L'ŒUVRE
« Comment transmettre aux âges futurs, comment porter à la connaissance des frères lointains que séparent de nous des milliers de lieues, l'esprit et l'apparence de toute la joie et de tout le bonheur qui remplissent l'univers ? L'art seul peut perpétuer la réalité vivante des choses de ce monde, et le seul art capable d’un tel bienfait, c’est l’art vrai qui réside dans les royaumes du génie. Le rare talent du maître Hoksaï est bien connu dans tout le pays. Cet automne, par fortune, dans ses voyages vers l’ouest, il a visité notre ville ; il y a fait la connaissance de Bokcenn, celui qui habite la maison du clair de lune, pour leur plus grand plaisir à tous deux; et sous son toit, il a rêvé et exécuté quelque trois cents compositions. Les choses du ciel et de Bouddha, la vie des hommes et des femmes, les oiseaux même et les bêtes, les herbes et les arbres, il a tout embrassé, et sous son pinceau ont surgi toutes les phases et toutes les formes de l'existence. Depuis quelque temps, le talent dé nos artistes semblait déchoir ; la vie et le mouvement faisaient défaut à leurs productions, et leur main était impuissante à rendre leurs pensées. Mais dans les esquisses variées que nous vous présentons ici, quelle sin-
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cérité et quelle vigueur admirables ! Le maître a essayé de donner la vie à tout ce qu'il a dépeint, et la Joie et le bonheur qui s’y trouvent si fidèlement exprimés démontrent pleinement sa victoire. » Ainsi débute la préface composée pour le premier volume du chef-d'œuvre de Hoksaï (1); et ce que Kedjiou écrivait ici de la « Manggha », on peut le dire de l’œuvre entier du maître. Cet œuvre extraordinaire est un monde, en effet; c’est la résurrection, étonnamment fraiche et originale, de tout ce qui a vécu sous le ciel du Japon durant des siècles ; et quelque jugement qu'on porte sur l'esthétique du peintre, on doit reconnaître que Jamais aucun homme, dans l’histoire de l’art, ne fit germer sur un aussi vaste champ une moisson aussi prodigieuse. Dans l’ordre des choses de la nature, dans l’ordre des choses humaines, dans l’ordre des choses divines, il a recueilli à peu près tout ce que savaient, faisaient ou rêvaient ses compatriotes; il a dépeint au jour le jour, par quatre-vingts ans de travail sans trêve, tout l'univers connu de son pays et de son temps; et le formidable ensemble qu'il a ainsi créé est comme un tableau gigantesque où revit, sur le fond donné par la nature d’une des plus belles contrées du globe, dans un splendide décor de paysages merveilleux, d'animaux et de fleurs étranges, une puissante société féodale, en pleine action, avec derrière elle toutun glorieux passé d'histoire et de légendes, etau-dessus d’elle, dans la région mystique où planent les espoirs et les terreurs de l’homme, tout un monde de dieux.
(4) Cf. p. 94, n.1.