CONCLUSION
J’ai, dans ces deux conférences sur Hector Berlioz, essayé de revivre et de vous faire revivre, autant qu’il se pouvait, la vie de cet homme de génie, en m’inspirant de toute son œuvre musicale ou littéraire. Peut-être, en essayant d’emprisonner un ouragan de passions dans la cage des unités, suis-je arrivé à faire quelque chose qui reflète la vie réelle de Berlioz comme une réduction pour guitare ou pour mandoline ressemblerait à une symphonie de Beethoven. J’en ai bien peur. La méthode adoptée m’interdisait à peu près la critique. 11 a certes manqué à Berlioz d’élever son caractère à la hauteur de son génie. Sa vie est pleine de faiblesses que l’on voudrait pouvoir en effacer. Il les a expiées cruellement. Même au point de vue moral il a droit à toute la pitié de ceux qui cherchent à comprendre avant déjuger. « Je ne suis pas un ange et je n’ai pas besoin que l’on me rappelle certaines choses », écrivait-il à sa sœur Adèle dès 1835. Sa vie désordonnée et orageuse a quelque chose de la beauté sauvage qu’on découvre à une tempête, à une mer déchaînée. Ne le prenons pas pour modèle, sans doute. Admirons-le comme on admire une force de la nature, tour à tour fécondante et dévastatrice.
11 me resterait à conclure. Mais je n’ai pas réduit de près de moitié le texte de ces conférences pour en arriver à vous imposer une conclusion qui, à elle seule, deviendrait aisément une nouvelle conférence. Et pourtant, deux conférences sans même une conclusion,
cela a bien uu peu l’air d’un héros romantique sans panache !
Reprenant l’idée qui est le leit-motiv de ces conférences, le sentiment comme principe d’inspiration, j’aurais essayé d’y caractériser l’imagination berliozienne. Le tour de phrase littéraire comme la technique musicale prodigieusement neuve de Berlioz trahissent perpétuellement ce don d’invention. Son originalité comme écrivain et comme compositeur tient à son imagination passionnée. Cette imagination, à la fois littéraire et musicale, en même temps auditive, visuelle et affective a fait de lui un paysagiste descriptif admirable, l'équivalent musical de Victor Hugo ; aussi bien par l’intensité d’émotion qu’il a su donnera l’expression des v sentiments : amour, triomphant ou trahi, radieux ou désespéré, toujours humain -, horreur delà mort, mélancolies, ardeurs; par la profondeur de ces sentiments tragiques ou élégiaques, vrais comme s’ils étaient personnels, s’est-il affirmé l’égal de Lamartine et de Musset, l’un des plus grands musiciens lyriques qui aient jamais existé, pour ne pas dire le plus grand. Une admirable imagination, l’une des plus riches qui se soient manifestées au xix* siècle et dont la force volcanique avait, comme en de précoces explosions, bouleversé règles et genres et suscité de nouvelles formes musicales, nécessaires à l’expression de sentiments inconnus. Une ardeur passionnée, une émotion pénétrante qui entraîne le torrent des notes et des rythmes en un débordement de vie, en de perpétuels jaillissements de brûlante
sincérité. Une musique libre et inspirée dont la source est ailleurs que dans les principes d'école, une musique irrésistible et qui vient de l’ânie, reflétant, dans le miroir profond de ses Ilots grondants, comme une lueur tombée des plus hautes cimes, la trace lumineuse des génies passés : telle nous apparaît son œuvre, tel il nous apparaît. Il est le romantisme intégral, le romantisme fait homme et musicien, et, par un contraste qui ne laisse pas non plus d’être tout à fait romantique, ce prophète de la musique de l’avenir qu une admiration enthousiaste pour Gluck et Beethoven rattache au passé, reste au xix e siècle l’apôtre le plus fervent de la beauté classique.