‹ Étude sur HokusaiChapitre 25 sur 33 · LE · texte numérisé non relu

LE

agrandis pour les recevoir ? Quelle impossibilité à dessiner les choses d’un peu plus près, avec les traits magiques des anciens rêves, ou à raviver, avec de nouvelles subs-

tances, les antiques harmonies de la couleur ? Quelle

impossibilité à concilier les procédés anciens avec les procédés nouveaux, à garder les virtuosités du pinceau des maitres tout en adoptant la perspective et le clair-obscur, à rendre ces effets jadis propres à l'Europe avec les merveilleuses habiletés de main du Japon ? Comment le mélange de deux trésors produirait-il la pauvreté, chez des artistes assez puissants pour tout combiner avec génie ?

Jusqu à présent, de tels artistes n’ont point paru : quoique

les étrangers fussent arrivés dans le pays dès le milieu du xvi*siècle (1), ethien qu’à la fin du même siècle et au com-

mencement du xvn°, deux ambassades japonaises eussent

visité Rome (2), l'ancien Japon n'avait rien emprunté aux arts de l’Europe ; au temps de Hoksaï même, les nouveautés qu’on en tira ne portaient guère que sur des procédés industriels (3) ou sur des principes élémentaires mal compris (4) et la tentative plus large de Hoksaï lui-même

(1) Arrivée de Mendez Pinto et des premiers Portugais, en 1542 ; arrivée de saint François Xavier, en 1549.

(2) Ambassade du seigneur de Bounngho, en 1585 ; et surlout Ja fameuse ambassade de Hashikoura Bokouémon, envoyé du seigneur de Senndaï, Daté Maçamouné, en 1614. (On peut voir au musée de TÔkiô les souvenirs rapportés de Rome par la dernière de ces deux missions, et qui comprennent notamment quelques petits tableaux religieux )

(3) En particulier, la gravure sur cuivre, vulgarisée par Shiba Kôkan. (Cf. p. 69, n. 2.)

(4) Plusieurs ouvrages japonais, publiés pendant la vie de Hoksaï, à partir de 1780, contiennent des indications sur la perspective, le clair-obscur et les divers procédés de la « peinture hollandaise » (ranngha).

342 ÉTUDE SUR HOKSAÏ

aboutit, en somme, à un échec ; aujourd’hui encore, près d'un demi-siècle après sa mort, plus d’un quart de siècle après la révolution, aucune œuvre forte n’a Jailli de Punion des deuxméthodes. Un peuple ne se dépouille pas en un jour des habitudes de penser et de sentir qu'ont enfoncés en lui des siècles d'histoire ; il ne perd pas en un jour les habitudes de main que de toutes-puissantes dynasties de peintres ont imposées à des générations ; et bien que le Japon se soit mis de tout cœur à l’école de l’Europe, il lui reste encore un fonds d'éducation chinoise qui ne s’effacera pas de longtemps. Mais vienne un homme de génie, qui applique à de hautes conceptions l'esprit original que notre artiste appliquait à ses conceptions vulgaires : un art nouveau naîtra, digne du vieux terroir qui produisit tant de grandes œuvres, digne de l'Occident qui l'aura fécondé, et le Japon se retrouvera lui-même. Or Hoksaï aura été le précurseur de cet homme et l'ancêtre de cet art.

Il ne faudrait pas s’imaginer que notre artiste ait luimême prévu une révolution pareille. Même dans ses nouveautés les plus hardies, il ne se posa pas en novateur; il cherchait seulement à étendre ses ressources, à enrichir son talent, à s'approprier de toutes parts les procédés qui lui semblaient utiles; et ce qui le prouve, c’est que pour la perspective, par exemple, il n’adopta le principe européen que dans certains cas particuliers, le rejetant dans beaucoup d’autres, tandis que certains artistes de son temps l'appliquaient sans distinction, tant bien que mal, à tout ce qu'ils produisaient; il travaillait donc en toute ingénuité, désireux de se donner les forces supplémentaires qui pouvaient le servir, mais sans rêver le moins du monde un bouleversement de l’art national. Il n’en a pas moins préparé ce mouvement ; il est allé à notre art; et c’est ce

Page 1