CONCLUSION
La gloire de Hoksaï repose sur un malentendu, que nous avons essayé de faire disparaître. Tandis que le Japon le dédaigne, l'Europe et l'Amérique l'exaltent ; tandis que ses compatriotes le regardent comme un dessinateur vul-
7% gaire du dernier ordre, des étrangers n'hésitent pas à le E. proclamer le premier peintre de son pays ; et tandis que, “4 pour les uns, il n’est presque rien dans l’histoire de l'art  Japonais, pour les autres il en est l’apothéose finale. Sup- : posez un Japonais écrivant, dans une histoire de l’art fran.
çais : « Après quelques vieux peintres académiques peu connus, comme Poussin, Claude Lorrain, Lesueur au xvire siècle, Vernet et Greuze au xvim°, une école nouvelle s’annonçait avec Chardin et quelques autres grands précurseurs : enfin Gavarni parut, et donna à l’art de son pays son expression la plus pure et la plus haute » : vous ressentez exactement l'impression que peuvent produire sur un critique japonais les opinions de ses confrères d'Europe. Qui a tort, qui a raison ? Tout le monde et personne. Les uns considèrent notre artiste avec des yeux de lettrés chinois ; les autres, avec des yeux d'amateurs occidentaux : impossible de s'entendre. L'arrêt des premiers est tout à fait injuste pour Hoksaï ; l'arrêt des seconds n’est pas moins injuste pour les grands classiques qui le précédèrent. Pour rendre un jugement impartial, il fallait en quelque sorte démonter le génie de Hoksaï, c’est-àdire séparer en lui l'artiste, l’œuvre et l’art, et en considérant tour à tour chacun de ces trois éléments au point
de vue japonais comme au point de vue européen, observer la raison d’être des deux points de vue ; après quoi, rien de plus facile que d'en apercevoir la conciliation. Comme artiste, Hoksaï demeure un grand génie. Son tempérament de peintre n'est pour ainsi dire que la fleur de son caractère d'homme, qui est fort beau : il a toutes les vertus dont pouvait s'enorgueillir un homme de sa classe et de toute classe, le désintéressement, la fierté, la dignité de la vie, et il a toutes les vertus qui font les purs “artistes, l'amour du travail, la patience, la sincérité parfaite dans l'inspiration comme dans la production: c'est une figure que Plutarque eût pu faire entrer dans sa galerie comme le type vivant du peintre accompli. Son œuvre estimmense : plus de cent cinquante ouvrages illustrés, c'est-à-dire des centaines de volumes et des milliers de gravures, sans compter les innombrables tableaux, dessins et esquisses de toute sorte qu'il répandit au hasard des circonstances; mettez, en tout, quelque cinquante mille compositions, et vous serez très probablement encore audessous de la vérité; c’est la plus formidable production qui soit jamais sortie d’une tête de peintre, et si vous considérez qu'ici l'originalité égale la fécondité, vous restez confondu devant cette bibliothèque et ce musée enfantés par un seul cerveau. Il est vrai que toutes les parties de cette vaste création ne sont pas de valeur égale : autant Hoksaï est puissant lorsqu'il peint la nature, paysages, plantes et bêtes, et surtout lorsqu'il évoque la vie populaire, autant il est faible quand il aborde les hautes régions de l’humanité et les demeures des dieux ; c’est ici qu’éclate pleinement la grossièreté de l'artiste vulgaire; on peut expliquer ce défaut : on ne doit pas l’admirer comme un mérite, aux dépens des hautes noblesses d'autrefois. Les classiques, dans leur pur lyrisme, s'élançaient toujours droit au zénith ; Hoksaï prit possession des plus humbles