CHAPITRE III
Du monde des hommes au monde des dieux, la transition est facile. Dans le demi-sommeil où rêve ce vieil Orient, une échelle merveilleuse se dresse, qui relie la terre au ciel ; sans cesse des êtres inférieurs, nés dans les ténèbres de la base, s'élèvent jusqu'aux degrés supérieurs, où soudain ils se revêtent de lumière: tous les hommes sont des dieux en puissance, et les dieux ne sont guère que des héros glorifiés.
Le panthéon de Hoksaï se compose en quelque sorte de deux grands temples, l’un plus vieux et plus vaste, l’autre plus récent et plus étroit, mais soudés l’un à l'autre et reliés entre eux par des portes éternellement béantes. Le premier est l’antique édifice du Shinntô, dont l'immense construction, grossière et redoutable, date des plus lointaines origines de la nation japonaise : ouvert à tous les vents, il retentit des mille bruits de la nature, et les foudres y roulent sur l'assemblée farouche des empereurs et des héros primitifs. Le second est lesanctuaire bouddhiste, plus neuf, bien qu’il compte déjà plus de mille ans: il est mieux fermé, plus chaud, plus mystérieux, et à travers les fumées de l’encens, parmi les voix des chœurs sacrés, sur les autels chargés de fleurs et constellés de lumières, les âmes des saints montent au paradis. Entre ces deux monu-
ments vénérés, les penseurs et les politiques ont ménagé d'habiles communications : si les vraies divinités nationales s’obstinent à habiter le vieux temple, et si les divinités hindoues restent perdues dans l'atmosphère parfumée des riches chapelles qui décorent le temple nouveau, d'autres divinités flottent de l’un à l’autre et quelques-unes arrêtent leur vol sur la limite intermédiaire ; pareïllement, si les purs Japonais demeurent attachés aux dieux du Shinntô. et si quelques croyants n’adorent que les dieùx bouddhiques, la masse des fidèles passe sans cesse d'un côté à l'autre, suivant que les souvenirs patriotiques ou les cérémonies brillantes l’attirent davantage; et le vaste ensemble se dresse, majestueux, avec ses vieilles murailles et ses murailles restaurées, vague et complexe comme | âme même des hommes qui l'ont construit.
« Notre grand Japon, gouverné par son sage empereur, est supérieur à tous les autres pays du monde. Il jouit d’un climat exquis, sans chaleurs écrasantes ni froids rigoureux. Les arbres et les herbes utiles y croissent en abondance ; le riz, le blé, le thé, le mürier, tout y vient à souhait. Dans les contrées étrangères, des prophètes sont venus prêcher la morale aux hommes : les hommes y sont restés méchants comme des fauves. Chez nous, point de prophètes : mais le peuple est bon ; car notre sol et notre climat, en permettant à chacun de vivre avec peu de travail, ont incliné tout naturellement les êtres à la bonté et à la douceur.» Ainsi parlait un Japonais, au lendemain de la restauration (1) : et il ne faisait qu'exprimer ainsi l’idée du vieux Japon comme celle du Japon moderne ; ou-
(4) Kato Skéitchi, dans une brochure fameuse adressée aux marchands d’Ohçaka, en 1869.
268 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
vrez les plus anciens livres du pays ou feuilletez les journaux de l’heure présente : c’est toujours le même sentiment d'orgueil logique et tranquille que vous y trouverez exposé, et à peu près dans les mêmes termes. Le peuple japonais a toujours été convaincu que l'apparition de sauveurs et de sages mystiques avait été nécessaire pour les nations du Nord et de l'Occident, qui autrement seraient restées, sous le poids de leur barbarie native, dans un état de sauvagerie absolu; mais au Japon, à quoi bon des réformateurs, puisque la perfection de lhumanité y est innée ? Donc, point de dogmes, point de livres sacrés, point de code de morale. C'est l’esprit du Shinntô, le point de départ de cette « voie des dieux » que les Japonais ont toujours suivie avec tunt de bonne grâce et de gaîté souriante. Par suite, nulle séparation bien distincte entre les êtres du ciel et ceux de la terre: après la mort, les âmes continuent de vivre dans le demi-jour d’une région inconnue ; les hommes y deviennent des génies (1), et parmi eux les ancêtres impériaux, chefs de la lignée qui descendit du soleil pour être souveraine légitime de l’univers, continuent de tenir la première place, au-dessus même des puissances de la nature personnifiées, qu'ils surpassent comme le soleil domine les autres forces du monde ; religion de tous les ancêtres, religion des ancêtres princiers ou héroïques, religion des éléments, tout se mêle dans les imaginations, et les réalités de la terre se prolongent dans l’au-delà mystérieux comme un songe confus qui n’a ni commencement clair ni fin précise. Vous retrouverez dans Hoksaï les plus fameux de ces dieux élémentaires : parmi les puissances dela nature, le dieu du
(1) Kami.
tonnerre (1), s’élançant du haut des cieux avec son fracas de tambourins, ou le dieu du vent (2), traversant l’espace avec son outre gonflée, parmi les vieilles divinités nationales, les types familiers de l'énorme Sadoura (3), avec son long nez, ses yeux clairs comme des miroirs et ses bandelettes sacrées (4), de la joyeuse Okamé (5), dansant, chantant, faisant vibrer les premiers instruments de musique ; de Hatchiman (6), le grand dieu de la guerre, de Ouakamousbi (7), le légendaire créateur de la soie, d'Ohtoma et d'Ohtomitchi (8), constructeurs de la première mai-
(1) Kaminari. Esquisses variées, III, 49 (aspect tragique); XII, 6 (aspect comique).
(2) Kazéno-Kami. Id., III, 20.
(3) Sarouda-hiko Daïdjinn. — Lorsque l'envoyé de la déesse du soleil Amateras descendit du ciel avec ses cinq compagnons pour venir gouverner le Japon, Sarouda lui barrait la route ; mais la déesse Okamé lui ayant montré ses charmes à découvert, il fut aussitôt désarmé. (On adore surtout ce dieu au temple de Kasougha-no-miya, à Nara.) — Voy. Esquisses variées, V, 24.
(4) Gohé, c.-à-d. « offrandes augustes. » (Bandelettes de papier découpé, qui furent d’abord regardées comme susceptibles d'attirer les dieux, puis comme le siège des dieux, enfin comme le symbole des dieux eux-mêmes.)
(5) Ou Amano-ousméno-mikoto. — Amatéras s'étant cachée dans upe caverne, le monde fut plongé dans les ténèbres, et tous les dieux s’efforcèrent de décider la déesse à se montrer de nouveau. Ce fut surtout Okamé qui réussit à l'attirer au dehors, en déployant toutes les ressources des divers arts qu’elle avait inventés. — Voy. Esquisses variées, V, 25 (Cf. dans Gonse, op. cit., vol. I, p. 8.)
(6) Shiô Hatchiman daïboçats. — Esquisses variées, VI, 1.
(7) Ouakamsoubino-Kami. — Ce dieu, engendré par une vague, vécut quelque temps sur une colline située au bord de la mer {à Hj6, où se trouve encore son temple) ; puis il disparut, laissant derrière lui une pierre précieuse dont les rayons fécondants firent naître de toutes parts les müûriers et les vers à soie. — Voy. Esquisses variées, VII, 2.
(8) Ohtomano-mikoto et Ohtomitchino-mikoto. — Esquisses variées, VIIT, 14, 2.
270 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
son ; et dans une région moyenne, Inari (1), le petit dieu populaire, le renard protecteur des moissons, dont les temples rustiques sont parsemés par millions (2) sur toute la surface de l'empire. Mais évidemment une telle religion, s’il est permis de donner ce nom à une froide collection de mythes abstraits, ne comporte pas des représentations artistiques bien variées; quand on a symbolisé le vent ou le tonnerre suivant les règles traditionnelles, et retracé quelques antiques figures avec leurs attributs de convention, la matière est épuisée ; seul, le bouddhisme peut offrir à l'artiste le trésor d'images dont il a besoin pour créer des figures vivantes : et c’est en effet aux sources du bouddhisme que Hoksaï, un de ses fidèles, va puiser ses inspirations.
Avant d'arriver au bouddhisme pur, il trouvera sur sa route la joyeuse troupe des sept dieux du Bonheur (3). Ces derniers, en effet, sont des transfuges de l’une ou de l’autre religion, qui se sont réunis en un petit groupe spécial, et qui depuis n'ont cessé de vivre ensemble, de très bon accord, sur la limite des deux sanctuaires Pas de divinités plus populaires au Japon : les premiers sommeils de l’enfant sont bercés au chant de la vieille bal-
(1) Le mot Inari signifie « homme du riz », et on l’écrit avec deux caractères chinois qui veulent dire « producteur du riz. » Ce dieu est représenté tantôt sous la forme d'un vieillard portant des gerbes de riz mûr, tantôt sous celle d'un renard, tantôt enfin sous l'aspect de ces deux figures associées. — Voy. Esquisses variées, IT, 2
(2) Nous ne croyons pas exagérer, puisqu'on trouve un temple d'Inari dans le jardinet de presque toutes les maisons japonaises. (Le protoiype de ces temples est le Inarino Yashiro de Kiôtô.)
(3) Shilchi-fhou-djinn. — Noy. Esquisses variées, I, 2; Recueil de peintures vivantes, 18, 19, 20 (les sept dieux réunis).
6 LC. éd
lade (1) qui raconte, avec un rythme semblable à celui des bateliers, l’entrée en rade du navire « le Trésor » portant les sept dieux et leurs promesses de fortune, à la veille du nouvel an ; plus tard, il voit chaque année ses parents, le mème jour, invoquer ces dieux favorables et les inviter à entrer dans la maison, tout en faisant fuir sous une grêle de haricots l’essaim des mauvais esprits (2) ; enfin, devenu père de famille à son tour, il ne manquera pas d'exposer l'image d’une ou de plusieurs de ces divinités protectrices dans une des alcôves d'honneur de sa maison, et d'enseigner à ses fils le culte pieux qu’on lui a prescrit à lui-même. L’Européen ne peut entrer dans une boutique de curiosités japonaises sans apercevoir de tous côtés, en peinture ou en sculpture, en bois ou en ivoire, isolément ou en groupes, ces dieux si chers et si vénérés : le dieu philosophe écrasé sous sa haute tête en cylindre, le dieu prospère qui trône sur ses sacs de riz le dieu des pêcheurs nanti de sa dorade, le joyeux dieu ventru ct florissant, puis le dieu guerrier avec son sabre, la belle déesse qui joue du luth, et le dieu antique qui personnifie si bien la longévité des sages. Les quatre premiers sont de beaucoup les plus humains, et par suite les plus
(4) « Senndoya manndo o founé-oua ghitchirako, — Ghitchi ghitchi Koghéba, — Ebisska Daïkokka, — Kotcha fkou-no kami yo! — » Balancement de mots presque intraduisibles : « Batelier (ou mille); dix- mille (jeu de mots) ; bateau (trois mots pour l'harmonie imitative du bruit de rames: ; on rame ; ou Ebiss, ou Daïkok ; ceci, ce sont les dieux du Bonheur. » Sens : « Batelier, batelier ! rame, rame, rame ! Tu portes Kbiss et Daïkok ; tu portes les dieux du Bonheur ! »
(2) Chez les bouddhistes, du Japon tout au moins, une pluie de haricots a sur les démons le même effet que notre eau bénite. — L'exorcisme est accompagné des cris de : « Fkou-oua outchi, Oni-oua soto ! » (Bons esprits, à la maison ! Mauvais esprits, dehors !)
272 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
aimés du vulgaire. Voici d’abord Fkourokoudjou (1), ce nain dont le crâne prodigieux doit contenir tant de choses : pour les savants, il personnifie Rôshi (2) lui-même, ou peut-être encore l'étoile du Sud (3), l’étoile du bonheur et de la paix, dont le rayon toucha le palais de Chine le jour où l'empereur y reçut la visite du mystérieux génie ; mais pour le peuple, c’est un petit dieu comique, toujours très embarrassé quand un moustique vient se poser sur sa cime sublime, hors de la portée de ses pauvres bras, très gai au demeurant, volontiers enclin à se dépouiller de sa dignité divine pour se livrer à la danse, à la lutte, même à des exercices sur la corde tendue, ou pour boire avec ses bons compagnons Daïkok, Ebiss et Hôté. Daïkok(4), un dieu hindou transformé, passé de la feuille de lotus mystique à un piédestal de sacs regorgeants, est le protecteur des cinq espèces de céréales, en dépit du rat dévastateur qui a coutume de l'accompagner ; naturellement, il occupe parmi les dieux une place aussi haute que le riche parmi les hommes : ce qui ne l’empêche pas d'être souvent peint sous des aspects dont s'indignerait un grave notable, comme lorsqu'il attache son maillet créateur à une ficelle pour jouer au bilboquet devant le rat ébahi. Ebiss (5), troisième enfant du premier homme
(1) Les trois caractères de ce nom signifient : richesse, prospérité et longévité. — Esquisses variées, I, 2; X, 28; XII, 2. Recueil de peintures vivantes, 20. Portraits de querriers, L. Jardin des peintures, II, 20. Recueil de dessins én style doux et en style sévère, I, 16, 11.
(2) Nom japonais de Lao-Toz.
(3) On lappelle quelquefois Nann-kiok-rôdjinncé (le Vieux de l'étoile du pôle sud).
(4) Esquisses variées, 1,2; XII, 2; XIII, 1. Recueil de peintures vivantes, 18. Jardin des peintures, I, 4. Dessins d'après nature, 1, 30...
(5) Ou Hirouko-no-mikoto. — EÆEsquisses variées, 1, 2; XII, 4. Recueil de peintures vivantes, 20. Recueil de peintures, II, 6.
elde la première femme (1), tient parmi ses collègues un rang aussi humble que lorsqu'il vivait éclipsé par sa sœur Amatéras et par son bruyant frère Szannoû ; vous le voyez tantôt écjater d'un rire énorme à la vue de la dorade rouge qui se débat au bout de son hamecon, tantôt savourer le fameux poisson dans un banquet olympien avec le gai philosophe et l’opulent propriétaire dont il a fait ses meilleurs amis (2). Vient enfin HÔôté (3), qui est le dernier des quatre ; car que penser d'un gros religieux chinois qui passait son temps à errer dans les rues avec un paquet de vêtements sales, qui s'endormait n'importe où, même dans la neige, sur ce matelas improvisé, et qui surtout ne se lavait Jamais ? Néanmoins, comme il adorait les enfants, le bon peuple japonais Jui a pardonné toutes ces bizarreries, et le paquet d'habits est devenu un sac à meryeilles, où les tout petits peuvent seuls apercevoir, entre autres frésors fameux (4), le joyau précieux, la clef sainte, la bourse inépuisable, le chapeau qui rend invisible et le manteau de bonheur. Les trois autres dieux planent un peu au-dessus de ce Joyeux groupe ; mais la familiarité des artistes vulgaires les en rapprochera bientôt. Bishamon (5), en dépit de son glaive terrible et de son aspect martial, n'est plus le sauyeur divin qui apparut, dans
(1) Izanaghi et Izanami.
(2) À eux trois, ils forment, parmi les sept, un petit groupe à part : les san-fkou-djinn. , |
(3) Mot à mot: « paquet d'habits. » — Esquisses variées, I, 2; V, 28; XII, 1, 2. Recueil de peintures vivantes, 8, 9, 19. Recueil de dessins en style doux et en style sévère, I, 12. (Cf. une reproduction dans Gonse, op. cit, vol. I, p. 288.) (4) Les takara-mono (choses précieuses.)
(5) Esquisses variées, I, 2; XIT, 1. Recueil de peintures pivantes,
HOKSAÏ. 18
274 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
la mêlée, au prince bouddhiste Shotok Taïshi pour l’arracher à la mort et décider du triomphe de son armée ; comme on lui attribue le pouvoir « d'envoyer la fortune, d’un vol plus rapide que celui de la flèche qui sort de l'arc », ses fidèles ne l’invoquent plus qu'avec l'intention de devenir riches ; et souvent, vous le surprendrez en train de faire la cour à sa belle voisine, la déesse Benntenn, comme un autre Mars à une nouvelle Vénus. Benntenn (1) à son tour perd l'antique noblesse qui, dans l'Inde, enchantait ses pieux adorateurs, son costume d’apparat et sa radieuse couronne, sa démarche et sa grâce souveraines ; l’immortelle devient femme, quelquefois femme-serpent en souvenir du monstre qu'elle épousa dans l’île d'Enoshima, ou musicienne dela petite troupe divine. Seul, Djourôdjinn (2), un Fkourokoudjou grandi et relevé, maintient sa dignité de patriarche, au milieu des cigognes, des cerfs et des tortues centenaires qui lui font cortège ; c’est avec une dignité souriante de vieillard apaisé et une indulgence de vrai sage qu’il considère, debout, un peu à l'écart, les folies de ses six amis, à moins qu'il ne consente à s'asseoir avec eux pour une partie d'échecs (3) ; et avec lui, nous arrivons enfin à un monde de dieux plus austères, moins exposés aux plaisanteries du peuple etaux fantaisies des artistes qui travaillent pour lamuscr.
Pourtant, de ces petits dieux aux grandes divinités so-
(1) Contraction habituelle de Bennzaï-tenn. (Au Japon, ces abréviations de noms propres ne sont pas considérées comme vulgaires, mais au contraire comme très élégantes.) — Esquisses variées, 1, 2 ; XIE, 4. Recueil de peintures vivantes, 18.
(2) Esquisses variées, T, 1. Recueil de peintures vivantes, 20.
(3) Recueil de peintures vivantes, 20.
lennelles, le passage n’est pas brusque. Dès l'entrée du sanctuaire bouddhiste, vous apercevez, debout dans les niches de la porte, les quatre Rois du ciel (1), gardiens du lieu sacré ; et le premier qui frappe vos regards, à côté du sévère Djikok-Tenn (2), en avant de Kômo-Kilenn (3) appuyé sur son sabre et de Dzôtchiô-Tenn (4) appuyé sur sa hallebarde, c’est Tamon-Tenn (5), le Bishamon de tout à l’heure, reconnaissable à l’arme qu’il tient d’une main et à la pagode en miniature qu'il porte dans l’autre. Pareillement, sur les autels, Benntenn reparaît, ennoblie, non loin de la glorieuse Kannonn (6), cette fille de roi si divinement pure que la mort elle-même ne put l’atteindre : on raconte en effet que, condamnée par son père pour avoir refusé de se marier, elle demeura invincible et immortelle sous le glaive brisé du bourreau; plus tard quand elle mourut, elle descendit aux enfers, qui aussitôt devinrent le paradis :etle prince des démons,pour recouvrer sonroyaume, dut la renvoyer dans les régions de la vie, d’où elle s’éleva, triomphante, sur unefeuille de lotus. Mais la Kannonn de Hoksaï ne sera pas la déesse légendaire et multiple, la déesse de grâce qui contemple le misérable monde avec ses onze visages (7) ou qui tendses mille mains (8) aux pécheurs, ni même la déesse maternelle qui, comme la Vierge, porte un enfant sacré sur ses bras ; ce sera une femme gracieuse, qui de ses anciens attributs n’a gardé
(1) Shi-Tennô. — Cf. le Grand spectacle des quatre rois du ciel. (2) ue variées, IL, 1.
) Id., ibid.
) ., tbid.
(5) Id., ibid. Recueil de peintures, IT, 9.
(6) Esquisses variées, XIII, 15 ; etc.
(7) Djiou-itchi-menn Kannonn.
(8) Senn-djiou Kannonn.
276 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
qu'un collier d’or, et qui trayerse la mer sur le dos d’une carpe monstrueuse {1} ou glisse dans le ciel sur la croupe d'un dragon ailé (2). A côté de ces figures souriantes, vous voyez passer tous les dieux terribles que lebouddhisme emprunta à Ja mythologie brahmanique : Baréki-Sondjinn (3), lancé sur son cheval au milieu d’une auréole de flammes ; Marishi-Tenn (4), tendant son arc, brandissant sa lance, debout sur le sanglier sauvage qui l’emporte d’un galop furieux ; ou, comme contraste, le vieux Foudo (5), Le Sévère et l’Immobile, éternellement armé du sabre qui tranche toute passion, Puis ce sont les grands symboles, comme Je Kourikara (6), ce dragon enroulé autour d’un glaive, emblème de l’union des principes mâle et femelle qui fécondent tout l'univers, Enfin, pour résumer ce mélange de tant de mythes inventés par tant de siècles et tant de pays, voici le dieu Shôki (7), dont la légende, chère aux fidèles bouddhistes, porte cependant une empreinte chinoise si nette : c'était, en effet, un jeune Chinois qui, ayant échoué à ses examens, se suicida, mais reçut ensuite de l’empereur, comme faveur posthume, le grade qu'il n'ayait pu obtenir vivant, quelque cent ans après (8), ayant acquis des connaissances merveilleuses dans l’autre monde et voulanten faire profiter le successeur du prince qui lui avait rendu l'honneur, ilapparut au palais et chassa
(1) Esquisses variées, XIII, 45. (Cf. une reproduction dans Gonse op. cit., vol. I, p. 15.)
(2) Recueil de peintures vivantes, 3, L.
(3) Esquisses variées, NI, 5.
(4) Id., NI, 43.
(5) Recueil de peintures, IE, 15, 16.
(6) Esquisses variées, XILL, 1.
(7) Id., LT, 28. Jardin des peintures, II, 17.
(8) D’après la tradition, au vime siècle après J.-C.
LES DIEUX 211 tous les démons qui s’y livraient alors à des érimes atroces, l’ün d'eux aÿant même osé voler la flûte dé la première conéubine impériale; dépuis lors, dans tous les endroits de là terre où il se montre, les démons, mis en fuite à sa seule vuë, n'ont pas trop deléurs tfiples ÿeux pour s'échapper; car qu'essayer Contre uh gros fonctionnaire chinois, sanglé dans son costume officiel ét muni d'un sabre à deux lames? Ïl ne leur reste plus qu'à rentrer sous terre, dans là région ténébreuse où ils retrouveront quelque dignité aux côtés de leur maître redoutable, l'inflexible Emma (1), jugé ét roi dés enfers (2).
Ces dieux n’occupent pas, dans le temple bouddhiste, la place suprême qu'on sérait tenté de leur attribuer : aüdessus d'eux, il ÿ à les saints, seuls bouddhas véritables. Car les dieux soñt faillibles; ils n'échappent pas à l'éternélle loi de transmigration; et après des milliers d'années, ils peuvent mourir. S'ils pèchent par colère, ils devront passer, tout comme les hommes, par la voie du feu, par l'enfer noir où les yeux des daminés brûlent la nuit : s’ils pêchent par cruauté, ils tomberont dans l'existence diabo: lique et, comme les autres démons, tandis qu'ils parcourront la voie du glaive, ils seront mis en pièces avec la lame tranchante d’un brin d'herbe ; s'ils pèchent enfin par stupidité, ils entreront dans la voie du sang, parmi les animaux qui se mangent entre eux. Dañs tous lés Gas, uti jour doit venir pour chacun où sa couronne de fleurs se fanera et où ses vêtements lumineux se couvriront de poussière ; il sera abandonné ; il périra. Mais la mémoire des saints est éternelle, parce qu’une sagesse sublime les à élevés à
(1; Esquisses variées, II, 5:
(2) Id., ibid
278 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
l'infaillibilité absolue et à l'immobilité sans changement. Aucun être ne surpasse donc ces bienheureux; à eux le premier rang, dans la légende comme dans la théologie savante; et c’est assez dire que vous les trouverez nombreux dans l'œuvre d’un croyant comme Hoksaï. Voici d'abord le grand Shaka{1), représenté à tous les moments de son illustre carrière (2). Autour de lui se groupent les seize disciples fameux (3) qui composent sa suite ordinaire : Hattara (4), assis sur une roche avec un tigre à ses pieds; Kiyataka-Hasha (5), debout avec son long chassemouches; Nakaçaïna (6), soutenant de ses deux mains la tasse de mendiant d’où s’élance une fontaine jaillissante ; Hatsoura-Tasha (1), assis sur le rivage de la mer, avec ses tablettes; Innkada (8), avec son sceptre terminé en forme de poisson ; Tchioudahanntaka (9) en contemplation; Hatsnabashi (10) en prière devant un vase à fleurs d’où monte etse penche une branche de prunier ; Hanndaka (11), élevant la coupe précieuse d’où s'envole une fumée qui engendre un dragon ; et ainsi pour les autres, tous munis de leurs attributs légendaires, tous nimbés d’une auréole transparente qui, en les distinguant de la foule des sages secondaires, marque leur dignité éminente dans l'immense
(1) Esquisses variées, II, 2.
(2) Illustrations de la Vie de Shaka.
(3) Djiou-rokou -rakan.
(4) Esquisses variées, IT, 2.
() Id., II, 3.
(6) Id., ibid.
(7) Id., ibid.
(8) Id., ibid.
(9)-1d. IX.
(10) Id., ibid.
(14) Id., ibid.
FA
hiérarchie des saints. Mais ces grands disciples sont trop purs pour demeurer les favoris du vulgaire, et malgré leur gloire souveraine, c’est plutôt à des bons génies plus humbles et plus abordables, à des magiciens, à des faiseurs de miracles pittoresques que les imaginations vont aller pour satisfaire leur éternel besoin de merveilleux.
Ces bons génies (1) sont d’ailleurs les héros de légendes bien enfantines. Il est vrai que parfois leurs aventures servent d'illustration à une morale très juste sur les rapports de « l’ange et de la bête » : Taïyoshi, qui eût dû vivre cent mille ans (2) comme tous ses confrères, périt d’une mort prématurée, à cinquante ans, pour s'être trop livré à des habitudes d'intempérance ; Koumé qui, comme tous ses pareils encore, avait Le privilège de s'élever dans les airs, commit un jour l’imprudence de trop admirer du haut
du ciel les charmes d’une belle jeune femme, et un
désir charnel étant venu alourdir son essence éthérée, il tomba durement sur le sol ; Tekkaï, qui pouvait exhaler son âme à volonté et la faire errer comme un nuage dans l’azur, l’envoya un jour si loin qu’elle ne revint plus (3). Mais d'ordinaire, ces récits ne nous apparaissent que comme des contes de nourrice, inventés il y a bien des siècles pour bercer l'enfance de l'humanité. Sous toutes les formes hindoues, chinoises ou japonaises qu'ils peuvent revêtir, ce sont toujours les mêmes histoires d’ermites magiciens, favorisés d’une longévité prodigieuse qu'ils doivent à la possession d’un élixir mystérieux, capables de voyager à travers les éléments par les moyens les plus
(1) Senninn.
(2) Age exact fixé par la tradition.
(3) Voy. Esquisses variées, III, 42.
280 ÉTUDE SÛR HOKsSaï
bizarres ét doués enfin d’üne facilité extrème à faire des miracles puérils. Pourtant, conime Hoksaï, en bon peintre vulgaire, à représenté plus dé génies que dé dieux, il faut le suivié dans ce motide dé superstilions populaires qu'il nous retrace. En le feuillétant, vous rencontrez, pèle-mêlé, tous les types connus, dans leurs occupations tradition: j nielles ét avec leurs atlributs réguliers : le bon Sadji (1) pêchant à la ligne; Ohçaï (2) traversant l'espace dépot sur deux oies sauvages, comme un écuyér parcourt üñ cirque sur deuxchévaux bien dressés: Katsgheïn (3) navigudnt Sür ün sabre qui fend les vagues; Kakoudaïts (4) coilfé, Corimie d'une lidre, d'une pyramide de piérres que des étifants üht entassées sûr soû Crâne patient ; TObôcak enfourchant so cerf (5), où sérrant dans ses vieilles mains une pêche mionsliüeusée (6): Resshi (7) sé promenañt das les airs par the pluie ballahte; Rii (8) monté sut une éigoghé : Roünshishi (9) s'élévantau ciel aveë üh long Fouleaü déployé; Rihatshäk (10), fèrement assisSuf 80û paillasson: Ghiokshisho (11 )passant à travers les flammes: Taïfot (19) étrillañt un cheval fabuleux ; Baïon (13) appelant un phe: nix:; Tchôka (14) at repos, sûr üñe gourde Enorme: Sounüiko (15) plongé dans ses étudés, en plein air,sous üñ toit percé qu'éciase la neige; Fkioühak (16) contemplant un pot d'orchis: Haksékishô (17) s'éventant : Hiotehô (18) en promenade, 188 maäins derrière le dos, l'air très grave ;
(1) Où Kennshi. — Éfquisses varices, HI, Ài : X, 99:
(2) Esquisses variées, Ill, 41:
(3j Fa, ibid, — (à) Id, ibid. — (8) 14: ibid — (6) 4, X, 29. (7) Id, LUI, A1. — (8) Id., LIT, 19. — (9) I, ibid. — (40) I, ibid, — (U) Id., ibid. — (12) Id. ibid. — (43) 1d., ibid. — (14) Hd: bd, = (15) Id., ibid. — (16) Id., III, A2 (véfs6): == (A7) Hdi; ibid: = (18) 1d., ibid,
LES DIEUX 381 OHshô (1) assis paf térré, tandis qu'un parapluie tomibe dû ciel et lüi apporte un rouleau mystérieux; la jeüne Mäko (2) avec sa branche en fleurs; Tchôçannshiou (3) sous 868 peaux de bêtes; Ghana (4); mal habillé, mal bâti, avéé Sa grénouillé blanche à {fois jämbes qui exhalait des apparehées dé mirages; Kôshôké (5) frappant dé sa baguëtte les pierres du chemin, qui aussitôt sé fnétamorphoz sent eh chèvres ; Bacéshi (6) faisant des incantations à côté de sof trépied: 16 joyeux Oghé (T) ; Sätitifoushi (8) se sérvatit d'un parapluie renversé comine d'un navire ; Sonntô (9) jouant du luth; le saüvage Teéhinnann (10), eñ habits dé métfidiaht, évoquant les dragons célestes ; Shôshi (11) traversant là fier sûr üh poisson rapide, et Tehoshika (13), Sür üne natlé que fait onduler le flot ; Hinki(13)jabsorbé dans seslectüures ; Rokô (14) sûr satortue;
. Hioñô(15) étudiant un mañusérit d'où s'échappe une fumée
magique ; Shiÿ6 (16) moñlänt une Carpe ailée et corniue ; l'hortible Katsyou (17) et son boûc ; le béau Djidô (18) ét ses éhrysanthèmes : etce dénombrément homérique pouf: rait se continuer encore, si la plume voulait suivre le pinceau dé Hioksaï dans l'infini de ces « esquisses variées » qui évoquent toute la légende de trois gränds paÿs: Après les bois génies, il faudrait parler des démons (19), leurs ennemis ; mais, au Japon, ce sont d'assez pauvres hères: Leurs corps difformes, d'un rouge vif où d'un vert
(1) Esquisses variées, III, 12. — (2) Id; ibid: — (3) Id: ibid: — Æ) Ld:, ibid: — (5) Td:; ibid: — (6) Id; ibid: — (7) Id:; HT, 13. — (8) fa, ibid: — 19) Id:, HI, 133 X, 2: — (10) fd:; INT, 13: = (A4) Id: ibid: = (A2) Id:, ibid: =- (48) Id, ibid: — (14) Où Kôhäh. — 14.; ibid:
(15) Esquisses variées, X; 21: = (16) Id.; ibid: — (47) Id: X3 22: — (18) Ld:, ibid:
(19) Oh: == = fsquissés variées, IL; 5, 83; X, 19: Recuéil de peintures, I, 17. Recueil de peintures vivantes, 18;
282 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
cru, leurs têtes carrées et bossuées, leurs cornes grotesques, leurs yeux placés en plein front, leurs mains à trois doigts, leurs pieds bifides en font des êtres plus amusants que dangereux; leur seulprivilège est de pouvoir sedonner les apparences qu’il leur plaît, et notamment la forme féminine : maislorsqu’ils veulent en tirer parti contre les héros ou les saints, l'aventure ne manque jamais de tourner à leur propre honte : et vous les voyez disparaître non seulement devant l’illustre Shôki, mais devant un pur guerrier comme l’archer Tamétomo (1), devant un humble moine comme Shiôkakou (2), même devant un simple fidèle qui les oblige à s’enfuir, sous la pluie de haricots traditionnelle, entraînant en hâte par la main tous leurs petits diablotins, pour lesquels ils nourrissent des senti-ments paternels. Au-dessous encore de ces bons et de ces mauvais génies, il faudrait placer tout un monde d’esprits moins relevés, qui pullulent dans la légende populaire, depuis les êtres surnaturels qui habitent les lieux déserts, comme.les bonnes « vieilles de la montagne (3) », vêtues
(1) Le fameux archer Tamétomo (fin du xre siècle après J.-C.) est notamment célèbre pour son séjour triomphant dans l'Ile des démons (Onighashima.) — Peinture sur soie de Hoksaï, au British Museum. (Catalogue of japanese and chinese paintings, by W. Anderson; n0 1747.) — Cf. Le croissant de l'arc tendu.
(2) Enn-no-Shiôkakou (vie siècle), que sa mère conçut à la suite d'un simple rêve, eut une vie fertile en miracles ; la tradition lui attribue surtout une série formidable d'ascensions sur les montagnes et de victoires sur les démons.
(3) Yama-ouba. — Ce sont des êtres d’essence moitié humaine, moitié spirituelle, qui aident les voyageurs égarés à retrouver leur chemin et les bûcherons surchargés à porter leur fardeau. L'une de ces vieilles femmes, sans parents ni mari, ayant enfanté après avoir vu en songe un dragon rouge, donna son fils à Yorimits, qui ladopta, et l’enfant devint le fameux chevalier Sakata Kinntoki (xre siècle). — Voy. Esquisses variées, III, 21.
de leur chevelure sauvage, ou les Tennghou (1) dont le nez prodigieux brave le ciel, jusqu'aux fantômes (2) familiers qui vivent tout près des humains, comme les revenants (3) qui hantent les cimetières, les âmes des grands criminels (4) qui viennent implorer des prières; les âmes des innocents (5) injustement condamnés qui viennent demander justice, ou les âmes des défunts qui viennent consoler des parents chers (6). Mais descendons encore d'un degré, et arrivons enfin aux monstres fabuleux, qui sont parmi les animaux, dans le monde surnaturel, ce que les génies y sont parmi les hommes.
Ces monstres sont légion. Pourtant, il en est quatre qui dominent la légende, et par suite les représentations de l’art : le dragon, le tigre, le phénix et la tortue. Le dragon (1) est de beaucoup le premier : sous les formes infiniment variées que lui a prêtées le caprice des peintres, il
(1) Esquisses variées, IV, 1 ; XI, 6; XII, 4, 5.
Cd L'9Fetc::
(3) Youré. — Esquisses variées, X, 16, 17.
(4) Kaçané. — 11s ne peuvent être sauvés que par les prières d’un bonze très saint. — Esquisses variées, X, 17. Cf. L'âme du criminel qui va au paradis.
(5) Par exemple, de la servante Kikou (Chrysanthème) qui, accusée a tort d’avoir cassé neuf assiettes très précieuses, fut jetée dans un puits ; son fantôme, dit-on, apparaît souvent, et compte à haute voix « une, deux, trois. », jusqu'à neuf ; on appelle encore Sura-yashiki (maison des assiettes) un domaine du quartier de Bantchô, à Tôki, où vivait le seigneur qui la condamna. {Epoque des Tokoughaoua.) — : Voy. Esquisses variées, X, 16.
(6) Par exemple, la femme qui apparaissait chaque nuit à son ancien mari, sous la forme d’un squelette, avec une lanterne ornée de pivoines (botan-dôré). (Ancienne légende chinoise, transportée et embellie au Japon, où on la représente quelquefois encore sur le théâtre.) — Voy. Nihon bijouts Ghahô, vol. I, fase. 2, seconde série, n° 4.
(7) Ri6, ou Tats. — Esquisses variées, I, 12 ; IV, 2; etc.
284 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
consérve toujours les traits essentiels de sa physionomie classique ; tel il était chez les plus vieux maîtres de la Chiné, tel il apparaît encore chez Hoksaï, avec son corps dé sérpeñt, sés cornes ét ses moustaches, sés yeux flañboyañts, sa mâchoire ouverte comme pouf avaler Île monde : de fnème que lés génies, il peut prendre toutes les apparences qu'il désire, depuis celles du ver(1) jusqu’à celles du sérpeñt (2) qui enroüle lé ciel et la terre ; il rampe et vole à travers toutes les religions, tantôt se faisant le sésviteur du Bouddha et de ses disciples, tantôt protégeant en Chine le palais du Fils du Ciel, tantôt se transformant eñ princesse (3) pour entrer dahs la sainte lignée des ancètrés impériaux du Japoñ ; dans cé derniér pays, ilse métamorphose sous d'innombrables aspects favorables où hostiles, joe ün rôle pour la computation du temps et pour l’ofienitation datis l’espace, symbolise le génie de l& pluie (4), domine le mont Fouji (5), épouse Bentenn (6), paraît sur le toit des témples à la prière des bonzes (7), se fait vaincre successivement par tous lés pérsonñagés fameux, depuis le temps üù le divin Szañnoô, pour säuver uné belle jeune fille que le monstre à huit têtes gardait captive, l’enivra de huit coupes de vin et l’immola (8, jus= qu'aux mille légendes plus modérnés, où, loujours taillé en pièces et toujours ressuscité, il se relève éternellement pour combattre chäque nouveau héros de l'histoire natio-
2) 1d., XII, 21.
3) Toÿotama Hirné: (Période préhistorique.) L) Esquissés variées, IL, Li
5) Of. p: 161, n: 3:
6) Cf: p. 274:
7) Esquisses variées, XIIÏ, 4; 2
(8) Id, IV: 18.
nale, À côté de cet être formidable, la gloire du tigre (1) pälit un peu ; néanmoins, c'est lui, non pas le lion, qui a -mérité là-bas le nom de roi des fauves et de tous les autres animaux ; lui aussi a sa place dans la mesure des ères et dans la détermination des points cardinaux ; Jui aussi, en dépit des formes naturelles qu'on lui conserve, jouit de privilèges divins, voit sa crinière blanchir seulement après inq siècles et ne meurt qu'après mille ans d’existênce ; sa prudence le fait regarder comme le type de Ja sagesse (2), sa force, comme le symbole du principe mâle qui engendre tout; et associé au dragon, il représente dans les lieux sacrés la toute-puissance de la foi bouddhiste, Vient ensuite le phénix (3), au plumage glorieux, à la queue superbe, au cou orné de longues flammes, magnifique comme le paon, le faisan et l'oiseau du paradis tout ensemble, symbole de la propriété nationale et présage des règnes heureux, Enfin, c’est la tortue (4) qui, comme il convient, arrive la dernière; mais en revanche, elle est la première pour la longévité, ayant devant elle une existence de trois à cinq mille ans, et lorsque vous l’apercevez, accompa-
(1) Ko, ou Tora. — Esquisses variées, VIII, 19 ; etc.
(2) On raconte à ce sujet une anecdote qui se retrouye, à peu près pareille, en Europe. Une tigresse voulait trayerser une rivière avec ses trois petits; mais l’un d'eux était si méchant que, laissé seul ayec ses frères, il n’eût pas manqué de les dévorer ; la mère ne pouyant transporter qu’un seul petit à la fois, comment allait-elle procéder ? Elle traversa d’abord avec le méchant, et le laissa seul sur la rive opposée ; puis elle vint chercher un second petit, le déposa, et ramena alors le méchant ; elle transporta ensuite le troisième, et le méchant en dernier lieu ; après quoi, elle put se remettre en route avec sa progéniture.
(3) Hô. — Esquisses variées, IL, 4. Livre de dessins d'oiseaux et de fleurs, À.
(4) Ki, ou Kamé — Esquisses variées, Il, 28; etc.
286 ÉTUDE SUR HOKSAÏ
gnant Fkourokoudj ou portant Rôkô, avec une longue queue chevelue (1), vous reconnaissez qu’elle a déjà atteint une extrême vieillesse ; en outre, elle possède la faculté de concevoir par le seul effet de sa pensée (2), et sa force même éclate lorsqu’elle supporte, comme dans les peintures hindoues, un énorme éléphant, à son tour porteur du monde, ou, comme dans les tableaux japonais, la roche mystique sur laquelle reposent les trois joyaux sacrés (3). Tels sont les quatre animaux surnaturels que la tradition a élevés au-dessus de tous les autres. Mais autour d’eux fourmillent encore quantité de bêtes étranges, nées des rêves de l’Inde ou de la Chine, puis naturalisées au Japon où elles ont reçu de nouveaux rajeunissements : le Tennghou ailé (4), reparaissant cette fois avec un bec de corbeau; la carpedragon (5) ouvrant son énorme gueule ; le kappa (6) amphibie, avec son corps de tortue, ses membres de batracien et sa tête de singe dont l’occiput se creuse en forme de coupe, pour contenir le fluide où réside toute la puissance du méchant animal (1) ; le singe infernal (8), qui, rien qu’en soufflant sur la paume de sa main poilue, procrée des milliers de petits singes pareils à lui ; le renard à neuf
(1) Jardin des peintures, II, 20. Esquisses variées, II, 13.
(2) D'où l’euphémisme « enfant de la tortue » pour désigner un bâtard.
(3) Esquisses variées, II, 28.
(&) Id., III, 20; XIE, 4.
(5) Kaïma. — 14., X, 1; XI, 19.
(6) Ou Kaouataro. — Esquisses variées, II], 22.
(7) D’après ce détail, on conçoit qu’il est facile de résister à une attaque du kappa : il suffit de lui faire une révérence très profonde ; en bon Japonais, il ne manquera pas de répondre par une politesse encore plus exagérée, tout son fluide se répandra, et il restera sans force ; c’est en effet le procédé qu’enseignent {es magiciens japonais.
(8) Sonnghok. — Esquisses variées, X, 1.
queues, qui se transforma un jour en courtisane {1) ; et combien d’autres ! Il n’est pas jusqu'à l’innocent blaireau (2) qui ne se plaise à effrayer de bons moines, à l'heure du thé, en s’engendrant sponlanémént dans une bouilloire dont il fait sa carapace, et en volant ensuite par toute la chambre comme une bête furieuse, insaisissable (3); et pour tout résumer, voilà enfin le fameux Nouyé (4), qui, empruntant à la fois la tête d'un singe, les jambes d’un tigre, le corps d’un blaireau et la queue d’un serpent, vient chanter chaque nuit, comme un oiseau, sur le toit du palais impérial, jusqu’au soir où Yorimaça (5) bande son arc et atteint le monstre d’une flèche vibrante qui le précipite sur le sol.
Ainsi, sous les traits de son pinceau, comme sous les signes d'une baguette miraculeuse, Hoksaï évoque le peuple entier des êtres surhumains, depuis les plus grands dieux jusqu'aux derniers monstres populaires. Malheureusement, ce coup de baguette n’est pas celui d’un voyant inspiré ; c’est celui d’un magicien qui opère pour la foule. Regardez ses dieux shinntoïstes : à peine a-t-il peint un dieu du tonnerre à peu près normal que, son instinct reprenant le dessus, bien vite il représente le même dieu dans une posture ridicule : le génie des foudres sublimes est tombé sur la terre, et il se frotte la partie blessée avec des grimaces de douleur (6). Regardez ses dieux du bonheur : le ventre de Hôté triomphe (T7) ; mais Bishamon,
(1) Esquisses variées, X, 2.