CHAPITRE II
Les hommes du temps de Hoksaï sont comme les matériaux vivants d'un grand édifice féodal, puissant et dur, qui maintient dans ses lignes rigides tous les membres de Ja société et impose son poids à tout l'empire. Les fondements de cet édifice ont pu être jetés dès la fin du xn° siècle, grâce à une imprudence de Yoritomo (1); la construction en a été poursuivie sans relâche sous ses faibles successeurs, les Hôdjô et les Ashikagha, à la faveur des troubles civils, par le travail obstiné des seigneurs terriens, et achevée en triomphe vers le milieu du xvi* siècle ; à ce moment ont paru coup sur coup trois hommes prodigieux, Nobounagha, un simple chef de clan qui a trouvé la force de rétablir un peu d’ordre dans la maison (2), Hidéyoshi, un paysan sans peur qui s’y est emparé de la
(1) Car en établissant le shiôghounat, Yoritomo remplacça les anciens gouverneurs de provinces, auparavant simples fonctionnaires civils à la discrétion de la cour de Kiôtô, par des gouverneurs militaires qui peu à peu, sous ses successeurs, se transformèrent en seigneurs indépendants et héréditaires. (Cf. les origines de notre féodalité française.)
(2) 1534-1582. — Après avoir conquis successivement les plus importantes provinces de l'empire avec l’aide de ses généraux Hidéyoshi et Iyéyas, Ota Nobounagha déposa le dernier des Ashikagha, et, bien qu'il n'eût pu prendre le titre de shiôghoun, que lui interdisait sa naissance, arriva à établir sous sa imain un commencement de centralisation.
LES HOMMES 193 première place (1), [yéyas enfin, un prince de sang impérial et en même temps un homme de génie, qui s’y est installé en maître (2), l’a restaurée et en a laissé les clefs à ses successeurs. C’est sous le gouvernement de ces derniers que vit notre artiste, et bien qu’à cette époque la domination des Tokoughaoua commence à faiblir dans une paix stérile et amollissante, le vieux régime féodal demeure solide (3). Ce régime a deux têtes : à Kiôtô, l’empereur (4), vénéré et supprimé, chef de lareligion, puisqu'il est le fils des dieux, chef nominal du gouvernement, puisque rien de légal ne peut se faire sans lui, mais chef sans force, élevé au-dessus de tout comme un être nuageux
(4) 1536-1598. — Hidéyoshi, le Napoléon du Japon, continua les victoires de Nobounagha, puis prit le gouvernement effectif de l’empire avec le titre de régent; il conquit la Corée, essaya en vain de conquérir la Chine pour devenir empereur de tout l'Extrême-Orient, mais réussit du moins à rendre la centralisation intérieure plus complète.
(2) 1542-1616. — Iyéyas acheva l’œuvre de Nobounagha et de Hidéyoshi en joignant à leurs qualités d'hommes de guerre celles d’un puissant administrateur; après avoir triomphé à la grande bataille de Sékighahara {près du lac Bioua) en l’an 1600, il reçut le titre de shiàghoun en 1603, et arriva enfin, par une savante distribution territoriale des fiefs et un ensemble de lois très habiles, à établir le gouvernement solide qui devait durer jusqu’à la restauration de 1868. — Une poésie populaire résume à merveille le caractère des trois héros : Nobounagha dit : « Si le rossignol ne chante pas quand je veux l'entendre, je le tue; » Hidéyoshi : « Je le fais chanter ; » Iyéyas : « J’attends. »
(3) La restauration de 1868 n'a même pas détruit ce régime aussi complètement qu'on le pourrait croire. Si les fiefs ont été abolis, l'esprit des clans (kan) subsiste, et à l'heure actuelle, ce sont les Sat-Tchô (c’est-à-dire les hommes des clans alliés de Satsma et de Tchôshiou) qui dirigent toute la politique et toute l'administration, militaire et civile, du pays.
(4) Mikado. (Les deux caractères de ce mot signifient exactement : Sublime-Porte.)
HOKSAÏ. 13
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qu’on adore et dont on se passe ; à Eddo, le shiôghoun (1), en droit simple ministre et premier sujet de l’empereur qui luia donné l'investiture officielle, en fait souverain ‘maître de toute l'administration (2). La société que dirige pratiquement ce shiôghoun secompose de quatre grandes classes (3): la classe militaire, la classe agricole, la classe
(1) C'est-à-dire : « généralissime. » (Cf. le mot imperator, qui à Rome aussi signifia d’abord général, puis empereur. Seulement, tandis que la Rome impériale continua d’être théoriquement une république, le gouvernement shiôghounal continua d’être soumis à lempire qu'il remplaçait en fait).
(2) Les Japonais actuels sont souvent très sévères dans leurs jugements sur leurs anciens shiôghouns; nous avons même entendu traiter le grand Iyéyas de domestique infidèle qui aurait voulu éclipser son maître ; à tout le moins, il est maintenant de mode, dans les conversations et dans les livres d’histoire, de condamner tout le gouvernement shiôghounal comme une usurpation. Mais en réalité, il y a peut-être peu de gouvernements dans le monde qui, comme celui des shiôghouns, aient établi leur légitimité par une durée de sept siècles, et de sept siècles d'ordre relatif succédant à une anarchie complète ; et au surplus, sion laisse le droit philosophique pour ne considérer que le droit formel, on peut faire remarquer que les shièghouns, en particulier Iyéyas, ne gouvernèrent jamais qu'en vertu d’une délégation parfaitement régulière des pouvoirs impériaux.
(3) Les auteurs japonais donnent aussi d’autres divisions, plus détaillées ; mais nous adoptons la classification la plus populaire et la plus simple, qui d’ailleurs concorde avec les précédentes. Il faudrait un long chapitre pour faire un tableau exact de toutes les complexités de cette hiérarchie sociale, combinée avec les diverses échelles de rangs honorifiques ou administratifs qui s’y entremélaient; on peut se rendre compte de la difficulté lorsqu'on cherche à déterminer le rang d’un Japonais dans la hiérarchie actuelle, qui est pourtant très simplifiée : il faut alors combiner à la fois son rang social (il y en a trois : kazokou, nobles, shidzokou, anciens guerriers, héminn, hommes du peuple), son rang officiel normal (il y en a dix), son rang honorifique particulier (kouraï ;: il yen a huit), son rang dans la noblesse s’il est titré, son rang Comme titulaire de décorations nationales (il yen a une demi-douzaine, divisées chacune en une douzaine de classes), etc.
PSE ES
ouvrière, la classe marchande ; ce sont là, du faîte à la base, et avec des plafonds qui séparent nettement chacun des groupes, les quatre étages sévères du monument na- Uional; par sa naissance et par sa condition, Hoksaï appartient à l’avant-dernier, les fermiers de province marchent sur sa tête, et seul son génie peut l’élever plus haut, sinon dans la hiérarchie inexorable, du moins dans l’estime de quelques contemporains amis des arts. Cette situation qui lui est faite par la destinée indique assez ce que va être sa peinture de la société : comme artiste universel, désireux de représenter tout ce que ses yeux peuvent atteindre, il essaiera de tout embrasser ; mais comme homme du peuple, il n’aura guère occasion d’apercevoir que les plus bas représentants de la première classe, qui est hors de sa portée, et il ne pourra observer bien que ceux des trois dernières, les paysans qui se trouvent immédiatement au-dessus de lui, les marchands qui se trouvent immédiatement au-dessous, les artisans enfin qui se trou. vent à son niveau; il fera revivre à peu près toute la société de son époque : mais il n’aura vu la classe supérieure qu’en partie, dans quelques circonstances peu fréquentes et avec des yeux mal préparés, tandis que son tableau des trois classes triviales qui constituent le monde populaire sera complet, parfait et immortel.
Est-il besoin de dire qu’il ne vit jamais l’empereur ? Les plus grands seigneurs ne parlaient au fils des dieux que prosternés à distance respectueuse, devant une jalousie qui leur cachait son visage, et si, par un hasard extraordinaire, notre artiste, durant son voyage à Kiôtô, se fût trouvé sur le passage du palanquin fermé et eût osé lever les yeux, un guerrier de la suite, tranquillement et sans s'arrêter, eût fait voler sa tête d'un petit coup de sa-
196 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
bre (1). C'est tout au plus s’il lui fut donné d’apercevoir, dans les rues de la vieille capitale, quelques maîtres du palais (2) ou quelques dames d'honneur (3) descendant de litière, et si on examine les rares figures de cour qu’il nous a laissées, mieux vaut supposer, pour son bon renom d’observaleur, qu’il ne connut jamais ces hauts personnages qu’à travers de mauvaises gravures ou de vagues récits. À Eddo, au contraire, s’il n’entra pas au palais, il fut du moins admis à dessiner un jour devant le shiôghoun partant en chasse (4), et il put rencontrer plus d’une fois le cortège des chevaliers de sa maison (5). Là encore, et dans les provinces, il put voir quelques grands seigneurs (6), visiter leurs jardins (7), admirer leurs châteaux (8). Mais ce qu’il eut surtout sous les yeux, ce fut le monde des chevaliers ordinaires, cette multitude d'hommes à deux sabres qui décoraient et infestaient le pays, ces guerriers dont la troupe fidèle et remuante entourait chaque grand ou petit seigneur, qui ne vivaient que pour l'honneur et la gloire, et qui n’hésitaient jamais, ni à s'ouvrir le ventre pour le plus léger reproche de leur maître (9), ni à trancher la
(1) D'ailleurs, l’eût-il vu, qu’il n’eût pu le représenter sans s’exposer à une peine sévère ; car la censure ne permettait de peindre que les empereurs des temps primitifs.
(2) Voy. les Esquisses variées, I, 8; II, 17 ; VIII, 93, 24; XI, 24.
(3) [d., IF, 17.
(&) Voy. p. 78, seq. — Mais il ne put le représenter, toujours à cause de la censure.
(>) Les hatamoto {c’est-à-dire : chevaliers bannerets). Voy. Esquisses variées, II, 17.
(6) CF. p. 109, n. 4. — Voy. Esquisses variées, II, 6; VIII, 23.
(7) Voy. les Nouvelles esquisses de Katsshiksa, pass.
(8) Id., ibid.
(9) Esquisses variées, I, 8 ; III, 15. Voy. aussi une gravure reproduite dans Gonse, op cit., vol. I, p 288. — Aujourd’hui encore, au
tête d’un homme du vulgaire pour le moindre manque de respect (1). Souvent aussi il dut coudoyer dans la foule quelques-uns de ces chevaliers errants (2) qui, n'ayant plus de seigneur pour lesnourrir, devenaient les « hommes de la vague(3)» et se laissaient aller aux flots d’une vie de hasards, cherchant d’abord aventure dans les provinces, puis finissant toujours par rentrer dans la capitale où ils pouvaient trouver plus d'occasions de nobles exploits ou de crimes fructueux, jusqu’au jour où quelque heureuse circonstance leur procurait enfin un nouveau maître. Evidemment, Hoksaï se rendait compte des vertus et des vices de cette espèce d'hommes ; il savait faire la part de leurs noblesses et celle de leurs crimes; illes admirait comme il convient, et ilne les aimait guère. Le dernier de ces deux sentiments est bien marqué par quelques caricatures (4) peu bienveillantes, où son pinceau semble avoir voulu venger le peuple des coups de sabres qu'il recevait; quant au premier, il éclate dans les esquisses assez dignes qu'il
Japon, vous pouvez observer cet esprit chez les vieux domestiques quiont appartenu à la classe des samouraï. Si l’un d’eux, ayant commis quelque faute, reçoit de son maître un reproche brutal, il se contente de sourire avec indulgence, parce qu'il estime que des paroles exagérées sont l'indice d’une folie passagère. Mais si vous lui dites, très doucement: « Honorable serviteur, peut-être eusses-tu mieux fait d'agir d’une autre manière », il tombe à genoux, le front à terre, et demande grâce en gémissant; il y a trente ans, faute de recevoir une parole de pardon et d'amitié après un petit incident de ce genre, il se serait retiré en silence pour aller se suicider.
(1) Esquisses variées, I, 8.
(2) Id., IL, 45. — Cf. p. 53-54, et pp. 241 seq.
(3) Rôninn.
(4) Esquisses variées, 11, 6; XII, 23. (Un fier guerrier aux cabinets; à l'extérieur, son compagnon et ses domestiques, qui se bouchent le nez.)
198 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
a tracées de quelques guerriers marchant dans la rue (1), ou s’arrôtant devant un spectacle forain (2), ou montant à cheval pour caracoler au milieu des révérences populaires (3), ou se promenant en poètes dans la campagne (4). Il voulut peindre aussi leurs occupations favorites, avec tous les objets qui pouvaient s’y rattacher. En feuilletant ses œuvres, vous rencontrez leurs armes, depuis le sabre (5), âme du chevalier japonais, jusqu'aux fusils (6) et aux canons (7), en passant par les arcs (8), les lances (9) et les hallebardes (10) ; leurs armures, avec le masque, la cuirasse, les brassards (11); leurs chevaux de guerre avec tous les accessoires d’un harnachement complet (12). Puis, ce sont leurs exercicesetleurs jeux : l’escrime au sabre (13), à lalance (14),au bâton (15), le tir à l’arc(16), lachasse(17). Enfin, la guerre elle-même apparaît, avec l’exposé de !a stratégie (18), en particulier des huit dispositions que peu-
(1) Esquisses variées, I, 13; VIII, 23; XIII, 9.
(2) Dessins d’après nature, 3.
(3) Esquisses variées, NI, 10, 11. Dessins d’après nature, 1h.
(4) Jardin des peintures, LI, 7. — Cf. le Nihon bijouts Ghah6, vol. I, fasc. 9, 2e série, ne 4, 2.
(à) Esquisses variées, NI, 13.
(6) Id., VI, 24, 25; XI, 17.
(7) Id., IX, 16, 17.
(8) Id., NI, 4.
(9) Id., ibid.
(10) Id., VI, 13.
(41) Id., VI, 14.
(12) Id., VI, A1, 12.
(13) Id., VI, 19, 20, 21, 22, 24.
(14) Id., VI, 14, 15, 16, 19, 20, 24, 22, 23.
(15) 1d., VI, 16, 17, 18, 19.
(16) Id., VI, 2, 3,4.
(17) Id., VE, 25, 26; XI, 16, 17, 24 Recueil de dessins en style doux et en FA sévère, I, 3, L.
(18) Id., ibid.
Le
vent recevoir les lignes d’une armée (1), là préparation (2) et le signal (3) du combat, l’élan des chevaliers qui cou rent à la bataille, enseignes déployées (4), la mêlée enfin, quand les canons vomissent leur charge (5), que les flèches volent, que les lances s’entrecroisent et que les sabres jettent leurs éclairs (6).
Mais la véritable épopée, pour Hoksaï, c’est la vie du peuple. Et d’abord, de la classe agricole, qui vient en tête. À cette primauté, rien d’étrange : n'est-ce pas le laboureur qui fait germer le riz, nourriture indispensable de l’homme, tandis que l'artisan produit surtout des objets de luxe et que le marchand ne travaille qu'à sa propre
fortune ? Les vieux Japonais ont toujours considéré les
choses de ce point de vue, dont on peut discuter aujourd'hui la justesse, mais qui, à l'époque, était à la fois d’accord avec l’ordre économique et avec l'esprit de désintéressement de la nation. Aussi, tandis qu'aucun membre des trois classes populaires n’a, en principe, le droit de porter une armoirie de famille, nombre d'agriculteurs en reçoivent le privilège ; sans doute, entre eux etles guerriers, il y a un abime, et jamais cette misérable classe, courbée sur le sol, ne pourra s'élever d'elle-même jusqu'à la classe toute-puissante qui embrasse tous les hommes d’action du pays et la plupart de ses hommes de pensée ; mais malgré tout, le paysan conservera quelque fierté, et c’est le seul qui, à l’occasion, osera se révolter contre les sei-
(1) Esquisses variées, IX, 2.
(2).Id., IX; 40, 11.
(3) Id., IX, 14, 15.
(4) Jardin des peintures, TI, 5, 6.
(5) Esquisses variées, IX, 16, 17 ; XI, 19, 20. (6) 1d., XI, 21, 22.
200 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
gneurs qui oppriment la plèbe (1). Ceci explique pourquoi Hoksaï aima toujours ce pauvre monde rustique, pourquoi il se plut à adopter le costume, les manières de vivre, souvent même le nom d'un campagnard (2), et pourquoi les esquisses qu'il prit au cours deses voyages en province, dans les rues des villages, le long des routes ou au coin des champs, sont si vivantes et si fraternelles. Vous y voyez ces hommes de la terre dans leur milieu, au sein de la nature clémente (3) ou sévère (4), tantôt errant autour de leurs chaumières basses (5), tantôt travaillant, avec des instruments primitifs (6), dans ces vastes plaines, morcelées à l'infini, dont ils ont su faire malgré tout un jardin si merveilleusement cultivé. Voici le paysan ordinaire, celui qui s'occupe du riz, attelant le bœuf qui porte les sacs de grain (T1), conduisant le cheval qui laboure la rizière (8), ensemençant (9), établissant des filets pour se protéger contre les oiseaux (10), puis, plus tard, faisant la moisson (11), battant, triant, vannant (12)
(4) Un exemple admirable, qui a donné lieu à plus d'un ouvrage dramatique ou romanesque, est celui du paysan Sôghord (première moitié du xvrre siècle), qui ne craignit pas d'aller jeter une pétition dans le palanquin du shiôshoun Iyémits, pour réclamer la levée des taxes qui écrasaient ses frères du fief de Sakoura ; Sôghorû fut crucifié, mais les taxes furent levées.
CP MAO07 nr: À
(3) Recueil de peintures, LIL, 13, 14.
(4) Id., II, 4, 5.
(à) Cent aspects du mont Fouji, IT, 9, 43 ; etc.
(6) Esquisses variées, III, 3, 4; etc.
(7) Id, TT, 3.
(8) Id., III, 3 et 4.
(9) 1d., LT, 4.
(10) d., IIT, 3.
(41) Id., IL, L.
(12) Td., IIT, 4 et 5.
sa récolte avant de l’enfermer dans les sacs de paille traditionnels’ (1) ; et voici les petites industries accessoires, celle du meunier (2), celle du boulanger de village qui fabriqueles gâteaux de riz (3). D’autres cultivent l'arbre à thé (4), la canne à sucre (5), les champignons (6) et les
- melons (7) qu'on dessèche, le mürier des vers à soie (8); et
près de là, des bûcherons abattent les arbres des forêts (9). Vous pouvez observer toutes les menues occupations (10) de ce monde rustique, paysans et paysannes (11), les voir peiner (12), manger (13), se reposer (14), les suivre à toutes les heures, gaies ou tristes, que leur mesurent les jours et les saisons, depuis les aurores joyeuses où
(1) Le sac de riz était l'unité de mesure (kokou) employée pour évaluer la richesse d’un domaine, et par suite le revenu d’un seigneur. Au temps de Hoksaï, un £okou se vendait à peu près les trois ‘quarts d’un ryo. La famille de Kagha, (dont le dernier descendant, le marquis Maéda, a abandonné la plus belle partie de son parc de Tôkid à l’Université impériale actuelle), était la plus opulente de l'empire, avec un revenu annuel de 1.237.000 kokou de riz.
(2) Esquisses variées, IT, 6.
G)ad TES 3.
(4) Dessins d’après nature, 17.
(d)- Esquisses variées, XIII, 25, 26.
(6) 1d., XIII, 23.
(Ad XTIT 222,23.
(8) Id, ,NIIE 7, 9.
(9) Id., XIV, 5. Jardin des peintures, II, 12. Recueil de peintures, I, 17, 18; II, 42, 13. Cf. Nihon bijouts Ghah6, vol. 1°, fasc. 9, 2 série, no À, G°.
(10)Esquisses variées, XIT, 16,17 ; XIII, 24. Jardin des peintures, IT,43.
(11) Esquisses variées, XIII, 23. (Gravure reproduite dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 101.) Recueil de peintures, II, 2, 3. Cf. Nihon bijouts Ghahô, vol. I, fasc. 9, 2e série, n° 1, 5°.
(42) Dessins d’après nature, 14. Série de dessins de voyage, &.
(13) Esquisses variées, III, 3.
(44) Id., ibid.
202 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
le brave homme fume sa pipe au bon soleil printanier (1), jusqu'aux nuits d'automne où il chevauche sous la lune maligne et se hâte vers sa demeure (2), depuis les midis d'été où sa femme lui apporte son diner dans les champs (3), jusqu'aux matins d'hiver où il se rend au marché (4) en traversant les rivières sur la glace(5). Mais son originalité particulière, et ce qui le distingue tout à fait de notre paysan d'Europe, c'est son amour pour la nature, pour les beaux paysages, pour les longs voyages de plaisir. Après la moisson, les villages s’ébranlent, sous prétexte de pèlerinages, et de toutes parts, sur toutes les routes, vous ne rencontrez plus que de longues files d'amants de la nature, cheminant par bandes, à travers plaines et montagnes, sous ces bizarres manteaux de paille (6) qui les font ressembler à de petites troupes de porcs-épics en gaieté. Les voici en marche par une journée radieuse (7), enthousiastes et babillards : devant”chaque point de vue, ils s'arrêtent, deviennent soudain silencieux, demeurent un instant en contemplation (8); puis, une petite plaisanterie, et on repart : on traverse les ponts recourbés (9), les rivières qu'il faut passer sur un bac (10)
: (4) Recueil de peintures, III, 13, 14.
(2) Dessins d’après nature, 22.
3) Recueil de peintures, III, 2, 3.
(4) Série de dessins de voyage, 2, 3 (paysans arrivant à Eddo sur le pont de Nihombashi.) (5) Esquisses variées, X, 2, 3.
2 cu. variées, VII, 16, 17; X, 20, 21. Recueil de peintures, (7) Série de dessins de voyage, 3, L.
(8) /d., 5, 6, 15, 28, etc. Dessins d’après nature, 11. (9) Série de dessins de voyage, 5, 6.
(10) 1d.,6,7. Jardin des peintures, 11, 14,15.Recueil de peintures, I, 6,7.
ou à dos d'homme (4), les montagnes difficiles où on se décide à engager des porteurs et à se faire conduire en litière (2); plus loin, voilà nos voyageurs pris par un orage, trempés par la pluie (3), luttant contre le vent, tête baissée, avec leurs grands chapeaux ronds comme boucliers (4); mais ils arrivent à une maison de thé accueillante (5), prennent un bain brûlant, se livrent avec délices aux mains d’un masseur (6) et, après une bonne nuit, vous le verrez, le lendemain matin, se montrer avec le soleil pour aller voir un bouddha fameux (7), un saint de bois niché dans le tronc d’un arbre (8), ou quelque vieux temple historique (9) dont ils se font expliquer tous les détails avec une curiosité émerveillée et ravie. Que de beaux souvenirs à conter pendant l'hiver, au milieu des exclamations de surprise des enfants et de la ménagère! Mais au printemps prochain, vous retrouvez chacun de nos gais compagnons aux environs de son village, en arrêt devant son champ fraîchement semé qu’il regarde d’un œil douteux et inquiet, surveillant les oiseaux, méditant sur les possibilités de la récolte, et calculant l’équilibre ardu qu’il aura à établir pour nourrir un nombre toujours croissant de bouches d'enfants avec une quantité de riz que les impôts font sans cesse décroitre ; c’est là le
(1) Série de dessins de voyage, 7, 8.
(2) Id., 13, 14, 17, 18.
(3) Id., 11, 33.
(4) Dessins d’après nature, 22. Recueil de peintures, III, 11, 12. (>) Recueil de peintures, I, 4, 5.
(6) Série de dessins de voyage, 30, 31.
(7) Id., 18, 19.
(8) Esquisses variées, VII, 7.
(9) Id., V, 11, 12; XI, 26, 27 ; etc.
204 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
seul point noir dans l'existence joyeuse de l’heureux campagnard japonais (1). À côté de ces paysans, il faudrait citer encore les pêcheurs, qui appartiennent à la même classe sociale,‘ et qui fournissent au pays la nourriture la plus nécessaire après le riz, ces poissons de toute espèce, précieux ou vulgaires, qu'on mange de toutes facons, crus, cuits ou salés, et qui sont au Japon, avec les algues et certains condiments, la base essentielle du repas le plus somptueux comme du plus modeste. Naturellement, Hoksaï a représenté cent fois tous ces pêcheurs (2) de son pays, avec leurs cabanes et leurs engins (3) de travail, depuis les pêcheurs de petits poissons (4) jusqu'aux chasseurs de baleines (5), depuis les pêcheurs à la ligne (6), jusqu'aux plongeurs (1) qui vont chercher des mets rares dans les profondeurs de l’océan. Viennent ensuite, après cette forte classe rurale sur laquelle repose toute la richesse nationale, les deux dernière classes de la hiérarchie : celle des gens de métier et celle des marchands. Les premiers jouissent encore d’une
(4) Un des dessins de Hoksaï, représentant un vieux paysan courbé en face de son domaine, porte comme légende un proverbe à double entente, qui signifie à la fois qu’ « un nouveau champ donne une maigre moisson » et que « la vie humaine n’est que de cinquante ans » ; l'expression méfiante et perplexe du brave hommeest d’une vérité admirable.
(2) Esquisses variées, 1, 4, 6 ; ‘XII, 17, 18. Dessins d'après nature, 47. Jardin des peintures, II, 14, 15. Recueil de peintures, 1, 9, 10, 19 ; etc. x
(3) Esquisses variées, I, 4, 7. (Cf. le motif de la p. 7 reproduit dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 103.)
(4) Esquisses variées, I, L.
(5) Recueil de peintures, III, 17, 18, 19.
(6) Jardin des peintures, II, 14, 45.
(7) Esquisses variées, IV, 24, 95.
Re
certaine estime ; les seconds, méprisés pour leur mauvaise
foi légendaire, et entrainés par ce mépris même à une
bassesse toujours croissante (1), croupissent dans la région la plus inférieure de la société. Mais au point de vue pittoresque, ces deux mondes s’entremêlent au sein de la vaste capitale et forment un spectacle plein de vie et de variété, où les échoppes succèdent aux magasins, où les artisans de la rue coudoient les marchands ambulants, où les eris des petits industriels qui travaillent en plein vent répondent au bruit de grêle incessant des abaques dans les boutiques (2). Voici d'abord tous les métiers, depuis les métiers élémentaires qu’exige la construction d’une maison jusqu'aux industries de luxe, en passant par les professions les plus diverses ; et vous voyez défiler le terrassier (3), le maçon (4), le charpentier (5), le couvreur (6), le peintre en bâtiments (7), les fabricants de naltes (8) et de jalousies (9), les boulangers (10) et les
(4) Ce n’est guère qu'à Kiôto que les marchands, entraînés par l'exemple des chevaliers, arrivèrent à la moralité commerciale. Dans cette ville où on ne parlait que d'honneur et où on dédaignait tout intérêt pécuniaire, ils se trouvèrent même amenés à rédiger, au temps de Hoksaï, des écrits dans le genre de ceux-ci : « Je reconnais avoir reçu en prêt telle somme ; si je ne la rends pas, je consens à devenir un objet de ridicule pour le public » ; ou encore: « Je m'engage à telle chose ; si je ne remplis pas mon obligation au temps fixé, je cesserai d’être digne de la considération des hommes. »
(2) Cf. Esquisses variées, TI, 6.
(3) Esquisses variées, 1, 7.
(4) Jd.,1, 7; IX, 24, 22.
() Id., É 7; il, 8.
(6) Dessins d’après nature, 14.
(7) Recueil de peintures vivantes, 5, 6.
(8) Esquisses variées, I, 9.
(9) Id., I, 10.
(10) Id F 6; XII, 19, 20. Recueil de peintures, I, 10, 11, 15, 16.
206 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
pâtissiers(1),le charbonnier(2), le vannier{3), le cordier (4), le peaussier (5), le tisserand (6), le fabricant d’ustensiles en bambou (7), le fabricant de parapluies(8), le charron (9), le forgeron (10), l’armurier (11), le maréchal ferrant (12), le fabricant de poupées (13), les sculpteurs sur pierre (14) et sur bois (15), le fabricant de meules (16), le laqueur (17), les jardiniers (18), les constructeurs de bateaux(19). Puis, voici tous les marchands avec leurs chalands, les vendeurs de poisson (20), de légumes (21), de fruits (22), de pommes de terre (23), de grains (24), le marchand de vin (25),
(1) Esquisses variées, I, 6, 9, 11, 12.
(2) 1d., I, 5 (fabricant de tadon. Cf. p. 99, n, 5.)
(3) Esquisses variées, I, 5.
(4) Id., IT, 6 ; XI, 23. Recueil de dessins de voyage, 24, 25.
(5) Esquisses variées , I, 10.
(6) Zd., VIII, 6, 7, 8, 9, 40.
(8) Id., II, 4.
(9) Id., I, 7. (Reproduction dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 102.)
(10) Id., ibid.
(11) Id., ibid.
(12) Id., VI, 6, 7,8.
(13) Dessins d’après nature, 6. Jardin des peintures, II, 10.
(4%) Dessins d'après nature, 6. (Reproduction dans Gonse, op. cit. vol. I, p. 102.) .… (15) Esquisses variées, 1, 6.
(16) Id., I, 10. Recueil de dessins en style doux et en style sévère, IT, 8,9.
(17) Esquisses variées, I, 10.
(18) Jardin des peintures, I, 14.
(19) Esquisses variées, 1, 5. (Reproduction dans Gonse, op. cit., vol. 1, p. 103.)
(20) Recueil de peintures, I, 8, 9.
(21) Dessins d’après nature, 25.
(22) Jardin des peintures, XI, 12.
(23) Esquisses variées, VIII, 22.
(24) Id.,E, 7; XI, 7; XIII, 8, 27-
(25) Jardin des peintures, IL, 18.
Er.
l’homme des rues qui crie le macaroni (1), le vendeur d'éventails (2), le marchand de jouets (3), tous les petits commerces qu’on peut imaginer(#), jusqu’à celui mêmede l’antiquaire(5). Vous voyez ce monde populaire se mouvoir ets’agiter dans sa grande ville ; vous distinguez nonseulement les conditions, mais aussi les actions et les caractères ; et sous vos yeux, les mille traits épars jetés par le peintre reforment peu à peu une société. Les vastes rues de Eddo sont ressuscitées, par tous les temps, quelquefois sous la pluie(6), le vent (7) et la neige (8), plus
souvent sous le gai soleil (9), avec la foule pressée des
piétons (10) et des litières (11) ; ces rues sont comme les
dépendances naturelles des maisons, ouvertes de plain-
pied sur la terre battue, et la vie des intérieurs s’y continue, libre et facile. Ici, c’est un groupe de flâneurs qui fument la pipe devant une maison de th6 (12); là, un montreur desinges (13)qui rassemble un petitgroupe de curieux; plus loin des hommes qui se disputent (14), chose d’ailleurs assez rare chez ce peuple si doux et si poli. Sur les portes chacun, hommes et femmes, prend son bain en plein
(1) Esquisses variées, I, 12.
(2) Dessins d’après nature, 15.
(3) Recueil de peintures vivantes, 14, 15.
(4) Esquisses variées, I, 4; X, 25; XI, 4.
(à) Id., VIII, 22.
(6) Esquisses variées, I, 13.
(7) Id., XII, 8, 9.
(8) Jardin des peintures, II, 19, 20.
(9) Esquisses variées, pass.
(10) Zd., pass. Recueil de dessins de voyage, 1, 2; etc... (11) Esquisses variées, 1, 11. Jardin des peintures, II, 18. (112) Esquisses varices, I, 11.
(13) Zd., X, 18. Dessins d’après nature, 5, 6.
(14) Esquisses varices, I, 6.
208 ÉTUDÉ SUR HOKSAÏ
air (1). Vous jetez un regard dans une boutique bruyante : ce sont de joyeux boulangers qui se font leurs farces traditionnelles (2). Ailleurs, on cause en riant (3), on prend Île repas (4), on joue aux échecs (5). Voici une ménagère active qui prépare le diner (6), et en voilà une autre, à genoux, qui habille son mari près de sortir (7). Si vous continuez la promenade, vous rencontrerez peu à peu toutes les variétés de l’homme du peuple, au milieu de toutes les occupations possibles, avec toutes les expressions de visage imaginables (8) ; et vous pourrez voir se dérouler ainsi, sous l’aimable conduite du peintre, toute une journée de Eddo, un dimanche (9) par exemple, depuis l'heure matinale où les familles partent pour un piquenique dans quelque parc fleuri des environs (10), jusqu'à l'heure tardive où les lanternes s’allument et où la folie jeunesse court à la « Plaine du bonheur » (1).
A côté de cette hiérarchie sociale régulière, il faut placer un certain nombre d'hommes qui, comme individus,
(1) Esquisses variées, IX, 9; XIT, 26.
(2) Id, I, 6. Recueil de peintures, I, 15, 16.
(3) Esquisses variées, X, 23, 24.
(&) Id., 1, 9, 42; LU, 3 ; IX, 10; XII, 40. Jardin des peintures, ET: 16; 47:18.
(5) Esquisses variées, IL, 8, 17. Jardin des peintures, II, 16, 17.
(6) Esquisses variées, IX, 10.
(7) Dessins d'après nature, L.
(8) Esquisses variées, VIII, 13, 14, 15, 16; XI, 4, 26; XII, 9, 6, 7, , 8, 16, 17, 26, 27. Dessins d’après nature, 6. ;
(9) Les Japonais n’ont aucun jour de repos déterminé dans la semaine ; mais, pour eux, C’est dimanche toutes les fois que le temps est très beau ct que les fleurs nouvelles de la saison s'épanouissent en quelque endroit aux alentours de la ville.
(10) Jardin des peintures, II, 18, 19.
(14) Yoshiouara. — Esquisses variées, I, 12, 43.
peuvent appartenir à l’une ou à l’autre des catégories précédentes, mais qui, considérés en groupes et en COrps, demeurent en dehors de la classification et sont, pour ainsi dire, hors cadre. Nous voulons parler surtout de cette aristocratie intellectuelle, si longtemps confondue en fait avec l'aristocratie politique et militaire, puis élargie peu à peu au cours des siècles, et qui, au temps de Hoksaï, trouve dans le peuple des recrues de plus en plus nombreuses. Elle comprend d’abord le clergé, shinntoïste et bouddhiste, qui tient une large place chez ce peuple, peu religieux, il est vrai, peu enclin aux alarmes de la conscience, mais respectueux des choses anciennes, friand de poésie et amourcux de belles cérémonies extérieures. Voici les prêtres shinntoïstes, ces religieux presque laïques, qui ne font pas de vœux, qui peuvent choisir une autre profession s’il leur plait, et qui ne se distinguent des autres hommes que par la toge à larges manches, la cordelière et le petit chapeau de gaze noire (1) qu'ils portent seulement à l'heure des offrandes aux dieux ; la simplicité de leurs temples, comme celle du culte qu’ils y célèbrent, répond à la sobriété de leur costume et à la nature élémentaire de leur caractère sacerdotal ; voyez cette avenue de lanternes de pierre qui conduit à un temple bâti sur le modèle d'une hutte primitive (2), et voyez ce prêtre qui secoue le faisceau de bandelettes sacrées devant un autel vide (3) : c’est toute la religion du Shinntô. D'autre part, voici les prêtres bouddhistes: à ne considérer que leurs
têtes tonsurées, leurs costumes tour à tour sombres ou
(1) Esquisses variées, I, 9 ; [1,7 ; VIII, 23, 24; X, 26. (2) Jardin des peintures, I, 15 (temple de Nara). (3, Esquisses variées, II, 7 ; et cf. X, 26.
HOKSAÏ. 14
210 ÉTUDE SUR HORSAÏ
étincelants (1), leurs images (2), leur culte dont la pompe harmonieuse se déroule, devant un autel chargé de fleurs, étoilé de cierges et enveloppé des fumées de l’encens, sous les voûtes d’un temple somptueux (3), vous diriez des prêtres catholiques officiant, dans une cathédrale, selon le rit romain; en réalité, il ya un abîme entre les deux théologies (4); mais ce sont à peu près les mêmes formes extérieures, recouvrant des mœurs cléricales ou monastiques presque pareilles. Feuilletez Hoksaï ; vous y trouverez tout ce monde de bonzes au milieu de ses occupations familières : les uns prient (5), lisent (6), écrivent (7), méditent (8), prosternés à genoux ou penchés sur une petite table devant les rouleaux sacrés (9) ; d’autres récitent l'office en commun (10); celui-ci est sorti, avec un jeune serviteur, pour aller exercer son ministère dans la ville (11); celui-là donne des conseils particuliers et des
(1) Esquisses variées, 1,4, 8; Il, 3,4, 6; VIII 23,24; X, 27; XI, L. ; etc.
(2) 1d., IT. 41, 42 ; etc.
(3) Id., IV, 22, 23 ; VIII, 5, 6; etc.
(4) Car le bouddhiste part de ce principe que l'existence est un mal, engendré par la double racine de l'ignorance et des passions ; par conséquent il ne tend pas, comme fin, à une vie éternelle joyeuse, mais, quoi qu’on en ait dit, à l’annihilation absolue de l'être dans le nirvâna (en japonais le nékan) ; et pour y arriver, il ne demande pas, comme moyen, une foi surnaturelle, inspirée par les promesses d’un rédempteur, mais uniquement un progrès personnelde la connaissance.
(3) Esquisses variées, IT, & (notamment, un bonze adorant la Grande- Ourse, chère à Hoksaï). ;
(6) Id., II, 4; X, 27.
(BY id. LE 3 TX TEXTE
(9) Td., IT, 3: III, 46.
(10) Id., [, 9 (la « prière en cercle »).
(11) Id., IX, 6.
bénédictions à un fidèle pénitent (1). Aïlleurs, ce sont des moines mendiants (2) qui font la quête de maison en maison, en s’annonçant au bruit d’une clochette de bronze, ou des moines contemplatifs(3) en train d'arriver à la sainteté, l’âme tendue dans l’âpre désir de ne plus rien désirer au monde, dans la volonté de ne plus vouloir. Vous rencontrez enfin les ascètes purs, ceux qui font des miracles, qui par exemple traversent les flammes (4) d’un bûcher ardent, enthousiastes et intangibles, avec une délicieuse sensation de fraîcheur. Tout cela, dans le magnifique décor de ces grands temples qui sont de véritables cités religieuses, avec leur formidable succession de portes monumentales (5), de cours (6), d’escaliers (7) sans fin, leur fouillis de chapelles, de pagodes, d’oratoires particuliers (8), leur peuple de lanternes de pierre (9) offertes par des générations de fidèles riches, leurs statues (10), leurs sculptures (11), leurs trésors secrets (12), leurs fontaines sacrées où on fait les ablutions (13), leurs pavillons ouverts où les pèlerins se reposent (14), leurs cloches, leurs tambours,
(1) Esquisses variées, II, 3.
(2) Id., I, &, 11; NII, 4, 5. Jardin des peintures, II, 11. (Cf. dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 283.)
(3) Esquisses variées, II, 3, 4.
{&) Id., IN, 28.
(5} Ed. I, 44, 43 ; III, 16, 18 ; V, 3, &, 5, 11, 12, 45.
(6) Id., Ibid.
(7) Id., II, 42.
(8) Id., II, 44, 43 ; V, 40, 41.
(9) Id., II, 11; IIT, 18.
(10) Id., IT, 11, 12.
(11) Fd., IT, 12; V, 1, 6, 7, 43, 14, 15.
(42) Id., III, 46; V, 9, 10.
(43) 1d., IL, 41, 12. C£.-E, 11
(44) {d., I, 10 ; IX, 41 ; etc.
212 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
leurs gongs sonores (1), leur aspect de vie paisible et intense, et tout autour, l'immense nature dont les rangées de cèdres commencent où finit la forêt des colonnades. Notre artiste a évoqué ce monde du rêve, mais avec plus d’entrain que de grandeur. Quand il a peint ses bonzes sous des couleurs humaines, buvant le thé (2), ou composant un bouquet (3), ou maniant le pinceau (4), il les a bien traités; mais l'esprit léger de sa nation l’empêchait de sentir les vraies noblesses du sacerdoce; la malice naturelle au laïque japonais, frère en cela du laïque français, le portait plutôt à la caricature : ce qu'il réussit peut-être le mieux, ce fut un chœur de bonzes chantant d’une manière grotesque (5), ou un solitaire dont le crâne, échautfé par une médilation trop ardente, finit par fumer comme un volcan (6). Aussi bien, les hommes de pensée qui vivent dans le siècle ne sont guère plus flattés : les lettrés, depuis l'étudiant qui se tue à force de travail (7) jusqu’au
(4) Esquisses variées, III, 16 ; V,5, 6, 7, 8. (2) Jardin des peintures, II, 17.
(3) Dessins d’après nature, 18.
(4) Esquisses variées, II, 3.