‹ Étude sur HokusaiChapitre 17 sur 33 · OM · texte numérisé non relu

OM

(7) Jardin des peintures, IX, 47. — Les étudiants japonais semblent avoir pris pour devise la vieille maxime qu'on leur enseigne, depuis des siècles, dès la première enfance : « Quand tu aurais amassé mille pièces d’or, elles ne te seraient pas aussi précieuses qu'un seul jour d'étude. » (Dédji Kiô, ou Enseignements pour les jeunes, petit livre attribué à un moine du 1x° siècle.) L'auteur n’a vu que trop d'exemples d'étudiants tués ou rendus fous par le travail. Un jour qu'on venait d’enterrer un de ces vaillants, un camarade s’avança sur la tombe et, au nom de tous les autres, prononça froidement ces simples paroles : « Tu es mort pour l'amour sacré de la science; nous tàcherons de t'imiter. »

professeur vénéré 1), depuis l'amateur fou de lectures (2) jusqu’au divin poète (3), les artistes, depuis le peintre de plantes et d'animaux (4) jusqu'au peintre de dragons et de dieux (5), depuis le barbouilleur fantaisiste qui s’escrime avec cinq pinceaux à la fois (6) jusqu’à l’homme de génie comme Hoksaï lui-même (7), les calligraphes, depuis l'écrivain public (8) jusqu’au virtuose célèbre (9), les bouquetiers, depuis la jeune fille novice (10) jusqu’au vieux maître (11), tous ces délicats, tous ces inspirés que séparent tant de différences secondaires, mais que l'amour de l’art assemble et unit dans une religion commune, apparaissent pêle-mêle dans ses tableaux ; mais on a le regret de constater que l’éclat de la vie n’y remplace pas toujours la noblesse absente, et que le chef de l’école vulgaire, trop habile à saisir les petits côtés des hommes, même et surtout de ceux qui composaient son milieu d'artiste, n’a peut-être pas sentietrenducommeil fallaitl’intime grandeur de sa profession.

Au-dessous des quatre grandes ciasses qui constituent

(1) Esquisses varices, XIII, 9. — « Ton père etta mère sont comme le ciel et la terre ; ton professeur et ton seigneur sont comme le soleil et la lune. » (Dédji Kid.)

(2) Dessins d’après nature, 15 (lecture à la clarté des lucioles).

(3) Esquisses variées, I, 13. Jardin des peintures, I, 18, 19.

(4) Esquisses variées, XI, 25.

(à) Id., ibid.

(6) Id., ibid. (Un peintre assis sur son tabouret, en face d'un tableau qu’il exécute avec un pinceau à chaque main, un à chaque pied et un dernier entre les dents.)

(7) Voy. Hoksaï esquissé par lui-même dans ses lettres à ses éditeurs, à maintes reprises et avec toutes les attitudes imaginables : Kaëissika Hoksai den, puss.

(8) Esquisses variées I, 10.

(9) Id , XI, 25.

(10) Dessins d'après nature, 18.

(41) Id., ibid. Jardin des peintures, IT, 10.

214 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

la structure essentielle de la société, au-dessous du monde parallèle où se meuvent, à des hauteurs variables, les prêtres, les lettrés et les artistes, tout en bas, au dernier degré de l'espèce humaine, fourmille la masse humiliée des gens qui tiennent au théâtre et aux maisons de plaisir. Le théâtre, à cause surtout des farces grossières qu’on y joue, à chaque représentation, dans l'intervalle des vieux drames historiques et des danses anciennes, est considéré comme immoral; au temps de Hoksaï, défense aux chevaliers d'y entrer ; et les acteurs n'ont pas même le droit d'entretenir des relations avecle peuple des autres classes. Il est vrai que les mœurs sont plus fortes que les lois : les acteurs, maltrailés par les règlements officiels (1), trouvent leur revanche dans les triomphes de la scène; et certains d’entre eux, justement célèbres pour leurs nobles créations, sont honorés par le publie à l’égal des plus grands artistes. Pourtant, Hoksaï ne voulut presque jamais dessiner ces portraits d'acteurs qui avaient fait la gloire de tant d’autres peintres vulgaires, et cet esprit devait même se perpétuer parmi ses disciples comme une règle presque absolue de l’école ; mais s’il refusa de travailler d’après les attitudes de la scène et de voir ainsi les choses à travers desyeuxétrangers, il n’en représenta pas moins souvent tout ce monde d’acteurs (2),de déclamateurs(3), de danseurs (4),

(4) Les acteurs, à la différence des parias (Voy. plus bas), étaient considérés comme des hommes. Néanmoins, dans les recensements, on leur appliquait, non pas les nombres qu’on emploie en japonais pour compter les hommes (hitori, flari, etc...), mais ceux dont on se sert pour compter les animaux (ippiki, nihiki, etc.).

(2) Esquisses variées, XII, 2, 3.

(3) Id., I, 12. Conseils sur la peinture, IIX, 3.

(£) Esquisses variées, IX, 7. Recueil de peuntures, 1, 1. Dessins d'après nature, 23.

de chanteurs (1) et de musiciens (2), hommes et femmes, qui occupait une si large place dans la vie de la capitale. Vous ne trouvez pas dans ses œuvres, comme dans celles de quelques contemporains, toute la littérature dramatique du pays exprimée d’après le jeu des acteurs en vogue ; s’il peint les héros de l’histoire ou les types de la fable, cesera toujours d'inspiration, etseulement d’aprèsses conceptions personnelles. Mais en revanche, et ce qui vaut mieux, vous voyez l'acteur qui se farde dans sa loge (3) ; le danséur ou la danseuse qui se livre à son art, grossier ou sublime, depuis les danses rustiques (4), les danses populaires (5), les danses du lion (6) ou des moineaux (7) jusqu’à ces antiques danses sacrées (8), mêlées de pantomime, de déclamation et de chant, qui, dans le décor d’un grand théâtre ou d'un vieux temple, accompagnées par le récit tremblant du chœur et par le murmure majestueux de l'orchestre, sont peut-être ce que l’art dramatique d'un peuple peut produire de plus parfait ; et vous reconnaissez aussi tous les masques tragiques ou comiques (9), tous les instruments, luths aristocratiques ou guitares des rues (10).

(1) Esquisses variées, I, 8 ; IL, 7 ; XI, &; XII, 14,

CEA APE 7785472 XIE EKIL TES XIE, 09

(3) Id, XI, 2, 38.

(4) Id., X, 23, 24.

(5) Id, XII, 9. Dessins d’après nalure, 9. Jardin des peintures, IL, 18.

(6) Esquisses variées, I, 1, 2,5; IT, 7. Dessins d’après nature, 2, JA

(7) Esquisses variées, IT, 6, 7. (Cf. dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 286.)

(8) Id., XI, 12, 24.

(9) Id, I, 8, 9.

(10) Id., I, 10 ; II, 8. Recueil de dessins en style doux et en style sévêre, I, 7, 8.

216 , ÉTUDE SUR HOKSAÏ

Puis, plus bas, ce sont les lutteurs (1), les gymnastes (2) de la foire, les jongleurs (3), les prestidigitateurs (4), les bateleurs (5) de toute espèce ; plus bas encore, les courtisanes, de tout ordre (6), chez elles (7), au bain (8), à la promenade (9), seules ou en compagnie (10), lisant des histoires galantes (11), déroulant des billets doux (12). Après quoi, il ne reste plus, pour compléter le tableau, que deux sortes d'êtres méprisés, de parias, auxquels on: refuse même le nom d'hommes : les uns (13) formant une vaste corporation d’équarrisseurs, les autres (14) une vaste corporation de mendiants, tous gouvernés, avec quelques autres corporations secondaires (15), par une riche et puissante famille, celle des Dannzaémon, qui depuis des siècles a son palais luxueux, ses fêtes magnifiques, ses rapports

(1) Esquisses variées, 1, 9 ; III, 5, 6 ; V, 20 ; NI, 26, 27, 28; IX, 8, 9 ; X1, 8, 9, 10,11; XII, 23. Dessins d’après nature, 93. Recueil de peintures, II, 6,7.

(2) Esquisses variées, VIIL, 11, 12; X, 19.

(3) Id., I, 10, 41 ; VIII, 40.

(&) Id.,1, A4: X, L, 3, 6, 7, 25, %.

(5) Zd., I, 5,8, 11 ; X, 18. (CF. dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 283.)

(6) Id., I, 9, 42; Il, 7, A7 OI AG EXT ALES 02 EE RUN) Dessins après nature, 3, 21, 23. Cf. Nikon bijouts Ghaké, vol. I fasc. &, 2° série, n° 42 ; Gonse, op. cit., vol. I, p. 272 ; etc.

(7) Esquisses variées, I, 12.

(8) Id., ibid.

(9) Id., ibid. Dessins d'après nature, 21.

(10) Esquisses variées, I, 12.

(A1) Id., I, 9.

(12) Id. ibid.

(43) Les éta. — Esquisses variées, I, 11 ; XI, &.

(14) Les hininn (c’est-à-dire exactement : non-hommes).

(15) Au nombre de dix-huit, jadis ; mais au temps de Hoksai, il ne restait plus que celle des tailleurs de pierre (Esquisses variées, III, 81 et celledes coiffeurs (1d., I, 10) ; celle des teinturiers (Cent aspects du mont Fouji, II, 6) fut affranchie en 1781.

officiels avec le gouvernement, qui traite de haut avec les seigneurs auxquels elle prête son or, qui joue un rôle utile et bruyant dans l’empire, mais qui aussi, pour des raisons peu connues, .est entourée d’une formidable horreur publique, frappée d’une excommunication populaire dont rien ne pourra la relever (1).

Dans ce tableau de la société, les femmes ont naturellement leur place; non pas seulement les femmes de la « Plaine du bonheur », mais aussi la vraie femme Japonaise, la femme honnête. Hoksaï ne pouvait guère connaître la grande dame, etil ne l’a pas représentée ; remarquez seulement que, dans une page où il dessina les trésors de la maison (2), il n’y a point de bijoux : ce reste des coutumes sauvages que nous avons conservé en Occident n’est guère prisé là-bas; la Japonaise aristocratique ne veut plaire que par une élégance personnelle très discrète : elle jugerait barbare tout étalage d'étoffes voyantes, à plus forte raison de cailloux brillants. Quant à la femme du peuple, paysanne (3), ouvrière (4), petite marchande (5), il en a tracé maints portraits. Vous la pouvez voir faisant sa toilette (6), faisant Ja cuisine (7) faisant la lessive(8); vous l’admirez dans son petit royaume, parmi les brasiers et les

(1) Les éta et les hininn ont été affranchis en 1871 et élevés au rang d> héminn (hommes du peuple); mais l’ancien mépris subsiste tou. jours : récemment encore, un missionnaire français, étant entré dans un village habité par d’anciens éta, fut déclaré impur par ses propres catéchumènes, qui rompirent sur-le-champ toutes relations avec lui.

(2) Esquisses variées, IIT, 28.

(3) Par ex. : Dessins d'après nature, 25.

(&) Par ex. : Recueil de peintures, II, 3, 4.

(5) Par exemple : Esquisses variées, I, 11.

(6) Id., I, 10. (CF. dans Gonse, op. cit., vol. T, p. 274.) (DE M IE-6:

(8) Recueil de peintures, 1, 11, 12

218 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

marmites, les terrines et les spatules, les bouilloires et les théières (1). Presque toujours, elle vous apparaît très douce, très tranquille, très humble; quelquefois cependant, elle se fâche contre un mari ivrogne (2), ou bien elle fait une scène de jalousie à un mari débauché (3): ces colères sont rares, et notre artiste vulgaire s’est empressé de les saisir. Mais c’est surtout comme mère (4) qu’elle est charmante. Soit qu’elle porte son enfant, attaché sur son dos (5), pendant des journées entières en chantonnant des histoires de renards ou de génies, soit qu’elle le suive en promenade(6), vigilanté et soucieuse, mais sans le tenir captif par la main, soit qu'elle l'élève tout triomphant dans ses bras pour lui montrer une luciole en cage (7), elle ne s'occupe que de le laisser jouir en paix des petits bonheurs de son âge ; l'éducation morose viendra plus tard. Rien d’étonhant si ces enfants japonais sont les meilleurs de la terre : dès qu’ils ont su marcher, on les a livrés à eux-mêmes ; ils ont pu se conduire à leur fantaisie, parcourir la maison en maîtres (8), sortir dans la rue à volonté, dans leurs beaux habits, pour contempler la danse du lion (9), acheter un jouet d’un sou (10), lancer des cerfs-volants (11), rouler

(4) Esquisses variées, II, 10, 44.

(2) Id., I, 10.

(3) Id., I, 13.

Id. ibid.

Recueil de dessins en style doux et en style sévère, IX, 6, 7. Dessins d’après nature, 5.

ere

(10) Recueil de peintures vivantes, 14, 45.

(1) Esquisses variées, II, 7. Dessins d’après nature, 3. tar des peintures, II, 8.

des boules de neige (4) ou faire la chasse aux cigales (2) :

Jamais on ne les a contrariés, jamais on ne leur a imposé

aucune règle. C'est pourquoi, pouvant toucher à tout chez eux, ils ne touchent à rien, et au dehors, étant libres, ils sont prudents. Sur ce point, une seule gravure de Hoksaï vous en apprendra plus que de longues phrases, et vous y pourrez deviner, rien qu’à l'expression grave et sereine de ces pelits bienheureux, toute la sage pédagogie d'un pays qui est le paradis de l’enfance.

Cet univers humain que décrit Hoksaï vit dans son œuvre d’une vie étrangement pittoresque. Vous voyez tous ces Japonais s’habiller, manger, dormir, travailler, faire leurs visites, s’agiter, pleurer, se réjouir; vous les voyez dans leurs deuils; vous les voyez dans leurs fêtes (3). Prenez, par exemple, les « sept bonnes fortunes » et les « sept calamités » qui, d’après la tradition du pays, peuvent faire le bonheur ou le malheur de l’existence : ne les trouvez-vous pas chez notre artiste ? Voici les sept bonnes fortunes : l'honneur d’abord (4), premier de tous les biens; puis une longue vie (5), chose si douce dans un pays patriarcal ; une nombreuse troupe de domestiques (6), privilège si précieux dans un pays de clans et de clientèle ; la richesse (7), rêve commun de la pauvre humanité ; la pos-

(1) Esquisses variées, XIII, 9.

(2) Dessins d’après nature, 13.

(3) Esquisses variées, II, 6, 7 ; ILT, 48 ; etc. Dessins d'après nature, L. (4) « Les trésors qu’on amasse dans les greniers périssent ; mais les trésors qu'on amasse dans l’âme ne périssent jamais. » (Dédji Ki6.) — Pour l'expression du sentiment de l'honneur, voy. les figures et les actes des chevaliers.

(b) Esquisses variées, I, 1. Dessins d’après nature, 1, 2. (6) Conseils sur la peinture, I, 6, 7.

(7) Esquisses variées, IX, 26, 27. Portraits de guerriers, 1 (bâtiments où on enferme les trésors).

220 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

sibilité d'aller en litière (1) : le riz et l’argent, le riz surtout (2), à cette époque où, comme le dit un historien national (3), « la vertu des anciens chevaliers ayant dégénéré, le ciel envoya des années de misère », et où «le sage fronçait le sourecil en voyant les cadavres des hommes morts de faim encombrer les voies publiques, comme des charognes » ; enfin la possession de bonnes fabriques de soie (4) et de belles demeures (5). Et voici les sept calamités : le tremblement de terre (6), l’oscillation incessante, obstinée, toujours menaçante, parfois terrible, le fléau contre lequel nul ne peut rien ; l’inondation (7), qui déborde presque chaque année, après les grandes pluies, dévaste les champs, balaie les villages ; l'incendie (8), qui chaque nuit éclate, joyeux et lugubre, « la fleur de Eddo», comme l’appellent avec orgueil les habitants de la capitale, l'ennemi toujours renaissant, accourant au galop dans les ténèbres, mais qu’on peut au moins combattre et contre lequel les vaillants pompiers se précipitent, après avoir planté leurs étendards à un endroit précis où ils décident

(1) Esquisses variées, pass.

(2) Esquisses variées, IX, 96, 27 ; XII, 28. Cent aspects du mont Fouji, 1, 25.

(3) Kaouamoura Maçaakira (parlant de la famine que nous avons signalée en racontant la vie de Hoksaï).

(4) Esquisses variées, VIII, 6, 7, 8, 9, 10.

(51 Id., IV, 19,20, 21, 22.

(6) Voy. par ex. Cent aspects du mont Fouji, 1,5, 6. — Il y eut plusieurs grands tremblements de terre pendant la vie de Hoksaï ; par exemple, en 1783, celui qui coïncida avec l’éruption de l’Açamayama, laquelle dura un mois et engloutit près de trente villages.

(7) Voy. plus haut, la Nature. — Il y eut notamment, en 1847, une grande inondation qui fit périr beaucoup d’ Loue, sans compter le bétail emporté et les édifices détruits.

(8) Esquisses variées, IX, 17, 18.

LES HOMMES 221 de mourir s'ils ne l'y arrêtent ; l'ouragan (1), broyeur des récoltes; les démons (2) qui torturent l'imagination du peuple ; la guerre (3) que déchaîne la folie des grands ; les brigandages (4), si fréquents en ces temps troublés ; la maladie enfin (5), avec son cortège de médecins empiriques (6) et de masseurs aveugles (7). Toutes ces joies et toutes ces misères, Hoksaï les a vues de près ; il les a luimême partagées, les secondes surtout, dans le cours de sa longue carrière ; et c'est pourquoi les tableaux qu'il nous en trace sont tout frémissants de vie et de vérité.

Mais cette société contemporaine de Hoksaï allait bientôt disparaître, sinon dans les mœurs profondes qui survivent à toutes les révolutions, du moins dans les formes extérieures de son organisation politique. Les Tokoughaoua de l'époque, indignes de leur grand fondateur, entourés de favoris qui tantôt se livraient àdes abus monstrueux, tantôt au contraire essayaient deles détruire, mais dans l’un et l’autre cas ne faisaient qu'ébranler le pouvoir de leurs maîtres en mécontentant tour à tour le peuple misérable ou les grands privilégiés, n'avaient plus pour eux le suffrage de la nation. Le gouvernement shiôghounal, si applaudi autrefois lorsqu'il était venu mettre fin à

(4) Voy. plus haut, la Nature.

(2) Voy. plus loin, les Dieux,

(3) Equisses variées, IX, 22, 23; XI, 20, 21, etc.

(4) « Les misérables, dépourvus de tout moyen de subsistance, allaient grossir les bandes innombrables de pillards qui exaspéraient les gens de bien par leurs brigandages audacieux. » {Kaouamoura Maçaakira.) — Voy. Esquisses variées, 19, 20.

(5) Esquisses variées, I, 11 ; IL, 5 ; XIII, 8. Cf. III, 27 (les monstres de la maladie).

(6) Id., XII, 14, 22. Jardin des peintures, II, 16.

(7) Esquisses variées, I, 5, 7. Jardin des peintures, II, 17. (Cf. dans Gonse, op. cit., vol. I, p.282.)

229 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

une longue période de troubles, n’était plus maintenant qu’une gêne pour la société en marche dont ils tentaient en vain d'arrêter le mouvement. Du haut en bas, tout l’édifice craquait: le peuple jalousait les hommes à deux sabres; l'innombrable foule des petits chevaliers jalousait le groupe des chevaliers du shiôghoun ; les chevaliers du shiôghoun jalousaient les seigneurs; les seigneurs se jalousaient entre eux, vivaient dans un état de méfiances réciproques et d'espionnage perpétuel, et les plus puissants jalousaient le shiôghoun dont ils auraient voulu prendre la place; l'esprit d'envie et d’ambition, qui est peut-être le plus ferme soutien de l’ordre sous un régime aristocratique bien établi, devenait une cause de désordres sous ce gouvernement stérile et impopulaire; toutes les classes aspiraient à une révolution, que l’arrivée des étrangers allait précipiter, et qui, moins de vingt ans après la mort de Hoksaï, était accomplie. Mais la vieille féodalité ne devait pas périr tout entière; son dernier siècle avait vu se lever une génération d'écrivains et d'artistes qui allait la rendre immortelle; et parmi eux, Hoksaï est au premier rang. Son œuvre encyclopédique demeure comme l'expression, abondante et pittoresque, de l’antique civilisation près de s’évanouir ; elle nous peint presque toutes les conditions et tous les types, avec un luxe énorme d’images prises sur le vif; ce formidable ensemble de dessins muetsvous raconte une épopée, et vous revoyez tous les mouvements, vous entendez toutes les rumeurs d’un peuple, comme dans ces concerts silencieux de l’ancien Japon, si étrangement raffinés,où les musiciens, durant des heures, faisaient le simulacre d'animer leurs instruments sans en tirer aucun son, mais où les délicats croyaient néanmoins ouir toute lasymphonie d'un grand orchestre,

LÉS HÔMMES 293

IT

Un esprit ouvert et curieux ne saurait se borner à l’horizon étroit des choses présentes : l'imagination veut s'élargir dans le temps, s'emparer des siècles passés, entrer dans le royaume infini de l’histoire et de la légende ; et ce sentiment est particulièrement fort chez le Japonais, qui a au plus haut point le culte des antiquités nationales, l’amour de tout ce qui se rattache aux ancêtres, le respect de toutes les questions dont ils s’occupèrent, depuis les plus hauts problèmes jusqu'aux plus menues difficultés d’étiquette, de toutce que touchèrent leurs mains, depuis les sabres sacrés des héros jusqu’à la tasse de thé des poètes. Ce peuple est érudit et antiquaire d’instinct; à défaut de sens critique, il possède une merveilleuse faculté d'enthousiasme pour les moindres choses de son passé; et cette religion du cœur anime tous ses écrivains, tous ses artistes. Ainsi de Hoksaï. |

Ici encore, son œuvre est immense. Il ne se contente pas, comme les peintres de l’école chinoise, de représenter quelques sujets choisis de l’histoire japonaise au milieu d’une multitude de sujets empruntés à l'histoire de la la Chine; ni, comme les peintres de l’école nationale, de représenter quelques sujets choisis de l'histoire chinoise au milieu d’une multitude de sujets pris dans l’histoire du Japon ; il réunit Toça et Kano, et jette le tout pêle-mêle dans ses moules. Ses motifs japonais sont innombrables. Imaginez tous les tableaux dramatiques que peut contenir l'histoire légendaire d’un grand empire, depuis ses temps primitifs jusqu'à ses périodes les plus brillantes, depuis

224 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

la barbarie énorme jusqu’à la culture exquise, avec tous les hauts et les bas de la civilisation, les guerres illustres et les longues paix, les mœurs, les usages, les costumes de chaque époque, et le fourmillement de tous les types individuels, de toutes les figures célèbres dont la renommée originale se fond dans ce large ensemble. Naturellement, le peuple y tient peu de place (1); mais quelle galerie de héros issus de la classe militaire et gouvernante ! Pour les évoquer autrement que par une sèche énumération, il faudrait écrire plus de volumes que Hoksaï n’en a dessinés. Ce sont les empereurs (2), les impératrices (3), les princes (4) de l'antique maison divine, les premiers shiôghouns (5); les courtisans (6) et les ministres (7) fameux ; les puissants seigneurs (8) ; les guerriers (9) surtout, dont la foule bruyante se presse par groupes serrés en d'interminables pages. Comment faire défiler avec un peu d'ordre ce peuple d'hommes glorieux ? Hoksaï s’est résolu à les ranger autour de certaines asso-

(4) Voy. cependant Esquisses variées, I, 1. (Philémon et Baucis japonais.) Recueil de peintures, II, 19, 20. Portrails de guerriers, classés d'après le premier caractère de leur prénom, 1.

(2) Esquisses variées, N, 12. Portraits de guerriers, 1, 4, 19, etc.

(3) Jardin de peintures, III, 6 (la fameuse impératrice Djinnghô, qui, d'après la tradition, conquit la Corée en l’an 200 après J.-C.).

(4) Esquisses variées, V, 20, 24. Portraits de guerriers, 1, 15, etc.

(5) Esquisses variées, V, 23. Portraits de guerriers, 2, 16, etc.

(6) Esquisses variées, N, 18, 22; X, 13; XI, 2, etc.

(7; Esquisses variées, I, À (Takénooutchi-no-Skouné, le Mathusalem japonais, qui, d’après la tradition, naquit vers l’an 200 avant J.-C., vécut environ trois cents ans et servit six empereurs successifs; cf. Portraits de querriers, 19); Esquisses variées, I, 8 ; VI, 1, 2; etc.

(8) Esquisses variées, IN, 3; etc.

(9) Esquisses variées, I, 1 ; IV, 2,4; V, 21, 23,24; XI, 5: etc, Cf. les Portraits de guerriers, etc.

LES HOMMES 225 ciations d'idées pittoresques, ingénieusement combinées à la fois d’après la première syllabe de leur prénom et d’après les hauts faits qui les ont rendus célèbres, et vous les voyez se succéder par familles poétiques, tantôt sous le couvert d’une vertu, loyauté (1), sincérité (2), charité (3), piété filiale (4), tantôt dans un paysage de neige (5), de mer agitée (6), de rivages(T), de montagnes{8), de précipices (9), de rochers (10), tantôt en compagnie d’un pin (11) ou d’un autre arbre vert (12), d’une vache (13) ou d’un cheval (14), d'un tigre (15) ou d’un dragon (16), d’un arc (17), d’une hache (18) ou d’une cloche (19), d’un génie (20) ou d'un rayon de lumière (21). Ce monde de héros est dominé par quelques têtes qui dépassent la moyenne. Voici d’abord les plus illustres membres de cette noble famille des Foujiouara (22) qui prit le pouvoir à la cour dès l'iñtroduction du bouddhisme et le garda pendant toute la brillante période qui suivit; puis, les chefs des deux clans fameux (23) qui se disputèrent ensuite la prépondérance, durant la seconde moitié du xr siècle et tout le x, et remplirent le pays du bruit de leurs colossales querelles, jusqu’au jour (24) où le grand Minamoto Yoritomo, écra- (à) Portraits de querriers, classés d'après le premier caractère de leur prénom, &. ;

(2) Id., 3. — (3) Id., &— (4) Id., ibid. — (3) Id., 8. — (6) Id., ji (T}Id., et 98) Ms. 3. (9) Id, 13: — (40) I, 9. = (H) Id, 2: — (9 14, 10. —i43}old 12. = Ah) Id,:3.3— (43) Id. ibid. — (A6) Id., 2 —(17) Id., 13. — (18) Id., 7. — (19) Id., 10. — (20) Id, 6.

(21) Zd., 13. — Et nous ne prenons ces exemples que dans la première moitié du livre.

(22) Esquisses variées, N, 17, 18. Portrails de guerriers, 20.

(23) Pour tous les Taïra : Portraits de guerriers. 1, 4,17, 19. Pour les Minamoto : Esquisses variées, IX, 2; Portraits de guerriers, à,17,18.

(24) Combat sur mer de Dan-no Oura. près Shimonocéki (1185.

HOKSAÏs 15

226 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

sant son terrible rival Kiyomori (1) , renversa pour jamais les Taïra et devint shiôghoun. Yoritomo (2) luimême est là, et son jeune frère Yoshitsné (3), le loyal guerrier qu'il fit mettre à mort, et le légendaire fidèle de Yoshitsné, Bennké (4). Tout auprès, voici Koumaghaï Naozané (5), ce fier général de Yoritomo qui, obligé de tuer dans une bataille {6) le noble Atsmori, délicat rejeton du clan rival, tenta de le sauver en sacrifiant son propre fils. Plus tard, au xiv° siècle, et du côté de l’empereur, c’est Ksnoki Maçashighé (7), le brave qui tenta de renverser les Ashikagha et, battu, s’ouvrit le ventre avec ses meilleurs fidèles au milieu de son armée plutôt qué de se réndre à l'ennemi (8). Tous ces noms, toutes ces scènes qui, au] ourd’hui encore, sont l’orgueil des vrais Japonais(9)

(1) Esquisses variées, IX, 13. Portraits de querriers, 20 (Kiyomori arrêtant le soleil).

(2) Esquisses variées, V, 23. Portraits de guerriers, 2, 16.

(3) Esquisses variées, IN, 2; IX, 3. Jardin des peintures, III, 6. Portraits de querriers, 2.

(4) Esquisses variées,IV, 3 ; X,8; XII, 12.Jardin des peintures, III, 7.

(5) Portraits de guerriers, 1, 15.

(6) Bataille d'Itchi-no-Tani, près Kdbé (1184).

(7) Esquisses variées, IN, 4; V, 20. Portraits de guerriers, 18 (Maçashighé remettant à son fils, avant de mourir, le rouleau contenant la liste de ses ancêtres, pour l’exhorter à une vie d'honneur. — Cf., sur le même sujet, une peinture de Hoksaï au British Museum, — W. Anderson, Catalogue of japanese and chinese paintings, n° 1776).

(8) Bataille de Minatoghaoua (1336).

(9) On nous permettra d'en donner comme preuve un pelit fait très suggestif, qui $’est passé pendant la dernière guerre : un jour, un de nos étudiants nous apporta une lettre qu’il venait de recevoir d’un camarade en campagne; cette lettre contenait, au milieu de mille détails, ce simple passage: « Pendant la bataille d’hier, j'ai tenu entre mes mains la vie d'un jeune officier chinois ; : mais j'ai cru devoir l’épargner, comme un autre Atsmori, en mémoire de notre Koumaghaï. »

et qui jouissent d’un perpétuel triomphe dans les théâtres, Hoksaï les représente avec amour, maintes fois et de mille manières. Mais l'esprit maudit de l’école vulgaire devait, ici encore, l’empêcher d'atteindre à la grandeur. Regardez ces figures de guerriers: elles vous passionnent, parce que vous revoyez en esprit, derrière les traits grossiers, l’histoire sublime qu’ils évoquent : de même qu’en écoutant une musique merveilleuse jouée par un méchant orgue de barbarie, vous pouvez être ravi, parce que vous rétablissez d’instinct, à chaque succession d'accords, les vraies harmonies que l'instrument populaire rappelle en les trahissant. Mais entendez en même temps le même air exécuté par un orgue de barbarie, même très complet, et par un simple violon, très pur: comparez les guerriers de Hoksaï à ceux de Yoçaï (1), et vous reconnaiîtrez que la richesse bruyante de l'artiste vulgaire remplace peut-être mal les mélodies sobres et idéales d’un classique nourri aux vraies noblesses du grand art.

On peut en dire autant des dessins que Hoksaï a consacrés à un autre monde, non moins vaste et non moins grand, celui des hommes de pensée. Comme ses hommes d'action, ils sont innombrables ; mais comme eux aussi, trop souvent, ils nous apparaissent amoindris et rabaissés. Dans ce nouveau domaine, l'artiste nous montre d’abord toutes les glorieuses figures de l'Église bouddhique (2), dans la diversité pittoresque de leurs vocations. Ici, deux fameux docteurs (3) de l'antiquité se livrent à une savante

(4) Ceux du Dzennken Kôdjits, son grand recueil de peintures d'histoire.

(2) Esquisses variées, I, 3; Il, 3,9; X, 5, 4, JMOAP SAISIE, 15, 26.

(Oh SI,

228 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

controverse ; plus loin, vous reconnaissez ce prêtre original (1) qui avait coutume de prècher d'une manière si simple et si frappante, en se présentant dans chaque maison, le premier jour de l’année, avec une ironie silencieuse, une tête de mort à la main ; ailleurs, c'est le grand ascète Monnghakou (2), debout sous la formidable tombée de la cascade qu'il supporta jusqu'à l'heure suprême où, s'étant évanoui, les anges du ciel descendirent pour Pemporter et le sauver de la mort ; ou encore, le bonze Kakimoto (3), si fécond en miracles ; et tout près de l'invisible, en communion intime avec le surnaturel, ces deux saints (4) que venaient visiter familièrement les âmes sauvées par leurs prières ou cet humble religieux (5) qui, par sa ferveur, obtint la grâce d'aller chercher sa mère au plus profond des enfers. Parmi ces figures de moines, deux surtout apparaissent en pleine lumière : Kôbo Daïshi (6), le saint universel, prédicateur, peintre, sculpteur, calligraphe, voyageur, également fameux pour la profondeur de ses intuitions religieuses, pour la prodigieuse érudition qu'il rapporta de la Chine et pour la vertu des incantations magiques qu’il inventa dans ses luttes contre les démons ; et Nitchirenn {7}, l’ardent apôtre, que son intolérance fit deux fois exiler, puis condamner à mort, mais qui après avoir échappé par un miracle au sabre impuissant du bourreau, reçut d'un seigneur pieux le don de son fief entier, y assembla des milliers de disciples et

(1) Esquisses variées, I, 3.

(2) Id., ibid. Portraits de querriers, 8.

(3) Esquisses variées, X, 3, L.

(4) Id., X, 16, 17.

(5) Id:,X, 11.

(7) Id., X, 9, 10 (Nitchirenn en exil).

devint le chef d'une des plus puissantes sectes de l'empire. Voici maintenant, dans la,même galerie, les portraits de lettrés et d'artistes fameux. Voulez-vous un grand poète ? Ce sera Hitomaro (1), le fondateur même de la poésie nationale. Un grand musicien ? Ce sera Sémimaro (2), l’ermite qui jouait du luth jour et nuit, divinement, dans sa montagne, et dont nul homme ne connaissait les secrets. Un grand peintre? Voici Sesshiou (3), en compagnie de ses rats légendaires. Un grand calligraphe ? Ce sera Onono-Tôfou (4), regardant la grenouille qui lui enseigna le prix de la patience. Un grand bouquetier ? Voici Senn-no-Rikiou (5). Et tout autour, que d’autres lettrés ou d’autres artistes secondaires {6)! L'histoire littéraire et artistique du pays se déroule ainsi en son entier ; et depuis les visages des saints inspirés jusqu'aux

(1) Esquisses variées, V, 16.

(2) Id., X, 15. Un des sujets favoris des peintres japonais. — Sémimaro jouait dans sa cabane des mélodies dont lui seul avait le secret. Hakougha-no-Sammi, un autre musicien qui était en même temps un noble seigneur, vint chaque soir, pendant trois ans, écouter à sa porte; mais en vain. Enfin, un soir d’autonne, où le vent soufflait et où la lune était cachée par les nuages, il entendit commencer le concert merveilleux, puis, au dernier accord, l'artiste s’écrier : « Hélas! personne à qui je puisse laisser cet héritage ! » Hakougha prit courage, entra, se prosterna aux pieds de l’ermite, lui confessa son nom et son rang, etle pria humblement de daigner l’accepter comme son disciple ; ce à quoi Sémimaro finit par consentir.

(3) Esquisses varriées, X, 17.

(4) Id, X, 13. — Un jour, passant sur un pont près d’un marais, il vit une grenouille qui s’efforçait d'atteindre une branche de saule en sautant hors de l’eau; après d'innombrables tentatives, elle y parvint ; et à partir de ce moment Toôfou, éclairé, se plongea dans un travail sans relâche.

(5) Esquisses variées, X, 13.

(6) Esquisses variées, I, 3,18 ; V, 16, 17 ; VIT, 1 ; X, 11, 13. Dessins d'après nature, 7, 8. Recueil de peintures, III, 1, 2, ete,

230 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

rats de Sesshiou, tout est vivant; mais en même temps, tout est vulgaire, et les nobles personnages de la légende, dépouillés de leur auréole, éclairés d'une lumière trop crue et trop brutale, deviennent semblables aux gens de la rue. Comparez une fois encore ces tableaux aux innombrables représentations classiques des mêmes scènes traditionnelles ; de quel côté est la beauté, c’est-à-dire la vérité artistique ?

Restent les figures de femmes. Ce serait une erreur de croire qu’elles vont tenir une médiocre place dans l’histoire japonaise. En Chine, sans doute, vous ne trouvez guère que des types de viles courtisanes, n’ayant d'autre mérite que leur beauté, trop souvent funeste, séduisant les empereurs faibles, imposant leurs volontés à la cour, despotiques, cruelles, mères de tous les abus qui feront tomber l’administration du vaste empire au triste état où nous Ja voyons aujourd'hui. Mais au Japon, rien de pareil. L'homme y considère la femme comme son inférieure, et partant la traite surtout comme une enfant charmante, la gouverne d’une main sûre, ferme, infaillible, et néanmoins gantée de douceur; à tort ou à raison? Question bien complexe, qui divisera longtemps encore l'Oceident chrétien, plus généreux, et le vieil Orient, peut-être plus sage. Mais en vertu même de cette conception, si le Japonais n’écoute guère les avis de sa compagne, s’il ne lui permet jamais de l’ennuyer par des observations que dicterait l'esprit d'indépendance ou de jalousie, s’il se réserve toujours le dernier mot et le droit de commandement absolu, il l’aime et la respecte comme un être plus faible qui veut être soutenu et protégé; et la femme à son tour, heureuse de sa condition, pleine de vénération pour son ami et son maître, lui marque sa reconnaissance, en temps

ordinaire par une soumission complète et, aux heures tragiques, par un dévouement que n’effraie pas même l'idée de la mort. C’est, dans l’histoire ancienne, la noble Kéça (1) sacrifiant sa vie pour sauver son époux des mains d’un homme qui voulait le tuer pour la posséder; et la douce et brave Shidzka (2), glorifiée pour le culte héroïque qu’elle voua au pauvre Yoshitsné ; et Oto-Tatchibana Himé (3), la fière compagne du prince Yamato Daké, qui, durant l'expédition du prince contre les barbares de l’est, se jeta à la mer pour apaiser les flots irrités (4). Que d’autres épouses dévouées (5)! Que de mères illustres (6)!

(1) Portraits de guerriers, L.

(2) Recueil de dessins en style doux et en style sévère, II, 12.

(3) Portraits de guerriers, L.

(4) Yamato Daké était un des huit enfants de l’empereur Kékô (période préhistorique). — D'après la tradition, sept jours après la mort d'Ono-Tatchibana Himé, les vagues apportèrent son corps au rivage, où le prince lui fit élever un tombeau ; au retour de sa conquête, il s'arrêta au haut d’une montagne, et contemplant la plaine où elle reposait, s’écria trois fois d’une voix brisée : « Hélas! ma femme !... » (Adzouma-oua-ya !.… — D'où le nom d’Adzouma que le peuple donne encore à la plaine de Eddo.)

(à) Portraits de guerriers, k.

(6) Esquisses variées, IX, 13, 14. — Une grande figure est celle de Tokioua (Esquisses variées, IX, 13), concubine de Yoshitomo, le père du futur shiôghoun Yoritomo. Elle était la plus merveilleuse femme du Japon, ayant été choisie par une sélection successive entre mille, puis cent, puis dix jeunes filles, les plus belles de Kiôtô. Après la mort de Yoshitomo, en 1159, elle s'enfuit avec ses trois fils, dont le plus jeune, Yoshitsné, était un enfant d’un an, etse cacha tour à tour dans diverses provinces. Le terrible Kiyomori, pour découvrir le lieu de retraite des rejetons de son ennemi, fit mettre à la torture la mère de Tokioua. Son calcul était juste : car Tokioua, estimant que la piété filiale doit passer même avant les sentiments maternels, rentra aussitôt dans la capitale et se livra avec ses enfants à Kiyomori. Ce dernier avait l’intention de la faire périr par le feu ou par l’eau, et d’immoler ensuite ses fils ; mais lorsqu'il la vit, si belle, sa fureur tomba; il

232 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

Que de saintes religieuses (1)! Que de concubines (2) célèbres à la fois pour leur esprit et pour l'élévation de leur caractère ! Et à côté, c'est le groupe des grandes poétesses et des femmes auteurs(3), rangées autour de leur souveraine, la fameuse Mouraçaki Shikibou (4), éternellement représentée par tous les artistes (5) dans ce pavillon du temple d'Ishiyama où elle compose en contemplant le lac Bioua, par une belle nuit d'août: dans le vaste paysage, la pleine lune se reflète sur l'immense nappe d'argent, l’âme de la jeune femme se remplit de sérénité, et une inspiration divine lui dicte ce long roman des aventures amoureuses du prince Ghenndji (6) que des générations de lettrés vont admirer comme le plus parfait des ouvrages classiques.

Tous ces fameux lettrés, hommes et femmes, ont composé des centaines d'ouvrages que les artistes du temps de Hoksaï décorent à l’envi d'illustrations innombrables.

l’épargna et épargna ses enfants pour la décider à devenir sa maîtresse,

et, courageuse dans l’amour maternel comme dans l’amour filial, elle

se sacrifia à ses désirs. (C'est l'histoire d’Andromaque, mais rendue plus complexe et plus tragique encore par l'introduction du sentiment : de la piété filiale, — En étudiant l’histoire ancienne du Japon et de la Chine, vous trouvez-ainsi, à chaque pas, à peu près tous les drames classiques de la Grèce et de Rome.)

(1) Esquisses variées, I, 3.

(Old IV AN ASE LL AE

(3) Id., IX, 11, 14. Jardin des peintures, 1, 4. Recueil de dessins en style doux et en style sévère, II, 3, 4, 5, 9, 10. Nikon voue Ghah6, vol. I, fase. 9, 2e série, n° 4, 4°.

(4) Fin du ix° siècle.

(à) Recueil de dessins enstyle ue et en style sévère, II, 4.

(6) Ghenndji monoghatari, (Le roman de Ghenndji). — Elle nous a laissé aussi un précieux journal (le Mouraçaki Shikibou niki), où on trouve, comme dans son grand roman, une peinture très vivante des mœurs de cette brillante époque.

Notre artiste lui-même accumule dessins sur dessins, livres sur livres, et sous son pinceau renaît un monde de récits historiques ou légendaires. Il faut choisir : prenons

un drame de chevalerie pour les hommes, un roman d’a-

mour pour les femmes, un conte de fées pour les enfants; et puisque l’enfant est, au Japon, le roi bienheureux et adoré devant qui chacun s'incline, commençons par le conte de fées. Ce sera l’histoire de « Pêchinet » (1), une vieille épopée à la Perrault que toute grand'mère japonaise a répétée à bien des reprises devant son jeune auditoire, toujours aussi émerveillé et aussi avide de l’entendre recommencer. Donc, il était une fois un vieux bûcheron et une vieille bûcheronne, qui n'avaient point d'enfants. Un matin que le vieux était sorti pour couper du bois dans la montagne, et que la vieille était allée laver son linge à la rivière, elle aperçut une grosse pêche qu’emportait le courant ; bien vite, elle saisit une tige de bambou, arrêta le fruit au passage, puis sa tâche finie, le rapporta à la maison, joyeuse de la bonne surprise qu’elle allait faire à son mari. Justement, il rentrait, respectueusement, elle place devant lui sa trouvaille et l'invite à en goûter; mais au moment où il s’armait d’un couteau, voilà que la pêche s'entr'ouvre d'elle-même, et qu’en sort-il? Un petit enfant, beau comme le jour, tout blanc dans la fente du fruit rose, vivantet criant... Le pauvre couple se réjouit de ce don céleste, adopta l'enfant comme sien, et on le nomma Pêchinet en souvenir de sa merveilleuse naissance. Pêchinet grandit en sagesse et en courage ; il fut élevé avec de tendres soins, et chaque jour, tandis que la vieille faisait

(1) Nous forgeons ce mot pour rendre à peu près l'impression du nom dont la légende japonaise baptisa ce petit personnage: Momotaré, c'est-à-dire exactement: « le premier-né d’une pêche; »

234 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

tourner son rouet, le vieux, accroupi près de son fils, lui enseignait la science chinoise; mais l'enfant ne rêvait que d'imiter bientôt les héros dont on lui contait les grandes aventures. Un jour, se sentant assez fort, il dit à ses parents : « Je vais partir pour l’île des ogres,et je veuxrapporter toutes les richesses qu’ils ont amassées dans leur château. Si vous mele permettez, je vous prie de me donner quelques gâteaux de millet pour le voyage. » Longtemps les deux vieux hésitèrent; mais enfin, comme ils avaient confiance en la vocation de cet enfant du miracle, ils finirent par consentir. Pêchinet fit donc ses préparatifs, pendant qu'ils s'occupaient à moudre le blé et à pétrir la pâte ; puis, après de tendres embrassements, il partit. En chemin il rencontra un singe, qui sautant vers lui d’un bond, lui dit: Kia! Kia ! Kia! Où allez-vous ainsi, Monsieur Pêchinet? — Je vais à l'île des ogres, pour enlever leurs trésors. — Et que portez-vous dans ce sac qui pend à votre ceinture? — Je porte des gâteaux de millet qui sont à coup sûr les meilleurs de tout le Japon. — Eh bien! donnez-m’en un, et j'iraiavec vous. » Pêchinet tira de son sac un gâteau, que le singe reçut avec reconnaissance, et on repartit. Un peu plus loin, un faisan cria : « Kenn! Kenn! Kenn! Où allez-vous, Monsieur Pêchinet? » Même réponse, même requête et même cadeau généreux du brave enfant. Comme il continuait saroute aveclesdeux animaux, il rencontra encore un gros chien : « Oua! Oua! Ouaou! Quel est ce voyage? » Pêchinet lui conta l’histoire, et se lattacha dela même facon. Voilà le jeune héros en campagne, suivi de ses trois fidèles serviteurs. En un rien de temps, ils arrivèrent à l’île des ogres ; le faisan les guida, alla se poser au faîte du terrible château ; et tandis que le singe escaladait les murailles, Pêchinet, aidé du chien,

enfonçait la grande porte, Il ÿ eut une belle mêlée ; finalement, les trois vaillantes bêtes renversèrent tous leurs ennemis, et Pêchinet, saisissant Le roi des ogres lui-même, le lia au moyen d'une corde sisolide qu'ilne pouvait plus faire un mouvement. Que devenir contre de tels guerriers? Le roi des ogres déclara qu'il n'avait plus qu'à livrer toutes ses richesses. « Alors, sortez-les! » dit Pêchinet en riant. Et les fidèles du roi vaincu, rendant hommage au jeune conquérant, mirent à ses pieds un amoncellement de trésors. Il y avait des coraux, des émeraudes, des carapaces de tortues, de l'ambre, du muse, et des vêtements qui rendent un homme invisible, et des joyaux qui gouvernent le flux et le reflux de la mer, sans compter, comme il convient, abondance d’or et d'argent. Pêchinet et ses bêtes en chargèrent un bateau, et rentrèrent au pays en triomphe. Quelle fête! Le vieux ne savait comment remercier les trois fidèles compagnons qui avaient fait la fortune de son enfant; il les reçut selon toutes les règles de l’hospitalité la plus courtoise ; et tous ensemble, accroupis sur les nattes de la pauvre demeure, le vieux et la vieille devant l'alcôve d'honneur maintenant étincelante de trésors, Pêchinet à leur côté, en face d'eux les trois hôtes, mangeant et buvant, causèrent longtemps de l’étonnante aventure. Le bon vieux devint un riche, un hommeinfluent, un notable, et Pêchinet, un vrai chevalier (1).

Hoksaï réussit, à merveille les dessins souriants qui convenaient à ce conte de grand’mère; et il ne fut pas moins heureux dans ses illustrations de l’histoire d'amour, simple et populaire, à laquelle nous arrivons ensuite. Il

(4) L’antique légende de Momotarô.

236 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

s'agit des malheurs du beau chevalier Gompatchi et de sa fidèle amante Komouraçaki (1), deux touchantes figures de la fin du xvn° siècle (2). Shiraï Gompatchi était un jeune guerrier du seigneur de la province d’Inaba, qui, dès l’âge de seize ans, était renommé pour sa beauté, son courage et son habileté au métier des armes; un jour que son chien s'était battu avec celui d’un autre guerrier du même clan, les deux camarades se disputèrent, en vinrent aux prises et, par malheur, Gompatchi tua son adversaire; il ne lui restait plus qu'à se faire chevalier errant : il s'enfuit, en route pour Eddo. Un soir, fatigué d’une longue journée de marche, il aperçut sur le chemin une maison qui avait les apparences d’une auberge, entra, mangea et se mit au lit; vers minuit, comme il dormait profondément, une jeune fille de quinze ans, merveilleusement belle, s’approcha de sa couche, l’éveilla, et lui dit: « Seigneur, vous êtes ici dans un repaire de brigands. Ils vous ont laissé entrer, mais pour vous perdre ; car si votre bourse peut être légère, votre sabre vaut son pesant d’or. [ls sont dix, avec leur chef. Moi-même, je suis la fille d’un riche marchand de Mikaoua; l'an dernier, ces hommes m'ont enlevée, avec le trésor de mon père. Je vous en supplie, prenez-moi avec vous, et fuyons ce lieu d’horreur. » Elle pleurait; Gompatchi, à peine sorti du sommeil, l’écoutait, silencieux, frappé à la fois d’admiration et d'épouvante; mais comme il était brave, 1l retrouva bien vite son sang-froid et, après une minute de réflexion, répondit à la jeune fille : « Je vais tuer ces voleurs dans un instant; dès que je les attaquerai, échappez-vous au dehors, et attendez-moi à quel-

(1) La Petite Violette de Eddo.

(2) Pendant l'ère de Ghennrok (1668-1703),

que distance.» Elle sortit; peu après, lorsque les meurtriers se glissèrent sans bruit pour tuer le jeune homme, ils le trouvèrent debout, le sabre en main ; le premier qui entra eut la tête coupée, et les neuf autres, déconcertés, luttant en désordre, tombèrent tour à tour sous ses coups désespérés. Gompatchi délivré rejoignit la jeune fille, et au point du jour tous deux prirent joyeusement la route de Mikaoua. Lorsque les pauvres parents revirent l'enfant qu'ils croyaient perdue, lorsqu'ils apprirent comment elle avait sauvé le chevalier et comment le chevalier l'avait sauvée, ils versèrent des larmes de bonheur; ce furent de longues journées de fête, durant lesquelles Gompatchi et les vieux ne songeaient qu’à se réjouir, tandis que la jeune fille, devenue amoureuse de son héros, ne pensait qu’à lui etbâtissait en son cœur de tendres rêves. Cependant, malgré les efforts du riche marchand qui voulait l’adopter comme son fils, malgré les douces paroles qui cherchaient à le retenir, Gompatchi, ambitieux, se résolut à quitter cette demeure hospitalière. « Je suis chevalier, dit-il à son amie, et je veux entrer au service d’un nouveau seigneur. Mais séchez vos yeux, car bientôt je reviendrai. En attendant, soyez-moi fidèle, et demeurez pieuse envers vos parents. » Elle essuya ses larmes et sourit. Lui repartit vers Eddo, la bourse bien garnie par les soins du père, et faisant en esprit la conquête de l'avenir. Une nuit, comme il approchait de la capitale, il tomba au milieu d’une bande de six voleurs, qui l’attaquèrent ; tirant son sabre, il en tua deux ; mais, extéuué par sa journée de marche, il allait succomber sous les efforts des quatre autres, lorsqu'un marchand qui passait par là, entendant le bruit, sauta de sa chaise à porteurs, le poignard à la main, et aida le jeune héros à mettre en fuite ses derniers adver-

238 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

saires. L'homme qui venait de secourir Gompatchi n’était autre que Tchôbé de Bandzouinn, le chef tout-puissant des Compagnons (1) de Eddo, le Père du peuple opprimé, le fier ennemi de tous les oppresseurs, célèbre dans tout l'empire pour les luttes épiques qu’il avait osé soutenir contre le chef (2) même des chevaliers du shiôghoun, et qui devaient le conduire, après une vie de dévouements admirables, à une mort de héros: car un jour que son terrible rival l'avait invité chez lui pour le perdre, il accepta, jugeant sa carrière assez remplie, eommanda son cercueil, se rendit à la maison du traître, entra dans le bain qu’on lui offrait dans l'intention de l'y faire bouillir, et périt ainsi comme un martyr, afin de prouver qu’un homme du peuple pouvait être plus brave qu’un chevalier; en attendant, il remplissait Eddo de son activité bienfaisante, au milieu de la fidèle troupe de justiciers dont il s’était entouré, ne laissant jamais sans aide un malheureux ni un coquin sans vengeance. Pour Gompatchi, une telle rencontre était le salut. Après les compliments d'usage, il mit Tchôbé au

(4) Otokodaté, c’est-à-dire: brave compagnon. — Il y avait, dans tout l'empire, des associations d'hommes généreux qui s’unissaient, non seulement en vue d'un secours mutuel, mais encore, d’une manière plus générale, pour combattre les oppresseurs et aider les faibles. Celle de Eddo était la plus fameuse. Son chef, qui s’appelait le « Père », avait plus d'influence sur ses fidèles que les fonctionnaires publics, et plus d'une fois, il rendit de sérieux services aux shiôghouns. — Un des descendants directs de Tchôbé de Bandzouinn connaissait Hoksaï ; c'est même grâce à son intervention que l'artiste renonça à chasser de chez lui son petit-fils. (Voy. une lettre de Hoksaï publiée dans le Katsshika Hoksai den, vol. Il, pp. 24 et 22.)

(2) Djiyourozaémon était le chef des hatamoto organisés aussi en otokodaté. Mais ces associations de chevaliers ne durèrent que pendant certaines périodes de troubles civils, tandis que les associations populaires se sont perpétuées, au moins nominalement, jusqu'à nos jours.

LES HOMMÉS 239

courant de son histoire. « Je ne suis, dit Tchôbé, qu'un pauvre homme du vulgaire; veuillez m’'excuser de vous faire une offre déplacée : si cependant vous consentiez à accepter mon humble hospitalité jusqu’au jour où vous aurez trouvé du service, ma maison est la vôtre. » Gom-

-patchi accepta, et tous deux entrèrent ensemble à Eddo.

Cependant le jeune homme, après quelques mois d’oisiveté chez son protecteur, glissa peu à peu à une existence dissolue , et il passait tout son temps à la Plaine du bonheur, où sa beauté l'avait rendu le grand favori des femmes. Or, à ce moment, on parlait partout d’une belle jeune fille, nommée Komouraçaki {1}, récemment entrée dans cet endroit fameux, et qui y brillait comme une reine sans rivales. Gompatchi, curieux, courut à la maison des « Trois rivages dela mer », demanda la grande courtisane: mais quand leurs yeux se rencontrèrent, quel cri d’étonnement ! Comment le noble chevalier avait-il oublié ses promesses? Et comment la fille du riche marchand de Mikaoua était-elle tombée à cette boue? Quand la pauvre enfant, écrasée à la fois de honte et de Joie, put répondre aux questions dont la pressait son ami, « Hélas! lui ditelle, c'est une triste histoire que la mienne. Après votre départ, l'an dernier, tous les malheurs ont fondu sur notre maison; mes vieux parents sont tombés dans la misère ; comment les soutenir? J'ai vendu ce misérable corps, pour envoyer l'argent à mon père et à ma mère (2); aujourd’hui, ils sont morts ; et cependant, je suis toujours

(4) Mot à mot: « Petite Violette. »

(2) Au Japon, la prostitution a toujours été regardée, en principe, avec la même sévérité que chez nous ; mais le sentiment de la piété filiale étant considéré comme le premier de tous, on estimait que, si de vieux parents tombaient dans la misère, leur fille ne faisait que son

rivée à ma chaîne. Oh! y a-t-il, dans le vaste monde, une créature plus pitoyable que moi! Mais puisque je vous retrouve, vous si fort, vous viendrez au secours de ma faiblesse. Vous m'avez sauvée une fois; je vous en supplie, ne m’abandonnéz pas maintenant! — Oui, dit Gompatchi, votre famille si prospère a été cruellement frappée par le sort, et c’est une destinée bien triste que la | vôtre. Mais ne pleurez plus. Je suis, il est vrai, trop pauvre pour vous racheter ; mais je vous aimerai: comptez sur moi. » Alors elle fut consolée, et oublia toutes ses infortunes dans sa grande. joie de le revoir. Dès ce moment, Gompatchi passa presque toutes ses heures auprès d'elle, et pendant quelque temps, ils vécurent heureux. Mais son pécule de chevalier errant s’épuisait; bientèt, n'ayant plus de ressources et ne songeant qu'à sa passion, il se fit assassin pour se procurer de l’argent; etchaque fois qu’il en manquait, il tuait un homme ; Tchôbé, l'ayant appris, le chassa. A la fin, ses aventures sanglantes furent connues de la police: on le surveilla, on l’arrêta ; après un jugement sommaire, il fut décapité dans la plaine des supplices, comme un malfaiteur de droit commun. Tchôbé seul eut pitié de sa mémoire, réclama son corps et le fit enterrer dans la terre sacrée d’un temple. Komouraçaki avait tout ignoré ; lorsque la rumeur publique lui apprit à la fois les crimes êt l'exécution de Gompatchi, sa douleur fut sans bornes. Mais bientôt, en vraie Japonaise, elle retrouva tout son courage et prit une résolution suprême : elle parvint à s'enfuir de sa honteuse prison, courut à la tombe fraîche-

devoir ense vendant pour les nourrir, et cette conception, qui choque nos préjugés, n'est nullement absurde. Le texte japonais de notre histoire applique à Komouraçaki l'épithète de « chaste», et en effet, elle était chaste en esprit. Nes

* ment fermée, s’y jeta à genoux, pria longtemps, toute en larmes, sur l'homme qu’elle avait tant aimé et à qui elle pardonnait toutes ses fautes; puis, tirant le poignard qu'elle portait à sa ceinture, elle s’en frappa et tomba percée au cœur. Les vieux prêtres du monastère, émus de compassion et respectueux de ce grand amour, ensevelirent Phumble courtisane dans la tombe de son ami; puis, en philosophes religieux, ils y gravèrent une inscription indulgente, rappelant le souvenir de ces oiseaux fabuleux (1), à la fois deux et un, qui symbolisent la fidélité conjugale : « Ces deux oiseaux, beaux comme des fleurs de cerisier, périrent avant l'heure, comme les fleurs que le vent abat avant qu'elles aient pu porter leurs fruits (2). »

Mais arrivons à une dernière histoire, fameuse et populaire entre toutes, qui a fait surgir les romans et les tragédies par dizaines, les dessins par milliers, et qui continue d’attirer sans cesse, de nos jours, des flots de spectateurs dans les théâtres de la capitale : le grand drame héroïque des « Quarante-sept fidèles » (3). Le jeune Açano, seigneur d’Akao, étant à Eddo auprès du shiôghoun, fut chargé de la difficile mission de recevoir un envoyé du Mikado avec toutes les cérémonies requises ; il prit donc des leçons d'étiquette auprès d’un vieux noble, Kira Kotské-no-ské (4), homme intéressé et arrogant qui, ne recevant pas du jeune chevalier autant de présents qu’il en pouvait rêver, lui fit subir une longue série d’outrages ;

(4) Le hiyok.

(2) Ce tombeau se trouve près du temple de Foud, dans le village de Méghouro, près Tôkid. Le peuple va souvent le visiter pour y offrir des fleurs et de l’encens.

(3) Tchiousslinnghoura. (Cf. p. 53, n. 1.)

(4) Gouverneur de la province de Kotské.

HOKSAÏ. 16

242 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

un jour Açano, affolé par une suprême insulte, tira son sabre et blessa à la face le vieux Kira, qui put s'enfuir; mais la querelle avait eu lieu dans l'enceinte du palais, crime capital : Açano fut condamné sur-le-champ à s’ouvrir le ventre, sa fortune fut confisquée, sa famille fut déclarée éteinte, et tous les membres de son clan, dispersés, devinrent chevaliers errants. Ceci se passait au mois d’avril 1701. Oïshi Kouranoské, le plus ancien serviteur du seigneur mort, convoqua aussitôt quarante-six autres fidèles, choisis parmi les meilleurs, pour préparer la vengeance obligatoire ; après avoir tenu un conseil où ils firent d'avance le sacrifice de leurs vies, les quarantesept résolurent de se séparer pour échapper à la surveillance de la police : les uns se firent charpentiers, forgerons, marchands, et après quelque temps se servirent de leur métier pour s’introduire dans la demeure de Kira et en étudier les dispositions intérieures ; les autres se jetèrent avec éclat dans la vie des foires et des lieux suspects ; Oïshi lui-même, après avoir divorcé et abandonné ses enfants, partit pour Kiôtô, où il épousa publiquement une vile prostituée, puis se plongea dans une telle existence d'ivrogne ct de débauché que le dernier des hommes ne l'eût pas rencontré sans le couvrir de mépris ; Kira apprenait tout par sa police secrète : il dormit tranquille. Dans la soirée du 30 janvier 1703, au milieu d’une formidable tempête de neige, Oïshi se trouvait à Eddo au milieu de sa troupe ; il arrêtait le plan d'attaque, donnait à chacun ses ordres, fixait l'heure décisive. Soudain, aux coups de minuit, tous se retrouvèrent devant la maison de Kira, et comme les voisins réveillés s’inquiétaient de voir dans le quartier tous ces hommes d’armes, ils prirent soin de les rassurer avec politesse, expliquant leur des-

sein ; on s’inclina. Alors Oïshi, se plaçant devant la grande porte du seigneur, fit entendre un roulement de tambour solennel : tous les braves de Kira s'armaient et accouraient en désordre ; aussitôt quelques-uns des assaillants s’élancent contre eux par la porte ouverte, landis que les autres escaladent le toit et les murs du jardin avec des échelles de cordes ; après une rude mêlée, les quarante-sept arrivent à tuer tous leurs ennemis, n’épargnent que les femmes et les enfants, et enfin, maîtres de la place, recherchent le puissant seigneur, qu'ils trouvent caché dans une armoire, Cependant, Oïshi, entouré de ses hommes, s’agenouille devant le vieillard, avec le respect qu’exigent son rang et son âge, puis lui expose humblement le but de l'attaque, et, après avoir fait lui-même les préparatifs de mort, l'invite à s'ouvrir le ventre ; mais en vain : Kira a trop peur ; alors le chef lui coupe la tête, froidement, avec le même poignard dont Açano s'était servi pour son suicide ; puis les quarante-sept éteignent les feux de la maison pour éviter un incendie possible, consolent les veuves et les orphelins, et enfin se retirent, emportant dans un baquet la tête sanglante. Les voici, à la pointe du jour, qui traversent les rues en bon ordre, calmes et joyeux : le peuple les salue avec admiration ; un grand seigneur, les voyant passer devant sa maison, leur envoie des rafraîchissements, avec un message de sympathie ; la police se cache ; ils arrivent au monastère où leur Jeune maître a été enseveli ; l'abbé lui-même les reçoit à la porte. Ils entrent, déposent la tête de Kira devant la tombe d’Acçano, brûlent de l’encens tour à tour, par rang d’ancienneté, pendant que les moines se mettent en prières ; puis tous se relèvent, leur tâche finie, ettandis qu'Oïshi

règle avec l'abbé les détails de leurs propres funérailles,

244 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

ils attendent debout la sentence de mort. L'ordre officiel arrive : ils se séparent et vont s'ouvrir le ventre, avec une tranquillité héroïque, chacun dans la maison de quelque ancien seigneur. On les ensevelit côte à côte, près de la tombe de leur maître, dans le paisible cimetière où, aujourd’hui encore, depuis bientôt deux siècles, ils écoutent battre près d'eux le cœur de la nation (1).

Ainsi, tout le vieux Japon revit dans les tableaux de Hoksaï, comme tout le Japon de son époque. Cette résurrection de l’histoire et de la légende d'un peuple de héros, opérée par un pinceau vulgaire, peut sembler trop souvent lourde, grossière, indigne du grand passé qu’elle abaisse au niveau des imaginations populaires ; elle n’en est pas moins immense et forte. Ici, comme toutes les fois qu'il visait à des sujets trop relevés, Hoksaï a manqué la vraie grandeur ; maisil a atteint Ja vie.

Hoksaï ne se contente pas de retracer les hauts faits des grands ancêtres nationaux : quand sa curiosité a plongé jusqu’au bout de cette longue avenue qui, partant de l'histoire récente, traverse plus de mille siècles et se perd dans l'infini des légendes, il lui faut tenter d’autres conquêtes ; de nouveau, il élargit sa pensée, et part en voyage pour les pays étrangers. Où ira-t-il d’abord ? En Chine, surtout

(1) Temple de Sennghakoudji (ou temple de la Colline du printemps), à Takanaoua, faubourg de Tokio.

LES HOMMES 215 dans la vieille Chine historique, mère de la civilisation japonaise, dans le vaste empire classique dont les héros sont à la fois les Grecs et les Romains de sa nation ; il traverse les mers, et chez ces étrangers, il trouve encore des ancêtres.

Si vous jetez un coup d'œil d'ensemble sur le monde de personnages chinois qu'a peint notre artiste, et si vous le comparez à son monde de personnages japonais, vous êtes tout de suite frappé d’un contraste évident : du côté du

Japon, ce sont les chevaliers qui dominent ; du côté de

la Chine, ce sont les sages : et cela seul suffit à marquer la différence qui sépare les deux civilisations. D’une part, vous avez un peuple de héros, une société fondée tout entière sur le sentiment de l'honneur guerrier, bâtie sur ce principe, construite d’après le plan que peuvent rêver des hommes de capeet d'épée, très nobles ; l'histoire du pays, d'un bout à l’autre, n’est que l'expression de cet esprit ; et ce vieux Japon, qui n’a Jamais rien inventé, ou presque rien, dans le domaine de la pensée, aura pour originalité singulière devant l’histoire l'éclat d’une chevalerie qui, par ses grandeurs et ses délicatesses, presque surhumaines, semble avoir surpassé même les plus hauts essors de notre chevalerie chrétienne. D’autre part, vous entrez chez une race tranquille, laborieuse, lettrée ; la morale sociale n’y repose plus sur les sublimes folies du point d'honneur, mais sur le bon sens et sur l'esprit de travail, du travail marchand et industriel parmi le peuple, du travail intellectuel dans les hautes classes ; et ce peuple immense, qui n'est pas même une nation organisée, qui ne veut pas avancer, du moins dans les voies que nous regardons comme les meilleures, qui reste éternellement endormi dans sa formidable quiétude, à peine informé des attaques

246 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

queles « barbares (1) » d'Occident ou les « pygmées (2) » d'Orient essaient quelquefois contre ses frontières mouvantes(3), se distingue àson tour par une suprême vertu, l'amour de la paix, qui le met en un point bien au-dessus de toutes les autres nations, et qui fera peut-être de lui, dans l’ave: nir, le dernier espoir de la civilisation humaine. Cette opposition se reflète dans l’œuvre de Foksaï. Sans doute, parmi ses figures chinoises, vous trouvez desempereurs (4) guerriers, des chevaliers (5) dévoués, des hommes renommés pour leur force physique ou leur courage (6). Mais si vous recherchez l'histoire des plus valeureux, des Hannkaï, des Kanshinn, des Gôshisho, vous observez des faits dans le genre de ceux-ci : Hannkaï (7), ayant découvert un complot tramé contre l’empereur Kaots (8), entre armé dans la chambre des conspirateurs : mais comme il désire ne verser le sang qu’en cas de nécessité, il se résout simplement à les étonner en buvant devant eux un tonneau de vin eten dévorant une cuisse d'ours qu’il découpe avec son

(1) Expression dont tous les Chinois se servent pour désigner les peuples de l’ouest.

(2) Expression employée par l'empereur de Chine, dans le document officiel où il répondait à la déclaration de guerre du Japon.

(3) A l'heure actuelle, après toutes les victoires du Japon, la Chine presque tout entière croit que l'an dernier quelques barbares du sud, affamés, se sont jetés sur ses frontières, d'où ils ont été aussitôt re- . poussés.

(4) Esquisses variées, III, 10, A1 ; VI, 5, 6; XI, 1.

(3) Id.,1,2; IV,4; V, 28; IX, 25, 26. — Jardin des peintures, I, 19, 20. — Livre de dessins sur un choix de poésies chinoises à vers de cinq pieds, IL, 5. — Voy. aussi la Nouvelle vie illustrée des cent huit braves, (dont trois figures sont reproduites aux Esquisses varices, X,9 et 12) ; cf. dans Gonse, op. cit. vol. I, p. 286; etc.

(6) Esquisses variées, I, 2 ; X, 12; etc.

(7) Portraits de guerriers, 9, 5.

(8, Le fondateur de la dynastie des Han, en 206 avant J.-C.

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sabre, tandis que son maître s’échappe du palais ; le noble Kanshinn {1), insulté un jour, dans sa jeunesse, par un grossier paysan, se laissé piéliner par le rustre, en plein marché, pour ne pas exposer aux hasards d’une rixe indigne de lui une vie qu'il estime précieuse: plus tard, devenu un des meilleurs généraux et un des premiers personnages de l'empire (2), il se contente, pour toute vengeance, de faire appeler le paysan et de le prendre à son service ; et le plus beau tour de force de Gôshisho (3), l'épreuve suprême qui le place au-dessus de tous les autres guerriers de son temps, ce n’est pas seulement de soulever à bras tendu un fourneau de mille livres : c’est dele tenir ainsi d’une main, tandis que de l’autre il écrit une merveilleuse poésie, composée sur-le-champ d’après un thème donné. Ainsi, la substitution d’une ruse habile à une violence inutile, la patience d’un courage moral infiniment supérieur au courage physique. l'alliance de la force corporelle àune puissance intellectuelle qui en double le prix, voilà les traits d'héroïsme de la Chine antique. Regardez aussi les scènes populaires de son histoire (4) : ce sont presque toujours des tableaux paisibles. Les guerriers s’effacent, et les hommes politiques, les savants, les sages vont paraître au premier rang.

Voici d’abord les conseillers qui soutiennent le poids de l'empire. Ce sont presque toujours des hommes du commun, dont la réputation de sagesse est parvenue aux

(1) Esquisses variées, V, 28.

(2) I reçut précisément en fief toute la province où il avait été insulté {en 203 avant J. C.).

(3) ve siècle avant J.-C. — Esquisses variées, I, 2.

(4) Elles se rapportent d'ordinaire à la dynastie des Han (206 avant J.-C. à 220 après J.-C). — Voy. Esquisses varices, VIII, 18, 19, 20.

248 ÉTUDE SUR UOKSAÏ .

oreilles de l'empereur ou de quelque haut personnage, et qui ont été aussitôt chargés des plus graves intérêts de 1 Etat (1). Citons-en un seul, Taïkôbô (2). C'était un pauvre savant, également versé dans les sciences de la nature et dans cette science supérieure qui étudie les ressorts du cœur humain ; comme on ne lui offrait aucune position officielle digne de sa valeur, il passait ses journées à méditer en pêchant à la ligne ; aussi sa femme l'accablait de reproches et letraitait sans cesse de propre à rien: «Patience, répondait-il, quand j'aurai quatre-vingts ans, j'arriverai à quelque chose »; cependant, un jour qu’elle le vit pêcher, à côté de son panier vide, avec une ligne armée d'une épingle toute droite en guise de hamecon, elle n’y put tenir, le couvrit d’outrages et partit en quête d’un autre époux. Quelques années plus tard, Taïkôbô, dont la réputation de sagesse s'était étendue de proche en proche, fut appelé aux fonctions de conseiller d’un des premiers hommes d'Etat du temps, l'aida à soumettre les barbares de l’ouest, etrentra enfin chez lui chargé d’honneurs et de richesses. Comme il passait, au milieu d’un cortège imposant, dans les rues de son ancienne ville, sa femme se jeta à ses pieds et le supplia de la reprendre, ne fût-ce que comme servante ; mais pour toute réponse, le philo-

(1) Un exemple : le grand général et futur empereur Ghenntok (ou Rioubi), ayant entendu parler de la sagesse de Kômé, se rend, avec mille difficultés, jusqu'à sa lointaine cabane ; le philosophe dormait : Ghenntok attend durant six heures son réveil, et se présentant alors, le prie avec respect de daigner l'accompagner pour l'aider de ses conseils ; Kômé accepte, et, grâce à lui, Ghenntok arrive à renverser la fameuse dynastie des Han. — Pour ce Kômé (qui mourut en 234 après J.-C.), voy. Esquisses variées, I, 2; IX, 1.

(2) xne siècle avant J.-C. (Mort à 90 ans, en 1120 avant J.-C.) Esquisses variées, IN, 25.

sophe renversa une tasse d’eau sur le sol poudreux, et lui demanda de remettre l’eau dans la tasse ; et comme ses mains crispées travaillaient en vain dans la boue, «il est aussi impossible, lui dit-il, de réunir un homme et une femme, une fois divorcés, qué de faire rentrer dansun vase l’eau répandue » ; puis le cortège se remit en marche, tandis que la femme, écrasée de honte, s’enfuyait pour aller se pendre (1). Voulez-vous maintenant, après cette austère figure de conseiller, un type de poète et d’épicurien ? Ce sera Tôemmé (2), ce fils d’une puissante famille, qui, nommé à un bon poste dans la magistrature, donna sa démission au bout de quatre-vingts jours d'essai, en faisant remarquer qu'un traitement decinq mesures de riz ne valait pas la peine de se voûter le dos en se courbant sans cesse devant les fonctionnaires supérieurs, et qui ensuite, s'étant retiré dans sa chère maison des « Cinq saules », passa tous les jours de sa vie à composer des vers, à Jouer du luth et à boire des coupes en face des chrysanthèmes de son jardin. Si enfin, après les lettrés, les savants et les penseurs de tout ordre (3), vous arrivez aux sages purs, aux mystiques religieux que leur vertu

(4) Un autre conseiller, Shoubaïshinn (sous la dynastie des Han),est le héros d'une histoire semblable, mais qui se termine par un acte de pitié. Sa femme, l'ayant quilté, s'était remariée ; lorsqu'il rentra en grande pompe dans sa ville, il la reconnut dans la foule, avec son nouvel époux, tous deux vieillis et misérables; aussitôt il fit arrêter le cortège, appela les deux pauvres gens et les emmena dans son palais, où ils furent traités avec mille égards ; néanmoins la femme rendue folle de remords à la vue de cette magnanimité, se pendit; il la fit alors enterrer avec tous les honneurs possibles, et renvoya le mari chargé de présents.

(2) Mort en 427 après J.-C. — Esquisses variées, IV, 26.

(3) Esquisses variées, 1, 3; IV, 25. 26, 27 ; V, 8, 9; X. 22, 23, 24, 25 (P. 2 et 25, les « sept sages » sous leur bosquet de bambous, ou

250 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

éleva au-dessus des autres hommes, vous trouvez un

peuple de bonzes, d'ermites, de saints en nombre in-

fini (4) qui remplissent les siècles du bruit de leurs austérités et de leurs miracles; mais c’est à peine si on les peut ranger parmi les êtres de la terre, tant la légende les a vite emportés dans la région qu’habitent les dieux (2). È

Tous ces personnages de l’ancienne Chine devinrent fameux pour des mérites fort divers, et si vous les groupiez autour de quelques types généraux, vous auriez une morale en action complète, depuis les exemples du travail patient fournis par les inventeurs des arts utiles (3), jusqu'aux modèles sublimes donnés par les héros. Mais entre ces vertus, il en est une, la piété filiale, qui mérite une place toute particulière ; car elle est la première, non seulement dans la doctrine, mais encore dans la pratique de ce peuple, et c’est sur elle que reposent, en somme, toutes les institutions fondamentales du pays. Quelle perfection dans l’organisation de cette famille chinoise (4) ! Grâce à son obéissance envers les parents, la jeunesse est préservée des folies extrêmes qui peuvent faire perdre à un homme la plus belle part de sa vie; et grâce au respect dont la vieillesse est entourée, le père de famille se voit arriver sur le revers de la montagne non seulement sans regrets, mais encore avec bonheur, en songeant à

Tchikourinn shitchi-Kenndjinn). Jardin des peintures, I, 40, 11. Livre de dessins sur un choix de poésies chinoises à vers de cinq pieds, I, 6.

(1) Esguisses variées, I, À, 3 ; IT, 41, 12, 43 ; X, 21, 22.

(2) Voy. plus loin, les Dieux.

(3) Esquisses variées, VIIL, 28 (Saïçord, inventeur du tissage de la soie). Recueil de peintures, III, 12 (Rokcéki, inventeur de l’encre).

(4) Comme type légendaire, voy. Esquisses variées, I, 1 (le général Kakoushighi, qui avait mille fils).

l'existence d'honneur et de délices que ses enfants lui préparent. En mêmetemps, cette vertu essentielle, transportée du domaine de la famille dans le domaine social, devient la loyauté envers lesouverain, « père et mère du peuple, » ou envers le seigneur féodal qui le représente, et par suite la base de l’ordre politique tout entier. Respect de l'autorité familiale, respect de l'autorité gouvernementale, voilà les deux principescardinaux sur lesquels tourne la société, au Japon comme en Chine; et c'est pourquoi notre christianisme, avec sa maxime que « l’homme doit quitter père et mère pour s'attacher à sa femme », apparaîtra toujours, dans ces deux pays, comme la religion immorale par excellence. Il ÿ avait une fois un égoïste qui, fatigué des soucis et des dépenses que lui causait son vieux père infirme, l’emmena dans un chariot, en un lieu désert, pour l'yabandonner:;

il allait revenir, délivré de sa charge, lorsque son petit

garçon, qui l'avait accompagné, lui demanda la permission de ramener le chariot à la maison ; « pourquoi? » dit le père. — « Pour que je puisse vous transporter ici quand vous serez aussi vieux que mon grand-père. » Et le mauvais fils, honteux de lui-même fondit en larmes, puis ramena chez luile pauvre vieux, qu'il entoura désormais de tendres soins pour éviter la vengeance fatale du ciel. Telle est la légende que chaque petit enfant, là-bas, sait par cœur; et on lui enseigne ensuite, comme contraste, l’histoire des vingt-quatre grands modèles de la piété filiale (1), que vous trouvez naturellement illustrée tout au long dans Hoksaï, Dans ces récits familiers, et à travers

(4) Nidjou-shi Kô. — Esquisses variées, VIII, 18 seq. Portraits des vingt-quatre modèles de la piélé filiale. Illustrations du Kükiô. Les hommes devenus célèbres pour leur respect des parents. Livre illustré sur la piété filiale. Elc.

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le voile merveilleux dont la légende les a enveloppés, quede -traitsadmirables par leur simplicité touchante !Shiounn (1), maltraité à la fois par son père et par sa marâtre, obéit néanmoins avec respectà l’ordre qu'ils lui ont donné d’aller cultiver le flanc d’une montagne aride ; mais tandis qu il travaille, voici un éléphant qui vient bêcher la terre avec ses défenses, et mille petits oiseaux qui descendent du ciel pour enlever à mesure les mauvaises herbes ; la soumission patiente du jeune homme arrive enfin jusqu'aux oreilles de l’empereur Yao, qui le mande au palais, lui donne ses deux filles en mariage et lui cède le trône (2). Sôcçan (3), un des meilleurs disciples de Confucius (4), étant allé ramasser du bois dans une forêt lointaine, éprouve le sentiment que sa mère doit avoir besoin de lui ; il rentre à la maison, se met à genoux et lui demande ce qu'elle désire ; elle lui apprend alors qu’un instant auparavant, ayant reçu une visite, elle l’avait appelé, puis, ne le voyant pas venir, avait fait avec le doigt un mouvement de dépit ; c'était tout et c'était assez pour avertir le cœur de Sôçan. Bouennté (5), fils d'empereur, soigne sa mère malade, pendant {rois ans, oubliant de dormir, de changer d'habits, goûtant lui-même tous les Henedes qu'on lui offre (6) ; plus tard, devenu souverain à son tour (1), il se fera bénir dans tout l'empire pour sa sagesse et son huma-

(1) Esquisses variées, VIII, 18.

(2) 2317-2208 avant J.-C.

(3) Né en 506 avant J.-C. ; auteur de la « Grande science », un des ouvrages classiques du confucianisme. — Esquisses variées, VII, 18.

(4) Appelé au Japon du nom de Kô:hi.

(à) Esquisses variées, VIIT, 18.

(6) D'ordinaire, c'était le médécin qui devait boire la moitié de chaque potion donnée à son malade.

(7) 179-157 avant J.-C. (dynastie des Han).

nité. Binnson (1), enfant d'un premier mariage, se laisse patiemment vêtir de roseaux sauvages par sa marâtre, tandis qu’elle couvre de fourrures les deux fils nés du second lit; un jour d'hiver, comme il conduisait la voiture de son père, les rênes tombent de ses mains glacées,

et le père, indigné enfin, déclare qu'il va divorcer ; mais

Binnson plaide chaudement la cause de sa marâtre : « Si elle reste, dit-il, un seul de vos enfants souffrira du froid; sielle part, tous les trois seront misérables. » Tchiouyou (2), avant de devenir un des plus fameux disciples de Confucius, passe son enfance à transporter de la glace pour gagner de quoi nourrir ses parents. Tôé (3), à la mort de son père, se vend lui-même pour payer les funérailles ; peu de temps après, il rencontre sur la route une femme qui le prie de l'accepter comme épouse ; il l'emmène avec lui chez son maître, et l'installe devant un métier à tisser ; mais moins de trente jours après, trois cents pièces de soie sont achevées, la dette payée, et la femme mystérieuse dit adieu à son mari d'un mois: «Je suis, dit-elle, une étoile, et je retourne vers les dieux, qui m'ont envoyée pour te récompenser de ta piété filiale. » Ennshi (4), voyant ses vieux parents atteints d’une maladie d’yeux que le lait de biche seul peut guérir, se couvre d'une peau de cerf, part pour une montagne éloignée, manque d’être tué par les chasseurs, mais finalement revient triomphant avec le précieux remède.

(1) Esquisses variées, VIII, 18.

(2) ve siècle avant J.-C. — Esquisses variées, VIII, 18.

(3) La tradition le place vers l’an 200 après J.-C. — Esquisses variées, VIIL, 18.

(4) Esquisses varices, VIII, 19.

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Kohak (1), savant et haut fonctionnaire, sauve sa mère d'une bande de brigands en la portant sur son dos pendant des lieues. Rikoudzoki (2), à l’âge de six ans, invité dans la maison de Ghennké (3}, où on lui offre des oranges séduisantes, résiste à la tentation et cache tous les fruits dans ses vêtements ; au moment où 1l saluait pour sortir, les . oranges tombent ; interrogé, il avoue qu'il les a gardées pour sa mère, demande grâce de l'impolitesse commise, et mérite les chaudes félicitations dugrand savant.Saïshi (4), une modeste jeune femme que la postérité a glorifiée, sort chaque jour pour aller nourrir de son propre lait une arrière grand'mère édentée et lui faire sa toilette; grâce à ces tendres soins, la vieille femme vit encore de longues années ; le jour de sa mort, elle assemble tous ses parents pour leur révéler ce bienfait et pour demander solennellement aux dieux une seule chose: que les enfants de Saïshi soient dignes de leur mère. A l’âge de huit ans, Zomô (5), le futur magicien, dormait sans couverture, chaque nuit, dans la pauvre chambre de ses parents, afin d'être seul en pâture aux moustiques. Oôskô (6), qui devait devenir un haut fonctionnaire, était dans son enfance le martyr de sa marâtre : cependant, par un jour d'hiver où elle avait exprimé le désir de manger du poisson cru, il n'hésita pas à aller se coucher nu sur la glace du lac voisin pour la faire fondre et y pêcher des carpes avec la main. Kakkio (7), un pauvre homme, avait une vieille

(1) Esquisses variées, NIIT, 19.

(2) Id., ibid.

3) Savant du 1° siècle après J.-C.

(4) Esquisses variées, NIII, 19.

(5) 1ve siècle après J.-C. — Esquisses variées, VIII, 19. (6) ur siècle après J.-C. — Esquisses variées, VIII, 19. (7) Esquisses variées, VIII, 19.

mère et un fils de trois ans, qu'ilne savait comment nourrir tous les deux; sa propre femme, héroïque, lui persuada de sacrifier l'enfant pour conserver la vie de sa bellemère ; ils sortirent donc pour creuser d'avance la fosse du pauvre petit: mais à trois pieds de profondeur, un vase plein d’or leur apparut, qui portait l'inscription suivante : « Ceci est Le don des Cieux à Kakkio. Qu'il ne soit ni saisi par le gouvernement, ni volé par le peuple. » Yôkô (1), âgée de quatorze ans, se trouvait un jour avec son père dansun champ de millet, lorsqu'untigre bondit contre eux ; la courageuse enfant se jette à la tête du fauve et tombe broyée : mais le père était sauf; et le seigneur de la province, ayant appris cet acte héroïque, en fit graver le récit au fronton de son palais. Shioujoushô (2;, séparé tout enfant de sa mère que le père avait répudiée, vécut un demi-siècle sans la voir; mais plus tard, alors qu'il était un gros fonctionnaire de la capitale, il abandonna tout pour la retrouver. Youkinnrô (3), gouverneur d'une grande province, était un jour à son travail, lorsqu'il se sentit soudain couvert de sueur et le cœur serré ; plein de sombres pressentiments, il partit aussitôt pour la ville où demeurait son père, et le trouva au lit, frappé d’une grave maladie ; le médecin lui dit que pour connaître le sort du malade, il fallait goûter de ses excréments : si la saveur en était amère, il serait sauvé; Youkinnrô goûta, trouva une saveur douce: alors, tombant à genoux, il pria toute la nuit l'étoile du nord, la suppliant d’accepter

sa vie au lieu de celle de son père. Le grave Roraïshi (4),

(1) Sous la dynastie des Han. — ÆEsquisses variées, VIII, 19 (2) Esquisses variées, VIIL. 19. ;

(3) Vers l’an 500 après J.-C. — Esquisses variées, VIII, 19. (4) Esquisses. variées, VIII, 19.

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à soixante-dix ans, s’habillait quelquefois d’un brillant costume (4) d'enfant et jouait bruyamment sur le plancher, devant ses parents presque centenaires, pour leur faire penser qu'ils n'étaient pas si vieux, après tout, puisqu'ils avaient un fils encore si enfantin. Saïdjoren (2), en un temps de famine, nourrissait sa mère veuve avec des mûres qu'il cueillait le long des chemins ; arrêté par des brigands, il leur expliqua son histoire, et fut renvoyé chez lui avec un sac de riz blanc et une cuisse de bœuf. Kôkô (3), après la mort de sa mère, ne quitta plus son père malade, qu'il éventait patiemment durant tout l'été et dont il réchauffait le lit avec Son propre corps durant tout l’hiver ; un prince, l'apprenant, fit inscrire ses louanges sur la grande porte de son château. Kiôshi (4), aidé de sa femme Tchiôshi, était aux petits soins pour sa mère; comme elle aimait le poisson cru et l’eau d'un certain lac, le couple s'occupait de lui en procurer pour chaque repas ; mais voici qu'un matin, près de leur porte, une source jaillit, dont les eaux avaient le même goût que celles du lac et où chaque jour deux carpes venaient se faire prendre pour nourrir cette famille aimée des dieux Oôcçoui (5) avait une mère que le bruit du tonnerre alarmait beaucoup; après sa mort, chaque fois qu’un orage éclatait, il courait s’agenouiller sur sa tombe, en criant: « Ne craignez rien, mère! Votre fils est là. » Tékan (6), arrivé à l’âge d'homme, avait sculpté la statue de ses parents défunts, et ne cessait de

(4) Le « vêtement de sept couleurs ».

12) 1% siècle après J.-C. — Esquisses variées, VIII, 19.

(3) Esquisses variées, VIII, 20.

(4) Id., ibid.

(à) Id , ibid.

(6) Sous la dynastie des Han. — Esquisses variées, VIII, 20.

di Li

rendre à ces images inanimées tous les hommages qu'on doit aux ancêtres vivants ; un jour sa femme, qui trouvait cette piété exagérée, s’amusa à piquer le doigt d’une des statues : mais le sang coula de la blessure, et Tékan, tout en larmes, chassal'impie de sa maison pour jamais. Môçô (1) avaitune vieille mère qui, un certain hiver, tomba malade ; elle demandait toujours une soupe de pousses de bambou, et le malheureux fils ne savait comment s’en procurer en cette saison; il alla cependant à un endroit où poussait la plante, et il pleurait sur le sol glacé : mais voici que la terre s’émeut, et qu'à ses pieds, de toutes parts, les Jeunes pousses surgissent ; il les cucillit, rentra-en courant chez lui, prépara la soupe tant désirée, et à peine sa mère en eut-elle mangé qu'elle guérit. Kôkétenn (2) enfin, poète célèbre et fonctionnaire du premier rang, ne dédaignait pas de remplir ses devoirs de fils jusqu’à laver de ses propres mains la vaisselle de sa mère. Ces exemples célèbres, si pittoresques dans leur naïveté, méritaient d’être rappelés ici : car ils peignent toute une civilisation, et bien mieux que ne pourraient faire de longues considérations abstraites. Le perpétuel sacrifice des enfants aux parents qui éclate en tous ces récits, et dont on peut observer sans cesse, dans Jl’Extrême-Orient actuel, des exemples presque aussi extraordinaires, étonne volontiers l'Européen ; mais l'Oriental n’a-t-il pas le droit de s'étonner, à bien plus forte raison, de quelques-uns de nos principes les mieux enracinés, par exemple de celui qui fait pour l’homme d'Occident un devoir de céder tou-

(1) Fonctionnaire du me siècle après J.-C. — Esquisses variées, VII, 20. Jardin des peintures, 1, 2.

(2) xre siècle après J.-C. — Esquisses variées, VIIT, 20. Cf. Id., LV," 26.

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258 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

jours le meilleur de chaque chose aux femmes ? C’est, en tout cas, dans ce sentiment profond que deux puissantes civilisations, Pune plus patriarcale, l'autre plus féodale, l’une plus laborieuse, l'autre plus héroïque, ont puisé leur force commune, etles pages de Hoksaï qui nous rappellent les plus beaux exemplaires de cette grande vertu sociale sont comme le résumé de l'antique esprit qui fit la solidité et la gloire des deux vieux empires d'Extrême-Orient. Après les Chinois anciens, les Chinois modernes : car Hoksaï tenta de les évoquer aussi. Mais ici, il n'était plus soutenu par les grands modèles de la peinture classique ; en vain essaya-t-il de faire de la couleur locale, de ressusciter les aspects singuliers de l'empire voisin, de quitter le Japon pour entrer dans la vraie Chine : il n’arriva qu'à produire des images incohérentes, où vous ne reconnaissez plus ni la Chine, ni le Japon. Dans les dessins qui portent sur des sujets vagues et faciles, ce défaut est moins apparent : des enfants qui jouent (1), des promeneurs (2) à longues moustaches et à longue queue, des marchands vaguement esquissés (3), des hommes qui coupent du bois ou qui pilent du riz (4), sont aisés à peindre, même à distance et d'imagination, ou d’après quelques renseignements généraux ; et si l'artiste prend la précaution deles représenter par un temps de neige (5), sous une tombée de flocons qui couvre tout, sa tâche n’en est que plus légère. Mais lorsqu'il s’agit de rendre avec exactitude l’apparence des maisons (6), la coupe des vêtements,

(1) Esquisses variees, I, 3.

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