‹ Étude sur HokusaiChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le fond du grand tableau peint par Hoksaï, c’est le paysage japonais, et il faut avouer qu’on ne saurait imaginer un plus heureux cadre pour le drame à la fois tragique et souriant qui va s’y dérouler. Ce paysage, que nous Jugeons en Europe d’après des dessins de paravents, et que par suite nous nous imaginons volontiers comme quelque chose de très joli, d’un peu mesquin, comme une miniature pétrie de gentillesses précieuses, ne répond

qu’en partie à une telle idée : à côté de la face exquise, qui existe, il y a aussi la face sublime ; et le vrai charme

de cette nature complexe réside précisément dans lintime

mélange de la grâce et de la grandeur. Par son assise géologique, le Japon se trouve au bord du plus formidable abime de la terre : les trois mille huit cents mètres du mont Fouji se dressent à deux pas de ce creux du Pacifique, le plus profond qu'ait sondé la science, où vous pourriez

-entasser deux Fouji l’un sur lautre sans que la mons-

trueuse tour pût arriver à plus d’un kilomètre au-dessous de la surface des eaux; le pauvre archipel, suspendu à la marge de cet effroyable précipice où une convulsion nouvelle pourrait l’engloutir tout entier, est en même temps placé sur la zone des grands volcans qui font une ceinture

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de feu à la terre: sous ses fondations palpite encore, intense et sauvage, l’activité des âges primitifs, l’incendie éternel dont les jets bouillonnants viennent battre chaque jour, comme un frêle plancher, le sol trépidant où nous marchons et parfois, lorsque la secousse est un peu forte, renversent tout ce que les hommes ont bâti sur cette croûte dérisoire; les vieux Japonais n’avaient-ils pas raison dedire que leur pays repose sur le dos d’un monstre, d’un énorme poisson qui d’habitudedort ausein de la mer profonde, mais qui, lorsqu'il s’éveille et frétille, fait vaciller étrangement son fardeau? En compensation la nature, qui est toujours à la fois une bonne et une méchante fée, a versé sur ce coin du globe ses plus beaux dons; sile géologue a le droit de s’effrayer, le météorolgiste ne peut qu'admirer et bénir; car ces îles, où les volcans fument, où le sol tremble, où les montagnes montent et s’abaissent d’un mouvement insensible et continu, où on sent enfin à chaque instant la respiration de la planète, présentent en même temps, sous l'influence combinée du Courant Noir, des nuages chargés de pluie, des vents favorables, un climat sans pareil : du nord au sud, grâce à un jeu savant des phénomènes de l’atmosphère, sous l’alternative heureuse de vents froids et de vents chauds, des coups de soleil brülants qui font tout germer et des averses qui font tout verdir, vous observez une gamme de paysages admirable, une série d’aspects merveilleux, nuancés à l'infini, depuis les frais horizons des contrées septentrionales jusqu'à la gloire luxuriante des tropiques. « Nos ancêtres, dit le poète japonais (4), avaient coutume de dire que les dieux bril-

(1) Dans le Manyôshiou, où « Recueil de dix mille feuilles », la vieille anthologie poétique du vire siècle.

lants, chérissant notre pays, l’avaient comblé de leurs bénédictions avec une tendresse amie ; et ce qu'ils disaient, nous le pouvons vérifier chaque jour : car tout homme vivant n’a qu'à regarder autour de lui pour donner à ses yeux une fête qui témoigne de cet amour. » A toutes ces beautés où le grandiose et le gracieux se marient en un si constant accord, les Japonais eux-mêmes ont ajouté de nouveaux éléments de pittoresque : un peuple de paysans et de pêcheurs a posé ses habitations légères sur lesrivages de la mer et au bord des champs de riz ; une société monarchique et féodale a bâtises palais et ses châteaux sur les collines, et a tracé les grandes routes de l'empire entre de magnifiques rangées de cèdres géants; une race poétique et amie des belles apparences religieuses a construit, sur les montagnes et dans les forêts, ces vastes monastères et ces temples massifs dont le rouge sanglant s’unit si bien au vert sombre des arbres séculaires. Quel champ pour un artiste! Hoksaï y est entré dans la joie de son cœur, et tout ce que ses yeux y ont admiré, sa main l'a fait revivre.

Certes, ilne fut pas le premier à découvrir ces enchantements : il était fils d’un peuple qui, entre tous les autres, anciens ou modernes, nous paraît avoir été le mieux doué pour le sens profond et l'amour sincère dela nature (1) ; en cela, il n'avait donc qu’à suivre la pente du génie

(1) Indiquons ici seulement deux faits caractéristiques: en premier lieu, dans la conversation, tout bon Japonais commence non par s'informer de votre santé, mais par constater en quelques mots pré. liminaires l’état du temps (usage que nous suivons aussi un peu, mais avec beaucoup moins de poésie, et en tout cas seulement comme moyen d'engager l'entretien après les demandes habituelles sur la santé de la personne qu'on rencontre) ; en second lieu, dans le style épistolaire, une lettre régulière commence toujours par une

de sa nation. Mais ses prédécesseurs dans le genre du paysage, en particulier les maîtres de l’école chinoise qui s’y étaient le plus volontiers adonnés, étaient trop classiques pour ne pas voir la réalité des choses à travers un voile de souvenirs littéraires ; sans s’astreindre à représenter les motifs favoris des poètes et des peintres de la Chine, ces éternels rochers surplombants d’où tombent les filets d'argent d’une cascade, ces chaumières rustiques qui se mirent dans un étang, à côté d’un bouquet de bambous aux feuillages grêles, ou ces riches pavillons vermillonnés qui dominent superbement un lac bleu, ils avaient cependant jeté, sur les sites japonais qu’ils esquissaient, une couleur empruntée à des palettes étrangères, ils avaient cherché de préférence les sujets rares, et en tout cas, ils avaient peint le Japon avec des pinceaux chinois. Hoksaï suivit une tout autre voie : il regarda devant lui, et il dessina ce qu'il voyait, comme il le voyait. Les motifs ne lui manquaient pas. À la lisière du quartier qu'il habitait coule la fameuse rivière Soumida, chère aux adorateurs du printemps, et c'était déjà un thème suffisant pour des dizaines de riantes peintures (1). S'il entrait dans la partie

phrase dans le genre de celles-ci : « Maintenant que la glace a fondu et que les arbres bourgeonnent, et tandis que vous prospérez de plus en plus, et que vous jouissez d’une santé parfaite, je prends le pinceau pour..., etc. »; ou bien: « Maintenant que voici l'approche de l'été et que les fleurs s’épanouissent, et tandis que vous prospérez..…, etc. » ; ou encore: « J’ai bien reçu votre très honorée lettre, que j’ai respectueusement ouverte sous les cerisiers fleuris, au début des grandes Chaleurs, etc. »; et ainsi de suite, avec une série de nuances en harmonie avec le caractère successif de toutes les saisons et demi-saisons de l’année.

(4) Voy. les Rives de la Soumida ; le Nouveau livre des saules et des Pruniers de la Soumida ; les Esquisses variées, NII, 9; VIII, 24, 98 ; les Cent aspects du mont Fouji, II, 9, 10 ; ete. — (Pour les références,

. centrale de la ville, il pouvait admirer tous ces canaux lumineux (1), tous ces ponts pittoresques (2), tous ces fossés (3) fleuris de lotus qui donnent à la capitale de l'Est un aspectsi étrange, sans cesse renouvelé avec les diverses heures du jour. Aux deux extrémités de l’immense métropole, les superbes parcs d'Ouéno (4) et de Shiba (3) lui offraient leurs colonnades de cèdres, avec ces hautes voûtes d’un vert sombre et ces profondeurs ombreuses où brillent tantôt les cerisiers roses, tantôt les érables vêtus de pourpre et d’or. Toutautour de la vaste enceinte, dans chaque faubourg de la cité, il pouvait visiter chaque mois, ‘chaque semaine, avec la foule joyeuse, les lieux de plaisance connus (6),où s’épanouissent tour à tour les diverses fleurs de l’année, et en s’asseyant avec le peuple dans ces fins pavillons que chaque maison de thé sait disposer avec tant d'art en face d’un beau site, peindre des centaines de pages exquises. S'il pénétrait un peu plus avant dans la campagne, il avait devant lui l’immense plaine de Eddo (7), si délicate lorsque les champs de riz d’un vert tendre frissonnent sous la fraicheur du matin, si vibrante de lumière lorsque le soleil la dore, si glorieuse lorsque les

nous choisirons autant que possible les Esquisses variées, et quelques autres ouvrages qui, ayant été récemment réimprimés, sont d'une consultation facile.)

(1) Esquisses variées, VIII, 25 ; etc.

(2) Id., VIII, 24, 25, 26; etc.

(3) Id., VIII, 24; etc.

(4) Id., VIE, 24 (lac d’Ouéno) ; ibid. (temple de Annodiji) ; etc.

(5) Id., VIII, 25 (colline d’Atagho) ; 1bid. (temple de Shimmé); etc.

(6) Voy. par exemple les Esquisses variées, VIIT, 24, 25 (Odji, endroit fameux pour les cerisiers et les érables); tbid. (le Kaméidô, endroit fameux pour les pruniers et les glycines) ; etc. Cf. les Esquisses sincères des huit vues de Eddo, les Fleurs des quatre saisons, etc.

(7) Esquisses variées, VIII, 24 seq., pass.

feux du couchant illuminentses horizons lointains. Et s'il sortait du côté de la mer, il pouvait élargir son âme, en face de l'infini, sur les plages de Kamakoura (1), ou, tout auprès, aborder la corbeille de verdure d’'Enoshima (2), l'île divine, le joyau de cette côte sereine où chaque golfe bleu, chaque élévation, chaque promontoire offre de nou- , veaux ravissements au regard. Le maître dessina tout cela, et bien d’autres choses encore (3); si vous voulez feuilleter un guide complet de Eddo et de ses environs, parcourez son œuvre : tous les endroits fameux s’y retrouvent, exposés à maintes reprises, sous toutes leurs faces, et par un homme qui avait compris qu'en matière de paysages, l'important pour l'artiste est de savoir choisir son point de vue, ou, comme disait Corot, de « savoir S’ASSCOIr ».

En même temps, il voyageait. C'était et c’est encore une passion commune à tous ses compatriotes, convaincus à bon droit que les plus beaux spectacles sont ceux que les dieux eux-mêmes ont préparés pour les yeux de l’homme, Suivons avec notre artiste le plus célèbre itinéraire de son temps, la grande « Route de la Mer Orientale » (4). Aujourd'hui, ce chemin fameux est bien déchu de son ancienne gloire : le chemin de fer l’a fait déserter et, en trop d’endroits, ses antiques rangées de cèdres ont disparu devant l'invasion des poteaux télégraphiques ; mais jadis, elle était la maîtresse voie de l'empire, celle où avaient

(1) Esquisses variées, VII, 26.

(2) Id., ibid.

(3) Voy. par exemple : Esquisses variées, NII, 17, 48 (rochers de Taïnaï-Kghouri) ; 18, 19 (rivière de Kaminoçaki) ; 49 (promontoire de Takénohana) ; 20, 21 (cap de Tofougha) ; etc., etc.

(4) Le Tékaïidé.

retenti les marches des armées et qu’avaient foulée de leurs pieds nus les missionnaires de saint François, celle où défilaient les somptueuses processions des seigneurs, des chevaliers, des envoyés de l’empereur et du shiôghoun, celle que tout homme de Eddo devait parcourir, de maison de thé en maison de thé, pour aller voir Kiôtô ou les vieilles provinces de l’ouest, et ses cinquante-trois étapes (1) étaient le rêve favori de tous les amis de la nature. On partait du pont de Nihonbashi, un des plus vivants de Eddo, et que la tradition imposait comme point initial du grand voyage; puis on s’avançait lentement, tout à loisir, en faisant arrêter les porteurs du palanquin à chacun des tournants qui pouvaient offrir une jolie vue, en descendant à chacun des innombrables lieux de repos qu’on rencontrait sur le chemin, sans se demander jamais combien de temps on mettrait à faire ce pèlerinage esthétique de plus de cinq cents kilomètres (2); et les cinquantetrois étapes échelonnées déroulaient autant de sites célèbres aux yeux de l'amateur ravi (3). C’étaient Shinaghaoua, le dernier faubourg assis sur la baie de Eddo ; Kaouacçaki, l’aimable village de plaisir, avec son horizon de belles collines arrondies ; Kanaghaoua, dont le promontoire pittoresque domine la mer bleue semée de voiles blanches; Hodoghaya, déjà la pleine campagne, verte et giboyeuse ;

Totska, où la route commence à s’enfoncer dans l’inter-

minable avenue des cèdres sombres ; Foujiçaoua et ses

(4) Gho-djou-san tsghi (ou éki).

(2) La longueur du Tôkaïdô est évaluée à 132 ri ( ri—3 kilomètres 9273) ; donc un peu plus de 518 kilomètres.

(3) Nous ne donnerons pas ici de références détaillées, l'artiste ayant suivi exactement, dans les deux ouvrages cités p. 157, n. 3, l’ordre traditionnel que nous allons indiquer.

pins ; Iiratska et sa rivière d'azur; puis, après une courbe autour d’un mont consacré aux divinités de la nature (1), Oïco penchée sur son golfe exquis, fière des douces poésies (2) qui la rendirent immortelle ; on passait alors devant l’orgueilleux château d’'Odaouara, et on entrait dans les défilés de Hakôné, entre les pics menaçants et les gorges qui grondent, jusqu’au moment où, du sommet de la dernière montagne, on apercevait enfin, à deux pas du « Grand Enfer » (3), un lac alpestre, d’une sérénité et d’une grâce presque italiennes ; une gentille descente, et on était à Mishima, devant un temple dédié au « génie des grandes montagnes » (4); puis venaient Noumaze, le coquet village tapi dans les prairies, déjà écrasé par la masse encore lointaine du Fouji; Hara, dont la vue imposante commande le golfe de Sourougha ; Yoshiouara, où les poètes d'autrefois rêvaient, sous les grands arbres (5), en contemplant les plaines de la sainte montagne ; Kammbara, un pauvre village de paysans et de pêcheurs ; Youï, où la route monte, sous les rochers surplombants, en côtoyant des ravins sonores ; Okits, avec son grand monastère bouddhiste endormi en face de l'océan ; Ejiri et ses monts sévères; Ftchiou, le lieu de retraite choisi par le grand I[yéyas pour les derniers recueillements de sa vieillesse ; Mariko, mollement étendu à la bouche d’une charmante vallée ; Okabé, le village des

(4) Près du petit village de Kôraïdji.

(2) Anciens vers célébrant le « vallon de la bécassine qui s’envole » (shighi-tats saoua), près Oïco.

(3) Odjighokou, montagne désolée, qui offre l’aspect d'un défilé entre des collines de soufre, avec quelques pins desséchés par les vapeurs et quelques sources bouillantes. — Cf. Esquisses variées, IX, &, 5,

(4) Oyama-tsmi-no-Kami.

(5) A l'endroit qu'on appelle Tagho-no-oura.

L' he CN

LA NATURE 155 fougères ; Foujiyéda, dont l'unique rue, longue d’une lieue, mène au monastère (1) où la prière d'un moine fit épanouir jadis des lotus miraculeux ; Shimada, dont la rivière rapide, peu profonde, mais large de plus d’un kilomètre, était traversée sur de hautes chaises à porteurs ; Kanaya, Nissaka, Kakéghaoua, si attrayantes avec leurs collines de pins, leurs claires vallées et leurs ponts rustiques ; ensuite la route, devenue plane, s’engageait dans leschamps de riz, traversait les huttes de paille de Fkouroï, les bois de chênes de Mitské, et entrait enfin dans Hamamats, une ville florissante, célèbre pour son lac aux flots bleus qu’un tremblement de terre transforma en golfe (2) ; après une délicieuse traversée en bateau, on abordait à Maïzaka, devant des îles enchanteresses, puis à Araï, le pays des orages ; puis on reprenait la route pour Shiradzka et Ftaghaoua, et à chaque pas, du haut de chaque colline, des points de vue renommés s’ouvraient sur les mille découpures de la mer ; on passait le pont de Yoshida, on composait quelques vers devant les saules pleureurs de Goyon ou devant les pins grêles d’Akaçaka, on allait visiter la tombe d’une poétesse illustre (3) ; puis venaient Tchiriou, un coin perdu dans la solitude et le silence, Naroumi, où la mer s'annonce tout à coup par des clameurs furieuses, et on se trouvait devant le port de Miya, auxterrasses sereines, aux innombrables bateaux attendant les voyageurs, qui devaient traverser ici un bras de mer de quatre lieues ; de Miya, en suivant une rue villageoise

(4) Rennshôji, c'est-à-dire : « monastère de l'épanouissement des lotus. » (Miracle attribué à Koumagaï Naozané, qui vivait dans la seconde moitié du xrr° siècle.)

(2) En 1499.

(3) La poétesse Djôrouri Ghozenn (xn° siècle).

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longue d’une lieue, on pouvait se rendre dans la puissante cité de Nagoya (1), admirer la forteresse aux tours blanches, le donjon dont le toit étale ses deux gros dauphins d’or massif, visiter les grands temples, entrer chez les riches marchands ; mais d'ordinaire, on se hâtait de s’embarquer directement pour Kououana, et de reprendre la route vers Yokkaïtchi pour contempler encore, à chacun de ces endroits célèbres, les gloires de la mer; avec Ishiyakshi et Shôno recommencçaient les paysages de montagnes ; depuis Kaméyama, la grande voie montait; à Séki, elle devenait sévère, dominait des abîmes, et c'était là que les pèlerins se séparaient des autres groupes pour aller visiter, à quelque distance, les saints temples d’Icé, la Mecque japonaise ; encore quelques stations, Sakanoshta et sa « Belle montagne (2) », Tsoutchiyama et ses forêts, Minakoutchi et son « rocher qui tourne » (3), Ishibé et son cône bizarre, et soudain, à Kouçats, on se trouvait face à face avec l'immense lac Bioua, majestueux comme une mer, le roi des lacs comme le Fouji est le roi des montagnes (4), le thème éternel des poètes et des artistes; on y pouvait admirer, suivant la saison, quelques-unes des « huit vues » (5) que les amants de la nature y avaient

(1) On sait que Hoksaï fit un assez long. séjour dans cette ville, où il commença les « Esquisses variées ». (Cf. p. 89.) — Les deux fameux dauphins (shatchi-hoko) sont évalués, comme prix de la matière seule, à près d’un million de francs (180.000 yen).

(2) Fdesté-yama.

(3) Youroughi-ishi, gros rocher si bien équilibré qu'un homme peut le mouvoir avec le doigt.

(4) D’après la légende, un grand tremblement de terre, attribué à l'an 300 environ avant J.-C., aurait creusé le bassin du lac Bioua en même temps qu'il faisait surgir le mont Fouji du milieu des plaines de Sourougha.

(5) Ohmi Hakké (Ohmi est le plus ancien nom du lac Bioua) ; à savoir:

découvertes; puis on reprenait la route battue, par la ville d'Ohts, d’où on regardait sous un pin vieux de mille ans (1) la jolie colline d'Ohçaka (2); et enfin, après tant de villes et de villages traversés, tant de montagnes gravies et redescendues, tant de rivières passées, tant de beaux contrastes savourés, tant de joies intimes senties devant ce long déroulement de tous les paysages que peuvent combiner les cimes et les vallées, les forêts et les plaines, les lacs, les fleuves et la mer, une dernière pente, suivie d'un dernier pont superbement recourbé, introduisait le voyageur au sein de l'antique capitale. Revoyez en esprit ce long itinéraire, supposez-le parcouru par un artiste comme Hoksaï : vous ne vous étonnerez pas qu'il lait peint au moins deux fois tout entier (3), qu'il en ait représenté à maintes reprises encore les plus beaux sites (4), et que les œuvres qu'il consacra à les faire revivre soient parmi les plus heureuses de toutes celles qu'a engendrées son pinceau.

la lune d'automne vue de la montagne d'Ishi, la neige du soir sur la montagne ‘de Hira, le coucher du soleil à Séta, la cloche du soir au monastère de Miidéra, les bateaux rentrant de Yabacé, le ciel brillant avec une légère brise à Aouaz, la pluie nocturne à Karaçaki, et le réveil des oies sauvages à Katata. — Hoksaï a consacré un ouvrage spécial aux « Huit vues du lac d'Omi ». — Cf. aussi Esquisses variées, VII, p. 22, et surtout le Jardin des peintures, IX, 2, où les huit vues sont représentées en raccourci dans un seul tableau.

(4) On l’attribue au temps de Djimmou-Tenn6.

(2) Cette colline n’a d'ailleurs rien de commun avec la grande ville du même nom.

(3) Le « Recueil de dessins de voyage », dont la première parlie est consacrée exclusivement au Tokaïdô, et les « Cinquante-trois élapes de la Route de la Mer orientale. »

(4) Voy. par ex., Esquisses variées, VII, pass.; Jardin des peintures, III, pass. etc.

158 ÉTUDE SUR HOKSAÏ î Au cours de cette « Route de la Mer orientale », nous avons eu çà et là une échappée sur « la montagne sans égale » (1), le fameux Foujiyama. En réalité, de presque toutes les étapes, on l’aperçoit ; on ne saurail compter tous les endroit choisis d’où sa vue est réputée la plus belle ; il domine les montagnes et se mire dans les lacs (2) ; il suit le voyageur jusqu’à l’horizon, comme la lune dans le ciel suit le voyageur européen, et vous ne trouvez guère de tableaux de paysages dont le fond ne soit occupé par sa silhouette adorée (3). Ce mont glorieux, qui domine treize grandes provinces (4), s'impose en même temps à l’imagination de quarante millions d'hommes. Dans cette majestueuse assemblée de volcans qui siège sur l'archipel, et où vous pouvez compter une centaine de bouches ardentes (5), qui fument encore et de temps en temps jettent leurs flammes au ciel, le Fouji préside ; depuis près de deux siècles (6), il s’est reposé ; mais son cône formidable s’élève toujours au-dessus de toutes les autres cimes, et nul ne sait ce que ses flancs monstrueux préparent en secret pour demain. Etonnante

(4) On écrit souvent, par fantaisie : Foughi-yama (la Montagne sans pareille). C’est même l'expression généralement employée dans les ouvrages de Hoksaï.

(2) Par exemple, en traversant la province de Hakôué, vous rencontrez à la cime d’une des montagnes un lieu appelé « Fouji-mi-taira », (ou terrasse pour regarder le Fouji), et, un peu plus tard, lelac de Hakôué, assez éloigné cependant de la fameuse montagne, vous montre sa silhouette réfléchie comme dans un miroir.

(3) Par ex., pour ne citer que les Æsquisses variées : I, 20, 21 ; II, 16; V, 22, 93 ; VIT, 9, 11,45 : NIIT, 25:;.etc. :

(4) Les Fouji-mi-djou-san-shiou. a

(5) Vingt-trois dans les Kouriles, vingt-huit dans Ez0, trente-six dans Hopshiou, treize dans Kioushiou et les îles du sud.

(6) La dernière éruption a eu lieu à la fin de l’année 41707.

montagne, vraiment unique, digne de la terreur et de l'amour qu’elle inspire depuis des siècles à son peuple. Pour nous, c’est bien toujours le « mons excelsus et singularis » de Kaempfer (1), la montagne souveraine, moins élevée sans doute que l'Himalaya ou même le Mont-Blanc, mais supérieure à toutes les montagnes du globe, au Pic d'Adam lui-même, par sa forme admirable et sa solitaire grandeur. Pour les Japonais, c'est assurément cela aussi : l'éloge des hommes de goût, les vers des poètes, les innombrablesreprésentations des artistes en sont la preuve; mais c’est autre chose encore : le lieu saint, la hauteur sacrée, le chemin du paradis désiré, la montagne dont les cendres écroulées remontent d'elles-mêmes pendant la nuit, dont la neige ne disparait tout-à-fait qu'une fois l’an, durant quelques heures d’une fête religieuse (2), pour reprendre le lendemain sa tombée, dont les flancs retentissent toujours de sons harmonieux, dont la vaste cime est le plancher où seréjouissent les génies (3). Contemplez, d’en bas, ce volcan sublime, qui s’élève seul, souverainement, du milieu des plaines immenses ; passez de pieuses journées à en faire le tour; regardez-le depuis tous les endroits que des générations d’admirateurs ont déterminés et que la tradition impose : c’est toujours le même géant gracieux, formidable et souriant, dont l'énorme masse épouvante et dont les courbes exquises séduisent les yeux comme une parfaite création de l’art. Vous appro-

(4) On sait que Kaempfer fut le premier homme qui étudia sérieusement le Japon ; il y arriva en 1690 et n’y resta guère plus de deux ans, confiné à NaghaÇaki avec les Hollandais ; son grand ouvrage sur l’histoire du Japon n’en est pas moins un des meilleurs qui aient été publiés sur ce pays.

(2) Le 15e jour du 6e mois lunaire.

(3)Légendesracontées surtout dans le Recueil de dix mille feuilles, pass.

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chez, et il vous semble que vous allez gravir aisément ces pentes si accueillantes au regard ; mais plus vous avancez, plus elles reculent ; et lorsque après douze heures d’ascension dansles scories noires, à travers les rochers rouges et les crevasses de neige, vous atteignez enfin le sommet, vous croyez, en vous retournant, être arrivé aux créneaux d'une tour à pic, dont les murailles tombent verticalement dans l’abime. Que de beautés en route! C’est d'abord, dans quelque petit village situé à la base, le départ sous les étoiles, avec des lanternes ; puis, à l'aurore, sur les premières côtes, le disque rouge du soleil apparaissant en arrière, à travers les forêts de pins ; puis, à mi-chemin, à mesure que la journée avance, la troupe blanche des brouillards faisant l'ascension derrière vous, gravissant les pentes découvertes avec une allure de rêve, et tout à coup vous dépassant, d’un glissement continu, montant avec une vitesse pressée vers les cimes ; et les stations successives où on se repose, dans une grotte de pierre, avec des hommes que la solitude a rendus presque sauvages ; et les longues théories de pèlerins blancs qui montent en chantant des hymnes qu'emporte le vent des hauteurs ; et le soir, sur le faîte, le soleil se plongeant à l'horizon d’une mer de nues bleues, qui vous donne l'illusion des plus splendides couchants de l'océan Indien ; et avec la nuit, la tempête s’organisant, les nuages noirs accourant de toutes parts, s’amoncelant en masses funèbres, éclatant au zénith en un tourbillon de grêle, puis descendant sur vous avec des tournoiements dantesques, attirés par le vide du vaste cratère (1) de l'immense cirque dont les parois, striées

(1) Un des plus fameux endroits du tour du cratère est appelé «oyashiraz-koshiraz », c'est-à-dire le lieu où, en cas de péril, « l’homme reconnait plus ni père ni enfant. »

LA NATURE 161 de larges bandes rouges, vertes, jaunes, violettes, exposent à nu letravail des âges de feu ; et enfin, au lendemain matin, le réveil, par un temps rede venu clair, les pèlerins fatigués setraïînant jusqu’au bord du précipice pour saluer face à face l’astre divin qui se lève, tandis qu’en bas l’archipel tout entier n'apparaît plus que comme une carte géographique dérisoire, où les capitales sont des points noirs, les lacs, des étangs, les rivières, des fils de la Vierge ; tout cela, sur un volcan où le pied fait résonner le sol commeun caveau, où fument les vapeurs soufrées et Les sources d’eau bouillante, dans une vallée de jugement der-

nier, sans un brin d'herbe, sans un vol d'insecte, sous le

poids d’un silence formidable qu'interrompt seulement la chute éternelle des rochers dans le cratère, au sein d’une désolation de l’autre monde, d’une mort absolue qui fait penser que la vie de la terre est éteinte pour toujours et que, seul, le soleil continue de vibrer dans l’immense étendue glacée.

= Hoksaï vit-il toutes ces splendeurs ? On en peut douter; car dans le recueil qu’il a consacré au Fouji (1), la plus haute grotte représentée n’est pas celle de la dernière station (2), les nuages qu'il montre escaladant le Fouji, autour d’un dragon auquel leurs volutes ascendantes font cortège (3), semblent plutôt dépeints d’après les souvenirs de la fdble, et en tout cas il n’a pas même esquissé les merveilleux spectacles du sommet, tout ce drame que jouent les éléments autour du terrible cratère, Mais son œuvre,

(4) Les Cent aspects du mont Fouji. — Cf. Les huit vues du mont Fouji.

(2) Voy. les Cent aspects du mont Fouji, 1, 10, 11. — Cf. üd., I, 5, et III, 12, et aussi les Esquisses variées, IX, 20, 21. (3) Cent aspects du mont Fouji, II, 4, 5.

© HOKSAÏ. 14

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incomplète, inférieure au sujet, attire néanmoins par la rareté des impressions et la hardiesse de la touche ; on y sent l’adoration respectueuse du Japonais pour sa montagne nationale; et sile maître ne domine pas cette grande maüière, du moins il la traite avec un profond amour. Voici d’abord toute l’histoire du mont Fouji : la belle déesse qui le symbolise (1); l'apparition subite du volcan monstrueux, poussé par miracle dans la plaine aux yeux des paysans étonnés (2); le vieillard divin, le grand géniteur, qui médite dans son fauteuil derochers (3); et la dernière grande éruption qui fit à la croupe de la montagne une bosse (4). Voici ensuite le cône superbe aperçu de tous les endroits fameux (5) ; vu de la mer (6), de la plaine (7), de la vallée(8),delamontagne (9),d’une colline (10),d’une grotte(11), d'un coin de rochers(12), du fond d’un marais (13),du haut

(1) Cent aspects du Mont Fougi, I, 1.(Déesse Kono-hana-hirakouyahimé.)

(2) Id., I, 2. — Cf. p. 156, n. 4.

(3) Id., I, 3 (dieu du mariage).

(4) Appelée le mont Hôé. (Eruption de 1707). — Id., I, 6, 7.

(@) Id., I, 11 (dela plainede Foujimi, province d'Ouari), 12 (deOmori), 19 (de Eddo); II, 2 (du mont Nanntaï), 4 (du village de Snamoura), 9 (du village d’Asmimoura) ; etc. — Cf. aussi Esquisses variées, X, 17 (vu de la côte de Chine), et le Jardin des peintures, 11, 7 (vu de la Corée).

(6) Cent aspects du mont Fouji, II, 17, 18. — Cf. Esquisses variées, VIT, 15. Jardin des peintures, III, 2. Recueil de dessins de voyage, 12, 13, 20, 21. |

(7) Cent aspects du mont Fouji, I, A1; II, 20. — Cf. Esquisses variées, III, 495 NI, 44% VIIT, 26°

(8) Cent aspects du mont Fouji, IL, %5.

(9) Id., 1,9. — Cf. Esquisses variées, I, 20, 21.

(10) Cent aspects du mont Fouji, III, 3, 4.

(11) Id., 1, 43.

(42) 1d., IT, 14, 15. — Cf. Jardins des peintures, III, 4.

(13) Cent aspects du mont Fouji, II, 24, 25. — Cf.Esquisses variées, VIII, 26.

__ LA NATURE 163 d’un pont (1), du toit d’un temple (2), de l’échelle d’une tour de veilleurs (3), du sein d’un village en fête (4) ; vu en comparaison avec les autres montagnes (5); vu au jour de l’an (6), au printemps (7), au temps des moissons (8), en automne (9), en hiver(10);ou à l'aube (11),à l'aurore (12),au plein midi (13), au soleil couchant(1#), au clair de lune(15); vu par un jour serein (16), par un jour gris (17), par un jour d'orage (18), par un jour de neige (19); vu avec le soleil qui lui sert de miroir (20),avec un manteau de brouillards (21), avec un chapeau de vapeurs (22), avec une ceinture de

(1) Cent aspects du mont Fouji, I, 7. — Cf. Recueil de dessins de voyage, 1, 2, 9, 10.

(2) Cent aspects du mont Fouji, II, 22 (le Rakandéra de Eddo, ou Temple consacré aux rakan, c’est-à-dire aux disciples du Bouddha.)

(3) Id. IT, 4.

(4) Id., I, 10 (fête astrologique appelée Tanabata).

(5):1d:, 1, 12, CE II, 23.

(6) Id., I, 18.

(7) Id., I, 4.

(8) Id., I, 24. Cf. I, 25 (dessin représentant des montagnes de sacs de riz dont l’entassement, au premier plan, lutte d'élévation avec le Fouji lointain).

(9) Id., IL, 5.

(10) Id., I, 17, 48. — Cf. Recueil de peintures, II, 13, 14.

(11) Cent aspects du mont Fouji, III, 21, 22.

(12) Id., Il, 6. — Cf. Recueil de dessins de voyage, 8.

(13) Cent aspects du mont Fouji, IL, 11.

(14) 1d., III, 15, 16.

(15) Id., III, 20, 21.

(16) Id., I, &. — Cf. Recueil de peintures, I, 6, 7.

(17) Cent aspects du mont Fouji, IL, 5.

(18) Id., III, 47, 18.

(49) Id., III, 21, 22. — Cf. Recueil de peintures, If, 13, 14.

(20) Cent aspects du mont Fouji, I, 19, 20. (L'idée, un peu bizarre, est indiquée par la légende du dessin.)

(21) Id., I, 2.

164 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

nuées (1) ; reflété dans la nappe tranquille d’une rizière (2), dans les flots furieux de la mer qui font onduler sa silhouette (3), dans la tasse où boit un vieux mendiant (4); vu à travers un brouillard léger (5), à travers une tombée d'épais flocons /6), à travers lesraies obliques de la pluie(1), à travers la fumée des feux rustiques (8), à travers des pins (9), des bambous (10), des saules pleureurs (11), des roseaux (12),desarbres fleuris(13), à travers une cascade qui tombe (14) ou une grande vague aui jaillit (15), à travers une haie villageoise (16),un filet de pêcheur oùilsemblepris(17), une toile d’araignée qui semble le retenir (18), à travers les étoffes étendues d’un teinturier (19), les portes de papier d’un loueur de bateaux (20),les instruments astronomiques

(4) Cent aspects du mont Fouji, I, 22, 23. — Cf. Esquisses variées, V, 22, 23.

(2) Cent aspects du mont Fouji, 1, 15, 16. — Cf. Esquisses variées, XII, 4, 5. \

(3) Cent aspects du mont Fouji, ILL, 5, 6.

(&) Id., LL, 7.

(6) Id., II, 2, 3.

(7) 1d., IT, 17. — Cf. Recueil de dessins de voyage, 10, A.

(8) Cent aspects du mont Fouji, I, 1%, 15.

(9) Zd., I, 43, 14; III, 1.

(10) Id., IL, 2, 3.

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