CHAPITRE II
Après une analyse impartiale de l’esprit et des procédés de Koksaï, il semble qu’on se trouve en présence d’un homme dont le seul rôle fut d’abaisser l’art de son pays ; et en effet, soit comme conception, soit comme exécution, il ramena tout à son niveau, qui était bas: sa victoire artistique ne fut que le triomphe du genre vulgaire. Représentez-vous une grande figure classique, comme celle de ce Kano Motonobe qui chaque jour se levait à l'heure où se couchait Michel-Ange et brillait sur son siècle comme un flambeau d’idéal, et rapprochez-en ce type d'illustrateur acharné qui travaille à des ouvrages comiques, dans une petite rue de Eddo, au milieu du peuple et pour le peuple : entre les deux, il y a une distance. Alors, que reste-t-il à Hoksaï pour mériter la gloire qu’il a conquise ? D'abord, l'immensité inouïe de son œuvre; puis, la sincérité parfaite de sa conception et de son exécution ; enfin, ce germe d’avenir qu’il déposa dans l’art japonais, et qui deviendra peut-être un jour le principe d’une grande renaissance.
L'immensité de Hoksaï ne doit pas être considérée seulement comme un fait curieux, mais aussi comme un fait significatif, qui correspond à un mérite réel et digne de louanges. Aujourd’hui, la tendance est plutôt aux spé-
cialités : chaque artiste se trace un petit domaine, quil cultive avec soin et avec fruit; mais le peintre d’histoire ne fait pas de portraits, le portraitiste ne fait pas de paysages, et le paysagiste laisse la peinture de fleurs à quelque autre ; dans ces conditions, l’art est facile et le procédé s’épanouit. Cet esprit s'explique et se justifie jusqu’à un certain point dans les sciences, où cependant un certain vagabondage de la pensée et de l’imagination sera toujours le vrai moyen d’arriver à des découvertes; mais dans l’art, il n’a plus de raison d’être et ne prouve guère que la paresse ou. la stérilité des artistes ; car 1l n’est pas naturel qu’un homme emploie toute sa vie à n'exercer que quelques-unes de ses facultés, et sur des sujets toujours les mêmes. Un cerveau humain est une machine dont aucune partie ne marche bien si toutes ne marchent pas de concert ; toutes les forces de la pensée, du sentiment, de la volonté y doivent être perpétuellement en jeu, pour s'entraîner et s’exciter les unes les autres ; mieux l’ensemble vibre, et mieux chaque rouage fonctionne dans son coin particulier. C’est pourquoi un artiste, s’il veut produire des œuvres vives, ne doit pas s’efforcer de rétrécir son activité intellectuelle, mais bien au contraire de l’élargir ; au lieu de s’enfermer dans un genre ou dans un style, il doit aborder tous les genres et tous les styles ; et plus les sujets se multiplient devant lui, plus il doit en embrasser. Jamais il n’épuisera le monde de choses curieuses que la vie apporte dans le cercle de ses observations quotidiennes, le monde que lui ouvre la lecture, le monde que lui offrent les voyages : pourtant, il doit rechercher sans cesse les spectacles de la vie, les trésors des livres, les révélations des voyages ; et à mesure que sa tâche grandit, il doit y faire face. Grâce à cet effort, au
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lieu de tomber dans le malheur ordinaire aux artistes pauvres et étroits, qui, après avoir passé la première moitié de leur existence à imiter les autres, en occupent la seconde moitié à s'imiter eux-mêmes et finalement se perdent dans le procédé, il se rajeunira, se rafraïchira, se renouvellera sans cesse, vivra plusieurs vies d'homme en une seule et ne mourra pas sans testament. Il est vrai qu'avec cette méthode, on risque d’être quelquefois inférieur aux spécialistes dans Les sujets qu'ils se sont réservés ; mais, outre que tel n’est pas toujours le cas, on gagne en étendue ce qu’on a pu perdre ici ou là en profondeur minutieuse ; et à tout le moins, on a donné à son cerveau toutes les joies dont il est susceptible. Ce fut précisément la règle de conduite de Hoksaï. Il observa sans cesse, lut beaucoup, voyagea dans toutes les provinces de l'empire ; il transforma cent fois sa manière; ets’il ne fut pas également heureux dans tous les genres, si par exemple il n’atteignit pas, dans la figure, les noblesses d’un Motomits (1) ou même d’un Toyokouni (2), ou, dans le paysage, les splendeurs aériennes d'un Sesshiou (3) ou même d’un Hiroshighé (4), du moins toutes les images qu’il avait recueillies, soit en se promenant dans les rues, soit en lisant assis sur ses naîtes, au coin du brasier, soit en contemplant le déroulement infini qu’on voit passer du fond d'une litière, toutes les richesses intellectuelles qu'il avait amassées, toutes les observations qu’il avait accumulées firent de son œuvre un univers. Vous en avez pu mesurer l'étendue, la variété, l'abondance extraordinaire, et pas
(2) Cf. p. 132.
(3) Cf. p. 29.
(4) Cf. p. 132.
n’est besoin d'y revenir; remarquez seulement que cette fécondité prodigieuse n’a rien de commun avec la facilité banale de certains peintres: chaque page présente son originalité particulière ; chaque sujet nouveau appelle un nouveau style; toute image qui s'offre trouve aussitôt l'expression vivante qui lui convient. Qu'une si vaste encyclopédie ait ses parties faibles, rien de plus certain, et nous avons vu qu'on y chercherait en vain les grandes noblesses divines ou sociales; mais Je point de vue de l'artiste vulgaire étant admis, on ne saurait trop louer l'ampleur de cette création énorme, où palpite la perpétuelle joie de produire d’un esprit toujours en éveil.
C’est qu’un artiste universel se trouve tout naturellement conduit à être un artiste sincère. Plus les sujets sont variés, plus l'imagination est fraîche, et plus le style vit. Ceci nous amène à une autre vérité, selon nous fort importante, à savoir qu'en tout art, pour créer des œuvres vivantes, il faut travailler au jour le jour, rendre sur-le-champ les impressions que font naître les divers accidents de l’existence et ne jamais s’obliger à exprimer une idée voulue lorsqu'une idée spontanée oceupe déjà l'esprit. Les circonstances font plus pour l'inspiration que tous les efforts de l’homme, et l'expérience quotidienne est la grande accoucheuse des imaginations. Voyez en littérature : d’ordinaire, plus un ouvrage est court et, s’il est long, plus il est fait de pièces et de morceaux écrits d’abord au hasard des temyis, meilleur il est; un gros livre d'histoire, un gros roman, un gros traité de philosophie ou de morale ne vaudront jamais un recueil de mémoires, une courte nouvelle, un journal intime ou un carnet de pensées, el jamais un poème épique n'aura cette fleur de vie qui fait le charme d'un impromptu réussi; l’homme sage serait
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peut-être celui qui se déciderait à ne publier que des volumes de pages détachées. Pareillement, en peinture, il est impossible qu’un artiste qui s’est condamné à ne faire que des portraits ou des paysages se livre toujours sans ennui au genre qu’il s'est fixé ; car, fatalement, tel jour se présentera où le portraitiste, fatigué de l'humanité, aimerait mieux faire un paysage, et où le paysagiste, devenu amoureux, inclinerait plutôt à faire un portrait; or, dès qu’une image voulue chasse une image spontanée, le dégoût arrive: adieu l'inspiration et la vie ! Mais plus un artiste est universel, plus il a de chances de rencontrer çà et là, suivant les pensées, les émotions et les aventures de chaque jour, les sujets qui peuvent le mieux s'accorder à son génie ; et pourvu qu'il sache son métier, chaque fois qu'il y aura correspondance entre l’impression du moment et l’exécution de l’œuvre, l'étincelle jaillira. Aïnsi chez Hoksaï. Sur tout ce qui lui tombe sous la main, feuille de papier, lanterne, cerf-volant, enseigne de boutique, il dessinera tout ce qui lui tombe sous les yeux, paysages, hommes, plantes ou animaux ; il fera des esquisses, des tableaux, des dessins pour la gravure, illus. trera des cartes de nouvel] an, des affiches de théâtre, des programmes de fêtes (1); suivant les occasions, il travaillera tantôt seul, tantôt en collaboration avec d’autres peintres (2); vous le verrez dessiner tour à tour, dans un étonnant pêle-mêle, des monuments de grande architec-
(1) Voy. I partie, Ch. 11, pass.
(2) Par ex.: les Cent poésies parfaites, réunies par Riokté Sennriou, se composent de dix pages illustrées par Koksaï, dix par Ifchiouçaiï Kniyoshi, dix par Yanaghighaoua Shighénobe, dix par Kéçaÿ Ehcenn et dix par Itchioçaï Toyokouni.
ture (1) et des jeux d’échecs (2), des études de nature sur les formes des feuilles et des fleurs (3) ou sur les effets du soleil, de la pluie, de la neige, de la gelée (4) et des jongleries artificielles sur des caractères chinois qu’il change en monstres (5), des séries de ponts pour les paysagistes (6) et des modèles d’ornements pour les fabricants de peignes (7), des vies du Bouddha (8) et de Nitchirenn (9) et des observations sur l’art des courtisanes (10), deslivres
. sur la vengeance (11) et sur le mariage (12), sur chaque
coin de Eddo (13), sur chaque curiosité provinciale (1%), et ainsi de suite à l'infini, au courant de sa fantaisie ou des demandes de ses éditeurs ; pendant son séjour à Nagoya, il compose trois cents études qui vont former les premiers cahiers des « Esquisses variées », et la préface d’un autre ouvrage (15) vous avertit simplement que « Hoksaï a réuni dans ce livre les mœurs, les oiseaux,
. (4) Voy. les Nouvelles esquises de Katsshika. « Les temples, les tours et les palais, dit Hoksaï dans sa préface, sont l'affaire des architectes, et non des peintres ; pourtant, comme on me pressait d’en dessiner quelques plans, j'ai éssayé, et voici mes esquisses. » (P. 1.)
(2) Comment on fait le siège de Hakôné.
(3) Méthode pour apprendre rapidement le dessin, vol. HIT.
(4) Effets de vent, de pluie, de givre et de neige, etc.
(5) Méthode pour apprendre rapidement le dessin, vol. IL.
(6) Vues de cent ponts. L'inauguration d’un pont, etc.
(71 Dessins de peignes et d'épingles à cheveux.
(8) Illustrations de la vie de Shaka.
(9) Cf. p. 228, et pass.
(10) Comment une courtisane s'attache un homme.
(11) Deux tableaux de vengeance, etc., etc.
(12) Le livre des époux.
(13) Par ex., ta rue de Nakanotcho, ventre tachete du serpent.
(14) Par ex., Vues de toutes les provinces ; le Tourbillon de la province d'Aoua ; etc.
(15) Recueil de dessins du professeur Téits.
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les animaux, les plantes et les ustensiles qu’il a observés depuis 1819 » (1) ; ajoutez à cela qu’il sait être encore écrivain (2) ou poète (3) quand les circonstances le veulent, et vous aurez quelque idée de cette fécondité libre et forte qui, tout en se multipliant avec les ambitions de l’artiste comme avec les désirs du public, avec un besoin toujours croissant de créer comme avec l’avidité intéressée des libraires, reste cependant toujours originale, vive et fraiche. Cette sincérité de l'invention se retrouve d’ailleurs la même dans son style, adéquat à la pensée qu'il exprime. Ce n’est pas des peintres classiques (4), ni bien moins encore des peintres chinois (5), mais de lui-même (6), qu'on devrait raconter ces fameuses légendes d’animaux qui s’élancent joyeux hors du tableau où artiste leur a donné la vie. « S’occuper des théories du dessin, écrit un de
(1) 2° année de Bounncé.
(2) Cf. pp. 63, 71, etc.
(3) Nous avons déjà cité quelques vers de Hoksaï (p. 94, n. 4; p. 115, n. 1.) Cf. encore d’autres poésies, publiées dans Katsshika Hoksaï den, vol. IT, p. 10 (une demande d'argent), p. 14 (excuses à l’éditeur pour un dessin peut-être mal réussi), p. 17 (félicitations pour l’entrée de Hakouénn au théâtre, et courte élégie sur la mort de cet acteur).
(4) CF. Ire partie, ch. 1er, l’école classique, pass. — Hoksaï a représenté lui-même quelques-unes de ces légendes : par ex. : Esquisses variées, XI, 25.
(5) Les anciens artistes chinois sont l’objet d’une quantité de légendes merveilleuses : tel peint une femme si vivante qu’un jour, le portrait ayant été percé à la régionsdu cœur, elle cria ; tel autre dessine un dragon, qui aussitôt prend vie et s’élance vers les nuages, etc.; les plus curieuses de ces légendes sont celles qui se rapportent au vieux peintre Vou-Taots. (Cf. p. 347.)
(6) Cette réflexion est d’ailleurs venue à l'esprit de quelques contemporains de Hoksaï. « Les histoires du cheval et du cerf qui sortent chaque nuit de leur cadre sont absurdes, mais expriment fort bien la vie extraordinaire de certaines peintures. Taïto les à surpassées. » (Préface du VIe vol. des Esquisses variées, par Ghékono Shoksandjinn.)
ses contemporains (1), et ne pas savoir se servir du pinceau, c’est le cas d’un médecin qui donne de précieux remèdes, mais qui ne guérit pas ses maladies: on n'est bon médecin que si on triomphe des malades, même s’il faut pour cela changer les théories savantes. Il en est de même pour la peinture : on ne peut être appelé habile que si, lorsqu'on dessine une fleur, elle paraît fraiche, ou que si, lorsqu'on dessine la neige, elle glace les yeux, quand même on devrait pour cela changer les règles des anciens peintres. Or tel est le cas de Hoksaï. » Rien de plus vrai. Si notre artiste n’a pas toujours un beau style, il a toujours un bon style; si ses procédés sont vulgaires, du moins ils rendent à merveille ses idées ; son expression, quelque déplaisante qu’elle puisse ètre pour des regards délicats, n’en est pas moins parfaite en elle-même, puisqu’elle habille toujours chaque conception successive du vêtement qui lui convient le mieux. Ce n’est peut-être pas du grand art ; c’est en tout cas ce qu’on peut appeler, dans le langage des philosophes de là-bas, de l’art € arrivant aux lois ».
Nous sommes ainsi conduits à reconnaître en Hoksaï un dernier mérite, le principal peut-être, qui consisté dans son rôle d’initiateur. Que son œuvre immense ait des parties faibles, que sa conception et son exécution soient vulgaires, rien de plus manifeste : il faut prendre son cerveau tel qu'il était, c’est-à-dire tel qu'il était sorti des mains de la destinée, qui ne l'avait certes pas pétri de grâces et de noblesses ; mais supposez qu'il fût bien né, qu'il eût reçu une tout autre éducation, qu'il eût eu l'esprit d'un grand classique : avec son génie ardent, sa
(4) Préface du XIe vol. des Esquisses variées, par Riouté Shoughenn,
340 ÉTUDE SUR HOKSAÏ patience infatigable, ses curiosités et ses recherches, quel prodigieux artiste eût vu le monde ! A tout le moins, son exemple reste, l'exemple de cette sincérité jamais satisfaite, de cette conscience hostile à toute théorie facile, aspirant à toute vérité nouvelle et meilleure, de cet amour profond de la nature vivante, de cette observation toujours éveillée sur toutes choses et de ce formidable labeur. Il avait la puissance : seules, les circonstances arrôtèrent son essor; mais d’autres pourront être plus heureux et, se souvenant de iui, monter plus haut que lui en suivant la voie qu'il a montrée. Le moment actuel représente une période de transition, dans l’art comme en tout. L'école classique disparaît de plus en plus, et l’école vulgaire fournit une existence sans éclat; le champ de bataille s'est déplacé: la lutte maintenant est entre l’art japonais et l'art européen, dont quelques peintres indigènes voudraient introduire les méthodes, tandis que d'autres les repoussent encore. Parmi les critiques européens qui assistent à ce débat, l'opinion générale est que le Japon doit conserver son art pur de tout mélange ; autrement, dit-on, l’art national est perdu ; et on donne pour preuves les malheureux essais de la jeune école. Nous sommes d'avis contraire, et nous croyons que dans l'art, comme en tout autre domaine, le Japon ne peut vivre qu’à condition de se transformer, d'aller de l'avant, de lutter de vitesse avec le mouvement de l’Europe et de l’Amérique. Quand un art est tombé, on ne le relève pas : on en recommence un autre. Il ne faut pas chercher à insuffler une vie factice à un cadavre : il faut prendre les armes du héros mort, et les donner à un jeune lutteur. Quelle impossibilité y a-t-il à jeter de nouveaux flots d’idées dans les vieux moules, si ces moules sont assez heureusement