‹ Étude sur HokusaiChapitre 18 sur 33 · DIET. EN · texte numérisé non relu

DIET. EN

(SSI KE

(4) Id., ibid.

(5) Voy X, 20 et 21.

(6) Voy. Conseils sur la peinture, I, 5

la forme dés outils, les mœurs surtout, les usages et les coutumes qui règlent les détails de la vie extérieure et qui en constituent l'originalité pittoresque, le travail de reconstitution devient plus compliqué ; et c'est ainsi que vous verrez Hoksaï, malgré tous les ouvrages d’érudition qu'il a pu consulter {1), asseoir une compagnie de buveurs (2; autour d’une table unique, selon la mode chinoise (3), tandis qu’à côté, des danseuses font de la musique sur une sorte de guitare que connaissent seuls les Japonais :#).

La même absence de vérité se retrouve dans ses portraits des autres peuples, et non pas seulement de ceux qu'il n'avait pu étudier d’aucune manière, mais encore de ceux qu'il lui était permis d observer. Evidemment, s’il voulait peindre les habitants de la Corée, alors si étroitement enfermés dans leur péninsule, il ne retrouvait guère que le souvenir des anciennes expéditions entreprises dans ce pays par les grands conquérants de sa nation (5); s’il voulait peindre ces Hindous auxquels le Japon doit une de ses deux religions fondamentales, il ne pouvait guère s'imaginer, sauf quelques détails de costume ou d’ajustement (6), que des figures bouddhiques conventionnelles,

(4) Ils sont énumérés dans la préface de la Nouvelle vie illustrée des cent huit braves. (CF. p. 80.)

(2) Dans la Nouvelle vie illustrée des cent huit braves.

(3) Dans un festin jaonais, chaque convive à sa table particulière.

(4) Le djamicenn (variété du skamicenn).

(5, Par ex., Jardin des peintures, TT, 6.

(6) Par ex., recommandations à son éditeur pour les gravures de la Vie de Shaka, où il faut représenter les hommes de l’Inde (Tennjikou) avec des cheveux enroulés. (Lettre publiée dans Æatsshika Hoksai den, vol. Ier, p. 55.

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comme par exemple ce fameux Darouma (1) qu'il fit revivre en de si gigantesques tableaux (2), et tous ces personnages divinisés qu'il allait emprunter aux écoles classiques pour les introduire dans son panthéon(3). Mais 1l connaissait les Européens, du moins les Hollandais, ces « barbares aux cheveux rouges » (4) dont le renom s'était répandu dans tout l'empire (8) ; il leur avait vendu des centaines de peintures (6) ; il savait l'hôtel où ils logeaient lorsqu'ils venaient à Eddo pour leur visite au shiôghoun,

(1) Esquisses variées, II, 10. — Ce fameux ascète, fils d’un roi de l'Inde, arriva en Chine en l’an 520 après J.-C. : il y resta neuf ans en contemplation dans un temple ; les Japonais prétendent qu'il mourut dans leur pays, sur le mont Kataoka, en l’an 613 ; en tout cas, il est demeuré le plus célèbre apôtre du bouddhisme en Chine et au Japon. Qu'on nous permette de citer ici, pour résumer l’idée de sa carrière et de sa doctrine, quelques vers d'un diplomate russe de nos amis :

Cherchant la loi des lois, le sage Darouma Longtemps, sans se lasser, a parcouru la terre.

Il a cherché en vain. Alors il s'enferma

Seul entre les vieux murs d’un sombre monastère. Et là, ce qu'il cherchait, il l'a trouvé en soi.

Et il a dit alors, le grand penseur mystique :

« Hormis la loi du cœur, ne cherchez pas de loi. Le cœur est notre loi, et c'est la loi unique. »

(2) Voy. p. 74 et p. 89.

(3) Voy. plus loin, les Dieux.

(4) Expression usitée dans l’ancien Japon pour désigner les Hollandais. (Les Japonais ont la chevelure très noire) — Le peuple s’imaginait que les Occidentaux se teignaient avec une couleur extraite des longs cheveux rouges d’un animal fabuleux, le Shôjé, espèce de singe à face humaine et à voix d'enfant, toujours balbutiant et très amateur de vin, qui habitait les rivages de la mer.

(5) Au temps de Hoksaï, et sans parler des Hollandais, plusieurs bateaux appartenant à d’autres nations européennes, surtout à la Russie, s’arrêtèrent dans les ports du Japon.

(6) Voy. p. 73.

et il nous a même laissé un dessin de ce bâtiment /1). Pourtant, si vous cherchez dans son œuvre des portraits de Hollandais, vous n’y trouverez guère que quelques caricatures grossières, comme un groupe de chasseurs ridicules (2), ou une figure d’astronome béat en contemplation devant la lune (3).

Ces fantaisies finissent par aboutir chez lui à un monde € d'étrangers » (4) extraordinaires, de barbares et de sauvages monstrueux dont quelques-uns peut-être se rattachent au souvenir de quelques vieilles traditions ethnographiques, mais dont la plupart rentrent manifestement dans le domaine de la tératologie ou de la pure légende. Ce sont les géants (5), qui ont au moins neuf mètres de stature ; les naïns (6), qui ne dépassent jamais trente centimètres et qui ne voyagent qu’en troupes, de peur d’être ramassés comme des mouches par les grues, leurs ennemies ; les hommes à longs bras (7) et les hommes à longues jambes (8), qui ont coutume de s’associer pour la pêche, un homme à longs bras montant sur les épaules d’un homme à longues jambes qui s’avance alors dans la mer, tandis que son compagnon étend les mains pour fouiller les profondeurs ; les hommes à long

(4) L'hôtel de Naghaçakiva, tenu par un intendant du shiôghoun,dans le quartier de Honnghô. — Il est représenté dans les Promenudes de la capitale orientale.

(2) Esquisses variees, VI, 24.

(3) 1d., IX, 14.

(4) Voy. le titre d’une planche des Æsquisses variées, XII, 13.

(5) Ohtoko. Esquisses variées, LIT, 13.

(6) Kobito. Id., ibid.

(7) Tehôki ou Ténagha. Id., II, 14; XII, 24, 25. ) Tchôkakouou Ashinagha, 1d., LIT, 43; XII, 24, 25.

cou (1), dont le cou peut s'allonger indéfiniment sans quela tôte se sépare du tronc, et qui, assis chez eux, font tout à coup apparaître leur tête hideuse dans un lieu éloigné, de préférence derrière les paravents d’une chambre maléclairée par la lampe nocturne, puis se rétractent et reviennent à leur état naturel ; les hommes à longues oreilles (2), qui, lorsqu'ils se promènent,sont obligés de soutenir leurslobes immenses avec les mains ; les hommes à jambes torses (3), avec leur bizarre démarche ; les hommes percés (4), dont la poitrine a un tunnel où les plus riches se font passer un bâton qui permet de les soulever et de les voiturer comme des chaises à porteurs ; les hommes sans estomac (5), qui n’osent pas rire, « parce qu'ils ne peuvent pas se tenir les flancs »; et les hommes à trois têtes, à trois yeux, à trois corps (6) ; etles demi-hommes (7), qui, n'ayant qu'une jambe, un bras et un œil, se réunissent toujours en un couple, côté droit et côté gauche, lorsqu'ils veulent se déplacer ; sans parler d’une foule d'êtres moitié humains, moitié animaux, comme ceux qui ont une tête de chien (8;, ou des sabots de cheval (9), ou des aïles et un bec d'oiseau (10), mais dont les plus plaisants sont peut-

(1) Hitoban (Esquisses variées, II, 13), et surtout le fameux Rokourokoubi (Id. ‘XII, 12 et 13, représenté comme homme et comme femme).

(2, Tchôji. Td., IF, 13.

(3) Kôké. [d.,IIL. 14.

(4) Kennkiô. 1d., III, 43.

(5) Moufkou. Id., INT, 14,

(6) Sanshiou, Sanshinn, etc... Ll., ibid.

(7) Djiouri ({d., HIT, 44), ou Ippi (XET, 24).

(8) Koukok et sa femme. Id., III, 13.

91 Téré. Id., III, 44.

(10) Oumion. /d.,IIT, 44; XII, 25.

être ces hommes à queue (1), toujours très prudents et très soigneux de leur appendice, qui ne s’asseyent jamais sans avoir pris d’abord la précaution de creuser un trou pour y placer ce précieux ornement et le garantir de tout froissement extérieur. Bref, toutes les formes imaginables se coudoient dans l'extraordinaire collection de notre artiste, depuis les types de sauvages qu’il attribue à des contrées fabuleuses (2), mais qui peuvent bien avoir existé quelque part, jusqu'aux plus étranges sujets du royaume des monstres.

Laissons ces caricatures de l'humanité, et jetons un dernier coup d'œil sur cette vaste assemblée d'anciens et de modernes, de nationaux et d'étrangers que Hoksaï a convoqués de toutes les régions connues du temps ou de l’espace pour les réunir dans son œuvre immense. Dans la multiplicité infinie des types particuliers, certains types plus généraux se constituent ; les singularités s’effacent peu à peu devant les traits permanents ; et sous les hommes, vous voyez apparaître l'homme. Vous avez affaire à un artiste qui a profondément étudié le corps et ses attitudes, la figure et ses expressions, qui sait par quelles modifications de physionomie on arrive à rendre exactement chaque passion (3), comment quelques traits de pinceau, jetés d’une certaine manière et dans certaines directions, transforment le sens et l'apparence d'un visage (4); vous êtes en face d’un psychologue qui, s’il n’a pas toujours pénétré assez avant dans les parties sublimes de l'âme

(1) Ghékibok. Id., LIT, 14.

(2) Natifs du pays de Shù (Esquisses variées, TIT, 13), du pays de Bounshinn ({d., ibid.), du pays de Kafri (d., IET, 14).

(31 Voy. Esquisses variées, VIII, 13, 14, 15, 16.

(4) Id, XII, 18.

264 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

humaine, dans les sanctuaires superbes où trônent toutes les pures noblesses d’un type de saint ou de héros, a du moins senti et rendu la vie vulgaire avec une vérité et une variété sans pareilles ; et vous trouvez enfin, sous l’observateur et le psychologue, un moraliste. Ce moraliste ne se contente pas de célébrer les diverses vertus (1) qu'on : admire dans sa nation ou chez toutes les nations : la sincérité (2), la loyauté (3), la charité {#), la fidélité conjugale (5), la piété filiale (6), et d'indiquer ainsi la « bonne voie » (1) ; il s'attaque aux vices essentiels de l'humanité, en explique les causes et les effets, les flagelle sans cesse, directement ou sous des allégories (8), dans ses pages d'artiste comme dans ses pages d'écrivain, étale (ous les ridicules et toutes les laideurs du paresseux (9), du prodigue (10),

(2) (3) Id., .

(&) Id., ibid.

(3) Id., ibid.

(6) Id., ibid.

(8) Voy., par exemple, la Simple histoire du général Fourneau, ouvrage assez bizarre où, pour montrer qu’un homme prodigue est bientôt assailli par les dettes et finit par tomber dans la misère, Hoksaï met en scène une série de personnages dont les noms, symboliques et à double sens, ne peuvent être traduits qu’à condition d'être très simplifiés: Désordonné (Datara Duïdjinn Hiromné) se livre à de folles prodigalités, qui sont dénoncées par le gouverneur de la Cuisine (Daidokoro Bounni6 KodzkaiTchiôta Hitotoshi) au château des Créanciers (Kakétori); le maître de cechâteau, Riz-mou de la Marmite de terre (Donabé Kaïnokami) part en guerre contre Désordonné ; et celui-ci n'échappe à la mort que par l’intervention du dieu Patience de la Chétive-Vanité (Sammbô Kojinn, Shiouammbé Miyébô Yamano-Kamino-Shimmbô).

(9) Voy. les iliustrations des Compositions instructives pour les enfants. :

(10) Voy. les illustrations de la Simple histoire du général Fourneau.

LES HOMMES 265 de l’efféminé (1), du gourmand (2), de l’ivrogne (3), du poltron (4), de l’orgueilleux (5), du mauvais riche (6), et la suite ; et par là cet artiste vulgaire, ignorant des héroïsmes rares et des délicatesses singulières qui n'étaient pas de sa condition, se relève en prêchant toutes les grandes vertus populaires et éternelles qui s'imposent, dans tous les temps et chez toutes les races, aux hommes de toutes les conditions.

(1) Par exemple, après tout un traité illustré de la danse (le Livre pour apprendre seul à danser), vous trouvez ce mot de la fin, quia pour but de détourner les jeunes gens des danses de femmes : « Pour danser, vous devez enlever les tasses à thé et le brasier de fumeur ; mais sachez aussi que, si vous dansez, les nattes seront déchirées. » (Ba phrase n'est d’ailleurs .jolie qu’en japonais, à cause des jeux de mots qu'elle comporte.)

(2) Esquisses variées, I, 9 ; et voy. les illustrations du Livre de cuisine rapide.

(3) Esquisses variées, [, 9.

(4) Id., XI, 6, 7.

:{5) Voy. surtout les illustrations des Compositions instructives pour les enfants.

(6) Voy. les gravures du Tableau de la carrière du riche el du pauvre.

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