‹ Étude sur HokusaiChapitre 2 sur 33 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

à sa juste valeur cette admiration de commande, qui tantôt célèbre toutes les créations de l’art japonais, en bloc, sans distinctions sérieuses, tantôt choisit entre elles les moins relevéescomme objet de ses préférences et condamne d’un mot des siècles de grand art ; vous laisserez alors les généralisations hâtives et Les arrêts absolus pour revenir à la vérité et à la vie, c’est-à-dire au spectacle direct des réalités complexes qui donnent à chaque époque, à chaque genre, à chaque arliste son caractère propre, sa valeur relative et sa raison d’existence; vous sortirez d’une idéologie nuageuse pour entrer dans le monde des faits, et vous verrez clair. C’est ce que j'ai voulu faire pour Hoksaï (1), l’artiste japonais le plus fameux en Europe. Ce pauvre diable, si méprisé de son vivant, si peu en faveur maintenant encore auprès de ses compatriotes, a eu la singulière fortune d'être considéré, chez nous, non seulement comme un génie égal aux premiers d’entre ceux de notre race, mais aussi comme l’incarnation la plus haute de son art national. Les meilleurs critiques,

(1) Pour l'orthographe des mots japonais, après de longues hésitations, nous avons fini par nous arrêter au système suivant : nous abandonnons la notation généralement admise, qui consiste à représenter les sons japonais par des voyelles prononcées comme en italien et des consonnés prononcées comme en anglais, et nous adoptons une notation où toutes les lettres, sans exception, doivent être prononcées exactement selon les usages de notre langue. Ce système rend moins bien certains sons japonais, mais il en rend mieux certains autres ; somme toute, il n’est peut-être ni meilleur ni pire que le précédent, et en tout cas, il a l'avantage de faire disparaître certains effets mal-

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français, anglais, allemands, américains, l'ont porté

aux nues de concert; ils lui ont fait une gloire bruyante, aujourd’hui établie et reconnue dans tous les pays du monde; ils l’ont entouré d’une auréole qui l’eût fort étonné lui-même, et qui, pour les Japonais, reste une énigme. Où est la vérité? Dans les pa-

roles enthousiastes des critiques d'Europe et d’Amé-

rique, ou dans le sourire de leurs confrères japonais? Certes, Hoksaï fut un beau caractère d'artiste; ila produit un œuvre immense ; il a renouvelé son art. Mais pour juger un artiste il ne suffit pas d'apprécier. d’une manière vague, avec la morale de notre race et de notre temps, quelques-unes de ces anecdotes courantes que les biographes se transmettent, comme des pièces fausses, sans en vérifier jamais ni le poids ni le titre: il faut revivre la vie de cet artiste, se placer dans son milieu, s'informer de sa famille, suivre ses débuts, son développement et son déclin, avec toutes les conditions matérielles qui peuvent influer sur le corps et sur l’âme, toutesles conditions psychologiques qui créent les actes, tous les rapports sociaux, amitiés,

heureux, inévitables dans la bouche des personnes qui ne sont pas accoutumées à la fois au parler japonais et à sa représentation savante habituelle, pour y substituer des harmonies aussi justes et plus agréables à l'oreille française. — Quant aux différences de prononciation qui divisent les Japonais eux-mêmes, et qui viennent compliquer encore ce problème déjà si ardu, nous avons cru devoir choisir la prononciation préférée de la bonne société de Tôkid, qui est peut-être moins exacte parfois que la vieille prononciation de Kiôtd, mais qui en revanche présente plus de beauté musicale.

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INTRODUCTION 5 inimitiés, protections, dédains, accidents heureux ou malheureux qui servent une destinée ou qui l’arrêtent. Pour juger une œuvre, il ne suffit pas d’examiner à distance, avec l'esprit de sa race et de son temps, quelques documents épars, que le hasard a choisis pour les transporter dans les collections d'Europe ; cette méthode, légitime et nécessaire pour les restes d’une

très antique civilisation, engloutie dans quelque grand

naufrage de l’histoire, n’est plus indispensable, et par suite n’est plus permise pour les produits d’une civilisation qui, comme l’ancienne civilisation japonaise, a laissé tant de traces encore chaudes dans le pays où elle brilla ; il faut donc étudier l’œuvre sur les lieux, parmi Le peuple dont elle peignit la vie, parmi les fils des hommes dont elle conta les exploits, interroger les vieillards, les artistes, les disciples du maître, errer dans les rues des villes, sur les ponts recourbés, autour des vieilles forteresses, entrer dans les saints temples et les palais impériaux, revoir les paysages, les animaux, les fleurs, jusqu'aux ustensiles les plus vulgaires, bref, faire entrer dans son cerveau tout ce monde pullulant de choses et d’êtres que l'artiste cristallisa pour l’arracher à l’éternel déluge de l'oubli. Pour juger un art, enfin, il ne suffit pas d'admirer, par à peu près, avec le goût de sa race et de son temps, les créations d’un siècle et d’un pays où les artistes travaillaient dans un esprit si différent du nôtre; il faut étudier d’abord ces créations avec l’œil de l’Euro-

péen, puis se faire un œil japonais pour les comprendre encore d’une autre manière, et chercher une conciliation possible entre ces deux points de vue opposés. C’est ce que nous allons tenter, en critiquant tour à tour le caractère, l’œuvre et l’art de Hoksaï.

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