‹ Étude sur Hector Berlioz, 1803-1869Chapitre 3 sur 9 · SHAKESPEARE ET MISS SM1THSON — GOETHE BEETHOVEN — L’ACTION · texte numérisé non relu

SHAKESPEARE ET MISS SM1THSON — GOETHE BEETHOVEN — L’ACTION

Le 11 septembre 1827, à l’Odéon, Shakespeare en tombant sur Hector Berlioz le foudroya. « Oh ! Shakespeare » — comme s’écriera Berlioz en ses élans enthousiastes ou désespérés vers celui qu’il appellera père, qu’il invoquera comme un dieu à l’heure de la mort d’Ophélie — surgis des ombres de l’histoire ou de la légende, tes héros auréolés de mystère et de passion se dressaient devant l'imagination de ces jeunes hommes comme un idéal oie beauté romantique — et tes drames d’un coloris et d’un relief si merveilleux, où l’ardeur des sentiments s’exaltait en lyriques envols, tandis que douloureuse et palpitante l’action se précipitait vers de poétiques catastrophes, leur offraient un symbole de la vie qu’ils auraient rêvée, que quelques-uns allaient essayer de vivre. Shakespeare c’était la destinée romantique projetée sur le fond sublime de la poésie la plus libre, la plus intense qui fût. Hypnotisé par la force des passions et la splendeur du décor, enivré de poésie et de couleurs, soulevé par l’élan de toute sa jeunesse, Hector Berlioz

entra dans ce monde féérique où tout était lyrisme et beauté. Sa vision se renouvelait à l’aspect des paysages imprégnés de brume, terrasse et lagune d’Elseneur où glissaient le spectre du vieux Roi, Hamlet, rêveur à l’imagination hantée de fantômes, Ophélie, ombre déjà d’elle-même : un monde fantastique se révélait à lui.

Et c’était encore le mirage ensoleillé d’une Italie pittoresque où se déroulait la plus belle histoire d’amour que pût imaginer un jeune homme de 1827, haines implacables, l’amour plus fort, plus fort que tout, la mort.

Pour le descriptif qu’il était se dessinaient déjà sans doute les grandes scènes de ses symphonies où la musique impose, par le rythme et le coloris, à l’auditeur sensible et imaginatif, une silhouette ou une vision pittoresque.

Mais plus encore il découvrait dans Shakespeare des états d’âme avec lesquels les siens se confondaient naturellement. Les anxiétés frémissantes d’Hamlet, ses inquiétudes au seuil de l'au-delà, les sarcasmes dônt il flagelle âprement l’odieuse réalité, correspondaient en lui à une surexcitation nerveuse, un affolement de l’imagination, une exacerbation de la sensibilité qui le prédisposaient à tenir ce rôle. Il songera vers 1884 à composer un opéra d’Hamlet. Ne regrettons pas trop, toutefois, que ce projet n’ait pu aboutir, l’ironie dont est faite ce caractère le rendant inexprimable en langage musical. Récrira seulement l’admirable mort d’Ophélie et la marche funèbre sur la

dernière scène d ’Hamlet. Mais dans la vie il jouera volontiers l’Hamlet, suivant même, aux heures romantiques, les convois et méditant sur la mort, toujours âpre dans son éternelle raillerie, vengeur de l’art contre ceux qu’il flétrira du nom de Polonius.

Naturellement il était Roméo, passionné, éperdument lyrique — et l'héroïne de Shakespeare en lui apparaissant sous les traits d’Harriett Smithson, il lui donna la réplique avec la même fougue juvénile que le véritable} Roméo. Peu importe qu’il se soit ou non écrié le 15 septembre : « cette femme je l’épouserai et sur ce drame j’écrirai ma plus vaste symphonie », puisque ces deux pressentiments se sont réalisés. Six ans plus tard, le 3 octobre 1833, il épousera Harriett Smithson — le 24 novembre 1839, on exécutera sa symphonie de Roméo et Juliette.

La vie réelle et la vie imaginative se touchent et se mêlent perpétuellement ainsi chez Hector Berlioz.

Admiration littéraire et passion réelle, si brusques, si fortes qu’il est difficile de savoir laquelle de ces deux impulsions détermine l’autre, éveillent la création qui se confond en lui avec la vie. Un sentiment agissant à la manière d’un explosif et provoquant une exaltation violente suivie d’une aussi violente dépression nerveuse, un travail d’imagination à la fois littéraire et musicale qui ajoute à l’état dame la séduction d’un illustre modèle d’art, pour aboutir à une traduction sonore de la passion éprouvée, ainsi refondue dans le moule admiré; entin une activité sujette à des à-coups d’épuisement mais hardie et organisatrice : telles sont

les phases ordinaires de la crise berliozienne, crise d’inspiration et de génie. Simultanément il s’exaltait, poursuivant son rêve dans la vie et reflétant celle-ci dans son œuvre, dupe d’une imagination pour laquelle le sentiment actuel constituait la seule réalité. Cette illusion qu’on pourrait appeler l’illusion romantique et qui consiste à tenter systématiquement la transformation de l’existence coutumière en œuvre d’art, en drame passionnel, selon l’idéal de l’époque, à vouloir confondre le point de vue de l’action pratique et celui de la création littéraire, nul n’en fut plus souvent victime qu’Hector Berlioz, tempérament et caractère violemment romantique.

Pour ne pas céder à la tentation de traiter ici de l’amour romantique comme tout à l’heure de l'Italie des romantiques, il faut non pas se souvenir du précepte de la Genèse, mais bien plutôt se pénétrer de la vérité contraire qui s’impose aux conférenciers euxmêmes imaginatifs : allez et ne multipliez point — et si j'ose dire, car ce n’est plus précisément le langage de la Genèse — ne soyez point conférenciers gigognes.

Hector Berlioz, fou de Shakespeare et d’Harriett Smithson, rêvait donc de revivre avec elle Roméo et Juliette. Au travers des ironies hamlétiques ou byroniennes, des désespérances convulsives, des exaltations éperdues, et pendant que coup sur coup tombent sur lui pour lè foudroyer Gœthe, Beethoven après Shakespeare, tandis qu’il confie ses émotions aux œuvres personnelles et malgré lui quelquefois à ses cantates de concours, dans la période la plus com-

plexe et la plus confuse de sa vie, Hector Berlioz semble obsédé par cette idée fixe qui deviendra bientôt le leit-motiv de la Symphonie fantastique.

Harriett Smithson, étoile de théâtre, princesse trop lointaine, objet d’imaginations incandescentes, détermine tour à tour en lui des frénésies de passion et de rage désespérées — crises physiologiques d’abord : folies ambulatoires, errances nocturnes dans les rues de Paris et dans les plaines des environs (Villejuif, Sceaux, Neuilly, café Cardinal), l’effroyable course à Villeneuve, d’autres encore, celle au retour de laquelle il écrit l 'Élégie en prose (octobre 1827, juin 1828, derniers mois de 1829 et premiers de 1830), crises suivies de sommeils terrifiants, d affaissement complet — crises sentimentales surtout, et. d’abord chagrin dont rien ne peut le distraire, dégoût de la vie (novembre 1827)... existence empoisonnée... malgré tous ses efforts, la vie lui échappe... sensations déchirantes... persécutions de sa famille (juin 1828). .. puis en janvier 1829 espoirs, lyrisme : « Ophélie n’est pas si éloignée de moi que je le pensais. .. » lurner, sou homme d’affaires, est sûr de réussir... « 8i jamais je réussis, je sens à n’en pouvoir douter que je deviendrais un colosse en musique : j’ai dans la tete depuis longtemps une symphonie descriptive de I 1 aust qui fermente ; quand je lui donnerai la liberté je veux qu’elle épouvante le monde musical... L’amour d’Ophélie a centuplé mes moyens... Comment! je parviendrais à être aimé d’Ophélie... je vivrais donc ? j’écrirais donc ? j’ouvrirais mes ailes ? »

Espoir, attente inutiles, hélas ! le lundi soir, 2 mars : « Tout est fini, écrit-il à Albert du Boys, lettre refusée.. . il n’y a rien déplus impossible... elle est peut-être mariée secrètement .. quelle destinée... deux ans de souffrances l’ont commencée.. . combien m’en reste-t-il pour la finir? L’excès de la douleur m’a rendu insensible... je suis au centre d’une circonférence qui va toujours en grandissant. Le monde physique et intellectuel me paraît placé sur cette circonférence qui s’éloigne sans cesse, et je demeure seul avec la mémoire dans un isolement toujours plus grand ».

Et du 21 mars 1829 à avril 1830, en l’absence d’Ophélie repartie pour la Hollande ou l’Angleterre, il traduit son désespoir en métaphores incendiaires, dans les lettres à H. Ferrand ou à F. Miller, désespoir mélodramatique qui se dépense qn tirades mais qui aboutit à des actes : « Quand j’aurai écrit une composition instrumentale immense que je médite, je veux pourtant aller à Londres la faire exécuter, que j’obtienne sous ses yeux un brillant succès ! » Cette immense composition instrumentale ce sera la Symphonie fantastique élaborée dans les premiers mois de 1830, en pleine crise, dans un état d’âme que définissent admirablement les lettres de février. Il y invoque Ophélie : « Oh ! malheureuse ! si elle pouvait un instant concevoir toute la poésie, tout l’infini d’un pareil amour, elle volerait dans mes bras, dut-elle mourir de mon embrassement ». Une lettre à F. Miller nous dévoile la complexité de ses sentiments. 11 voit

Ophélie. .. il croit voir Beethoven. . . Spontini... Weber... « Tout ceci est fou... Non, je veux vivre encore... la musique est un art céleste, rien n’est audessus que le véritable amour ; l’un me rendra peutêtre aussi malheureux que l’autre, mais j’aurai vécu...» — et l’idée fixe reparaît : « 11 y a aujourd’hui un an que je la vis pour la dernière fois... oh ! malheureuse ! que je t’aimais ! j’écris en frémissant que je l’aime!... S’il y a un nouveau monde, nous retrouverons-nous?... Verrai-je jamais Shakespeare? Pourra-t-elle me connaître?... comprendra-t-elle la poésie de mon amour?... oh! Juliette, Ophélia, Belvidera, Jeanne Shore, noms que l’enfer répète sans cesse...» — Retour sur lui-même, il s’analyse : « Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dans le monde, un animal accablé d’une imagination qu’il ne peut porter, dévoré d’un amour sans bornes qui n’est payé que par l’indifférence et le mépris ; oui ! niais, comme certains génies musicaux, j’ai ri à la lueur de leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir !... »

Ces agitations se comprennent d’autant mieux qu’Harriett Smithson allait revenir à Paris pour débuter, hélas ! à l’Opéra-Comique comme figurante dans les rôles muets... Décristallisation. . . Ophélie et Juliette étaient dignes de son amour. . . « La première marcheuse de l’Opéra-Comique n’est plus qu’une femme ordinaire, douée d’un génie instinctif pour exprimer les déchirements de l’âme humaine qu’elle n’a jamais ressentis et incapable de concevoir un

sentiment immense et noble comme celui dont je l’honorais. » C’est qu’aussi bien d’affreuses vérités découvertes l’ont mis en train de guérison, et la symphonie fantastique s’achève en une hoffmannesque parodie du grand amour de Berlioz. Quant à lui... son vaisseau voguait passablement... et il allait emporter l’ange de F. Hiller, Camille Mocke, la jolie pianiste qui sera M mc Pleyel. Distraction violente.

Il pourrait sembler qu’une vie passionnelle aussi ardente eût pu suffire à dépenser les énergies d’Hector Berlioz. 11 n’en est rien. Virtuose de l’enthousiasme, volcan à foyers et cheminées multiples, Hector délirait pour Faust, pour Beethoven, voire pour Th. Moore, et en même temps qu’il s’acheminait de con- / cours en concours vers le prix de Rome, opérait à coups de concerts la conquête de Paris.

Faust, dans la traduction de Gérard de Nerval, l’avait fasciné dès la fin de 1827, deux mois après la révélation shakespearienne. N’avait-il pas, lui aussi, comme le docteur Faust, sondé de son inquiète ardeur l’énigmatique nature? N’entendait-il pas en lui la réponse ironique de Méphistophélès aux aspirations romantiques de sa jeunesse? « Hamlet, Faust, ces deux explicateurs de ma vie », écrit-il à cette époque, lyrisme, ironie, méditation, tour à tour enthousiaste ou sarcastique, sur le mystère de sa destinée; surtout évocations pittoresques, tableaux merveilleux qui se déroulent devant son imagination de descriptif : voilà ce que Goethe comme Shakespeare lui offrait. Il songe à un ballet de Faust, pantomime vraisemblablement

symbolique, mais il écrit et publie les huit scènes de Faust en avril 1828, première forme géniale de sa Damnation : colorées ou rêveuses, lyriques ou mordantes, d’une rythmique absolument originale, elles affirment le sens créateur d’Hector Berlioz à cette date l .

En mars 1828, aux concerts du Conservatoire, l’audition des symphonies de Beethoven le foudroya. L’effet de ces œuvres et des quatuors sur un être doué d’une organisation qui sympathisait jusqu’à un certain point avec celle de l’auteur, comme l’était Hector, fut profond. « Je sentis mes cheveux se hérisser, mes dents se serrer avec force, tous mes muscles se contracter., . et enfin des larmes froides, des larmes de l’angoisse et de la terreur... vinrent mettre le comble à cette cruelle émotion... ». Ainsi note-t-il ses sensations dans les articles de 1829 sur Beethoven au Correspondant... et, dans une lettre du 29 mars à sa sœur Nanci, il précise ainsi : « Nous nous sommes trouvés six à demi morts à la vérité de l’émotion que nous éprouvions... il est monté si haut que la respiration commence à manquer. .., il était sourd quand il écrivit ce quatuor, et pour lui comme

i C’étaient : Chants de la fête de Pâques ; Paysans sous les Tilleuls ; Concert de Sylphes; Ecot de joyeux compagnon (qui deviendra la Chanson du Rat); la Chanson de la Puce ; la Sérénade de Mèphistophélès (n« 8) avec accompagnement de guitare, raillerie infernale, atroce ; enfin n os fi et 7, ce dernier comprenant aussi le a Chœur des soldats », les deux cc Airs de Marguerite » L’entrée de Marguerite, qui précède la Ballade du « Uoi de Thulé », n’a pas été composée à cette date. Elle appartient seulement à la Damnation de Faust.

pour Homère, l’univers s’enferma dans son âme profonde. C’est de la musique pour lui et pour ceux qui ont suivi la progression incalculable de son génie. » Hector sentit plutôt qu’il ne comprit la beauté de cette musique pure..., elle ne suggérait aucune image précise à son imagination de latin ; elle n’était point accompagnée de programme littéraire. Mais s’il convient d’apporter quelques rectifications au mot bien connu de Berlioz : « J’ai pris la musique où Beethoven l’avait laissée », comme à celui de Liszt, un soir que Berlioz, tout en larmes, l’écoutait jouer une sonate du maître de Bonn, « il a écouté cela en héritier présomptif » ; il ne faut pas oublier non plus quelle originalité c’était en 1828 d’admirer sincèrement Beethoven, ce qu’une pareille influence éveillait de formes musicales inconnues et de sentiments nouveaux dans cette âme frénétique, et qu’entin Hector va bientôt écrire sa première symphonie.

Heureux Berlioz! Virgile et Gluck — puis Shakespeare et son admirable interprète, Miss Smithson, — Goethe. Beethoven, avaient déchaîné en lui des tempêtes d'enthousiasme, fécondé son imagination à la fois littéraire et musicale — et, conscient de la grandeur de ses admirations comme de la puissance créatrice de ses sentiments, il aspirait simplement à se montrer digne d’eux et d’elle, dans une rage de génie.

Il définit ainsi sa conception musicale dans un article du Correspondant : « La musique est l’art d’émouvoir par des sons les êtres sensibles, intelligents, instruits et doués d’imagination..., la musique romantique

trouvera des effets nouveaux en se servant des mélodies populaires.. , il n’y a que des effets et il faut savoir les employer..., Weber et Beethoven ont créé un genre romantique, le genre instrumental expressif qui est la musique livrée à elle-même, langage extrêmement vague et par là même de plus de puissance sur les êtres doués d’imagination. Tel sera l’effet de ce genre : un monde nouveau s’ouvre à nos regards ; on est transporté dans une sphère d’idées plus élevées, on sent se réaliser en soi la vie sublime rêvée par les poètes ».

Son activité n’était pas moindre que ses aspirations. Sans parler des cantates de concours : Herminie, en 1828, qui lui vaut le second grand prix de Rome ; la Mort de Cléopâtre en ) 829 1 ; Sardanapale en 1830, l’année du prix de Rome; il a composé les huit

1 La Cantate de Cléopâtre fut composée en 1829, lors du troisième concours à l’Institut, dont Berlioz nous a fait un récit plein d’humour, au chapitre xxv° des Mémoires et dans la lettre du 29 août à Humbert Ferrand.

C’est l’année où parurent les huit scènes de Faust et les Mélodies irlandaises , où le livret des Francs Juges fut refusé à l’Opéra, où l’ouverture de cette même œuvre fut exécutée au concert du 1 er novembre. Hector Berlioz vient d’écrire également sa notice biographique sur Beethoven. Passionnellement il est en plein désespoir shakespearien. Henriette a quitté Paris eu mars.. . La lettre à Humbert Ferrand retrace en un véritable tableau d’incendie l’épouvantable puissance du fléau dévastateur.

Aussi cette cantate a-t-elle la valeur d'un document psychologique, indépendamment de sa valeur musicale. Elle nous intéresse encore en ce que le sujet de Cléopâtre hypnotisera de nouveau l’imagination de Berlioz vers 1859.

Rappelons simplement les passages des Mémoires : « Le sujet qu’on nous donna à traiter était celui de Cléopâtre après la bataille d’Actium. La reine d’Egypte se faisait mordre par l’aspic et mourait dans les

scènes de Faust en mars, le Ballet des Ombres ef les Mélodies irlandaises en décembre 1829; il veut convertir Atala en tragédie lyrique, n’y réussit pas, mais donne la Tempête à l’Opéra le 7 novembre et la Symphonie fantastique le 5 décembre 1830. Surtout il organisait des concerts consacrés à ses œuvres : 26 mai 1828, 1 er novembre 1829, 7 novembre et 5 décembre 1830 — venant à bout de l’opposition de Chérubini, agent subalterne, galvanisant la Presse et

convulsions. Avant de consommer son suicide, elle adressait aux ombres des Pharaons une invocation pleine dune religieuse terreur : leur demandant si, elle, reine dissolue et criminelle, pouvait être admise dans un des tombeaux géants élevés aux mânes des souverains illustres par la gloire et par la vertu.

et II y avait là une idée grandiose à exprimer. J’avais maintes fois paraphrasé musicalement dans ma pensée le monologue immortel de la Juliette de Shakespeare :

But if when I am laid itito the tomb

dont le sentiment se rapproche, par la terreur du moins, de celui de l’apostrophe mise par notre rimeur français dans la bouche de Cléopâtre.

a Je composai donc sans peine sur ce thème un morceau qui me paraît d’un grand caractère, d’un rythme saisissant par son étrangeté même, dont les enchaînements enharmoniques me semblent ^voir une sonorité solennelle et funèbre, et dont la mélodie se déroule d’une façon dramatique dans son lent et continuel crescendo. J’en ai fait plus tard, sans y rien changer, le chœur (en unissons et octaves) intitulé Chœur d’ombres , de mon monodrame lyrique de Lélio ».

A Ferrand il écrivait :

« O mon cher Ferrand, je voudrais pouvoir vous faire entendre la scène où Cléopâtre réfléchit sur l’accueil que feront à son ombre celles des Pharaons ensevelis dans les Pyramides. C'est terrible, affreux I C’est la scène où Juliette médite sur son ensevelissement dans les caveaux des Capulets, environnée vivante des ossements de ses aïeux, du cadavre de Tybalt ; cet effroi qui va en augmentant!... ces réflexions qui se terminent par des cris d’épouvante accompagnés par un orchestre de basses pinçant ce rythme... »

(Ici Berlioz fait trois citations musicales ponctuées de l’exclamation : a Oh 1 Shakespeare 1 » ).

surtout les jeunes ; jouant de la réclame et de l’enthousiasme, habile, irrésistible : « Grand général » dira Wagner, comparant Berlioz, à la tête des exécutants, à Napoléon à la tête de la monstrueuse mêlée. Et Berlioz se juge de même lorsqu’il écrit à son père, le 30 octobre 1830 : « Voilà que je commence à éclater. Soyez tranquille, mon père, j’espère qu’un jour on pourra me dire, comme Napoléon disait à Goethe :

« Vous êtes un homme » ; à demain un autre bulletin ».

Activités, passions, enthousiasmes, tout l’être d’Hector Berlioz s’exprime dans cette Symphonie fantastique oh, sur un scénario dont le point de départ est une hallucination, il s’est joué le drame ou le roman de son adolescence rêveuse comme de sa jeunesse passionnée; oeuvre vécue, la plus ardente, la plus lyrique, la plus fantastique aussi qu’ait créée l’imagination romantique K

1 Les Mélodies irlandaises ne sont pas de moins brûlantes confidences. La belle voyageuse est beaucoup moins celle de la légende irlandaise que l’actrice sublime envolée vers son pays d’origine. Bessy à laquelle il dit adieu en ajoutant : « Nous nous verrons encore ». c'est encore Elle. Dans le Coucher de soleil , rêverie si poétique et si colorée, ne nous semble-t-il pas voir apparaître — pendant que se lèvent ces voiles d’or qui dérobent les îles heureuses, aux montées arpégées de l’accompagnement et sur les lentes inflexions de la voix — l’astre de sa vie, Harriett Smithson. Et je ne doute pas que cette harpe, dont il nous dit l’origine^ soit autre chose que son âme : « Hélas i elle aimait seule », qui, soupire, « près de toi les accords d’allégresse, loin de toi le chaut des regrets ». Enfin, dans VÉlégie en prose qu’il écrivit au retour d’une des courses folles où il se lançait à la poursuite de son âme, dans cette Élégie dont il a parlé avec un lyrisme peut-être excessif, que d’aucuns jugeront plus mêlodromatique que dramatique, d’une allure parfois vulgaire (l’était-elle ? ou l’est-elle devenue par l’abus des mêmes procédés ?) il a exprimé, sous une influence active et immédiate, ses romantiques désespoirs.

DISTRACTION VIOLENTE t CAMILLE MOCKE L’iTALIE — LE MARIAGE DE BERLIOZ

Dans une étude de ce genre qui est beaucoup moins une biographie proprement dite, c’est-à-dire un répertoire de faits, qu’un essai de psychologie poétique, un effort pour pénétrer l’inspiration berliozienne en ses éléments affectifs ou littéraires, il était nécessaiie d’insister sur cette période essentielle dans l’histoire des sentiments et de 1 imagination d Hector Berlioz. Il le serait beaucoup moins de s’attarder au chapitre qu’il a intitulé : « Distraction violente ». Sans doute les délires d’Hector pour Camille ne révèlent pas moins d’imagination que les enthousiasmes récents ; mais outre que Camille Mocke n’occupe que très peu de place dans l’œuvre de Berlioz, auquel elle n’inspire que La Tempête , ils nous semblent comme un reflet et une exagération du grand amour romantique poui Miss Smithson. On peut regretter d’ailleurs qu’un éditeur imaginatif n’ait point sollicité d’Hector, à cette époque, le manuel du parfait tiancé romantique.

D’une même œuvre, la Symphonie fantastique, foudroyer la fiancée n° 1 et conquérir la fiancée n" 2, traîner l’une aux orgies du sabbat, prendre son vol avec l’autre vers les deux, éprouver une asphyxie d’admiration à l’entendre penser tout haut de sublimes adagios qui la tuent, souhaiter mourir un jour qu’elle se croit attaquée de la poitrine, chanter son amour dans

un poème symphonique d’iuspiration shakespearienne, obtenir devant elle un succès satanique, furieux, effroyable, épouvantable — mais hélas 1 bientôt aussi partir seul pour le fatal voyage en Italie, rêver de revenir en frémissant comme un boulet rouge, n’avoir d autres nouvelles que les insinuations perfides de ce gros scélérat d’Hiller, aucune de la fidèle fiancée, jouer au Byron dans La Tempête , lancer mille malédictions sur tous, sur lui-même, sur la nature; s’exaspérer et exaspérer tous les camarades de la villa Médicis — puis une fois la nouvelle reçue du mariage de Camille avec Pleyel — ignoblerie, sublime de scélératesse — s’enfuir, armé de pistolets, déguisé en femme de chambre, vouloir massacrer belle-mère, fille et gendre, jouer du suicide pour se tirer d’affaire, après des hésitations et un débat héroï-comique entre le désir de châtier et celui de garder la vie et sa pension — plus tard, dans une nouvelle vengeresse, inventer seulement un appareil pour faire un hachis expiatoire avec, comme morceau de résistance, M me Moeke, l’ex-bellemère, M n,e Canaille ou l’Hippopotame — il y a des variantes, — ce sont là certes sentiments, attitudes, gestes qui suffiraient à créer un type si ce type n’avait existé.

1831 -1832 L’Italie.

Pourtant d’agitations, l’Italie n’offrait aux imaginations d’Hector Berlioz qu’un cadre trop classique, des horizons trop limités. Ce beau ciel, cette constante

uniformité, ces jours qui tous se ressemblent lui pèsent lourdement : il aime le vent, le tonnerre, l’inconnu. Il se sent possédé du spleen jusqu’à en devenir comme un dogue qui prend la rage. Rome, fantôme de grandeur, l’assomme : il y a tant en lui, comme en elle, de champs ravagés, de palais déserts, de ruines déjà froides qu’il lui faut chercher au dehors le mouvement, la chaleur, la vie. L’air de Rome l’étouffe, il n’y a pas une idée, on n’y vit pas si on a une tête et un cœur, il n’y faut que des sens externes. 11 n’y rentre que pour s’endormir du triste et lourd sommeil de l’ennui. 11 sympathise très peu avec ces Messieurs de l’Académie, la maudite caserne, industriels défiants de tout enthousiasme, êtres vulgaires sans âmes d’artistes, atteints d’une lèpre de trivialité. Dans ce pays arriéré, ni livres, ni spectacles, et il ne peut vivre sans musique, privé des jouissances de son art. Leur musique n’est qu’un plaisir des sens, rien d’autre ; ces Italiens forment le peuple le plus inaccessible de tous à la partie poétique de l’art ainsi qu’à toute conception excentrique un peu élevée ; une partition, pour leur plaire, doit s’assimiler comme un plat de macaroni.

Ainsi apparaissait l’Italie historique, artistique et officielle au jeune Hector Berlioz, dégoûté de la vie, ravagé par un spleen inguérissable qu’il diagnostique avec toute la précision technique d’un ex-carabin et la clarté d’un Latin épris d’analyse L

1 Cette mélancolie s’est exprimée musicalement d’une manière toute spontanée dans la Captive , écrite de verve un soir à Subiaco. En sa

Au travail d’imagination déformatrice s’opposait une exaltation pour la grande nature et la vie libre. En attendant de quitter ce pays morne et antimusical où il lui faut pourrir loin de Paris, il se jette dans la vie sauvage pour y sentir tout le charme de la liberté physique absolue. Il ne crée pas faute d’inspiration, mais son activité se dépense dans la sensation présente vigoureusement poursuivie. « Je voudrais voyager, courir, voir quelque chose de vraiment nouveau, parcourir le plus grand segment possible du cercle si borné de la vie, essayer de deux, trois, dix, trente manières de vivre..., essayer de tout .., allons ! la vie animale !... » et encore : « je m’enfuis aux montagnes où je passe une bonne partie de mon temps, n’obéissant qu’à mon caprice. .. Un village m’ennuie-t-il, je vais dans un autre. Tantôt perché sur les roches nues de Civitella, je salue avec amour la mer que j’aperçois à l’horizon, tantôt, un fusil à la main, je redescends dans les plaines mener la vie du chasseur errant. Indifférent atout..., désireux d’aventures, et, par conséquent, n’en trouvant jamais..., je circule dans toutes les directions, poussé à l’Ouest, à l’Est, au Sud ou au Nord, par le vent capricieux de ma fantaisie ».

Nice, sa jolie petite Nice tout ensoleillée; Florence,

' forme originale, comme remaniée et développée, elle était bien ce que dira plus tard Berlioz dans une lettre à Liszt : « une de ses compositions les plus colorées ». Suggestion, peinture musicale, comme le poème de Hugo est un tableau littéraire — mais surtout épanchement lyrique d’un sentiment obsédant, l’ennui de l’exilé, du captif — loin d’Harriett Smithson, de Camille Mocke et de Paris.

qu’il aime d'amour, qu’il ne peut revoir sans un trouble intérieur, pour y avoir crevé d’enthousiasme en lisant le Roi Lear /Tivoli, si ravissant et original ; Pompéi, qu’il voudrait contempler seul, errant la nuit à travers des colonnes et des ombres de colonnes, vu de la lune seulement et libre de se livrer à tous les caprices de son impressionnabilité (pour ne pas dire imagination) ; Naples surtout — car c’est du bruit, de l’éclat, du mouvement — Naples, où ses entrailles fraternelles s’émeuvent aux cris du Vésuve souffrant et furieux, où, dans un magnétisme de souvenirs, de poésie, de lumière, d’air pur, d’horizon rose, de créations fantastiques, il voit un soir — avec quelle émotion ! — le soleil se coucher derrière le cap Misène, pendant que du sublime paysage, illustré par Virgile, semblaient surgir, rajeunis, Enée, Juble, Latinus, Pallas, le bon Evandre, la résignée Lavinie, Amanda, le malheureux Turnus et tout le bataillon de héros aux panaches flottants, dont le génie du poète a peuplé ce rivage ; autant de décors que son génie pittoresque, fasciné sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie, de la musique, par le torrent magique des sensations, fixe comme des formes possibles de beauté qu’évoquera l’action musicale et qui l’encadreront comme d’une harmonie de souvenirs.

Ainsi Berlioz, arrêté dans son expansion sentimentale et créatrice, se développait dans le sens même des énergies italiennes, telles qu’à l’époque de la Renaissance elles s’étaient épanouies daus l’action d’un Benvenuto Cellini. Son idéal ne diffère guère de

la « virtu » telle que la pratiquèrent les artistes du xvi e siècle. Et sans doute il entre bien dans cet idéal quelques éléments de contrebande, brigandages imaginaires et romantiques qui hanteront le cerveau halluciné de Lelio, revenant à la vie, ou la pensée inquiète et rêveuse de Harold en Italie ; mais l’activité effrénée, libérée de toute raison sociale ou individuelle, l’activité dans la recherche de la sensation comme dans la création instinctive de l’art, la «virtu», l’art pour l’art, je dirais volontiers la virtuosité dans la vie ou dans l’œuvre, après avoir été la forme même d’existence d'Hector Berlioz, deviendront le principe inspirateur et comme l'âme de son premier opéra, Benvenuto Cellini, en 1838. L’Italie n’inspira immédiatement que très peu de chose à Berlioz, mais elle renouvela en partie le monde intérieur de sentiments et surtout d’images dans lequel lentement s’élaboraient les chefs-d’œuvre de la maturité prochaine.

Le Mariage de Berlioz.

Cependant depuis une année — car il raccourcit de près, de moitié la durée officielle du séjour en Italie — le cœur d’Hector faisait relâche. 11 est du moins permis de le supposer à lire les plaisanteries dont il accable ses malheureux amis en mal de matrimoniofurie, comme il appelle une passion dont luimême semble d’ailleurs avoir passablement souffert. Et ceux qui ont suspecté ou attaqué la moralité de

Berlioz auraient cependant dû bien considérer qu’il ne fallait pas seulement beaucoup lui pardonner parce qu’il avait beaucoup aimé, mais aussi parce qu’il avait voulu beaucoup épouser. Cet imaginatif, auquel deux mariages n'apporteront que deux désillusions, désira toujours et quand même épouser : épouser Camille Mocke, épouser M me Former, épouser M" e Lesueur et M" e Louise Vernet; pour cette dernière cependant — et d’ailleurs les berlioziens sont partagés sur ce point — il est probable qu’après l’avoir jugée et déclarée insupportable pendant son séjour à Rome, il la transforma peu à peu, elle aussi, eu une gracieuse Ariel, par un singulier travail d’imagination amoureuse rétrospective.

De pareils jeux ne lui suffisaient pas.

Loin de Paris et de Miss Smithson, il se ronge d’ennui à la Côte ou à Grenoble, de juin à décembre 1832, bête comme un conspirateur, écrit-il, se refusant absolument à épouser 300,000 francs et déclarant à M me Vernet qii’il n’est à vendre à aucun prix. 11 entend gronder Paris dans le lointain. Il y arrive dans les premiers jours de novembre, descend dans l’ancien logement d’Harriett Smithson, découvre qu’il s’est étrangement trompé sur son compte, et, le 2 décembre lance, cette fois à Elle, et non plus à Camille, la déclaration à grand orchestre qu’était l’épisode de la vie d’un artiste. Succès furieux, extraordinaire, et surtout neuf jours après aveu d’amour de la part d’Harriett. « Elle m’aime, elle a un cœur de Juliette, et c’est bien là mon Ophélie..., ma chère symphonie,

je voudrais la mettre sur un autel et lui brûler des parfums... Elle doit jouer bientôt dans une grande représentation le Roméo de Shakespeare..., j’y serai, et après la tragédie, le véritable Roméo, celui qu’a créé Shakespeare, moi enfin, oui, moi, je serai aux pieds de ma Juliette, prêt à mourir, prêt à vivre même si elle veut... Oh ! parle donc, mon orchestre ! » Jusqu’au 3 octobre 1833, par l’opposition des deux familles, par l’etFet des calomnies et des persécutions, sa vie redevient un va et vient de passions et de rages, un roman qui l’intéresse beaucoup : un jour, le soleil luit, il épouse ; le lendemain il a trop souffert..., il faut qu’il aille de l’avant : Harriett n’ose lui confier son sort. .. Ils se tourmentent mutuellement.. . Lui s’empoisonne à ses yeux. .. Mais il obéit à la voix secrète de son cœur — et c’est ce qui fait la beauté de ce sentiment inexplicable : « Quand elle serait abandonnée du ciel et de la terre, je lui resterais encore aussi aimant, aussi prosterné qu’aux jours de sa gloire et de son éclat». Ainsi vient-il enfin à bout de ce chef-d’œuvre d’amour et de persévérance, « un amour de cinq ans, concentré, qui a résisté à tout, même à une passion épisodique 1 le fer était rompu dans la plaie. Mon Dieu! qu’est-ce qui pourra jamais exprimer? rien, pas même la musique ».

Heureusement si. Enfiu ! Berlioz était marié. Le mariage eut du moins pour lui cet avantage de lui permettre d’écrire à tête et surtout à cœur reposé les œuvres qui vivaient en lui de la vie orageuse et romantique des passions. Bienheureux entre tous ceux pour

qui se marier c’est encore et surtout de la poésie, et qui épousent une Muse et non pas une dot. Aux esprits trop raisonnables qui s’étonneraient de sentiments si forts qu’ils en paraissent quelquefois excessifs, qu’il soit permis de reilire, en en faisant peut-être une application imprévue, la profonde pensée de Pascal : « Le cœur, le cœur d’un romantique a ses raisons que la raison ne connaît point ».

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