LA PRISE DE TROIE
Une opposition constante entre l'insouciance îles Troyens et la prophétique terreur de Cassandre donne aux deux premiers actes une grandeur épique.
Le premier acte débute par un chœur de la canaille troyenne. « Je lui ai donné peur du lieu où s’élevait la tente d’Achille — écrit Berlioz à la princesse — à moins d’indications contraires la plupart des citations relatives aux Troyens sont prises dans la correspondance de Berlioz avec la princesse de Sayn- Wittgensteiu, correspondance qui n’est encore éditée qu’en Allemagne — et c’est encore dans Virgile sous un certain rapport. Hic sævus tendebat Achilles. Seulement Virgile ne fait pas de la populace troyenne un tas de Gascons. »
Suivent le récitatif et l’air admirables de la fille de Priam hantée par la vision de l’horrible destin qui menace sa patrie et son fiancé. Troie et Chorèbe, une double passion, une double souffrance plutôt torturent le cœur de la vierge troyenne qui pleure sur elle— même moins que sur son amour, sur son amour moins que sur sa patrie. C’est dire que le duo entre Cassandre et Chorèbe, inégal d’ailleurs comme inspiration, prend un caractère tragique. Cassandre supplie Chorèbe de fuir : elle voit Troie en flammes, Chorèbe frappé par un Grec. Et lui, dans un air où la nature baignée comme par une atmosphère de poésie musicale semble se découvrir plus belle aux inflexions caressantes de la mélodie, lui, insouciant et rêveur, dépeint le décor qui encadre leur idylle. Un allegro regrettable interrompt cette rêverie, et Cassandre se voue à la mort, avec Chorèbe qui n’a pas voulu fuir.
Second acte. Fête populaire dans la plaine de Troie. « loute la population troyenne, l’armée conduite par
Enée, Priain, la reine, Hélène, les princes et les princesses, les enfants troyens conduits par Ascagne, le peuple, les prêtres viennent en cortège offrir un sacrifice d’actions de grâces à Jupiter et à Neptune pour la délivrance de Troie ». Cette marche religieuse chantée par le peuple et les prêtres, splendide, grandiose, ouvre l’acte. Puis combat de Ceste et pantomime d’Andromaque.
« La scène unique où elle paraît sera sans doute une des plus difficiles à rendre par le geste, la physionomie et les attitudes », écrivait Berlioz à Ad. Samuel, et à la princesse.
« J’ai pensé qu’une des figures les plus touchantes de cette histoire devait paraître aussi dans cette cérémonie. En conséquence, après que les divers corps de l’Etat ont déposé leurs présents sur l’autel champêtre, et au moment où les jeux de la fête sont le plus animés, le style musical change tout à coup, et sur un air pantomime éploré, désolé, un brise-cœur (s’il se peut) s’avance Andromaque donnant la main à Astyanax qui porte une corbeille de fleurs. Ils sont en blanc (le deuil antique) et vont s’agenouiller en silence devant l’autel. L’enfant dépose sa corbeille de fleurs, la mère prie, puis elle va présenter son fils à Priam qui le bénit ; les larmes la gagnent, elle baisse son voile, reprend la main d’Astyanax et tous les deux sortent à pas lents, sans dire une parole, et retournent dans Troie.
« Cassandre qui va et vient comme une lionne
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blessée, aperçoit Andromaque en passant au fond delà scène...
« Huit vers (que cite Berlioz) seront chantés, ou pour mieux dire récités, à part, pendant l’exécution de l’air pantomime. Puis la fête reprendra son cours... »
La voix de la clarinette, au timbre féminin, dont Berlioz a parlé si poétiquement dans son grand traité d’instrumentation — cette voix qui est celle de l’héroïque amour, et semble, dans les grandes symphonies militaires, représenter les femmes aimées, les amantes à l’œil fier, à la passion profonde, que le bruit des armes exalte, qui chantent en combattant, qui couronnent les vainqueurs ou meurent avec les vaincus — la voix éplorée de la clarinette chante la douloureuse mélopée.
Enée survient et raconte la mort du grand prêtre Laocoon dévoré parles serpents. Berlioz en une boutade féroce, indiquait à la princesse certain morceau qu’un compositeur — comme il en imagine dans sa haine de la musique parisienne — n’eût pas manqué de placer là : « 11 y aura une barcarolle pour les serpents de Laocoon. »
11 écrivit un ottetto et chœur « morceau d’ensemble où tous les personnages et le chœur expriment l’horreur, l’épouvante que vient de leur causer le récit de la catastrophe de Laocoon dévoré par les serpents — dont il est impossible que vous vous fassiez une idée », écrivait-il à Samuel, et à la princesse : « Une horreur grandiose et qui vous ferait battre le cœur ». Toutefois ou a pu reprocher justement à cet ensemble de
u’ètre pas en situation. Sous l’influence de l’opéra contemporain, Berlioz sacrifie parfois la logique de l’action aux conventions de la musique de théâtre.
Enée, pour apaiser Pallas courroucée, ordonne d’introduire par les remparts abattus le cheval de bois qui cache les Grecs dans son flanc. Jusqu’à la fin de l’acte et pendant que se déroule la scène du cortège, Cassandre occupe le proscenium. Prophétique et fatale, elle apparaît comme la conscience même du peuple troyen révoltée contre la démence de ce peuple; et son chant désespéré résonne tel un thrène élégiaque à la gloire de la patrie qui va s’évanouir.
Le final monstre de l’acte commence. Berlioz, d’abord inquiet sur ses dimensions, s’était rassuré en le comparant à celui d 'Olympie, presque d un tiers plus long. « D’ailleurs il n’y a point d’action durant cet immense développement processionnel de la marche d ’Olympie, tandis que j’ai une Cassandre qui occupe la scène pendant ce déroulement du cortège du cheval de bois dans le lointain...» Les blanches théories des vierges, les choeurs des prêtres et des guerriers se déploient au rythme triomphal de la marche troyenne ; les fiâtes, les hautbois, les harpes, les trompettes accompagnent harmonieusement la joie du peuple pendant que retentit encore la voix de la fatalité.
« Il y a encore une grande tirade pour Cassandre ajoutée pendant le final du premier acte, au moment où le cortège du cheval s’éloigne après avoir traversé le fond du théâtre : arrêtez, arrêtez... un piège
infernal..., ils entrent, c’en est fait... Sœur d’Hector, va mourir sous les débris de Troie...
« Cela fait palpiter la scène et se déclame (en musique bien entendu) sur la marche du cortège qui va s’éteignant dans le lointain. »
Le troisième acte prélude par les rumeurs — à l’orchestre — de combats éloignés. Les Grecs sont maîtres de Troie et la pillent. L’ombre d’Hector surgit au chevet d’Enée pour lui prédire ses destinées... «Ce récitatif d’Hector, ranimé un instant par la volonté des dieux, et qui redevient mort peu à peu en accomplissant sa mission auprès d’Enée est, je crois, une idée musicale étrangement solennelle et lugubre. Je vous cite cela, écrivait-il à Ferrand, parce que c’est justement à de pareilles idées que le public ne prend pas garde ». Ascagne, Panthée, puis Chorèbe entraînent Enée à la citadelle. Ici Berlioz n’avait pas, dans le livret, résisté à citer l’épisode de Virgile relatif à l’échange des boucliers par Chorèbe et les siens, mais il le supprima dans la partition ; et les guerriers troyens s’entraînent à combattre en répétant l’héroïque cri de désespoir : le salut des vaincus est de n’en plus attendre.
Le dernier tableau nous montre d’abord, près de l’autel de Vesta, dans le palais de Priam, lesTroyennes désespérées. Berlioz signalait comme une chose neuve le chœur construit sur cette gamme étrange : sol, la bémol, si bémol, ut, ré bémol, mi bémol, fa, sol, et l’accent de désolation qui résulte de la continuelle prédominance du sol mis en r apport avec le ré bémol
est quelque chose de curieux. « Je retrouve bien là ces clameurs éperdues des feminæ ululantes de Virgile ; et ce n’est pas plus disgracieux qu’une Niobé échevelée ...» Cassandre survient « la Priameia virgo aux cheveux épars que je suis obligé de faire mourir en dépit de l’histoire qui nous la montre après le sac de Troie captive chez les Grecs », écrivait-il à Liszt. Idée géniale et qui donne à toute cette fin de la prise deTroie un caractère grandiose. Les femmes troyennes se lamentent, les Troyennes veulent encore espérer, les Troyennes voudraient vivre ; il y a même parmi elles un petit groupe de Thessaliennes qui n’auront pas le courage de mourir. Symbole de la patrie qui tombe ensevelie dans sa gloire sous les coups du destin inexorable, Cassandre, héroïne d’amour et d’honneur, exalte les faibles femmes. Des élans d’enthousiasme soulèvent les instruments et les voix vers des thèmes sublimes où chante l’àme même de la race latine consciente de sa grandeur impérissable. Troie périra, mais ses vierges, ses femmes, pures et libres, descendront à la rive infernale. Une frénésie de mort, de liberté, de gloire unit, dans un même héroïsme, le chœur des Troyennes à la voix de Cassandre.
Devant les Grecs qui envahissent le temple, elles se frappent, invoquant Enée qui fuit, en sauvant, les dieux de Troie.. Sauve nos fils, Enée.. . Italie, Italie... Cette scène, Hector Berlioz ne la doit qu’à son génie. Elle est sublime, comme tout le rôle de Cassandre. Plus proche de nous par sa faiblesse et son amour que la prophétesse eschylienhe, obstinée
en son délire fatidique, la fille de Priam, telle que la conçut l’imagination d’Hector Berlioz, est une des plus belles créations poétiques et musicales qui existent dans le drame lyrique. Marguerite, Juliette, Didon, héroïnes d’amour, ne vivent pas d’une vie moins ardente dans l’épanouissement de leur passion qui se dévore ; mais Cassandre a plus que le charme douloureux d’une amante trahie par le sort ou par son amour : elle n’est pas seulement la fiancée de Chorèbe et qui meurt de la mort de son fiancé ; victime consciente du destin, prophétesse inutile et qui ne peut éclairer un peuple aveugle, n’ayant pu lui donner de sauver sa fortune, elle a, par l’effiçace vertu de son héroïsme sublime, sauvé l’honneur des femmes et des vierges troyeunes. Humaine et symbolique ; cœur torturé, conscience sereine, haute, elle se révèle en face de la douleur et de la mort comme un type idéal de pureté féminine en qui s’incarne le génie même de la patrie.