de son service et d'en être privé, ce qui est son cas. La seconde dépeint les chagrins de la séparation d'amis chéris et de la dame qui a si bien traité le poète. Il y a donc entre l'une et l'autre, outre la différence des situations, une contradiction absolue: dans l'une, l'auteur n'est pas aimé de sa dame; dans l'autre, il se félicite de l'avoir été ^.

1. V. Saran, p. 15. — 2. Lo ion VIII n'ost probabicinont pas do Hartmann, comme nous le ferons voir plus loin. •— 3. M. S. K., 82 : 12 — 4. V. //. Bi'fcht., 121-136, 146-156. — 5. M. Saran se fonde sur la reproduction du //. liOchl, pour atïirmer la dépendance des deux strophes : l'argument est sans valeur. L'auteur du II. ItOchl. (qui n'est pas Hartmann) n'a pas remarqué l'absence

Si celle poésie est une poésie de circonstance et non une variation sur un thème donné, la seconde strophe en a été écrite avant le départ pour un lointain voyage. 11 ne s'agit assurément pas de la croisade : il serait bizarre, en effet, que le poète, parlant de sa foi, dise qu*il ne sait si elle sera profitable à son âme *. Le poète ne peut avoir entendu par là que son amour, et il faut interpréter ainsi ce passage : < Mon chagrin vient de ma fidélité (à ma dame) : je ne sais si ce souci (d'amour) sera profitable à mon âme ^. >

Ton XI (M. S. F., 215 : 14 — 218 : 37). 1) Joie du poète d'avoir été si heureux dans le choix de l'aimée. L'affection de sa dame le fera mieux servir Dieu et le monde.

2) 11 l'a trouvée sans gardiens, et elle lui a fait le plus favorable accueil. Dieu l'en récompense !

3) Altachement du poète pour celle de qui dépend son bonheur ou son malheur.

Pour la première fois (et la dernière), Hartmann se montre ici heureux dans son amour. 11 a laissé de côté les lamentations, le ton dolent, les regrets. On a beaucoup discuté sur le sens du vers : « Elle m'a donné une heure de délices 3. » Ce débat est, pensons-nous, oiseux, le poème n'étant pas l'expression de faits réels. Afin de varier son œuvre, Hartmann, après avoir si longtemps exprimé des sentiments de tristesse, a traité le thème opposé. Ajoutons qu'il l'a fait sans la moindre originalilé. Tout l'attirail du Minnesang y figure, depuis les traditionnels gardiensy survivants des veilleurs de Vaube ancienne, jusqu'au motif de la séparation du corps et du cœur, qui est de rigueur, ainsi que l'affirmation d'un amour éclos dès l'enfance, sans en excepter le singulier alliage de la religion avec les idées les plus profanes, non plus que la thèse bien connue de l'influence ennoblissante de la femme sur l'homme.

de cohésion des deux strophes. Il a d'ailleurs dû varier la donnée : au motif de la séparation il a substitué celui des conséquences de la constance en amour. — 1. 214 : 18. — 2. V. Wolfram, Z. f. d. A., 30, p. 111. Une poésie attribuée sans fondement à Walther de la Vogelweide, Lachm., Walther -, 110 : 13, est une grossière imitation des strophes de Hartmann. — 3. Schreyer : Vnteranchungen iihei" das Leben und die Dichtungen Ilartmanns von Ane^

La seconde strophe et la troisième, comme on Ta remarqué ^, sont terminées, l'une et Tautre, par un vers qui en clôt définitivement le sens. De là, impossibilité de les réunir. Mais la première ne se rattache pas davantage à la seconde, car le ton général et les faits présentés sont différents '^; on pourrait mieux la réunir à la troisième.

Ton XIII 3 (M. S. F., 216 : 29 — 217 : 13). 1) On invite souvent Hartmann (contrairement à l'usage, le poète donne son nom) à aller voir les nobles dames. Qu'on le laisse en paix ! 11 ne sait que rester muet devant elles.

2) 11 aime mieux passer le temps avec les pauvres femmes. Là, il trouvera quelqu'un qui voudra bien de lui. A quoi bon viser trop haut?

3) 11 lui est arrivé dans sa sottise d'avouer son amour à une dame. Elle l'a regardé avec dédain. Il choisira des femmes qui le traiteront autrement.

Celle poésie, qui se rattache par le genre à la pastourelle, oh le poète, repoussé par une grande dame, se venge en se faisant aimer d'une bergère, est la plus originale de Hartmann. Elle exprime, sous une forme humoristique, des pensées personnelles. Elle est intéressante, car l'esprit en est contraire aux coutumes du Minnesang, Le poète y brûle ce qu'il est convenu qu'on doive adorer; il y fait fi des dames de l'aristocratie pour porter ses hommages à une vilaine; il sacrifie l'amour pur, ennoblissant, à la passion sensuelle. Ce n'est pas en débutant, comme on l'a affirmé, que Hartmann aurait ainsi osé rompre avec les usages reçus *. 11 lui fallait, pour risquer cette boutade, une hardiesse que pouvait lui donner seule une réputation déjà bien assise. On ne peut davantage invoquer, pour faire de cette pièce la première de Hartmann, son ignorance des coutumes

p. 28; Kauffmann : Uebet* IlaHmanns Lyrik, p. 36 et ss. — l. Kaaffmann, op. c, p. 36. — 2. D'aprè.s la première stroplie on doit croire que le poète no connaît l'amante que depuis peu de temps; la seconde aftirmo qu'il l'aime depuis son enfance, 215 : 29. Sans doute M. Lohfeld pense que ce n'est là qu'une expression figurée, P. B. B., II, p. 398, mais en tout cas le poète veut parler d'un long service. — 3. Il sera que.stion du ton XII plus loin dans les chansons do femme. — 4. Bech, éd. de Hartmann d'Aue, II, p. 1 ; Schreyer, op. c, p. 28.

POÉSIES LYRIQUES. iO

du Minnesang. Car alors il aurait dû, dans un laps de lemps 1res courl (la manière de ce poème ne diffère pas, en eflfel, de celle des œuvres poslérieures), s'approprier les usages de la vie courtoise. De plus, les imitations d*autres poètes ^ démontrent que lorsqu*iI composait ce Lied^ Hartmann connaissait les productions du Minnesang.

Bien que le rapport de ces trois strophes entre elles ne soit pas très apparent (la situation exposée dans chacune d'elles est différente), on peut admettre qu'elles constituent une seule poésie.

Outre les pièces lyriques, où le poète parle en son propre nom, où il exprime ses sentiments, le Minnesang en connaît d'autres, dont l'auteur prçnd la parole au nom d'une femme. Nombreuses sont, parmi les œuvres des Minnesinger^ ces productions auxquelles on a donné le nom de strophes de femme. Nous n'avons pas à rechercher l'origine, encore bien obscure, de ce genre lyrique. Constatons seulement que des travaux des critiques qui se sont occupés de celte queslion ^ il résulte 1) qu'il y a eu des poèmes réellement écrits par des femmes, soit dans les pays romans 3, soit en Allemagne, poèmes qui ont ensuite servi de modèles à d'autres, écrits par des hommes ; 2) que la très grande majorité des strophes de femme qui ont été conservées ont assurément pour auleurs des hommes.

Hartmann, à qui nul genre poétique n'est resté étranger, s'est essayé aussi dans la strophe de femme. Là, comme ailleurs, il s'est montré fidèle imitaleur. Il a observé, dans cette sorte de poésie, les coutumes traditionnelles, le ton particulier, qui la caractérisent et la distinguent des autres œuvres lyriques. Dans les poésies d'homme *, la dame est, en général, prude et hautaine. C'est une idole devant laquelle le prêtre brûle un encens

1. Hart., 216 : 37 = Reinm., 169 : 7; Ilart., 216 : 39 — 217 : 1 = Rug^^o, 98 : 30. — 2. V. Scherer : Deutsche Stitdien; Paul : P. Ih 7i., II ; Wilinanns : Walthcr r. d. T"., p. 164 et ss. ; Burdach : Z. f. d. .1., 17; Jeanroy, op. c, 296 et ss. ; Mullenhof et Scheror : Denkmnler, p. 364. — 3 V. .Icanroy, op t*., p. 299. — 4. Il n'est pas question ici des anciennes productions du Minnesang où le rôle de la femnio est subordonné, plein do soumission, où c'est elle qui prie l'homme dédaigneux et superbe. V. Kurenberc, M. S. F , 9 : 21*, elc.

riO ÉTUDK SUR HARTMANN D AUE.

perpétuel. On ne lui parle pas, on Tinvoque. Jalouse de son honneur, elle Irace au poèlc d'infranchissables limites. Elle ordonne impérieusement à celui qui Taime de renoncer à un espoir qui ne sera jamais réalisé. Protégée par Tétiquette de la vie courtoise, elle ne connaît pas les entraînements du cœur. Suzeraine, elle donne des ordres ; le ton de l'homme vis-à-vis d'elle est la prière, parfois la supplication. Dans les strophes de femme, au contraire, elle est tout dévouement, tout désir. C'est elle que la passion brûle, que les tourments d'amour oppressent. Elle se reconnaît soumise à l'homme <, dentelle sollicite l'affection 2, et dont elle attend toute joie 3. C'est elle qui envoie le messager porteur de ses aveux *. Cest elle qui est désespérée de la froideur de l'amant ^. Elle s'abandonne à sa passion au point de mépriser les conseils de ses amis c, elle n'observe nulle retenue 7, elle se montre prête à faire tout ce qu'exigera l'amant, « dùl-il lui en coûter la vie et l'honneur ^. • Elle craint de perdre celui qu'elle aime, elle le met en garde contre les séductions de ses rivales 9. Si elle est séparée de lui, elle gémit ^O; s'il meurt, elle est accablée de désespoir et se refuse h goûter aucune joie *'. Son langage est d'une extrême liberté. Au chevalier qui s'est tenu devant son lit, sans oser la réveiller, elle dit qu'elle ne ressemble pas à la féroce femelle de l'ours 12. Elle annonce à l'amant qu'il fera d'elle sa volonté ^">. Elle se réjouit d'avoir passé avec lui dans la joie les longues nuits d'hiver •*, et proclame que le temps s'écoule gaiement quand il repose près d'elle i^.

11 semble que les poêles aient voulu ici prendre leur revanche du ton suppliant qu'ils avaient quand ils parlaient en leur nom, et que, renversant les rùltis, ils aient tenu à se montrer les maî-

1. Ro^'onsl)., M. s. K., 16 : 1 ; Dietm., M. S. K., 32 : 2. — 2. Kiir., M. S. F., 7 : 6. — 3. Mcinloh v. Sov., 14 : 20. — 4. Diotm., M. S. F., 32 : 21; Rug^-o, M. S. F., 1(^7 : 24; Rcinm., M. S. F., 152 : 10. — 5. Rcinm., M. S. F., 156 : 8.

— 6. Roj;., M. S. F., 16 : 9, 16 : 23; Riol , M. S. F., 18 : 7; Diolm.. M. S. F.. 36 : 5; Ilîiuson, M. S. F., 54 : 1>. — 7.- On forait plutôt rcfluor le Rhin dans le Fo que de la décider A rononoor A son amant, llauKcn, M. S. F., 49 : 8. — 8. Ilausen. M. S. F., 55 : 5; Rcinm., M. S. F., 192 : 25. — 9. M. S. F., 4 : 5; Dietm., M. S. F., 37 : 25 — lO. Moi-., M. S. F.. 131 : 1. — 11. Rcinm., 167 : 31.

— 12. KUr., 8 : 9. — 13. M. S. F., 6 : 13. Ilausen, 54 : 2S. — 14. Dietm.. 40 : 3.

— 15. Roinm., 203 : 17.

1res dans les strophes féminines, après avoir été les esclaves dans les strophes masculines.

Hartmann s'est tenu dans la tradition en écrivant ses strophes de femme. Lui aussi a prêté à la femme les sentiments de tendresse, la passion enflammée, le langage libre des autres poètes. Il a descendu la souveraine du trône où on la voit siéger fièrement dans ses autres poésies. A son tour, l'inexorable, qui a infligé au soupirant les maux de la vaine attente, se lamente et pleure.

Ton Xll (M. S. F., 216 : 1 - 216 : 28). 1) Celle qui aime les fleurs est attristée pendant la dure saison. Mais l'amour abrège les longues nuits d'hiver, et c'est ainsi que je veux remplacer le gazouillement des oiseaux.

2J Mes amis m'ont proposé un choix douloureux. Si je n'abandonne mon amour, ils veulent s'éloigner de moi.

3j Si je suivais leur conseil, qui m'en saurait gré? Celui qui m'aime mérite ma récompense, aussi je veux risquer pour lui mon honneur et ma vie.

4) 11 est digne de la foi qu'un homme peut attendre d'une femme. Nulle récompense n'est trop haute pour lui. Si je lui reste fidèle, nul mal ne m'adviendra.

Il y a, entre cette poésie et trois strophes de femme de Ilausen î, une telle analogie qu'il est impossible de ne pas conclure à une imitation de Hartmann. L'héroïne, dans l'un et l'autre des deux poèmes, se décide à récompenser l'amant à cause de ses mérites ; dans tous les deux, elle se considère comme engagée envers lui par son loyal service ; dans tous les deux, elle doit lutter contre les exhortations et les menaces de ses amis ; dans tous les deux enfin, elle est prêle à faire le sacrifice de sa vie. Au point de vue et du sujet et du développement, Hartmann a donc subi une influence extérieure. H en est de même de la seconde de ses chansons de femme.

Ton XIV (M. S. F., 217 : 14—218 : 4). 1) Heureux qui pourrait passer dans la joie les beaux jours de l'été. Pour moi j'ai le

l. M. s. F., 54 : 19 el ss.

i\Û KTUDE SUR IIAKTMANW d'aUE.

cœur chargé de tristesse. L'ami si cher in*a été ravi. Dieu veuille prendre soin de lui !

2) J'ai soudainement perdu celui en qui j'avais trouvé fidélité, honneur et toutes les vertus que les femmes estiment chez les hommes. Jamais plus je ne goûterai de joie.

3) Dieu a favorisé celle qui ne connaît pas l'amour. Le bonheur que m'a valu l'amour, je le paierai par mille tourments.

C'est Reinmar qui est ici le modèle de Hartmann. Nous avons du premier une poésie où il met dans la bouche d'une femme les plaintes que lui arrache la mort de son amant (Léopold d'Autriche) ^ et où il exprime les idées que Hartmann reprend dans notre poème. Le début des deux pièces est absolument identique et la plupart des motifs se ressemblent -.

Les strophes qui composent ces deux poésies, sauf la troisième du ton XIV qui peut se détacher des deux précédentes, forment un tout complet. Dans le ton XH, notamment, se montre une gradation d'intérêt, un développement d'action qui démontrent l'unité du poème.

Comme l'ont fait de nombreux Minnesinger, Hartmann a chanté la croisade. A l'imitation de Rugge, de Hausen, de Johansdorf, de Ileinraar, il s'est intéressé aux expéditions religieuses et militaires d'oulre-Méditerranée. 11 a, lui aussi, excité l'enlhousiasme des guerriers, encouragé les chevaliers à mettre la croix sur leur épaule, à combattre le bon combat contre les païens. Celte ardeur religieuse s'est épanchée dans trois poésies, dont l'une semble n'être qu'un fragment.

Ton V (M. S. F., 209 : 25 — 2H : 19). 1) Le poète exhorte ceux qui ont pris la croix à mener une vie pieuse. A quoi sert la croix sur le vêtement si on ne l'a dans le cœur?

1. Nous devons admettre que c'est bien la mort et non l'absence momentanée de l'amant que la femme de Hartmann déplore. Ces plaintes seraient manifestement outrées s'il ne s'aj^nssait que d'un éloijfneraent de quelque durée. Kn outre, le vers « jamais je ne serai délivrée de mon «•hafrrin » {217 : 18) no laisse aucun doute sur le caractère irréparable de la perte. — 2. Dans les deux poésies la femme recommando le mort à la clémence divine, elle alïirme l'éternité de son désespoir et fait l'élo^'c de celui qui n'est i)lus.

FOÉSIES LYRlOt'ES. .%3

2) Le devoir du chevalier est de mellre son bouclier au service du Qirisl. Sa récompense sera Téloge du monde el le salut de son âme.

3} Le monde avec ses séductions sourit au poète. Longtemps il a cédé à ses attraits. Mais le signe qull porte le garde de retomber dans Terreur.

4) La mort de son mailre lui a fait prendre le monde en dégoût. 11 ne songera plus qu*à son salut. Il voudrait attribuer à son maitre une partie des mérites de l'expédition.

o) Ce n'est que depuis qu'il s'est paré des fleurs du Christ que le poète a réellement joui d'un pur bonheur. Il aspire maintenant à se faire une place dans les phalanges célestes.

6) Le monde ne l'attire plus. 11 proclame son bonheur d'être débarrassé des obstacles qui empêchent maint chevalier de participer à la croisade.

Celte poésie présente une frappante analogie avec le poème de Grégoire. L'inspiration en est identique : nous y trouvons les mêmes idées < ; certaines locutions même, absentes des autres œuvres de Hartmann, s'y rencontrent 2. Nous nous bornons à remarquer le fait, ne pouvant en donner Texplication.

On a démontré 3 combien était artificielle la division de cette pièce en deux poèmes, telle qu'elle a été établie par lïaupt et M. Bech 4. Chaque strophe forme un tout indépendant.

Dans la dernière strophe, Hartmann se félicite de n'être pas retenu par certains soucis qui empêchent maint chevalier de partir pour la Palestine. Quels sont ces soucis? On a prétendu qu'il s'agissait d'un service d'amour, qui retenait plus d'un chevalier dans sa patrie ^ et dont le poète se déclare exempt. C'est, pensons-nous, faire à l'amour une trop large part dans la vie réelle des Minnesinger, chez lesquels la passion n'a jamais joué

1. Le poète regrette d'avoir mis son talent poétique au service du monde, 209 : 30. 210 : 13 = Grég., 5. Il souhaite au lecteur le bonheur de la vie cHernelle, 210 : 34= Grég., 3998 et s. — 2. Das man si ^ der verke fn\ 209 : 34, ressemble à Daz dir der icerke trerde so gàch^ Grég., 1455; Dm iraere ein «m, 210 : 30 = Deist ein sin, Grég., 2819, Das iras ein sin, Grég,, 325(); NellC' môt% 211 : 5, est formé comme Hellehunt, Grég., 333. — 3. Saran, op. c, p. 19. — 4. M. S. F., 209-211 ; éd. de Hartmann, II, p. 17. — 5. Nauinann, X, f. d. A,, 22, p. 53.

5i ÉTUDE SUR HARTMANN D AUR.

un rôle si important. D'ailleurs ceux qui étaient les servants d*une dame auront agi comme Johansdorf : Tamour ne voulant pas le quitter, il l'emmène en Terre Sainte K La vérité est que Hartmann a probablement, comme avant lui Conon de Bé- Ihune 2 et comme après lui Walther de la Vogelweide 3, fait allusion aux embarras matériels, que ce soit maladie ou pauvreté, dont Tabsence lui permet de se croiser.

Ton VI (M. S. F., 211 : 20 - 211 : 20). La femme qui envoie l'homme aimé à la croisade acquiert une partie de son mérite si elle reste chaste. Qu'elle prie pour deux ici pendant que lui se rendra là-bas pour deux.

Il est impossible de comprendre comment on a pu ^ ne pas rattacher ce fragment ^ à une chanson de croisade. L'expédition dont il est question de partager les mérites ne peut être évidemment qu'une guerre sainte. La même pensée se retrouve dans la poésie précédenle, où le sens en est suffisamment fixé par le contexte. Enfin comment admettre que les faits de guerre de l'un aient la même valeur que les prières de l'autre s'il ne s'agit d'une expédition religieuse?

Ces conseils de conduite donnés à la femme dont Tépoux (ou l'amanl) est en Terre Sainte ont leur pendant dans une strophe de Ilausen « el dans une autre de Conon de Béthune t.

Ton XV (M. S. F., 218 : 5 - 218 : 28). 1) Je prends congé de vous, seigneurs et parents. Puissent mon pays et mon peuple vivre heureux ! L'amour s'est emparé de moi el me commande de partir. 11 me faut obéir, sous peine de rompre ma foi et mon serment.

2) Plus d'un se vante de ce qu'il fait pour l'amour. Où sont les œuvres ? J'entends bien les paroles. Celui-là seul sait aimer que l'amour fait quitter son pays. Il m'entraîne par delà les

1. M. s. F., 94 ; 25 et ss.; v. aussi Ilausen, M. S. F., 48 : 3 el ss. — 2. Sachiez, cil sont trop honni qui n'iront, — S'il n'ont poverte, ou viellesse ou malagc (Dinaux : Trouvth'es artésiens, p. 398). — 3. M'its'unde tnanheit^ dar zuo silhcr undc gult, — suer diu beidiu hùt^ helihet der mit schanden. ,. Pfeiffer, 187, 9 et s. — 4. Saran, op. c, p. 14. — 5. II s'agit bien d'un fragment : le vers 21 : it cette expédition, se rapporte à une strophe précédente, où il était question do la croisade. — 6. M. S. F., 48 : 13. — 7. V. plus haut, p. 11.

mers. Si Saladin vivait encore, lui et son armée ne me feraient pas quitter la Franconie.

3) vous, Minnesingei\ vous êtes souvent la proie de Tillusion. Je puis parler d'amour, puisque Tamour me possède et que je le possède. Pour vous, laissez là vos chimères : vous demandez Tamour de qui ne veut pas de vous : puissiez-vous aimer comme moi !

Le ton de cetle poésie est en contrasie absolu avec celui des œuvres de Hartmann. Nulle part on ne trouve trace de Tassurance, de Tair d'autorité et de supériorité que Hartmann affiche ici. L'enthousiasme religieux s'est emparé du poète au point de le faire sortir de son naturel, de lui enlever sa modestie habituelle, de le remplir de dédain à l'égard des autres Minnesinger,

Nul des poèmes de Hartmann n'a suscité autant de discussions que ces trois strophes. Presque tous les critiques qui ont étudié soit l'ensemble, soit une partie des œuvres de notre poète, se sont appliqués à en pénétrer le sens et à en fixer la date. C'est que, comme nous l'avons vu *, elles ont une importance capitale pour éclaircir certains points de la biographie de Hartmann. Mais les résultats auxquels ils permettent d'arriver ne peuvent être considérés comme acquis que si ces strophes sont réellement de Hartmann, question controversée et qu'il nous faut examiner.

Contre l'authenticité de cette poésie on a allégué les raisons suivantes 2 :

1) Ces strophes ne sont pas conservées dans le manuscrit C;

2) Le ton qui y règne est plus austère que celui des autres chansons de croisade de Hartmann ;

3) Le poète qui a écrit ces vers devait être Franconien; or, tout prouve que Hartmann est Souabe 3 ;

4) L'orgueil qui perce dans le poème n'est pas dans la nature du modeste Hartmann.

1. V. plus haut, p. 15. — 2. V. Grève, op. c, p. 27 et ss. ; Schreyer, op. c, p. 21; Lungcn : War Hartwami von Ane ein Frankc oder ein Schwahcf p. 21. — 3. Vnd leble )nin herr Snlatin und al stn het\ — dien braehten mich von Vranken niettier einen ruos, M. S. F., 218 : 19-20.

Ces arguments ne sonl pas convaincants. En effet, le premier ne tient pas compte do ce fait, que des 60 strophes conservées sous le nom de Hartmann, 43 seulement se trouvent dans le manuscrit C. Pourquoi ce doute particulier sur l'authenticité des trois strophes en question parmi toutes celles que ne contient pas le manuscrit C, et qu'on s'accorde pourtant à attribuer à Hartmann? En second lieu, prétendre que cette chanson de croisade diffère des autres par la gravité du ton dénote un parti pris évident. Certes, l'élat d'esprit du poète n'est pas le même : ici enthousiasme, là réserve ; ici joyeux empressement et élan d'une magnifique ardeur, là résolution prise par devoir; ici leçon donnée à autrui avec vivacité, là soumission à Dieu et simples exhortations. Mais où voit-on les traces d'une plus grande austérité de pensée dans l'un que dans l'autre poème?

La raison tirée du passage où l'auteur déclare se trouver en Franconie n'est pas probante si l'on accorde, ce qui est admis par certains critiques, que Hartmann a fait un séjour momentané en Franconie, et que c'est de là qu'il est parti pour la croisade.

Enfin, il est certain que le ton hautain du poème diffère de la façon habituelle de Hartmann. Mais de quelle circonspection ne faut-il pas user dans l'emploi de ce genre de critère? Si le ton Xlll, où Hartmann dit si vertement leur fait aux altières dames de l'aristocratie, n'élait pas signé, on le lui refuserait certainement, tant les idées qu'il y exprime sont en désaccord avec celles qui lui sont familières.

La poésie est donc bien de Hartmann. Ce point est assuré. Mais il en est un autre, concernant l'interprétation du poème, qu'il faut examiner.

On a depuis longtemps reconnu qu'en laissant au mot Minne, qui y réparait à plusieurs reprises, son sens d'amour charnel, il devenait fort difficile d'expliquer l'ensemble des strophes d'une façon satisfaisante. Aussi a-t-on proposé de donner à ce terme une autre acception. Pour l'un il a le sens d'amour divin ^, un autre pense que Hartmann a entendu par là l'attachement qu'il

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